Comédie en vers et en prose· Comédie-Proverbe, en un Acte et en Prose
Le Procès, ou Racine Conciliateur
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS À PARIS, SUR LE NOUVEAU THÉATRE DE M. COMTE. LE LUNDI 28 OCTOBRE 1822.
Personnages
- RACINE, poète français. M. ALPHONSE
- MATHURIN, fermier if A _ M. HUTIN
- THOMAS, fermier, M. BRIFFAUT
- PATAFFLARD, greffier. M. PASTELOT
- NICOLAS, garçon de ferme. M. HYACINTHE
- NICETTE, petite paysanne. Rôle accessoire Melle MICHELOT
- MIMI, son son frère, Rôle accessoire. M. MANUEL
- PAYSANS
LE PROCÈS, RACINE CONCILIATEUR
Le Théâtre représente un paysage. D'un côté, la ferme de Thomas ; de l'autre, celle de Mathurin.
SCÈNE PREMIÈRE.
NICOLAS, sortant de la ferme à droite
Enfin, la paix est donc faite ! Voilà tout le monde d'accord ; le père Mathurin a embrassé le père Thomas, le père Thomas a embrassé le père Mathurin ; le passé est oublié, ils ne plaideront point, et au lieu de vider un méchant procès, ils videront une bonne bouteille de vin ; car ils sont convenus de déjeuner ensemble. Moi qui suis le neveu de l'un et le filleul de l'autre, j'aime bien mieux les voir en bonne intelligence que de les voir se chamailler, parce que leurs disputes ne m'amusent guères, et puis que quelquefois je me ressens de leur mauvaise humeur, et je n'y gagne rien de bon ; paf !... Un soufflet par ci... Pan ! Un coup de pied par là, et je vais me coucher par là dessus... Ah ! Voilà monsieur Patafflard le greffier du village.
SCÈNE II. Nicolas, Patafflard, un rouleau de papier sous le bras.
PATAFFLARD, à lui-même
C'est aujourd'hui que Monsieur Racine, ce poète célèbre, doit venir prendre possession de ce beau domaine... Je veux le complimenter de main de maître, et ma harangue ne commence pas mal.
Sublime auteur du Cid, de la Jérusalem délivrée et du Misanthrope...
Il voit Nicolas.
Bonjour, mon ami Nicolas.
Aucune des oeuvres citées ne sont de Jean Racine. Elles sont de Pierre Corneille, Le Tasse et Molière.
NICOLAS
Votre serviteur, monsieur Patafflard.
PATAFFLARD
Eh, bien, mon garçon, j'ai appris que Thomas et Mathurin s'étaient réconciliés.
NICOLAS
Oui, vraiment ; ils ont renoncé à plaider et se sont embrassés.
PATAFFLARD
J'en suis enchanté.
NICOLAS
C'est ce que tout le monde dit, parce que, voyez-vous, on les aime dans le village, et on n'était pas bien aise de voir deux braves et honnêtes fermiers se quereller comme çà à propos de hotte.
PATAFFLARD
Verum est.
NICOLAS
Ah ! C'est du latin, çà, qu'est-ce ça veut dire, Monsieur Patafflard ?
PATAFFLARD
Cela veut dire, il n'y a pas de doute.
NICOLAS
Enfin, les voilà de bon accord, et ils vont déjeuner ce matin ensemble. C'est charmant, pourvu que ça dure.
PATAFFLARD
Utinam ut.
NICOLAS
Tutina, quoi ?
PATAFFLARD
Ut, cela veut dire, je le souhaite de tout mon coeur.
NICOLAS
Ah ! Mon_Dieu que c'est beau, le latin ; Monsieur Patafflard ; quand je serai plus grand, vous me l'apprendrez ; je veux devenir savant comme vous.
PATAFFLARD
Cela ne sera pas long, dès que tu liras un peu currente calamo, nous commencerons musa la musique.
THOMAS ET MATHURIN, appelant chacun d'un côté
Nicolas !... Nicolas !...
NICOLAS
Les voilà qui m'appellent.
Il court çà et là.
Me Voilà, mon oncle, me voilà, mon parrain ? Je ne sais auquel entendre !... C'est égal, adieu Monsieur Patafflard.
Il sort.
SCÈNE III.
PATAFFLARD
Diable ! Cette réconciliation-là ne fait pas mon compte ; Thomas et Mathurin sont deux bonnes vaches à lait dont j'espérais tirer quelques émis ; tout en ayant l'air de les apaiser, je soufflais le feu ; c'est bien le moins que ce procès-là m'eût pu rapporter une douzaine d'assignations, six ou sept protestations, autant de contraintes, sans compter les requêtes, les consultations, les expéditions, l'enregistrement et la condamnation d'une des parties... Oh !... Oh !... C'est une perte que cette affaire-là ; je vais mettre bon ordre au raccommodement... Ils vont déjeuner, je m'invite, et, tout en buvant leur vin, je ferai si bien, qu'au lieu d'un procès il y en aura trois. Unus et plurimum, abondance de biens ne nuit pas.
SCÈNE IV. Patafflard, Mathurin.
MATHURIN
Voyez, ce coquin de Nicolas, je l'appelle à tue-tête ; c'est comme si je chantais.
PATAFFLARD
C'est que le père Thomas l'a appelé aussi.
MATHURIN
Et il aime mieux obéir à son parrain qu'à son oncle ; voilà qui est merveilleux ; la jeunesse aujourd'hui est par ma foi bien indiquée ?
PATAFFLARD
Allons, père Mathurin, puisque la paix est faite, n'allez pas, avec votre vivacité ordinaire, déranger un accommodement tout aimable.
MATHURIN
Ouais !... C'est que ce vaurien de Thomas cherche toujours à me faire quelques pièces.
PATAFFLARD
Fi donc ! Ne croyez pas cela.
À part.
La paix n'est pas tellement solide qu'on ne puisse la rompre.
MATHURIN
Ah çà, quel motif vous amène donc d'aussi bonne heure par chez nous ?
PATAFFLARD
J'ai quelques affaires de mon emploi de ce côté.
MATHURIN
Sans doute une saisie, une assignation ou une contrainte. Savez-vous que vous êtes bienheureux, Monsieur Patafflard d'avoir comme ça plusieurs cordes à votre arc, et de manger ainsi à cinq ou six râteliers ; vous êtes en même temps greffier, huissier, procureur, magister, écrivain, apothicaire, dentiste, syndic et barbier ; voilà que je crois assez de métiers pour faire bouillir une marmite.
PATAFFLARD
Oui, oui, mais, mon cher Mathurin, tout n'est pas profit, j'ai des pertes aussi dans mes charges. Fortuna prodit spem.
MATHURIN
Ça veut dire que...
PATAFFLARD
Que ce n'est pas tous les jours fête.
MATHURIN
C'est une admirable chose que le latin... Mais dites-moi, pensez-vous que j'aie agi sagement en me réconciliant avec le gros Thomas.
PATAFFLARD
Oui..., oui..., mais ça fait jaser... ; vous savez qu'il y a toujours des mauvaises langues, et l'on dit que c'est vous qui avez cédé.
MATHURIN
Ah ! L'on dit cela..., jarni ! Si je le savais je me refâcherais tout à l'heure, et de la bonne sorte !
PATAFFLARD
Vous entendez bien que ce n'est pas moi qui dis cela, je n'aime pas les cancans..., et puis je sais trop bien que vous aviez raison.
MATHURIN
Oh ! Ça j'avais raison, et si nous en fassions venus à plaider...
PATAFFLARD
Il aurait perdu, cela n'est pas douteux.
MATHURIN
Et le benêt soutient qu'il aurait gagné...
PATAFFLARD
C'est un extravagant, mais de grâce, modérez-vous ; on pourrait croire que je réveille votre animosité, tandis qu'au contraire, j'ai toujours été neutre dans cette affaire ; vous savez d'ailleurs combien je déteste les querelles.
MATHURIN
À la bonne heure ? Mais palsambleu, aussi bien il faut que je vous quitte ; j'ai un boeuf qui a mal aux dents.
PATAFFLARD
Ah ! Ah ! C'est une dent oeillaire ou molaire ?
MATHURIN
Ma foi tout ce que je sais, c'est que c'est une dent de la bouche, et qu'elle lui fait grand mal.
PATAFFLARD
Voyez comme il se trouve actuellement, et s'il y avait péril dans la demeure, periculum in fabula vous me préviendriez.
Mathurin sort.
SCÈNE V.
PATAFFLARD
En voilà un qui fera tout ce que je voudrai... Bon, voici l'autre ; il n'est pas aussi prompt, mais item, il est plus bonasse.
SCÈNE VI. Patafflard, Thomas.
THOMAS
Bonjour donc, Monsieur Patafflard.
PATAFFLARD
Eh ! C'est vous, mon cher Thomas ? Quelle figure de Santé ; on n'a pas besoin de vous demander comment ça va.
THOMAS
C'est vrai, jarni ! Je me porte comme un charme ; je mange et bois bien ; je dors mieux encore ; mes petites affaires ne se portent pas mal non plus, et je suis sans inquiétudes.
PATAFFLARD, avec emphase
O fortunatos nimiùm, sua si bona norint agricolas ! Ce qui veut dire en français : les paysans sont plus heureux que des rois quand l'année est bonne.
THOMAS
Vous savez que je suis raccommodé avec Mathurin ?
PATAFFLARD
Oui, je sais cela.
THOMAS
Qu'en dites-vous ?
PATAFFLARD
Ma foi... rien... vous savez bien que... je n'ai jamais voulu... d'ailleurs... ce n'est pas que je m'intéresse beaucoup à ... mais au résumé... voyez-vous, père Thomas... moi... je suis toujours le même, et voilà ce que je pense.
THOMAS
Ma fine, tout ce que vous me dites là, c'est comme quand vous parlez latin, je n'y comprends rien du tout ?
PATAFFLARD
Voyez, voilà comme vous êtes père Thomas ; j'ai beau m'en défendre, vous voulez absolument me faire parler.
THOMAS
Qu'est-ce qu'il y a donc ?
PATAFFLARD
Certainement cela me chagrine, car, enfin, faut-il vous dire que Mathurin est à la joie de son coeur... et que tout le village se moque de vous ?
THOMAS
Bah !
PATAFFLARD
Vous sentez bien que moi, je suis neutre là-dedans... Je ne sais que penser de tout cela ; Mathurin est un écervelé qui voulait vous chicaner, et il avait tort...
THOMAS
Oui, certes, il avait tort et j'avais raison, et s'il s'avisait de prétendre dire le contraire, nous lui ferions bien voir qu'il n'est qu'un sot z'en toutes lettres.
PATAFFLARD
Comme vous le dites fort élégamment !
THOMAS
C'est que nous ne sommes pas de la Saint-Jean, et l'on n'est pas aussi bête qu'on veut... bien le paraître.
PATAFFLARD
C'est juste.
À part.
Les choses vont à souhait.
THOMAS, s'échauffant
C'est qu'il ne faut pas que Monsieur Mathurin ait l'air de faire le...
PATAFFLARD
Eh !... là !... là !... Père Thomas, voyez dans quel état vous vous mettez, et l'on pourrait croire cependant que je vous excite à cela ; ah ! Je vous en conjure, pas de scène ! Pas de scène !
THOMAS
Je voudrais parbleu bien qu'il osât me dire en face, qu'il avait raison.
PATAFFLARD
Encore une fois, modérez-vous, père Thomas.
THOMAS
Je ne veux pas me modérer, moi, et je veux être courroucé tout autant qu'il me plaira.
SCÈNE VII. Les précédents, Mathurin.
MATHURIN
La peste soit de l'animal.
THOMAS
Qu'est-ce à dire, maître Mathurin ?
MATHURIN
C'est une pitié que cette mâchoire !
THOMAS
Et morguenne, mâchoire toi-même.
MATHURIN
Et à qui en a donc ce vieux fou ?
THOMAS
Par là, corbleu, c'est à toi, double sot.
MATHURIN
Ah ! C'est trop fort, et si tu veux recommencer les querelles, je te donnerai si bien sur le bec que tu resteras coi pour un temps.
THOMAS
C'est ce que nous verrons.
MATHURIN
Veux-tu le voir tout de suite.
PATAFFLARD
Quoi ? Injures, menaces, voies de fait... Ah bon dieu... Mais c'est un scandale public.
À Thomas.
Courage ! Mettez le au pied du mur ;
À Mathurin.
c'est un fou, mettez-moi cela à la raison.
Haut.
Eh ! De grâce, messieurs, cessez un pareil démêlé. Vit-on jamais deux amis s'entreprendre de la sorte... Par ma foi je quitte la partie ; je ne saurais voir plus longtemps un tel désordre.
À part.
On me rappellera pour recevoir les dépositions ;
Haut.
Bellum sit vobiscumm ; que la paix soit avec vous.
Il sort.
SCÈNE VIII. Mathurin, Thomas.
MATHURIN
Mais, enfin, à qui diable en as-tu ? Et que t'ai-je fait ?
THOMAS
Belle demande, ne m'as-tu pas appelé animal à mâchoire ?
MATHURIN
Oh ! Le tour est plaisant.
Il rit.
Ah ! La bonne drôlerie.
THOMAS
Je ne vois pas qu'il y ait tant à rire à cela.
MATHURIN
Eh ! Mon pauvre Thomas, je ne pensais pas plus à toi... ; c'est mon pauvre boeuf qui a mal aux dents...
THOMAS
Quoi ! Vraiment !
MATHURIN
D'honneur, je disais que sa mâchoire me tourmente !
THOMAS
Jarni ! Cela étant , je ne t'en veux plus ;
MATHURIN
Voilà comme tu prends la mouche sans raison.
THOMAS
Dam ! Je ne savais pas cela.
SCÈNE IX. Les précédents, Nicolas.
NICOLAS
Faut-il que je prépare le déjeuner pour qu'on déjeune ?
MATHURIN
Oui da, ce sera bien fait ; la paix se fera à table ; je me sens un gros appétit qui ne demande que cela.
Nicolas dresse une table.
THOMAS
Jarni, ce serait grand dommage de demeurer en querelle quand un déjeuner nous attend ; ce serait, palsambleu, bouder contre son ventre.
MATHURIN
Et ça ne vaut rien ; moi je ne boude jamais à table ; j'aime mieux une indigestion.
Ils se mettent à table.
THOMAS, buvant
Je te la souhaite.
MATHURIN, buvant
Je te rends la pareille.
THOMAS
Comment trouves-tu le vin ?
MATHURIN
Hum !... Pas méchant... ; il n'est pas vieux.
THOMAS
C'est du vin d'Yerres.
Yerres : Village à 20 km au sud de Paris. Actuellement intégré à l'agglomération parisienne dans le département de l'Essonne.
MATHURIN
Comment d'hier.
THOMAS
Eh ! Oui, du village d'Yerres ; il me vient d'Ignace Finot.
MATHURIN
Bah ! Tu te trompes : c'est du vin de Sceaux.
Sceaux : ville à mi-chemin entre Paris et Yerres.
THOMAS
Ah ! C'est bien d'Yerres.
MATHURIN
Parbleu non.
THOMAS
Parbleu si.
MATHURIN
Par ma foi, tu veux me faire croire...
THOMAS
Et toi tu veux me soutenir...
MATHURIN
Vas-tu recommencer la dispute ?
THOMAS
Tu commences le premier, et mon vin est du vin d'Hièrres.
MATHURIN
T'es une bête, et ton vin est du vin de Sceaux.
THOMAS
Non.
MATHURIN
Si.
THOMAS
Non, non, non, non, non, non !
MATHURIN
Si, si, si, si, si, si, si, si !
ENSEMBLE.
THOMAS
C'est du vin d'Yerres, et certes Ignace ne m'a pas trompé et tu n'es qu'un entêté, un bavard et un méchant.
MATHURIN
C'est du vin de Sceaux, on t'a attrapé comme un benêt, et tu n'ess qu'un nigaud, un querelleur et un sournois.
SCÈNE X. Les Précédents, Patafflard.
PATAFFLARD
Eh bien ! Qu'est-ce ? On se querelle encore ; mais c'est un enfer que cela. Je croyais que tout allait se rarranger, et que cela se terminerait par un déjeuner.
THOMAS
C'était bien ainsi, Monsieur Patafflard ; mais ce brouillon de Mathurin me veut soutenir que mon vin n'est pas d'Yerres.
MATHURIN
Non, c'est du vin de Sceaux.
THOMAS
Je m'en rapporte à Monsieur Patafflard.
PATAFFLARD
Voyons, où est ce vin ; je vais vous dire cela de la première main.
NICOLAS, lui en donnant
En voilà, Monsieur Patafflard... C'est-il pas guignolant de voir des choses comme ça ; qu'est-ce que ça fait qu'il soit de Sceaux ou de Mistenflûte, pourvu qu'on le boive.
Guignolant : terme inconnu.
Mistenflûte : Terme populaire qui se disait d'un jeune garçon trop délicat. [L] L'usage qu'en fait Nicolas est impropre sauf s'il entend Sceux comme Sot.
MATHURIN
Tais-toi.
THOMAS
Paix ! Bavard.
NICOLAS
On s'y conforme la...
PATAFFLARD, après avoir bu
M'si , m'si !... C'est... ma foi je ne sais pas trop... Nicolas, verse, mon garçon, je veux m'assurer,
c'est du Suresnes, oui, bien sûr... bien sûr...
Il boit.
MATHURIN
Je ne le crois pas ; mais, enfin, ça n'est toujours pas du vin d'Yerres...
THOMAS
Va pour le Suresnes ; mais ce n'est toujours pas du vin de Sceaux.
PATAFFLARD
Allons, mes amis, quand nous devrions nous disputer après ; déjeunons.
MATHURIN
Oui, ventregué , déjeunons.
THOMAS
Allons , voyons, déjeunons.
On lit MATHURIN dans l'entête de la réplique.
NICOLAS
Bon, c'est le meilleur... ça, déjeunons.
THOMAS
Mettez-vous la, Monsieur Patafflard, à vous la place d'honneur.
PATAFFLARD
Vous êtes trop honnête annuo libenter ; entre amis, point de cérémonie.
NICOLAS
Ah ! Mon oncle, mon parrain... Voilà un beau monsieur qui vient par ici ; ça a l'air d'un Parisien de Paris.
SCÈNE XI. Les précédents, Racine.
RACINE
Ne vous dérangez pas, mes bons amis, indiquez-moi seulement si je suis bien dans la direction d'Auteuil ; je crains de m'être égaré sur la route.
À part.
Gardons l'incognito.
THOMAS
Oui da, mon bon monsieur, vous vous êtes écarté au moins d'une grande lieue.
Lieue : La lieue commune de France, ou lieue géographique, était de deux mille deux cent quatre-vingt-deux toises (4444 mètres et demi). [L]
RACINE
Cela me contrarie beaucoup ; j'espérais y être rendu sur les midi.
Sur les midi : aux environs de midi, approximativement à midi.
MATHURIN
Jarni, vous n'y serez pas à deux heures, et si vous êtes à jeûn, et que notre déjeuner vous puisse être agréable...
THOMAS
Dam, c'est bien à votre service, monsieur...
RACINE
J'accepte volontiers, mes amis ; un repas fruga1 offert d'aussi bon coeur a un double prix, et quand l'appétit ne manque pas, il augmente encore de valeur.
À part. Pendant que tous s'empressent à le placer.
« Oubliant les grandeurs et leur pompe imposante, Le bon Roi visitant la chaumière indigente, Chez l'honnête Michaut paraît libre et content, Racine près d'Auteuil en peut bien faire autant. »Il s'assied.
Frugal : Repas frugal, table frugale, repas, table où l'on ne sert que des mets simples et sans apprêt. [L]
PATAFFLARD
Monsieur se rend sans doute à Auteuil pour voir Monsieur Boileau.
Boileau, Nicolas (1636-1711) : Auteur de satires et d'un Art poétique. Ami de Jean Racine.
RACINE
Justement, c'est un de mes grands amis.
NICOLAS, mangeant à l'écart
Ah ! Bon, c'est signe que vous n'êtes pas une bête, car on dit comme ça qu'il fait la guerre aux sots, et qu'il n'est l'ami que des gens d'esprit ?
RACINE
Je suis flatté de votre remarque... mais vous connaissez donc Boileau.
THOMAS
Eh ! Jarni, qui est-ce qui ne le connaît pas ? Un si brave et honnête monsieur ; d'ailleurs, j'avons-t-il pas not' grand fieux Antoine qui est son jardinier.
Antoine : le jardinier de Boileau se nommait Antoine. Il est cité dans une de ses épitres : "Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil".
Jarni : Sorte de jurement.
PATAFFLARD
J'ai en souvent le plaisir de voir Monsieur Boileau ; j'ai l'honneur d'être son collègue ; je suis homme de lettres.
RACINE
Ah ! Vous êtes homme de lettres... Je vous plains... De quel genre sont vos productions ?... Chantez-vous les bergers, les dieux, les exploits...
PATAFFLARD
Je suis pour les exploits... ; c'est-à-dire je ne les chante pas, je les dresse.
RACINE, riant
Ah ! J'entends... et comme homme de lettres...
NICOLAS
Monsieur Patafflard nous montre à lire et_à écrire.
RACINE
Fort bien.
PATAFFLARD
Connaissez-vous Monsieur Racine aussi ?
RACINE
Mais oui, un peu ?
MATHURIN
C'est celui-là, qui est un fameux savant pour toutes les écritures.
PATAFFLARD
Nous l'attendons aujourd'hui, et j'ai mis quelqu'un en faction pour guetter ses équipages.
RACINE
Ses équipages... il n'en a pas ; un poète ne roule jamais carrosse.
THOMAS
En attendant qu'il arrive... Jarni ! Buvons à sa santé.
TOUS buvant
À la santé de Monsieur Racine.
MATHURIN
Eh bien, Monsieur, si vous étiez venu un petit moment plutôt, vous nous auriez trouvés en querelle.
THOMAS
Et hier nous étions en procès.
RACINE
En procès... Fi donc !
MATHURIN
C'est ce gros Thomas qui m'avait cherché noise.
Noise : Discorde accompagnée de bruit. [L]
THOMAS
Ah ! Tu diras peut-être que j'avais tort ?
MATHURIN
Oui, certes ! Et grandement tort.
THOMAS
Çà n'est jarni pas vrai ; la raison était bien de mon côté.
MATHURIN
Enfin, Monsieur, je vous en fais juge. Thomas a un grand prunier dont les branches tombent dans mon enclos ; les prunes qui tombent chez moi sont à moi, je le soutiens, parce que...
Mathurin est juridiquement dans le vrai.
THOMAS
Parce que tu es un fripon et un malhonnête homme.
MATHURIN
Ah ! C'est trop fort, vous l'entendez, j'espère, eh bien ! Je n'en démorderai pas ; corbleu, nous plaiderons.
THOMAS
Oui. Nous plaiderons... et puisqu'il m'échauffe les oreilles...
MATHURIN
On te les lavera pour te les rafraîchir.
THOMAS
Nous verrons !
MATHURIN
J'aurai cent fois raison.
THOMAS
La justice est là.
MATHURIN
Nous plaiderons.
THOMAS
Nous plaiderons !
ENSEMBLE
Nous plaiderons !
PATAFFLARD
C'est un vacarme à ne pas s'entendre.
RACINE
Comment, mes enfants, vous voudriez, pour un moment que je passe avec vous, me laisser partir avec le regret de vous voir en mauvaise intelligence ?
MATHURIN
Oh ! C'est un parti pris, nous plaiderons.
THOMAS
C'est bien décidé ; je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit...
MATHURIN
Quand il devrait m'en coûter trois cents francs...
THOMAS
Quand je devrais y perdre cent écus.
THOMAS, pleurant
Là, voyez si ce n'est pas terrible de se quereller comme ça pour des prunes.
Pour des prunes : populaire, pour rien, sans importance.
RACINE
Vous voulez plaider, vous ne savez donc pas ce que peut coûter un procès ? Ah ! Mes amis, la maudite chose que la chicane.
À part.
Il serait plaisant de les réconcilier avec une scène des Plaideurs ;
Haut.
Tenez, je vais vous conter ce qui m'est arrivé à moi, et si, après l'exemple que je vais vous citer, vous persistez dans votre projet ridicule, je vous tiens pour les plus entêtés et les plus fous de tout le canton.
« Voici le fait : depuis quinze ou vingt ans en çà, Au travers d'un mien pré certain ânon passa, S'y vautra, non sans faire un notable dommage, Dont je formai ma plainte au juge du village. Je fais saisir l'ânon. Un expert est nommé ; À deux bottes de foin le dégât estimé. Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle » Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle. Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt ; Remarquez bien ceci, mes amis, s'il vous plaît, Notre ami Drolichon, qui n'est pas une bête, Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête ; Et je gagne ma cause. À cela que fait-on ? Mon chicaneur s'oppose à l'exécution. Autre incident : tandis qu'au procès on travaille, Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné qu'il sera fait rapport à la Cour Du foin que peut manger une poule en un jour : Le tout joint au procès. Enfin, et toute chose Demeurant en état, on appointe la cause Le cinquième ou sixième avril cinquante-six. J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires, Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux, J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux. Quatorze appointements, trente exploits, six instances, Six-vingts productions, vingt arrêts de défenses, Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens, Estimés environ cinq à six mille francs. Est-ce là faire droit ? Est-ce là comme on juge ? Après quinze ou vingt ans, je n'ai pas un refuge. »Les Plaideurs, en un acte et en vers est la seule comédie de Jean Racine.
Canton : division administrative. Un canton regorupe plusieurs communes.
Les vers 5 à 36 sont extraits de la comédie des Plaideurs de Racine : vers 201-232.
THOMAS
Ah ! Bon dieu, c'est-il possible ?
PATAFFLARD, à part
Qu'est-ce qu'il leur conte donc là, avec son ami Drolichon ?
MATHURIN
Mais, c'est effrayant çà, Monsieur ?
THOMAS
Ah ! Ça, il faut donc se laisser manger la laine sur le dos.
MATHURIN
On aura donc le droit d'insolence ; et les battus paieront l'amende par dessus le marché.
THOMAS
Enfin, je m'en rapporte à Monsieur Patafflard, est-ce moi qui ai tort ?
PATAFFLARD, hésitant
Non, non, père Thomas... mais...
MATHURIN
Mais ; c'est peut-être moi, corbleu, le tour est des meilleurs ; ne m'avez-vous pas dit que c'était moi qui avais raison ?
PATAFFLARD
Eh bien, oui, oui, père Mathurin ; mais que diable, vous vous emportez là... Entendons-nous d'abord, la colère n'est bonne à rien, in culpa ducit ira ; la modération est la plus belle des vertus... et... vous savez comme moi ; que... du reste... ma foi, je n'ai rien à vous dire !
RACINE, à part
Monsieur Patafflard joue son rôle à merveille ! Je vais tâcher de finir le mien à l'avantage de ces bonnes gens.
THOMAS
Comment, six mille francs de frais pour deux-bottes de foin !
MATHURIN
La justice a une balance qui n'a pas été vue au contrôle.
La balance n'est pas équilibrée et n'est pas juste.
THOMAS
Si je savais en être pour le quart de cela, j'aimerais mieux ne plaider de ma vie.
MATHURIN
Mais conviens donc, au moins, que tu as tort.
THOMAS
Si... j'ai un peu raison.
RACINE
JE VAIS DÉCIDER CELA EN DEUX MOTS :
« Oui, deux mots, mes amis, vont vous mettre d'accord, Mathurin a raison et Thomas n'a pas tort. »
Il rit.
Voilà ce que vous dirait le juge le plus habile. Croyez-moi, faites la paix ; elle a bien plus de charmes qu'une guerre, même juste en apparence.
THOMAS
Ma foi, si Mathurin veut, je nous baillons la main.
Bailler : Donner. [L]
MATHURIN
Morgué ! Je ne caponne pas, et vilain celui qui nous désunira.
Caponner : Cajoler. [L]
PATAFFLARD, à part
Cela va mal... Je suis fait.
RACINE
À la bonne heure, voilà ce que j'aime à voir. Bien, mes enfants, soyez toujours de bon accord , vous vous en porterez mieux et vos granges aussi ; il n'y a que l'envie et la chicane qui n'y trouveront pas leur compte.
SCÈNE XII. Les mêmes, Nicette, Mimi, tout le village des bouquets à la main.
CHOEUR
Air : Mais bientôt après l'orage. (du tableau parlant)
Oui, portons ces fleurs nouvelles À not' bienfaiteur chéri, Les plus fraîches et les plus belles, Sont les plus dignes de lui.NICETTE
Air : Du vaudeville de Madame Scarron.
Oui, ce bon monsieur Racine, Que nous attendions là-bas, Incognito j'imagine, Ici, vient d'porter ses pas ; Il a déjà dans l'village Fait du bien dès qu'il y est venu, En faut-il davantage, Tous nos coeurs l'ont r'connu.Elle montre Racine.
CHOEUR
Oui , portons , etc.RACINE, à part, riant
Je suis découvert.
Haut.
Oui, mes enfants, je me nomme Racine.
Il embrasse Nicette et Mimi.
TOUS
Patafflard commence sa harangue, on le retient.
Vive Monsieur Racine !
RACINE
Quel est ce joli petit garçon ?
NICETTE
C'est mon frère, Monsieur.
MIMI
Oui, Monsieur, je suis le frère de ma soeur ; je m'appelle Mimi, pour vous servir si j'en étais capable.
RACINE
Il est charmant !
NICETTE
Il est bien savant pour son âge au moins ; il lit déjà dans la civilité puérile.
MIMI
Et honnête, Monsieur Racine ; je sais aussi par coeur des fables de La Fontaine.
RACINE
Ô grand homme, quel triomphe pour toi !
MIMI
La dernière que j'ai apprise, c'est l'huître et les plaideurs.
RACINE
Bravo ! Récites-nous-la, mon petit ami ; elle est de circonstance aujourd'hui. Profitez de la leçon de cette fable, Thomas ; elle est le meilleur code du village.
MIMI
M'y voilà.
Il récite la fable.
L'HUÎTRE ET LES PLAIDEURS.
Un jour, deux pèlerins sur le sable rencontrent Une huître que le flot y venait d'apporter, Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent À l'égard de la dent il fallut contester. L'un se baissait déjà pour ramasser la proie, L'autre le pousse, et dit : il est bon de savoir Qui de nous en aura la joie ; Celui qui le premier a pu l'apercevoir, En sera le gobeur, l'autre le verra faire. Si par là l'on juge l'affaire, Reprit son compagnon, j'ai l'oeil bon, Dieu merci ; Je ne l'ai pas mauvais aussi, Dit l'autre, et je l'ai vue avant vous sur ma vie ; Eh bien, vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie. Pendant tout ce bel incident, Perrin Dandin arrive ; ils le prennent pour juge, Perrin fort gravement ouvre l'huître et la gruge. Nos deux Messieurs le regardant. Ce repas fait, il dit, d'un ton de président : Tenez, la Cour vous donne à chacun une écaille Sans dépens, et qu'en paix chacun chez soi s'en aille.THOMAS
Et ça nous fait voir que nous n'étions que des imbéciles.
PATAFFLARD, furieux
Ce Monsieur Racine est un impertinent ! Qu'il vienne tous les jours un Parisien comme celui-là, chez nous, et je suis ruiné.
SCÈNE XIII et DERNIÈRE. Tous, excepté Monsieur Patafflard.
NICOLAS
Eh bien, il est honnête, Monsieur Patafflard.
THOMAS
On dirait qu'il se sent.....
MATHURIN
C'est pour ça qu'il se mouche.
La proverbe est "Qui se sera morveux si se mouche." cite dans Littré.
THOMAS
Jarnigai, Monsieur Racine, vous nous avez réconciliés ; nous sommes bien persuadés à présent de tout ce que vous nous avez dit, jarni ! Un méchant accommodement vaut mieux que le meilleur procès.
CHOEUR
Air : De la Maille de sincérité.
Suivons l'Adage, Il est fort sage, Chacun chez nous vivons en paix, Fuyons à jamais Les procès.VAUDEVILLE FINAL.
Air nouveau, de M. MALPERTUIS, ou du Vaudeville de Jadis et Aujourd'hui.
MATHURIN
Thomas aime à parler en maître, Moi je suis dans le même cas ; Pour se ressembler trop peut être, Nos têtes ne s'accordent pas. Mais nos coeurs sont d'intelligence, Si l'un de nous a quelque tort, Consultons-les toujours d'avance, Et nous serons toujours d'accord.Les deux derniers vers en choeur.
THOMAS
Renonçons aux folles querelles Qui nous ont par trop désunis ; Éloignons jusqu'aux étincelles Des procès qui brouillent les amis. Mon cher Mathurin que t'en semble, Si la saison est d'bon rapport, Gn'y a qu'à manger nos prunes ensemble ? Et nous serons toujours d'accord.RACINE
Chez plus d'un auteur que l'on cite, Souvent la rime et la raison Malgré leur apparent mérite, Semblent être en division. Chez les Pradon , chez les Linière, Elles auront le même sort ; Mais chez Lafontaine et Molière, On les verra toujours d'accord.Pradon (Jacques) : poète tragique né à Rouen en 1632 et mort à Paris en 1698. S'opposa à la Phèdre de Racine par sa propre Phèdre qui obtenu le succès fugace grâce à une cabale. Il est resté comme le type de la médiodrité intrigante, vaniteuse et jalouse.
NICETTE, au public
Malgré nos efforts pour vous plaire, Contre nous prenant leurs ébats ; Si les sifflets nous font la guerre, Messieurs ne vous accordez pas. Mais si par un effet contraire Notre zèle vous plut d'abord ; Pour applaudir loges, parterre, Que tout le monde soit d'accord.CHOEUR
Suivons l'Adage , etc.108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0