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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· En vers Français,

La Forte Romaine

Vallée· imprimée en 1656· 5 actes· 1 714 vers· 11 personnages

Personnages

  • SUZANNE, Fille de Gabin, Seigneur Romain
  • DIOCLÉTIAN, Empereur Romain
  • MAXIMIAN, César, qui avait été gendre de Dioclétian
  • SÉRÈNE, Impératrice, chrétienne secrètement
  • CLAUDE, Seigneur Romain, parent de Suzanne
  • MAXIME, Favori de l'Empereur
  • ARTISE, Favori de l'Empereur
  • CURCE, Confident de Maximian
  • MACÉDONE, Intendant de la Justice
  • VIRGINIE, Suivante de Sérène
  • LE PRÉVOT
MADEMOISELLE,

À MADEMOISELLE LAURA MARTINOZZI.

Cette pompeuse dispensatrice de la gloire, sur la foi de laquelle nous établissons nos sentiments, et trouvons des admirations dans les choses que nous ne voyons pas, m'ayant appris l'excellence des rares qualités que vous possédez ; j'en conçus d'abord de si hautes idées, qu'elles furent le plus digne sujet de mes méditations. Et comme j'eus ensuite une forte attache à pénétrer dans la connaissance de ces charmantes vérités, mon esprit en reçut de si vives lumières, qu'à peine put-il se défendre de l'éblouissement. C'est une espèce d'impossibilité, suivant la raison, que nous soyons insensibles aux agréments des beautés, qui se rencontrent sans pareilles : et par une complaisance naturelle, que nous avons pour nous-mêmes ; nous ne pouvons nous empêcher de louer ce qui nous touche sensiblement. Ainsi, MADEMOISELLE, ces puissantes impressions, que mon imagination conservait respectueusement de vous, lui faisaient une douce violence, pour la contraindre à les mettre au jour ; sachant bien que la plus sublime louange qu'on vous puisse donner, c'est de faire voir ce que vous êtes. Cette agréable impétuosité était au point de se rendre victorieuse de mon génie, quand la raison, venant à son secours, lui fit voir, qu'il ne pouvait que par un excès de témérité, s'engager dans un dessein, dont l'exécution lui serait impossible ; le fortifiant ainsi dans sa résistance, par la réflexion qu'elle lui fit faire sur sa faiblesse. Il fallut néanmoins, que cette brusque ardeur s'exhalât par quelques productions ; et comme j'étais dans une préoccupation avantageuse, ma pensée ne se pouvait porter que vers un objet très relevé. Je ne sais si je dois dire que je changeai de dessein, ou que je suivis le premier avec quelque sorte de déguisement ; puisque m'étant occupé à peindre sainte Suzanne, je m'aperçus, MADEMOISELLE, que j'avais ébauché votre portrait. Véritablement je trouve un si grand rapport, et des conformités si particulières entre elle et vous, que je ne considère rien en l'une (quant aux avantages temporels) que je ne l'admire en l'autre. Rome, cette superbe ville, jadis si féconde en merveilles, vit celles de sa naissance ; et Rome se peut vanter de ce qu'en la vôtre elle a vu renouveler ses merveilles : elle était d'une très illustre famille ; et la vôtre tire son origine des plus célèbres de l'Empire romain, sans qu'on puisse observer entre les deux aucune différence d'ancienneté : elle était nièce d'un Pape, duquel la mémoire sera toujours en grande vénération ; vous l'êtes d'un grand Prince de l'Église, dont le temps ni les lieux ne sauraient limiter la gloire : Le Ciel et la Nature vous ont partagée aussi bien qu'elle des dons de l'esprit et du corps ; en sorte, qu'elle fut l'objet de l'amour légitime (quoique ensuite déréglé) de la plus considérable personne du même Empire ; et sans faire injustice à votre mérite, l'on ne peut douter que vous ne soyez digne des plus ardentes affections des principales personnes du monde. En effet, cette admirable PRINCESSE DE CONTI nous fait assez connaître que par l'ordre adorable de la Providence divine, celles de votre Maison sont destinées à donner de généreux Princes à la Terre, et de magnanimes conquérants au Ciel. Je m'aperçois bien, MADEMOISELLE, que je ne devais pas, pour l'intérêt de sainte Suzanne, produire ici cet exemple ; parce que pour établir une parfaite comparaison entre elle et vous, il faudrait dire, qu'elle avait, comme vous avez, une soeur, par laquelle l'on pût clore le cercle de ses éloges ; ce qui ne se peut, sans blesser la fidélité de l'Histoire : Aussi veux-je m'en taire, réservant à publier plus convenablement ce que je conçois de cette merveilleuse Princesse, et lorsque sa modestie m'en aura donné la liberté. Enfin, il est vrai que sainte Suzanne possède la couronne éternelle d'une glorieuse martyre ; mais je puis dire avec vérité, que votre zèle à l'intérêt de Dieu est assez grand pour vous l'acquérir, si le temps et l'Etat n'avaient leur bonheur d'être exempts de tyrans et d'idolâtrie. Je sais que même dans l'ordre de la Nature, la sympathie résulte des convenances, qui se rencontrent entre les choses ; lesquelles sont en plusieurs si secrètes, qu'elles nous réduisent aux termes de l'étonnement : et c'est MADEMOISELLE, ce qui m'a persuadé que vous recevriez favorablement ce fidèle tableau des triomphes de sainte Suzanne, et que je pouvais avec bienséance vous le dédier, quoiqu'il ne soit pas accompagné de toutes les beautés convenables à la dignité du sujet. J'avoue aussi qu'à cette considération j'ai joint celle d'un généreux intérêt ; c'est d'immortaliser mon nom, en le faisant voir sous le titre honorable de

MADEMOISELLE,

Votre très humble et très obéissant serviteur, VALLÉE.

AU LECTEUR

Quelqu'un blâmerait, peut-être, la façon d'écrire que j'ai suivie en ce petit ouvrage, sur ce que l'on pourrait dire, que je lui donnant pas une entière accommodation au théâtre, je devais en faire un poème continu. Mais je réponds par avance, que le dramatique est, à mon avis, celui par lequel nous exprimons le plus sensiblement ce que nous voulons représenter : Et que ce sujet contient des matières, qui ne pouvaient convenablement être débitées au théâtre : ainsi j'ai voulu me servir de la force de l'un, sans profaner la sainteté des autres. Il est facile d'observer au premier entretien, lorsque Suzanne dit à Claude (tu) seulement une fois, que c'est par le transport d'un saint zèle, et lui reprochant un blasphème.

PREMIÈRE PARTIE.

SOLILOQUE de CLAUDE.

PREMIER ENTRETIEN. Suzanne, Claude.

SUZANNE

Des prodiges visibles, Montrèrent qu'il touchait les choses insensibles. Le grand astre du jour, lorsqu'il rendit l'esprit, Fit assez voir son deuil par la couleur qu'il prit, D'un voile ténébreux il obscurcit les flammes, Quand il vit éclipser le soleil de nos âmes : Ce bel oeil de montrait de sa vive couleur Que des larmes de sang, dans la noire pâleur. Celle qui dans son sein tient le centre du monde, Notre commune mère et prodigue et féconde, Apercevant finir l'appui de son de son repos, Trembla, de peur de choisir dans le premier chaos La charité, ce feu, dont la chaleur divine, Comme en un sacré globe était dans sa poitrine, Par un trou violant trouvant à s'exhaler, Suit son activité, sort, et chercher à brûler : L'on vit par ses ardeurs, en tous lieux étendues, Les sépulcres ouverts, et les Pierres fendues. Longtemps avant ce jour fatalement heureux, Le genre humain tombé sous un sort rigoureux, N'avait de son salut qu'un favorable augure, Notre rédemption n'était lors qu'en figure ; Le plus favorisé d'entre tous les mortels, N'osait que rarement approcher des autels ; Mais le voile, témoin d'une telle disgrâce, Qui du temple sacré couvrait la sainte face, Se rompant, en ce jour de merveilles rempli, Tout parut découvert, comme tout accompli. Si jadis, pour former cet excellent ouvrage, Qui de son créateur est la vivante image, Il fallut un effort de puissance et d'amour, Le même se rencontre en ce célèbre jour : C'est le même ouvrier, et la même matière ; Plusieurs corps que la mort avait mis en poussière, Réduits dans le néant de la privation, Se virent rétablir en leur perfection : Par un semblable effet d'amour et de puissance, Ils reçurent encor la vie et l'existence : Mais en ce merveilleux et public changement L'homme persévéra dans l'endurcissement.

SECOND ENTRETIEN. Dioclétian, Maximian.

DIOCLÉTIAN

Je consens que la mort soit un monstre terrible, Non pas imaginé, mais réel et visible, Qui porte dans les coeurs l'épouvante et l'effroi, Et soumet les plus fiers aux rigueurs de sa loi. Mais pourrait-il sur vous, ce qu'il peut sur un autre ? Quand je dis dans les coeurs, j'en excepte le vôtre ; Car je l'ai vu cent fois se soumettre à vos pieds, Il se trouvait toujours aux lieux où vous étiez : Vos mépris l'attiraient, sa force meurtrière Suivant les mouvements de votre main guerrière. Plus par un noble orgueil vous l'avez dédaigné, Plus il a puissamment sur les autres régné ; Et si vous l'eussiez craint, ou qu'il eût pu vous nuire, Il n'aurait pas si loin étendu son empire. Combien l'ont agrandi vos généreux projets ? De combien l'a peuplé votre bras de sujets ? Dont la gloire n'avait jamais été ternie, Et qui sans vous auraient bravé sa tyrannie. Une seule rencontre, une attaque, un combat, D'un incroyable nombre augmentait son état. De combine plus au prix tant d'illustres batailles, Tant d'exploits à défendre et forcer des murailles, Où l'on voyait les corps, l'un sur l'autre entassés, Former une éminence à l'endroit des fossés. Lors ce monstre inhumain ennemi de la vie, S'il eût été possible eût sa rage assouvie : Vos merveilleux effets de générosité, Auraient lors vu la fin de son avidité, Si les Dieux n'avaient fait ce monstre épouvantable, Encore moins cruel, qu'il n'est insatiable. Ce fut lors néanmoins qu'humble et reconnaissant, Il céda la victoire à votre bras puissant, Il ne contesta pas la gloire et l'avantage ; Rien qu'un sanglant butin n'entra dans son partage, Duquel se confessant redevable à vos coups, Il mit tout son triomphe à dépendre de vous ; Et comme s'accusant soi-même d'impuissance, Parut bouffi d'orgueil de cette dépendance. Par toutes ces raisons je ne puis concevoir, Que sur vous à présent il ait tant de pouvoir.

MAXIMIAN

Seigneur, mes sentiments, sont conformes aux vôtres, Par moi (vous le savez) il a triomphé d'autres, Mais aussi ne pouvant me surmonter de soi, À présent par une autre il triomphe de moi. Je ne lui semblai pas de facile conquête, Il fut trop peu hardi pour m'attaquer en tête, Craignant que contre moi ses efforts seraient vains ; Et voyant que mon coeur n'était plus en mes mains, Qu'embrasé de l'ardeur d'une pudique flamme Il était possédé par une chaste femme, Qui par le sacré noeud d'une sainte amitié Composait de mon tout la plus digne moitié, Il m'attaqua par-là, sans craindre ma défense, Et n'y rencontra pas beaucoup de résistance ; Car ce charmant objet contre sa cruauté, Pour seule force avait celle de la beauté. Mais cet horrible monstre est aveugle à mes charmes, C'est dans le plus beau sang qu'il veut tremper ses armes : Ainsi la rage en vint en peu de temps à bout, Et par cette partie il surmonta le tout. Comme la lâcheté n'est point sans artifice, Il pratiqua l'amour pour être son complice, Et l'amour qui logea cet objet dans mon coeur, Lui donna le moyen de s'en rendre vainqueur. De cette chère femme il occupe la place, Y règne en conquérant, quelque effort que je fasse, Et me fait voir combien un lâche est animé, Des mépris du dehors, quand il est renfermé. Ce qui me fait trouver son procédé plus rude, Seigneur, c'est de penser à son ingratitude, Qu'il me traite en esclave après m'avoir suivi, Qu'il me doive beaucoup, et qu'il m'ait tout ravi.

SECONDE PARTIE.

PREMIER ENTRETIEN. Sérène, Virginie.

SECOND ENTRETIEN. Dioclétian, Maxime, Artise.

SOLILOQUE DE SUZANNE

Illustre dignités, grandeurs, mondaine pompe, De qui le faux éclat en nous charmant nous trompe ; Délices, voluptés, abondance, plaisirs, Appâts, qui nous perdez, en gagnant nos désirs, Funestes rejetons d'une fatale souche, Vos fruits paraissent beaux ; mais n'ont rien qui me touche. Je sais que vous n'avez qu'un lustre fastueux, Qui ne peut éblouir les yeux des vertueux : Que votre avantage est dans la seule apparence, Et que vous succombez, en trouvant résistance. Néanmoins, si mon coeur n'est par vous abattu, Je ne l'impute point à ma propre vertu : Méprisant votre force, hautement je confesse, Que pour lui résister j'aurais trop de faiblesse ; Qu'à vos moindres efforts je serais sans vigueur, Et que chacun de vous se rendrait mon vainqueur. Mais je me fortifie en cette connaissance ; Plus je vois mon défaut, moins j'ai de confiance : Et ma timidité fait que dans le danger, J'implore avec ardeur un secours étranger. Mais secours si puissant, que si toute la terre, Se joignait à l'enfer pour me faire la guerre, Quelque si vive ardeur qui les pût échauffer, Par lui, l'on me verrait et vaincre, et triompher. Adorable secours d'une force infinie, Dont le chef glorieux règne sans tyrannie. Qu'il est doux de servir ce puissant protecteur ! Il nous promet beaucoup, sans paraître menteur ; Et pour combler les siens d'une gloire suprême, Sa charité l'oblige à se donner soi-même. Tout ce que l'univers possède de plus beau, Est moins d'une étincelle au prix de ce flambeau ; Flambeau, dont la lumière en éclairant une âme, L'embrase de l'ardeur d'une divine flamme, Et lui faisant trouver ce séjour odieux, L'illumine au chemin qui nous conduit aux cieux. C'est là, que la douceur se goûte sans mélange, Que la félicité n'est point sujette au change, Et qu'on a des plaisirs, dont la solidité, Ne saurait prendre fin, qu'avec l'éternité. C'est là, charmant objet, que j'ai ferme espérance, De posséder bientôt votre auguste présence ; Et parmi les beautés de ce divin séjour, Être unie avec vous, par un lien d'amour. Je sais bien mes péchés, qui me rendent indigne, De recevoir de vous cette faveur insigne ; Mais je n'ignore pas que le plus criminel, Peut rencontrer en vous un amour paternel, Et que sollicitant votre miséricorde, Pour obtenir pardon, soudain elle l'accorde. C'est pour cela, mon_Dieu, que je suis devant vous ; Mais, ne me voyez point, si ce n'est d'un oeil doux : Voyez en ce moment ces lumières sublimes, Qui vous font tout présent, pour ne voir pas mes crimes : Bannissez-les, mon tout, de votre souvenir, Et que mon repentir serve pour m'en punir. Rendez-le plus sensible, afin de satisfaire Plus convenablement votre juste colère : Et qu'ainsi mon esprit contrit et pénitent, Puisse bientôt jouir du bonheur qu'il prétend.

TROISIÈME ENTRETIEN. Maximian, Curce.

MAXIMIAN

Ce sont des sentiments que l'ignorance excite : Le véritable amour regarde le mérite ; Il admet pour objets, les grâces, les appâts, Et comment les aimer, où l'on ne les voit pas ? Ces belles qualités, que la nature donne, Sont des droits de naissance, acquis à la personne. Son bien étant sans prix, ne peut être acheté, Et quand elle en départ, c'est par gratuité. Mais au divin sujet pour lequel je soupire, Tout semble concourir à faire qu'on l'admire. Ses parents, après nous, tiennent le premier rang, Et Rome n'en a point d'un plus illustre sang. En elle, la nature a mis son industrie, Pour rendre les humains suspects d'idolâtrie ; D'autant que si l'esprit croit le rapport des yeux, Rien n'est plus adorable, en la troupe des Dieux. Quoi que d'eux on se forme une excellente idée, Cet éclat s'obscurcit, quand on l'a regardée : L'imagination en ses puissants efforts, Me peut se figurer un plus merveilleux corps. Ce prince de nos sens, qui juge et qui discerne, Par qui la volonté se règle et se gouverne, Conclut, dans la vigueur de son raisonnement Qu'il ne se peut jamais rien voir de plus charmant. La mémoire, en offrant la plus parfaite image, Ne représente rien qui ne lui doive hommage. La uissance, laquelle a le droit de choisir, Où se forme toujours la suite, ou le désir, Par une violence aussi douce que forte, Quitte tout autre objet, vers celui-ci s'emporte ; Et croit, en l'embrassant comme un souverain bien, Qu'avec tout, l'exceptant, c'est ne posséder rien. Mais ce n'est que parler de la moindre partie, Examinons l'esprit, dont elle est assortie ; Mais non, l'on ne saurait pas en parler dignement : La parole, pour lui, cède à l'étonnement. Quoi que l'on en conçoive, et qu'on ait d'éloquence, Il faut sur ce sujet observer le silence : Le plus pressant discours ne peut aller si haut, Et sa perfection causerait un défaut. Juge si mon amour n'est donc pas légitime.

QUATRIÈME ENTRETIEN. Maxime, Claude.

TROISIÈME PARTIE

PREMIER ENTRETIEN. Suzanne, Claude, Maxime.

SECOND ENTRETIEN. Diocletian, Macédone, Artise, Le Prévot.

DIOCLÉTIAN

Adorables objets de nos saints sacrifices ! Immortels ennemis des crimes et des vices ! Puissants et sages Dieux ! De qui la volonté, A pour objet le bien, pour règle l'équité ; Puis-je pas vous blâmer de trop de négligence, Vous voyant si tardifs à punir cette offense ? Je crains, avec raison, que bientôt les humains, Croyant que vous soyez ou sans coeur, ou sans mains, Non contents d'abolir vos droits dessus la terre, Voudront jusques au Ciel vous déclarer la guerre : Et par l'ambition, d'où naît un attentat, Gouverner à leur tour le souverain État. Jamais aucun mortel fut-il si téméraire, D'oser ce que des deux ont l'audace de faire : Dans l'empire Romain commettre une action Dont la tâche noircit toute la nation. Eux, en qui mes bontés gravaient toutes les marques, Capables d'acquérir des sujets aux Monarques, Dont j'estimais l'esprit, demandais les conseils, Et qui dans mes faveurs n'avaient point de pareils, Changent, par une erreur absurde et volontaire, Le nom de confident en celui d'adversaire ; Et par le changement de contraires partis, Rendent le droit divin et l'humain pervertis. Mais quoi qu'apparemment leurs crimes soient semblables, Et qu'on juge les deux également coupables, Claude l'est plus que l'autre, et par sa trahison, Il a voulu se mettre hors de comparaison. Pour agir en un fait de telle conséquence, Le choix que je faisais marquait ma confiance : Je le crus le dernier qui me voudrait trahir, Je ne commandai pas, bien qu'il dût m'obéir ; Mais dans mon cabinet, où je l'avais fait rendre, Je lui fis le discours que vous allez entendre. Je sais l'affection que vous avez pour moi, Et connais votre adresse égale à votre foi : Aussi dans un dessein, d'une importante suite, Je veux vous demander votre sage conduite ; Et pour la récompense, il faut s'imaginer, Tout ce qu'un Empereur peut justement donner.

ARTISE

Si nous jugeons, Seigneur, sur ce que l'on en dit, Sans doute, de lui seul l'affaire dépendit. Incontinent qu'il eut à Gabin fait entendre, Que vous lui destiniez Maximian pour gendre ; Ce discours le surprit avec tant d'agrément, Que son coeur, y donnant un prompt consentement, Veut devancer sa bouche, et paraît au visage, Pour en assurer Claude, en son muet langage. Un rayon de couleur, le ris, la gaieté, Sont produits pour témoins de cette vérité : Son regard vif et doux hautement la publie ; Et sa voix, que le temps semble avoir affaiblie, Par imitation des mouvements du coeur, Reprend, pour l'exprimer, une jeune vigueur. Il lui répond d'un ton ensemble grave et ferme ; Et dans cette réponse, il n'oublie aucun terme, Dont il se pût servir, au dessein qu'il avait, De traiter dignement l'honneur qu'il recevait. Il paraît très soumis, quoi que très vénérable : Il confesse, Seigneur, vous être redevable, Non comme un seul sujet envers son souverain, Mais plus que ne vous l'est tout le peuple romain. À ce que vous voulez, Seigneur, il se dispose, D'un tel air, qu'on ne sait s'il accepte ou propose : L'on croit, si le respect ne l'avait retenu, Qu'il eût paru fâché, de se voir prévenu. Mais à ne pas conclure une chose l'oblige ; Ce que la bienséance en pareil cas exige : Il veut à ses parents faire civilité, Non pour délibérer, mais par formalité. Peu de temps lui suffit, pour faire qu'il s'acquitte, L'écoulement d'un jour est celui qu'il limite ; Après lequel il veut suivre de point en point, Ce qui de votre part lui pourrait être enjoint. Il détermine tout, ne met rien en balance, N'oppose de sa fille aucune répugnance ; Elle est obéissante, et lui père absolu : Si bien que sans conclure, il semble avoir conclu. Mais pour le confirmer avec cérémonie ; Inspiré, dirait-on, d'un très mauvais Génie, Ennemi de nos Dieux et de nos saintes lois, Il souhaite voir Claude, une seconde fois. Le temps et le lieu pris, chacun d'eux se retire. Pour le reste, Seigneur, vous l'avez ouï dire.

TROISIÈME ENTRETIEN. Sérène, Virginie.

QUATRIEME ENTRETIEN. Macédone, Le Prevot.

SOLILOQUE DE SUZANNE

Flambeau de mon esprit ! lumière de mon âme ! Principe merveilleux de la divine flamme ! Faites que de mes sens vos célestes clartés, Bannissent l'ignorance et ses obscurités. À mon entendement donnez la connaissance, Du néant de ce monde, et de votre excellence. Je ne demande pas, que votre immensité, Se raccourcisse au point de sa capacité ; Non plus que demeurant au degré de votre être, Vous fassiez qu'il vous puisse entièrement connaître : L'un serait vous détruire, et l'autre l'élever, Où, sans être vous-même, on ne peut arriver. Je demande, qu'aidé d'une foi vive et ferme, Vous seul soyez toujours son objet et son terme. Qu'il s'élance vers vous, sans sortir du devoir, Qu'il admire un sujet, qu'il ne peut concevoir, Qu'humblement curieux sans cesse il vous contemple : Et vous considérant sans pareil, sans exemple, Qu'il forme ce discours de son raisonnement, Que vous seul est bon, mais souverainement, Et comme l'amour doit suivre la connaissance, Faites que celle-ci captive une puissance. Modérez cet excès de libéralité, Qui nous mit et conserve en pleine liberté. En m'assujettissant votre gloire s'assure, Ce que le Créateur veut de la créature. Mais ce fatal présent, par vous fait aux humains, La volonté, qui met leurs âmes dans leurs mains, Agissant librement, errante et vagabonde, Suit l'instabilité des faux objets du monde ; Et comme s'attachant soi-même à se trahir, Ne se laisse charmer qu'à ce qu'on doit haïr. Mais que dis-je imprudente ? hé, ne dois-je pas croire, Que notre utilité fût jointe à votre gloire, En ce don précieux, que votre amour nous fit. Qui ne possède rien, d'où tirer le profit ? Cette volonté libre est notre seul domaine, Qui véritablement, se cultive avec peine, Où nous devons sans cesse avoir l'oeil et la main, Pour arracher l'ivraie et soigner le bon grain. Encor, notre travail, notre sollicitude, Seraient-ils sans effet, par son ingratitude ; C'est un territoire aride, et duquel le défaut, Demande le secours d'une vertu d'en haut. Notre espérance en vain sur nos forces s'appuie : Il faut pour l'humecter une céleste pluie : Le monde n'a point d'eau qui le puisse arroser : Ses fleuves et ses mers se verraient épuiser : Notre âge en cet emploi se rendrait à son terme ; Sans que notre oeil y pût découvrir un bon germe, Si par un merveilleux et charitable soin Vos bontés ne veillaient sans cesse à son besoin. Mais cette terre sèche étant favorisée, Du doux écoulement d'une sainte rosée, Un rayon échauffant de la divinité, Venant à tempérer sa froide qualité ; Elle produit des fruits, dont l'excellence est telle, Qu'ils servent d'aliment pour la vie éternelle : Qu'on ne voit pas plutôt boutonner que mûrir, Si peu que notre main y veuille concourir. Et nous vous les offrons, comme les témoignages De nos soumissions, de nos humbles hommages : Nous les portons au lieu duquel ils sont venus, Comme un juste devoir, dont nous sommes tenus. Notre stérilité se rend ainsi féconde, Sans que nous en soyons que la cause seconde ; Et dans ces larges dons que votre main départ, Sans nulle exception chacun peut prendre part : Car comme un bien immense et qui tout autre excède, Vous vous offrez à tous, qui vous veut vous possède. Faites donc, Dieu d'amour, s'il se faut expliquer, Que cette volonté ne se puisse appliquer, Qu'aux préceptes divins que votre loi m'impose, Qu'elle aime tout en vous, et vous en toute chose.

QUATRIÈME PARTIE

PREMIER ENTRETIEN. Dioclétian, Macédone.

SECOND ENTRETIEN. Dioclétian, Macédone, Le Prévot, Claude, Maxime, Suzanne.

DIOCLÉTIAN

Ce discours plein d'orgueil, et ce zèle indiscret, Montrent publiquement ce que tu crois secret. Voilà de nos chrétiens le style et l'artifice ; Ils méprisent la mort, se moquent du supplice, À souffrir des tourments leur corps est toujours prêt, Et l'âme, disent-ils, fait tout leur intérêt. Comme si l'âme était tellement assortie, Qu'elle n'eût pas besoin de cette autre partie : Que chacune à part soi sentit ses passions, Et pût seule exercer toutes ses fonctions : Qu'étant dans une intime et parfaite alliance, L'âme prit part au bien ; et non à la souffrance : Que l'on n'eût jamais vu par les douleurs du corps, Rompre leur harmonie et troubler leurs accords : Qu'en ce monde il restât quelque usage de l'âme, Après que le corps est consumé dans la flamme : Qu'enfin, ce rude effort qui les fait désunir, Ne nous mît pas au point qu'on appelle fini. Les puissantes leçons, que t'a fait cette belle ! Puisqu'elles te font être à toi-même infidèle : Que pour les pratiquer, par un crime odieux, L'on te voit lâchement renoncer à tes Dieux. Mais elle n'en doit pas avoir la gloire entière : Ta perfidie, ingrat, prépara la matière : Elle ne peut prétendre en ce qui s'est passé Que l'accomplissement d'une oeuvre commencé. Lorsque tu me quittais pour lui rendre visite, Ton visage et ta voix marquaient un hypocrite : Tu me dis seulement, pour ne paraître vain, Usez en Empereur, envers un vrai Romain. De prendre ce beau titre eus-tu l'effronterie, Pour en te diffamant diffamer ta patrie ? Qui peut à son honneur donner un coup mortel, S'il était vrai Romain, il cesse d'être tel. Ce nom, qui ne convient qu'aux esprits magnanimes, Ne peut sympathiser avec les moindres crimes. Rome, qui de tout temps fait haute vanité De n'avoir point d'égale en sa fidélité, Te peut-elle avouer, âme vile et de boue ? Ne te dis plus romain, Rome te désavoue.

DIOCLÉTIAN

Emmenez-les.

LE PRÉVOT

Marchez.

TROISIÈME ENTRETIEN. Curce, Maximian.

QUATRIÈME ENTRETIEN. Suzanne, Sérène.

CINQUIÈME ENTRETIEN. Maximian, Sérène, Suzanne.

CINQUIÈME PARTIE

PREMIER ENTRETIEN. Dioclétian, Macédone, Curce.

CURCE

Outre encore, Seigneur, que son crime est énorme, Si la beauté réside en la plus noble forme, S'il est vrai que l'esprit l'emporte sur le corps, L'on peut facilement ajuster ces discords. Quand la Nature veut par le concours des causes, Nous porter du néant jusqu'à l'être des choses ; Elle dispose un corps, dont le commencement Ne marque membre, chef, trait, ni linéament. Ensuite, elle s'occupe à cette vile masse, Forme chaque partie et lui règle sa place, Assortit la substance avec les accidents, Le moins noble dehors, le plus noble au-dedans, Et fait que par ses soins la matière convie Les puissances d'en haut à lui donner la vie. L'âme, qui s'introduit par de secrets ressorts, Prenant son siège au Coeur anime tout ce corps, D'abord elle le rend mobile, actif, sensible : Et quoi que sa clarté ne nous soit pas visible, Néanmoins elle envoie au dehors des rayons, Qui font les agréments qu'à ce corps nous voyons. Mais si l'âme n'a plus sa beauté naturelle, Quand elle est dissemblable à son divin modèle ; Lorsque nous méprisons le titre glorieux, Par lequel nous pouvons nous dire enfants des Dieux ; Que bien loin d'honorer ces pères débonnaires, Nous disons que ce sont objets imaginaires ; Que c'est idolâtrie, ou trouble de nos sens, De leur offrir des voeux et brûler de l'encens ; Qu'enfin leur déniant tous ces cultes suprêmes, Au lieu de nos respects ils n'ont que des blasphèmes ; Si le orps n'est réduit en son premier état, Au moins il est privé de ce céleste éclat : Et comme haï des Dieux, si l'on leur sacrifie, La Nature s'égaie, elle se purifie, Et l'Empire ne peut se satisfaire plus Qu'en voyant retrancher les membres corrompus.

SOLILOQUE DE SUZANNE

Je vous ai suppliée, ineffable Bonté ! Qu'afin de réchauffer ma froide volonté, De mon entendement dissipant le nuage, La foi lui fît de vous une brillante mage. Mais, outre ces beautés, pour la mieux émouvoir, Et l'obliger d'aimer par un double devoir ; Que de tant de bienfaits la suite reprochante, La presse incessamment, lui soit toujours présente. Faites qu'elle contemple avec étonnement L'origine du monde et son commencement : Cet objet des rêveurs, qu'ils cherchent sans lumière Sous le nom supposé de matière première : Ce rien réalisé, dont créant l'univers, Votre main donna l'être à tant d'êtres divers : Sur lesquels vous m'avez mise en cet avantage, Qu'ils semblent n'être faits que pour mon seul usage, Après avoir adjoint au plus bas élément, Afin de me former, un souffle seulement. Ce pouvoir souverain, si digne qu'on l'observe, Est celui qui depuis m'appuie et me conserve : De sorte que je suis, à parler proprement L'ouvrage de vos mains, produit incessamment. Mais s'il faut plus avant cette ingrate poursuivre, Ne mourûtes-vous pas pour me faire revivre ? Votre amour, qui ne peut du monde être compris, Me voulant racheter, fît votre sang mon prix. Que ma faible mémoire à ces grâces fidèle, Soit jointe au doux espoir de la gloire éternelle. Que ces deux appétits, source des passions, Ne troublent plus l'esprit par leurs rébellions : Qu'embrasés d'une ardeur aussi sainte que vive, Le premier vous désire et l'autre vous poursuive. Surtout, Être infini, puisque la chasteté À l'heur d'être conforme à votre volonté ; Que d'un amour impur jamais mon coeur ne brûle ; Que ma virginité demeure sans macule ; Que les tentations qui pourraient m'approcher, Soient semblables aux vents, qui choquent un rocher : Qu'ayant de mes péchés une douleur extrême, Je vive pour vous seul et meure tout de même : Et qu'après ce passage étroit et dangereux, Il vous plaise me mettre au rang des bienheureux.

SOLILOQUE DE MAXIMIAN

STANCES.

SOLILOQUE DE SÉRÈNE

Funeste assortiment ! ridicule assemblage ! Désordre, déguisé du nom de mariage ! Triste condition ! se peut-il que ton cours, Doive durer autant que celui de mes jours ? Ne vous offensez pas, amitié conjugale, À conserver vos droits, je suis toujours égale : Je garde le respect dans l'indignation, Ma vertu se tient ferme en cette émotion : Mon coeur, quoi qu'embrasé de l'ardeur qu'il anime, Ne forme aucun désir qui ne soit légitime. Si par divers objets il paraît partagé, Pour l'un, plein d'un saint zèle, et pour l'autre affligé ; Dans l'intérêt des deux il rencontre le vôtre, Dans la gloire de l'un, l'utilité de l'autre : Il est fidèle à Dieu, fidèle à l'Empereur, Et ne le peut aimer sans haïr son erreur. En cette aversion la raison m'autorise, Elle n'a pour sujet que ce qui nous divise. J'honore le lien duquel nos corps sont joints ; Ces mouvements m'en sont de fidèles témoins : Et sur notre union, tout ce que je souhaite, C'est afin de la rendre et durable et parfaite, Que l'unité d'esprit fasse voir en nous deux, Même religion, même Dieu, mêmes voeux. Qu'aux clartés de la foi, son âme soit ouverte ; Qu'il poursuive son bien, qu'il évite sa perte : Qu'il craigne, qu'il espère, et qu'il aime ardemment Celui qui récompense et fait le châtiment. Qu'il prie en l'adorant, le priant qu'il obtienne Le don avantageux de la vertu chrétienne : Que ses lois il révère, et que ses charités Se répanchent sur ceux qu'il a persécutés. Qu'ainsi notre union saintement reformée, Chaque partie en soit de l'autre plus aimée. Qu'il n'arrive aucun trouble à la tranquillité ; Et pour comble de gloire et de félicité, Après que nous aurons détruit l'idolâtrie, Qu'elle se continue en une autre patrie.

SECOND ENTRETIEN. Dioclétian, Maximian.

MAXIMIAN

En pareille rencontre, un autre comme moi, Aurait été saisi de merveille et d'effroi ; Seigneur, sans répugner je vous en rendrais compte, Si ma seule frayeur devait causer ma honte ; Elle fut raisonnable et je n'en rougis pas : Mais l'injuste dessein qui conduisait mes pas, Ne se peut déclarer et recevoir d'excuse, Qui ne laisse mon âme agitée et confuse. Si je vous dis, Seigneur, la chose comme elle est, Je préfère votre ordre à mon propre intérêt : Je découvre un secret, qui m'attire le blâme Des esprits, ennemis d'une action infâme : Infidèle à moi-même et fidèle au devoir, Je m'accuse d'un crime horrible à concevoir. Que l'amour est fatal aux âmes généreuses ! Et que l'honneur est faible aux âmes amoureuses ! Le plus grand Coeur est lâche, et manque de vertu Incontinent qu'il est par l'amour abattu, Et celui dont l'honneur par l'amour ne s'égare Est, à mon sentiment, la chose la plus rare. Des mépris de Suzanne, outré de déplaisirs, Sa froideur échauffant d'autant plus mes désirs, Je consulte, savoir, si par la violence Je dois m'en acquérir l'aimable jouissance. Lors mon honneur s'oppose et mes esprits flottants, En ce doute incertain balancent quelque temps : Mais aux transports d'amour, mon âme s'abandonne, Aveuglement je suis le conseil qu'il me donne, Je n'ai d'autre clarté que son flambeau fatal ; Ma raison se transforme en mouvement brutal, Je cours pour l'assouvir par un acte tragique ; J'entre, sans rencontrer père ni domestique, Et je me rends au lieu, malgré l'obscurité, Que je faisais le but de ma félicité. Seigneur, qu'en peu de temps l'état des hommes change ! Et que je fus changé par ce prodige étrange ! J'allais pour la forcer, et son premier aspect, M'inspire puissamment la crainte et le respect. Plus je veux l'observer, plus mon esprit s'étonne, De la grande splendeur dont l'éclat l'environne, Et je doute, en voyant sa face qui reluit, Si ce nouveau soleil vient éclairer la nuit. Aucune majesté ne fut jamais si grave. Je ne puis soutenir son regard qui me brave, Et mêle à ses rayons de la sévérité, Afin de me punir de ma témérité. Ainsi je suis contraint à fuir ce que j'admire, La fureur m'y poussa, la frayeur m'en retire ; Je fais pour me hâter des efforts impuissants : Il me reste si peu de l'usage des sens ; Que je n'en avais pas assez pour ma conduite, Lorsque j'ai rencontré quelques gens de ma suite.

TROISIÈME ENTRETIEN. Macédone, Dioclétian.

1 714 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica