Comédie en prose· Idylle Militaire en un Acte
Adélaïde et Vermouth
Personnages
- VERMOUTH, voltigeur SAINT-GERMAIN
- ADÉLAÏDE, bonne d'enfant DAMAIN
- MONSIEUR LE COMTE, bébé au maillot
ADÉLAÏDE ET VERMOUTH
SCÈNE PREMIÈRE.
ADÉLAÏDE
Au lever du rideau, Adélaïde, assise sur un banc, tient sur ses genoux un enfant au maillot. Elle jette un cerceau à une petite fille qu'on ne voit pas.
Voici votre cerceau, Mademoiselle_Camille, mais ne vous éloignez pas trop.
Bêlant son bébé.
Dodo, l'enfant do, l'enfant dormira tantôt.
Elle chante et sa voix s'adoucit et s'éteint à mesure que l'enfant s'endort.
Enfin, voilà Monsieur_le_Comte endormi ! Achevons le roman que j'ai pris ce matin dans le boudoir de madame.
Elle rit.
Est-il Dieu possible qu'il y ait des créatures adorées comme ça ! Trois duels pour une seule femme. Quand je pense qu'il n'y a pas encore eu un homme, sous la calotte des cieux, qui se soit seulement asphyxié pour moi... Je sais bien que tout ce qu'il y a là dedans n'est pas arrivé, que c'est des menteries, des frictions, comme dit Madame ; mais c'est égal, c'est bien gentil tout de même... Ah ! Si jamais je deviens riche, moi... je sais bien ce que je ferai : Le matin, je prendrai mon café dans mon lit, en lisant des romans ; le jour, j'irai voir manoeuvrer les troupes au Champ_de_Mars, et le soir... Le soir, j'irai tous les jours au spectacle...
Vermouth parait.
Un militaire ! Lisons !
SCÈNE II. Vermouth, Adélaïde.
VERMOUTH, a la cantonade
Que c'est convenu, sargent, et que nous nous retrouverons devant les singes.
Au public.
Je préfère le Jardin_des_Plantes aux Tuileries, à cause des animaux... les singes, surtout... Ils m'amusent, ces animaux-là.
Apercevant Adélaïde.
Crédié ! La jolie femme !... C'est particulier, ça, mais je ne peux pas voir une jolie femme sans penser que je suis du sexe galant.
Il passe devant Adélaïde en toussant et en frisant sa moustache.
ADÉLAÏDE, il part
Comme il me regarde !... Il me dévore, quoi !
VERMOUTH, à part
Différemment, avant de partir pour l'Afrique, il ne me serait pas inférieur d'emporter une mèche de cheveux de cette jeunesse-là.
Il retousse.
J'ai beau tousser, elle ne lève pas l'oeil de dessus son bouquin ! Ça n'est pas naturel... Quand une jeunesse a un livre ouvert devant les yeux et qu'un militaire passe dans les environs, ça n'est pas son livre qu'elle regarde... Chacun sait ça !... Nous vons bien voir !...
Il passe derrière Adélaïde et jette un coup d'oeil par-dessus son épaule.
Qu'est-ce que je disais ? Son livre est à l'enverse.
Il s'assoit à l'extrémité du banc. Haut.
Vous prremettez que je me repose un brin, Mademoiselle ?
ADÉLAÏDE, minaudant
Le banc est à tout le monde.
VERMOUTH
Il est juste. Toutefois néanmoinsse que ma présence vous désobligerait, que l'on est Français avant tout et que l'on irait planter sa tente ailleurs.
ADÉLAÏDE
Votre tante ?
VERMOUTH
C'est une expression qui se dit à l'armée de la guerre : autrement dit, que je ficherais mon camp... Que ça me contrarierait souverainement, et même davantage, mais que je le ficherais.
ADÉLAÏDE, touchée
Je ne vous renvoie pas, monsieur le militaire.
VERMOUTH
Ah ! Que vous êtes bonne !
ADÉLAÏDE
Depuis deux ans, chez un Comte.
VERMOUTH, à part
Hein ? Elle fait des calembours... Nous vons rire tout à l'heure.
Il se rapproche d'Adélaïde.
ADÉLAÏDE
Vous n'êtes pas bien ?
VERMOUTH
Pardonnerez. Mais présentement que je suis mieux, l'approximation d'une jolie femme étant faite pour réjouir le coeur de tout soldat français.
ADÉLAÏDE
Flatteur !
VERMOUTH
Pour ça, non.
ADÉLAÏDE
Pour ça, si.
VERMOUTH
Pour ça non. Que c'est la nature qui parle en moi, Mademoiselle... Comment qu'on vous appelle ?
ADÉLAÏDE
Adélaïde.
VERMOUTH
Tiens ! Votre nom rime avec ophicléide, le plus bel instrument de notre musique à nous autres militaires. Aimez-vous la musique militaire ?
Ophicléide : Instrument de cuivre de la famille des bugles. Il y a deux sortes d'ophicléides : l'ophicléide alto, en mi bémol, et l'ophicléide basse, en ut et en si bémol. [L]
ADÉLAÏDE
Je l'adore. Elle porte au coeur.
VERMOUTH
Que c'est vrai tout de même qu'elle porte au sentiment, à preuve que, pas plus tard que ce matin, nous ons été à la parade, musique en tête, et que depuis ce matin je suis amoureux comme je ne sais pas quoi... Peut-être plus...
Il se rapproche encore d'Adélaïde.
Quel âge que vous avez ?
ADÉLAÏDE
Vingt ans.
VERMOUTH, soupirant
La belle âge pour aimer, quoi !... Et d'où que vous êtes ?
ADÉLAÏDE
De Bischwiller, en Alsace.
Bischwiller : comme d'Alsace située à 10 km au nord de Strasbourg et au sud-est d'Hagueneau.
VERMOUTH
Différemment que vous êtes Alsacienne. Moi je suis Tourangeau, par ainsi que nous sommes quasi pays, et touchez là, sans vous commander.
ADÉLAÏDE
Je ne sais si je dois.
VERMOUTH
Bah ! Devez.
Il lui prend la main et la garde.
ADÉLAÏDE
Et vous, comment qu'on vous appelle ?
VERMOUTH
Moi, z'on m'appelle Vermouth.
ADÉLAÏDE
Plaît-il ?
VERMOUTH
Vermouth, que je vous dis. C'est le nom que mon capitaine m'avait donné en Afrique, à cause que, tous les matins, je lui portais le sien : Flageolot_Vermouth, vingt-neuf ans, trois campagnes, et médaillé. Deux blessures, reçues, l'une à la jambe, et l'autre... à Solférino ; mais toutes deux subsidiarement guéries, comme je pourrais vous le faire voir... Si les lois de la pudeur ne s'y opposaient. En ce moment, garnisonné au Mont-Valérien ; bon enfant, et surtout agréable avec le sexe, comme vous pourrez vous en convaincre, si vous promettez que je cultive votre connaissance.
La Mont-Valérien est un fort militaire à l'ouest de Paris, à la fois sur les communes de Nanterre, Suresnes et Rueil-Malmaison.
Bataille de Solférino : Bataille entre les troupes françaises et sardes et contre les troupes autrichiennes le 24 juin 1859.
ADÉLAÏDE
Gageons que vous en dites autant à toutes les femmes.
VERMOUTH
Que je suis voltigeur, mais pas volage, Mademoiselle_Victoire.
ADÉLAÏDE
Vous dites ?
VERMOUTH
Je dis que je suis voltigeur, mais point volage, Mademoiselle_Victoire.
ADÉLAÏDE, furieuse
Mais je m'appelle Adélaïde.
VERMOUTH, à part
Bigre ! J'ai dit z'une bêtise !
ADÉLAÏDE
Vous voyez bien que vous me trompez déjà.
L'enfant pleure. Adélaïde le berce pour le rendormir.
VERMOUTH
Prremettez qu'on s'explique... J'ai dit : Mademoiselle_Victoire...
Cherchant une idée.
J'ai dit : Mademoiselle_Victoire parce que... parce que c'en serait une un peu flatteuse que de faire votre conquête, Mademoiselle_Ophicléide...
Se reprenant.
Adélaïde.
ADÉLAÏDE, apaisée
Vous me faites l'effet d'un fier enjôleur, vous !
VERMOUTH, à part
Le fait est que c'est assez bien trouvé.
Haut.
Voyons ! Que l'on ne rend pas sa menotte à ce pauvre Vermouth ?
ADÉLAÏDE
Ah ! Ces hommes, c'est comme des mendiants, ça demande toujours quelque chose.
L'enfant repleure.
Mais taisez-vous donc, Monsieur_le_Comte.
VERMOUTH
Le fait est qu'il est embêtant, votre mioche. C'est même une question que je me suis faite bien souvent. Pourquoi donc que ces gredins d'enfants pleurent toujours ?
ADÉLAÏDE
Hein ! Vous en voyez donc souvent !
VERMOUTH
Oh ! Quelquefois, dans le monde.
À part.
Elle sera jalouse.
Haut.
Je disais : Pourquoi qu'ils pleurent toute la sainte journée, sauf l'heure des repas, s'entend ? Qu'est-ce qu'on leur fait, je vous le demande ? Est-ce que nous pleurons, nous autres ?
ADÉLAÏDE
Vous ne faites pas vos dents, vous autres. Monsieur_le_Comte a la dentition difficile. Ça lui donne des petites coliques, ça...
VERMOUTH
Suffit, je comprends.
ADÉLAÏDE, regardant autour d'elle
Allons ! Voilà sa soeur Camille encore partie.
Appelant.
Mademoiselle Camille !
VERMOUTH
Ah ! Vous en avez encore une autre.
ADÉLAÏDE
Une plus grande ; elle a déjà...
VERMOUTH
J'entends bien ; elle n'a plus de coliques.
ADÉLAÏDE
Je crains toujours qu'elle n'aille du côté des animaux.
VERMOUTH
Il n'y a pas de danger, puisqu'on ne les laisse pas communiquer avec le public... Différemment, Mademoiselle Ophi... Adélaïde, que vous sortez le dimanche... pour aller voir madame votre tante ?
ADÉLAÏDE
Mais je n'ai pas de tante.
VERMOUTH
Eh bien, et moi donc. Que je serai votre tante et que je vous aimerai comme ma nièce, et même plus, si c'est votre idée, et que je vous attends demain devant la fosse à l'ours.
ADÉLAÏDE
Je ne sais si je dois.
VERMOUTH
Bah ! Devez... Je connais, dans les environs du voisinage, un restaurant de premier choix...
ADÉLAÏDE
Je ne suis pas portée de dessus ma bouche, Monsieur_Vermouth, et si je consentais à venir, ça ne serait que pour le sentiment, et parce que je me fierais à la délicatesse d'un militaire qui ne voudrait pas subtiliser une jeunesse comme moi.
VERMOUTH
Vous subtiliser, Mademoiselle Vict... mademoiselle_Adélaïde ! Mais j'aimerais mieux subtiliser toutes les femmes que d'en subtiliser une seule.
ADÉLAÏDE, reconnaissante
Merci.
VERMOUTH
Et, le soir, nous irons au spectacle. Aimez-vous le spectacle ?
ADÉLAÏDE
Je l'adore. Surtout les ceux où l'on pleure. Je ne m'amuse jamais tant que quand je pleure.
VERMOUTH
Moi, dans les moments pleurards, je ne pleure pas ; mais, pour être secoué en dedans, je suis secoué en dedans.
VOIX D'UNE MARCHANDE DE PLAISIRS, chantant
Voilà l'plaisir, mesdames, voilà l'plaisir !
VERMOUTH, à Adélaïde
Voulez-vous me faire celui d'en accepter un ?
ADÉLAÏDE
Je ne voudrais pas vous enduire en dépense.
VERMOUTH
M'enduire ! Mais pour vous être agréable, je me ruinerais avec volupté ... Ohé la marchande !
ADÉLAÏDE
Non, Monsieur_Vermouth.
VERMOUTH
Que vous ne l'aimez donc pas le plaisir ?
ADÉLAÏDE
Ah ! Si ! Ah ! Si !
VERMOUTH
Alors, laissez-moi faire des folies pour vous... Ohé la marchande !
En sortant, il tire sa bourse de sa poche et laisse tomber un paquet de lettres.
SCÈNE III.
ADÉLAÏDE, seule
Il a laissé tomber quelque chose... Une lettre !... Deux lettres !... Trois lettres !... Des lettres de femmes, peut-être ? Si je les lisais... ? Ça serait indiscret, mais c'est la seule manière de savoir ce qu'il y a dedans.
Elle ouvre une lettre. Lisant.
« Femme adorable ! »
Parlé.
Là ! Qu'est-ce que je disais ? Le monstre me trompe déjà !
Lisant.
« Femme adorable, hier, à la promenade, je ne vous ai aperçue que dix minutes, mais ça m'a suffi. Depuis ce moment, j'en perds le boire et le manger. »
Parlé.
Et il m'offrait d'aller au restaurant, l'effronté !
Lisant.
« Si c'est un effet de votre bonté, vous obtempérerez à mon amour et vous vous trouverez demain, sur le coup de midi, aux Tuileries, devant le sanglier. »
Parlé.
Ô les hommes ! Les hommes !... Voyons la seconde !
Lisant la seconde lettre.
« Femme adorable, hier, à la promenade, je ne vous ai aperçue que cinq minutes... »
parlé.
Mais c'est la même lettre, moins cinq minutes... Quel gredin ! Voyons la troisième !
Lisant ia troisième lettre.
« Femme adorable... »
Parlé.
Encore ! Le brigand ! Trois femmes ! Il me trompait pour trois femmes !... Le voilà, je vas le retourner, moi !
SCÈNE IV. Adélaïde, Vermouth.
VERMOUTH, avec des plaisirs
Voilà les plaisirs demandés, ma payse.
ADÉLAÏDE, renversant le paquet de plaisirs
Et voilà le cas que j'en fais.
VERMOUTH
De quoi ! Voilà comme on émiette son plaisir.
ADÉLAÏDE, lui lisant ses propres lettres
« Femme adorable, hier, à la promenade, je ne vous ai aperçue que dix minutes... »
Prenant la seconde.
« Femme adorable, hier, à la promenade, je ne vous ai aperçue que cinq minutes... »
Prenant la troisième.
« Femme adorable, hier, à la promenade... »
VERMOUTH, à part
Bigre de bigre ! Elle a mis la main sur mon arsenal !
ADÉLAÏDE, lisant toujours
« Je vous attends, demain, devant le sanglier... »
Parlé.
Allez-y donc, devant votre sanglier, retrouver vos femmes adorables ! Mais ne me reparlez ni de ma vie, ni de mes jours.
VERMOUTH
Voulez-vous tant seulement m'écouter un brin ?
ADÉLAÏDE
Laissez-moi !
VERMOUTH
Mais il n'y a de femme adorable que vous, Adélaïde.
ADÉLAÏDE
Il ose encore après ce que j'ai lu...
VERMOUTH
Mais, petite bêtasse que vous êtes, toutes ces lettres-là, c'est pour rire, c'est des inventions ; ces lettres-là ne sont jamais arrivées... à leur adresse. Et la preuve, c'est que je les avais dans ma poche ; voyez plutôt la marque de la pliure.
ADÉLAÏDE
Qu'est-ce qu'il manigance encore ?
VERMOUTH
Je ne manigance point. Tenez, voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, tout ce qui arrive là, c'est la faute à mon lieutenant. (Un beau garçon— nous sommes tous comme ça au régiment—sans ça on ne nous recevrait pas !)
ADÉLAÏDE
Le fat !
VERMOUTH
Et qui a toujours une pacotille de lettres faites d'avance, pour quand ça se trouve. Différemment, il m'a donné sa recette.
ADÉLAÏDE
Mais c'est abominable !
VERMOUTH
Je n'ai pas trouvé ça abominable, et j'ai suivi l'exemple de mon chef, comme ça se doit dans le militaire. Mais aujourd'hui que je vous ai rencontrée, Ophi...non, Adélaïde,- il n'y a plus de femme adorable que vous !
ADÉLAÏDE
La vraie vérité ?
VERMOUTH
La vraie ! Tenez, je vas vous dire un mot, que quand on l'a dit, ça engage...
ADÉLAÏDE
Dites voir.
VERMOUTH
Eh bien, croyez-moi hermétiquement !
ADÉLAÏDE
Hermétiquement... Qu'est-ce que ça veut dire ?
VERMOUTH
Innocente que vous êtes... Vous ne savez pas... Ça veut dire : hermétiquement. C'est un mot... Ne le dites à personne au moins, ça pourrait me compromettre.
Confidentiellement.
Que c'est un mot du gouvernement !
ADÉLAÏDE
Allons. Je vous pardonne !
VERMOUTH
Et moi, je déchire mes lettres et je vas les donner en pâture aux animaux.
ADÉLAÏDE
À propos d'animaux, Camille ne revient pas et je commence à être inquiète. Si c'était un effet de votre bonté de garder Monsieur_le_Comte un instant.
VERMOUTH
Passez-moi le mioche. Ce n'est pas la première fois qu'on aura vu Vermouth...
ADÉLAÏDE
Vous dites ?
VERMOUTH
Qu'on aura vu un soldat français garder l'innocence.
Adélaïde sort.
SCÈNE V.
VERMOUTH, tenant l'enfant sur ses genoux
Décidément, elle sera jalouse.
Examinant Le Comte.
C'est un assez bel enfant ; mais j'ai vu mieux que ça aux Tuileries.
L'enfant pleure.
Bon ! Voilà la musique qui recommence. Différemment, que je suis de l'avis de ce caporal que j'ai vu dans une pièce de comédie : j'aime bien les enfants, mais je trouve qu'ils naissent trop jeunes...
S'adressant au bébé.
Je sais bien ce que tu voudrais, mon gaillard, mais tu perds ton temps, mon garçon ; je ne suis pas la nourrice, moi... Je ne peux pas... Ça n'est pourtant pas le laid qui me manque !... Il ne comprend pas. C'est même des bêtises de dire des mots spirituels aux enfants : ils ne comprennent pas.
L'enfant pleure.
Allons ! Un peu de patience, que diable, faut se faire une raison...
L'enfant crie.
Je t'en fiche... Je vas le mettre sur le ventre... On dit que c'est souverain pour calmer les enfants !
Il retourne l'enfant, qui cesse de pleurer.
Il se calme ! Il se calme !
Il le fait sautiller tout doucement. Tout a coup, sa physionomie, de souriante qu'elle était, devient sérieuse, inquiète. Il jette des regards de détresse sur les spectateurs. Enfin il soulève l'enfant avec précaution et dit avec résignation.
Ça y est ! Ah ! Ça y est !... Je disais aussi : qu'est-ce donc qui est chaud comme ça ?... Si seulement j'avais eu le tablier d'un de nos sapeurs !... On devrait toujours prendre un tablier de sapeur quand on est exposé comme nous autres...
Tenant l'enfant entre ses jambes.
Laissons-le égoutter...
L'enfant pleure.
Oui, pleure, petit malheureux ! Tu as bien raison, après ce que tu as fait... Ils n'ont pas le moindre empire sur eux-mêmes, ces moutards-là... Et c'est un comte qui se conduit pareillement !... Comme la noblesse dégénère, mon_Dieu !... Allons ! Voilà que c'est froid, à présent !... C'était chaud, tout à l'heure ; maintenant, c'est froid. Et mademoiselle sa bonne qui ne revient pas !... Si je le fourrais sous le banc, pour le punir... Quelle faction, mon_Dieu !
SCÈNE VI. Vermouth, Adélaïde.
ADÉLAÏDE, accourant éperdue
Monsieur_Vermouth ! Monsieur_Vermouth !
VERMOUTH
Ah ! Reprenez votre mioche.
ADÉLAÏDE
Camille qui vient, de tomber dans la fosse à l'ours !
VERMOUTH
Qu'est-ce qu'elle dit ?
ADÉLAÏDE
Regardez, là-bas, la foule, près de la fosse... C'est un enfant qu'est tombé dans la fosse ! C'est Camille, bien sûr !
VERMOUTH, sortant
Voyons voir que je voie !
Il sort.
SCÈNE VII.
ADÉLAÏDE, seule
Quel malheur ! Seigneur mon_Dieu ! Quel malheur ! Que va dire madame, s'il faut que je rentre sans la petite ? Non, j'aime mieux ne pas rentrer. J'aime mieux aller me noyer avec l'autre !
Au bébé.
N'est-ce pas, mon trésor, qu'il vaut mieux aller nous noyer ensemble... Et Monsieur_Vermouth qui ne revient pas...
Vermouth parait.
Le voilà !... Seul !... Camille est dévorée !
SCÈNE VIII. Adélaïde, Vermouth.
VERMOUTH, grave
Elle vit. L'enfant qui est tombé dans la fosse à l'ours, et que celui-ci dévore avec la gloutonnerie naturelle à cet animal, est en carton... C'est une poupée !
ADÉLAÏDE
Merci, mon_Dieu !
Dans sa joie elle lève les bras au ciel et laisse tomber l'enfant que Vermouth rattrape au passage.
VERMOUTH
Quant à votre petite Camille, que vous pouvez l'entr'apercevoir d'ici, qui cause familièrement avec un sapeur de sa connaissance... Et de la vôtre aussi, Adélaïde, puisqu'il lui demandait de vos nouvelles, et que c'est de cette manière que j'ai reconnu l'enfant.
ADÉLAÏDE, troublée
Fectivement, Monsieur_Vermouth, fectivement : c'est un de mes cousins.
VERMOUTH
Différemment, je n'aime pas que les jeunesses comme vous aient des cousins dans les sapeurs... Je les connais, les sapeurs... Rien n'est sacré pour un sapeur !...
ADÉLAÏDE
Jaloux !
VERMOUTH
Non ; mais promettez-moi de vous brouiller avec ce cousin-là.
ADÉLAÏDE
Allons ! Je vous le promets ! Êtes-vous content ?
VERMOUTH, avec enthousiasme
Que vous êtes une divinité, et que demain je vous attends sur le coup de midi, devant les singes.
ADÉLAÏDE
J'y serai. Vive la ligne !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica