Comédie en prose· Comédie en Deux Tableaux
Retour de Bruxelles
Personnages
- GASTON
- ADRIENNE, femme de Gaston
- MISS DÉBORAH
- MATHILDE
- UNE VIEILLE DAME
- DEUX DOUANIERS
- Un DOMESTIQUE
PREMIER TABLEAU
Chambre d'hôtel en désordre, portes latérales ; beaucoup de malles et de menus colis par terre et sur les meubles. Table au fond. Guéridon à gauche, premier plan, encrier, plumes, etc. Toilette de voyage sur la table à droite au fond.
SCÈNE PREMIÈRE. A, seule, assise et écrivant.
ADRIENNE, se relisant
« Apportez-moi vos dentelles au reçu de ma lettre, nous partons ce soir. »
Parlé.
Nous ne partons que demain, mais je suis plus sûre ainsi d'avoir ces jolies dentelles.
Elle sonne, met sa lettre sous enveloppe et écrit l'adresse.
Haut.
Madame Salomon... Là !... Eh bien ! Personne.
Elle se lève et va à la porte de gauche, à la cantonade.
N'entendez-vous pas ? Portez cette lettre.
SCÈNE DEUXIÈME. Adrienne, Gaston.
GASTON, son chapeau sur la tête
Soyez satisfaite, ma chère. Je renonce à visiter la galerie du Baron Van Berg et nous quittons Bruxelles aujourd'hui, avec vos amies, Madame Drançay et miss Déborah.
ADRIENNE
Enfin, vous vous décidez ! Mais je ne vous remercie pas. Vous vous êtes trop fait prier. À quelle heure le départ ?
GASTON
À six heures.
Il dépose son chapeau sur la table du fond.
ADRIENNE
J'ai juste le temps de fermer mes malles.
GASTON, lorgnant les malles et souriant
Ah ! Vous avez raison de les mettre au pluriel ; vous devez emporter là une partie de la Belgique.
ADRIENNE
Et de la Hollande, Monsieur... Il me reste même une dernière emplette à faire.
GASTON
Encore !
ADRIENNE
Rassurez-vous ; celle-là prendra peu de place dans nos bagages.
GASTON
Allons, tant mieux !
ADRIENNE
Attendu que ce sont de mignonnes dentelles...
GASTON
Dont les droits d'entrée sont exorbitants...
Affectant l'accent belge.
Savez-vous ?
ADRIENNE
Mais j'entends bien ne pas les payer, ces affreux droits...
Imitant Gaston.
Savez-vous ?
GASTON
Ah oui ! Et passer votre marchandise en contrebande ?
ADRIENNE
Tout simplement.
GASTON
Pour vous faire prendre à la douane, et nous infliger l'humiliation d'une condamnation pour fraude. Grand merci, ma chère amie !
ADRIENNE
Je ne ferai rien prendre du tout, Monsieur ; je passerai mes dentelles à la barbe de Messieurs les douaniers, comme les ont déjà passées Mesdames Reynold, Deligny ; comme les passeront miss Déborah et Mathilde.
GASTON
C'est cela, vive la fraude ! Vive le fruit défendu ! Ô les femmes !
ADRIENNE
Vive une pauvre petite fantaisie, Monsieur !
GASTON
Mais ta petite fantaisie ne te mène à rien moins qu'à renverser tous les principes établis, à voler l'État, malheureuse !
ADRIENNE
Turlututu ! Je ne vole rien du tout, et je me moque de vos principes.
GASTON
Tu te moques... Mais alors tu deviens une créature subversive, ma chère amie... Mais vous êtes une révolutionnaire, Madame !
ADRIENNE
Je suis libre échangiste, voilà tout.
GASTON
Plaît-il ?
ADRIENNE
Comme vous disiez hier soir, dans cette discussion qui nous a tant ennuyées, ces dames et moi, je suis pour la libre circulation des marchandises... et des dentelles.
GASTON
Soit ; mais tant que la loi qui prohibe la libre circulation n'est pas abolie, tu dois la respecter... et ne pas emporter tes dentelles.
ADRIENNE
C'est-à-dire que vous me condamnez à m'en aller, cet hiver, dans le monde, comme une pauvre Cendrillon, tandis que toutes mes amies seront resplendissantes.
GASTON
Grand bébé, va !
ADRIENNE
Des injures, à présent ! Ah ! L'on voit bien que nous avons déjà une année de mariage.
GASTON
À quoi voit-on cela ?
ADRIENNE
Mais au peu de souci que vous avez aujourd'hui de faire plaisir à votre femme.
GASTON
Pardon, ma chère, pardon ! Je vous prie de nous éviter une sotte mésaventure ; mais, si votre bonheur est sérieusement attaché à la possession de quelques mètres de dentelles, c'est moi qui vais, de ce pas, les acheter.
ADRIENNE
Hein ?
GASTON
Mais à une condition, c'est que j'en payerai les droits d'entrée.
Il reprend son chapeau.
ADRIENNE, à part, désappointée
Oh ! Alors, ce n'est plus amusant.
Elle passe à droite.
GASTON
Où demeure le marchand ?
ADRIENNE
Reste, Gaston.
GASTON
Plaît-il ?
ADRIENNE
J'ai eu tort ; ne parlons plus d'un caprice auquel je renonce.
GASTON
Puisque c'est moi qui t'offre...
ADRIENNE
Je t'en sais gré, mais...
GASTON
Ignores-tu le proverbe ? L'homme propose et la femme... accepte.
ADRIENNE
La femme refuse, Monsieur, quand elle est raisonnable...
À part.
Et qu'à ce prix-là, elle peut avoir toutes les dentelles du monde à Paris.
GASTON
Quoi, vraiment ?
ADRIENNE
Allez faire vos malles.
GASTON
Tout de bon ?
ADRIENNE
Allez donc !
GASTON
Je m'en vais, mais je sors pénétré d'admiration.
ADRIENNE
Il va se moquer de moi, à présent.
GASTON
Me moquer, quand tu viens de gagner la plus belle des victoires, celle qu'on remporte sur soi-même !
ADRIENNE, le reconduisant à la porte de gauche
Sortez, mauvais plaisant.
GASTON
C'est-à-dire qu'Alexandre lui-même, après la bataille d'Arbelles...
Arbelles : Ville près de Ninive (Assyrie) qui a donné à la bataille dont Alexandre le Grand a remporté en -331.
ADRIENNE, le mettant à la porte
Voulez-vous bien vous taire !
GASTON, en dehors
Alexandre n'en a jamais fait autant.
SCÈNE III.
ADRIENNE, seule
Dépassons donc Alexandre et donnons contre-ordre à Madame Salomon, la plus redoutable tentatrice des Flandres...
Elle va pour s'asseoir. On frappe à la porte de droite.
Entrez...
La porte s'ouvre.
Mathilde ! Et Miss Déborah !
SCÈNE IV. Adrienne, Mathilde, Miss Déborah.
MISS DÉBORAH, lui secouant la main à l'anglaise
Bonjour, Madame.
ADRIENNE, à Mathilde
Es-tu gentille !
À Miss Déborah.
Vous êtes bien, chère miss ?
MISS DÉBORAH, avec l'accent anglais
Thank you, très bien.
MATHILDE
Nous venons t'apprendre une bonne nouvelle ; nous partons toutes trois ensemble.
ADRIENNE
Je sais.
MISS DÉBORAH
Ce sera très-charmant.
MATHILDE
Nous venons de rencontrer ton mari aux galeries Saint-Hubert, et nous l'avons décidé à avancer son départ.
ADRIENNE
Et il a cédé sans résistance ?
MATHILDE
Sans la moindre résistance.
MISS DÉBORAH
Avec une plaisir apparente.
ADRIENNE
Eh bien, je l'ai vainement prié hier soir, moi !
MATHILDE
Tu n'es que sa femme, toi.
MISS DÉBORAH
Is it possible ?
MATHILDE
Voilà les maris, mesdames !... Adrienne, quand le tien te refusera quelque chose, tu me l'enverras ; quand le mien voudra se faire prier, je te l'expédierai ; et, grâce à ce chassé-croisé, nous obtiendrons d'eux tout ce que nous voudrons.
MISS DÉBORAH
Très-drôle, en vérité.
MATHILDE
Est-ce qu'en Angleterre, Messieurs les maris sont aussi difficiles à... conduire ?
MISS DÉBORAH
Oh ! En Angleterre le... la... disez-moi le mot que je veux dire...
Vivement.
L'administration — j'ai trouvé le mot — l'administration du mariage était différente ; c'étaient les maris qui ordonnaient tojors, et les femmes qui obéissaient tojors.
ADRIENNE
Ah !
MATHILDE
Voilà pourquoi Miss Déborah reste garçon et voyage comme un garçon.
Regardant sa montre.
À propos, tu sais que tu n'as plus qu'une heure ?
MISS DÉBORAH
Vôlez-vous que nous aidions vous ?
MATHILDE
C'est cela. Moi, j'emballe la toilette.
MISS DÉBORAH
Moa, je vais fermer cette petite sac.
... qui contient les provisions de bouche.
Flairant le sac.
Ces petites croquettes de chocolat, ils embaumaient.
ADRIENNE
À votre service, Miss Déborah.
MISS DÉBORAH
Thank you !... Je prenais une.
Elle croque, la trouve à son goût et dit :
No, deux...
MATHILDE
Qu'est-ce que tu as donc fourré dans ce coffret ? Ah ! Gageons que ce sont les fameuses dentelles de Madame Salomon !
ADRIENNE
Hélas ! Je ne les emporte pas, ma pauvre amie.
MATHILDE
Tu n'emportes pas de dentelles ! Mais qu'est-ce que tu es venue faire en Belgique alors ?
ADRIENNE
C'est Gaston qui s'est opposé...
MATHILDE
Ton mari ? De quoi se mêle-t-il ? Est-ce que nos dentelles regardent nos maris ?
ADRIENNE
Il a prétendu que je me les ferais confisquer à la douane.
MATHILDE
Allons donc !
MISS DÉBORAH
Je défie bien les gendarmes de découvrir les miennes, parce que j'en avais entortillé moa comme une momie d'Égypte.
MATHILDE
Le fait est, ma chère, que Miss Déborah en est littéralement emmaillotée.
ADRIENNE
Et puis Gaston a invoqué la morale, les principes. Il soutient que je volerais l'État.
MATHILDE
Peuh ! Voler l'État n'est pas voler d'abord. Qu'est-ce que c'est que cela, l'État ? Je ne connais pas ce monsieur-là, moi. L'État, c'est moi, c'est toi, c'est nous, et l'on ne se vole pas soi-même... Il n'a pas le sens commun, ton mari... Veux-tu que j'aille lui parler, moi ?
ADRIENNE
C'est inutile. Gaston m'a offert ces malheureuses dentelles.
MATHILDE
Eh bien ! Alors ?
ADRIENNE
Mais à la condition qu'il en paierait les droits d'entrée.
MATHILDE
Payer l'entrée !.. Ce n'est plus drôle.
ADRIENNE
C'est justement ce que je me suis dit.
MATHILDE
La contrebande double le plaisir que l'on a de porter des dentelles.
MISS DÉBORAH
Tandis que le droit d'entrée double le prix d'achat.
ADRIENNE
Aussi est-ce moi qui ai renoncé...
MATHILDE
Ces maris sont insupportables.
ADRIENNE
N'accuse pas le mien. Il m'a comblée d'éloges.
MATHILDE
Tiens ! Tiens !
ADRIENNE
Il m'a comparée à Alexandre, ma chère !
MISS DÉBORAH
Le roi de Macédoine ?
ADRIENNE
Il paraît qu'Alexandre s'est vaincu lui-même dans je ne sais quelle circonstance.
MATHILDE
Attends donc ! Mais ton histoire m'en rappelle une autre... Oh ! Le traître !
ADRIENNE
Qu'as-tu donc ?
MATHILDE
J'ai... que j'entrevois une horrible machination. J'ai... que tu as été dupe de ton mari, ma pauvre enfant !
ADRIENNE, protestant
Ah !
MISS DÉBORAH
Oh !
MATHILDE
Comme je l'ai été du mien en pareille circonstance.
ADRIENNE
Que veux-tu dire ?
MISS DÉBORAH
Oh ! Yes ; que volez-vous dire ?
MATHILDE
Écoutez mon histoire et profitez : C'était pendant les premiers jours de mon mariage ; nous faisions notre voyage classique, mon mari et moi, et nous revenions de Belgique, comme aujourd'hui. Naturellement, je voulais rapporter des flots de dentelles ; mais mon seigneur et maître s'y opposa sous prétexte de morale, de principes internationaux ; que sais-je ? J'étais simplette alors, je cédai.
ADRIENNE
Comme moi.
MISS DÉBORAH, à part
Ces Françaises n'avaient pas de caractère.
MATHILDE
Et savez-vous ce qui nous arriva à la frontière ?.. Nous fûmes pris en fraude.
ADRIENNE
Comment, puisque... ?
MATHILDE
Les douaniers s'emparèrent d'une jolie provision de cigares que mon mari essayait de passer dans sa casquette de voyage... une casquette ouatée, haute de cela, ma chère, un véritable bonnet persan.
MISS DÉBORAH
Et c'est lui qui vous recommandait le probité !
ADRIENNE
Quelle horreur !
MATHILDE
Voilà les hommes !
ADRIENNE
Ah ! Gaston est incapable...
MATHILDE
Innocente ! Laisse-moi donc finir mon histoire : pendant le voyage (avant l'accident des cigares, bien entendu), mon traître d'époux ne tarissait pas d'éloges sur ma noble conduite.
ADRIENNE
Ah !
MATHILDE
Il me comparait à César... Toi, c'était Alexandre ; moi, c'était César. Crois-tu maintenant que ton Gaston se soit moqué de toi ?
MISS DÉBORAH
C'était bien présumable.
ADRIENNE
Si je le soupçonnais !
MATHILDE
Soupçonne-le, et emporte tes dentelles. N'en dis rien à ton tyran aujourd'hui, et demain, quand tu les lui montreras, il sera le premier à rire et à te complimenter sur ton acquisition.
LA VOIX D'UN DOMESTIQUE, à droite
Madame Salomon demande à parler à Madame.
MISS DÉBORAH
Elle venait à propos.
MATHILDE, à la cantonade
Faites entrer Madame Salomon.
ADRIENNE
Oh ! Non !
MATHILDE
Enfant, va !
ADRIENNE
Je dis non, pas ici.
Montrant la porte de gauche.
Gaston est à côté et peut venir d'un moment à l'autre.
MATHILDE
Ah ! Très bien.
À la cantonade.
Faites entrer Madame Salomon dans le salon.
À Adrienne.
Et allons admirer ses merveilles.
ADRIENNE, hésitant
Je ne sais pas si je dois...
MATHILDE, l'emmenant
Allons ! Viens donc.
Elles sortent par la droite.
MISS DÉBORAH
Elle entortillera elle comme moa.
Elle suit Mathilde et Adrienne.
DEUXIÈME TABLEAU.
La scène se passe à la frontière, dans la salle de la visite des bagages. Des malles et des sacs de nuit rangés sur deux tables placées au premier plan, l'une à droite, l'autre à gauche. Banc au fond.
SCÈNE PREMIÈRE. Deux Douaniers, Gaston , Adrienne, Miss Déborah, Mathilde, Une Vieille Dame, Un Porteur.
DEUXIÈME DOUANIER, à la table de droite
Par ici, messieurs les voyageurs.
Les voyageurs entrent par la droite.
Veuillez reconnaître vos bagages.
LA VIEILLE DAME
Voilà les miens.
ADRIENNE
Voilà mes malles.
MISS DÉBORAH
Et moa le mienne.
TOUS, appelant
Monsieur l'employé ! Monsieur l'employé !
Tous ouvrent leurs malles ; le premier douanier commence à visiter les malles d'Adrienne.
LA VIEILLE DAME, au deuxième, douanier
Moi, d'abord.
MISS DÉBORAH
Pourquoi vous d'abord, Madame ?
LA VIEILLE DAME
Parce que j'avais appelé Monsieur avant vous, madame.
MISS DÉBORAH
Je vous demande pardon, Madame !
LA VIEILLE DAME
Mais, Madame !
MISS DÉBORAH
Vous disez, Madame ?
LA VIEILLE DAME
Je vous dis, madame...
Changeant d'idée.
Eh bien ! Où est Théodore ?
Appelant.
Théodore ! Mon_Dieu ! Où est Théodore ?
GASTON, voisin de la vieille dame
Madame a perdu son mari ?
LA VIEILLE DAME
Plaît-il, Monsieur ?
GASTON
Je vous demande si vous avez perdu Monsieur votre mari.
LA VIEILLE DAME, émue
Hélas ! Monsieur, depuis dix-sept ans.
GASTON, à part
Qu'est-ce qu'elle chante ?
L'aboiement d'un petit chien se fait entendre dans la salle voisine.
LA VIEILLE DAME
Ah ! Le voilà !
À la cantonade.
Je suis à toi, mon chéri.
GASTON
Alors Théodore n'est pas Monsieur votre mari ?...
LA VIEILLE DAME
C'est mon chien, Monsieur ; mon seul ami sur cette terre.
DEUXIÈME DOUANIER, visitant la malle de la vieille dame
Un drôle de nom pour un chien !
LA VIEILLE DAME
Ce nom est toute une histoire, Monsieur l'employé : j'avais seize ans...
DEUXIÈME DOUANIER
Seize ans !... Votre chien a donc soixante ans.
LA VIEILLE DAME
Permettez... Vous ne me laissez pas achever.
DEUXIÈME DOUANIER
Si vous croyez que j'ai le temps d'écouter vos histoires... Vous n'avez rien à déclarer ?
LA VIEILLE DAME, ouvrant son châle
Vous pouvez me fouiller, je me livre à vous, Monsieur.
DEUXIÈME DOUANIER
Je ne vous demande pas cela.
Visitant toujours sa malle.
Qu'est-ce que c'est que ce paquet résistant ? Ah ! Non, ça se casse.
LA VIEILLE DAME
Mais c'est le biscuit de Théodore ; vous avez mis en morceaux le biscuit de Théodore.
DEUXIÈME DOUANIER
Pauvre bête !... Et cet autre objet... résistant, pour le coup ?
LA VIEILLE DAME
Je vous prie de laisser cela, Monsieur.
DEUXIÈME DOUANIER
Je vous demande ce que c'est.
LA VIEILLE DAME
Vous voyez bien que c'est une... un...
DEUXIÈME DOUANIER
Un quoi ?
LA VIEILLE DAME
Mais c'est un objet intime, Monsieur.
DEUXIÈME DOUANIER, renseigné
Ah ! Il fallait donc le dire tout de suite. Vous pouvez emporter votre malle.
Il la marque à la craie et ouvre la malle de miss Déborah.
LA VIEILLE DAME, prenant sa malle
Quel butor !
Au public.
N'importe, j'ai passé mes dentelles.
Nouvel aboiement.
À la cantonade.
Me voilà, mon trésor, me voilà !
Elle sort en emportant sa malle.
SCÈNE DEUXIÈME. Les Mêmes, moins la vieille dame.
ADRIENNE, bas à Gaston
Voilà une dame qui a passé ses dentelles.
GASTON
Elles ne la rajeuniront pas.
DEUXIÈME DOUANIER, à Miss Déborah
Votre malle ne contient pas d'objets soumis au droit ?
MISS DÉBORAH
Pas la plus petite chose, Monsieur.
DEUXIÈME DOUANIER
Qu'est-ce que je sens là ?
MISS DÉBORAH
C'était mon révolver, Monsieur.
DEUXIÈME DOUANIER
Ah ! Ah ! Et vous n'avez rien sur vous... sous ce waterproof ?
MISS DÉBORAH
Ne touchez pas, Monsieur, je vous défends de toucher... Il y a des femmes chargées de cette inquisition, je suppose.
Inquisition : Recherche, enquête. [L]
DEUXIÈME DOUANIER
Ah ! Pardon !... Vous pouvez passer.
MISS DÉBORAH, bas à Adrienne
J'ai passé mes dentelles.
Haut.
Je vous attends.
Elle s'assoit sur le banc qui est dans le fond.
ADRIENNE, bas à Gaston
Miss Déborah passe aussi les siennes.
GASTON
Vous auriez donc pu passer les vôtres... mais je ne l'ai pas voulu.
ADRIENNE
Voilà !
Elle va ouvrir ses malles.
GASTON, à part, passant à l'extrême droite
Voilà un reproche qui retentira souvent à mes oreilles, et nul moyen de l'éviter.
Changeant de ton.
Mais si, il y a un moyen... c'est d'attirer sur Adrienne l'attention de messieurs les douaniers... C'est même de la faire fouiller légèrement, puisque je suis sûr qu'elle n'a pas de dentelles. De la sorte, je lui démontre qu'elle a bien fait de n'en pas emporter, et j'assure le repos de mon hiver.
Haut, appelant le deuxième employé.
Eh ! Monsieur l'employé, cette valise est à moi.
Il indique une valise sur la table de droite et l'ouvre devant le deuxième douanier, en lui parlant bas.
ADRIENNE, au premier douanier à gauche
Je puis refermer cette malle ?
PREMIER DOUANIER
Oui, madame.
MATHILDE, au premier douanier
À mon tour.
PREMIER DOUANIER, très aimable
Madame n'a rien à déclarer ?
MATHILDE
J'ai à déclarer que cette cérémonie est bien ennuyeuse.
PREMIER DOUANIER
Madame aime à rire. Aurait-elle l'obligeance de me dire quel est ce petit paquet long et mou ?
MATHILDE
Ce sont mes nattes, Monsieur.
PREMIER DOUANIER
Ah !...
Galamment.
Madame n'en a pourtant pas besoin.
Il reboucle la malle de Mathilde.
MATHILDE, à part
Hein !
Bas, à Adrienne.
Je crois qu'il me fait des compliments.
Riant.
Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.
ADRIENNE
Folle !
MATHILDE
Pas si folle ! Je passerai mes dentelles.
PREMIER DOUANIER, à Mathilde, en marquant sa malle
Madame peut faire enlever sa malle.
MATHILDE
L'avais-je dit ?... Je t'attends.
Elle s'assoit sur le banc.
DEUXIÈME DOUANIER, bas à Gaston, en désignant Adrienne
Ainsi vous pensez que cette dame ?...
GASTON
Je ne pense rien. Je dis seulement que vous votre service mollement.
DEUXIÈME DOUANIER, à part
Oui-da ; serait-ce un inspecteur ?... Ouvrons l'oeil.
Il se rapproche d'Adrienne.
ADRIENNE, au porteur
Mes malles sont à remporter.
DEUXIÈME DOUANIER, passant à la table de gauche
Pardon, Madame, celle-ci n'a pas été visitée.
Il ouvre la malle et bouleverse les objets qu'elle contient.
ADRIENNE
Hein !... Mais... Prenez donc garde. Vous saccagez toutes mes affaires...
DEUXIÈME DOUANIER
Je fais mon devoir, Madame.
ADRIENNE
Eh bien ! Vous avez tout vu, n'est-ce pas ?
Elle veut refermer sa malle et pince les doigts du douanier.
DEUXIÈME DOUANIER, secouant la main
Un instant, Madame. Comme vous êtes pressée !
ADRIENNE
Votre inspection est terminée, j'imagine ?
DEUXIÈME DOUANIER
Terminée... terminée...
Il l'examine.
Madame est vêtue bien chaudement pour le mois de juillet.
ADRIENNE
Je suis vêtue comme il me plaît.
DEUXIÈME DOUANIER
C'est ce que les surveillantes examineront tout à l'heure.
Il va parler bas au premier douanier.
ADRIENNE, effrayée, à part
Qu'est-ce qu'il dit ?
GASTON, à part
Cela va bien.
ADRIENNE, à Mathilde
Est-ce qu'on va me fouiller ?
DEUXIÈME DOUANIER
Qu'avez-vous donc, Madame ? Vous êtes toute tremblante.
ADRIENNE
Moi, pas du tout !
Bas à Mathilde.
Je ne me sens pas bien.
Elle s'appuie sur Mathilde.
MATHILDE
Adrienne !... Mais elle se trouve mal.
MISS DÉBORAH, se levant
Respirez cet flacon et reprenez votre sentiment.
GASTON, s'approchant d'elle, à part
Qu'a-t-elle donc ?
DEUXIÈME DOUANIER
Mais remettez-vous, Madame, remettez-vous !
Il lui prend la main comme pour la ranimer. Adrienne retire vivement la main.
ADRIENNE
Laissez-moi.
DEUXIÈME DOUANIER, tirant un ruban de dentelles qui s'échappe par la manche ouverte d'Adrienne
Qu'est-ce que c'est que cela ? De la dentelle magnifique !
Adrienne chancelle. Mathilde et Miss Déborah la soutiennent.
GASTON, à part
Comment ! Elle en avait !
Haut.
Tu en avais !
ADRIENNE
Pardonne-moi, Gaston.
DEUXIÈME DOUANIER, à part
Tiens, ils se connaissent !
MATHILDE, à Gaston
Soyez indulgent, Monsieur ; c'est moi qui suis la plus coupable.
MISS DÉBORAH
C'est nous qui avons entraîné cette pauvre petite en péché.
DEUXIÈME DOUANIER riant, à Gaston
Comment, Monsieur, vous connaissez cette dame et c'est vous qui m'avez expédié !...
GASTON, à part
Silence !
ADRIENNE, à Gaston
C'est vous qui m'avez dénoncée ?
GASTON
Est-ce que je savais, moi ? Est-ce que je pouvais supposer que vous étiez couverte de dentelles, après les promesses que vous m'aviez faites ?
MATHILDE, à part
Mais on n'est pas bête comme cela.
MISS DÉBORAH
C'était stioupide !
À Gaston.
Vous vous êtes conduit comme...
GASTON
Comme un imbécile, je le sais bien... mais, encore une fois, je ne pouvais croire qu'Adrienne...
DEUXIÈME DOUANIER, à part
Moi, je la trouve drôle.
MATHILDE
Allons, Monsieur de Gensac, nous sommes tous coupables, nous...
Elle montre Adrienne.
Elle, vous, vous surtout.
ADRIENNE, vivement et prenant la main de Gaston
Oh ! Non ! Moi surtout.
MISS DÉBORAH
Eh bien ! Alors, nous devons nous pardonner les uns aux autres.
DEUXIÈME DOUANIER, à Gaston, en lui montrant la porte à gauche
Monsieur !
GASTON
Et payer l'amende.
À Adrienne.
Venez, petite criminelle.
Il offre son bras à Adrienne et sort avec elle par la gauche, en suivant le douanier.
MISS DÉBORAH
Ces Françaises, ils savaient pas voyager ! Si elle avait entortillé elle, comme moa...
MATHILDE
Elle aurait entortillé les douaniers.
MISS DÉBORAH, sortant par la droite avec Mathilde
Mais elle n'a pas voulu entortiller elle.
Elles sortent.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica