Dialogue en vers
Dialogue entre l'Illustre Don Mardi-Gras et Carême l'Abstinent
Personnages
- MARDI-GRAS
- LORD CARÊME
DIALOGUE ENTRE L'ILLUSTRE DON MARDI-GRAS ET CARÊME L'ABSTINENT
Don Mardi-Gras revenant de faire sa tournée ordinaire, rencontre Lord Carême, un panier sous le bras.
MARDI-GRAS
Eh ! Bonjour, mon cher Carême, comment vous portez-vous ? Car vous avez l'air triste comme un amant jaloux. Je vois que vous venez de faire provision, Car l'odeur du panier ressent au bon jambon.LORD CARÊME
Au jambon ?... Fi donc ! Vivent tous les légumes, J'en mange avec excès sans trouver d'amertume. . Ce n'est pas comme toi, gourmand impitoyable. Qui jamais ne recule à l'aspect d'une table. Tu vois ce grand panier ? Eh bien ! C'est un beau chou Que je viens d'acheter pour en faire un ragoût, Avec quelques navets, un peu d'huile commune Que j'ai payée bien cher chez l'épicier l'Adune.MARDI-GRAS
Quoi ! Un chou en ragoût ? Tu perds, je crois, la tête. Imite-moi, Carême, dans mes beaux jours de fête : Mon teint toujours vermeil, ma mine rubiconde, Rajeunis, font plaisir jusqu'au bord de la tombe ; Crois-moi, ne bois pas d'eau, débouche le Champagne. Le bordeaux, le médoc, n'oublie pas l'Espagne, Et tu verras bientôt croître ton embonpoint ; Méprise la tisane, donne-toi tes besoins.LORD CARÊME
Je m'attendais de toi un pareil compliment. Glouton, gargantua, exécrable friand, Père des débauchés, père de tous les vices, Mangeur démesuré, jusqu'à mille saucisses, Ogre dénaturé, sans civilisation, Fameux anthropophage, sans moeurs, sans religion, Tu me reproches, à moi, que je vis d'abstinence ! À toi, ton seul plaisir, c'est de tendre la panse. Boeuf, veau, porc et mouton, voilà ton grand régal, Et souvent tu répètes : « C'est un repas frugal. » Prends garde, Mardi-Gras, que Carême, soumis, À ton convoi funèbre chante un De_Profundis.MARDI-GRAS
Je ne crains nul danger, pas même toi, Carême, Homme efféminé, squelette suprême. On ne te verra pas parmi la Médecine, Car ton corps est hideux et il tombe en ruine. Tu m'es bien différent... Ils ont mine De faire de mon corps la sublime utopie ! Ils sortirent de moi, de graisse, cent quintaux Utiles aux bras, aux jambes, guérissant bien des maux, Comme fortes douleurs nommées sciatiques Rhumatisme goutteux, jusqu'aux paralytiques. Que je te plains Carême, amateur de fromage ! Grand Dieu ! Quelle maigreur ! quel mauvais présage 1 Si tu t'examinais, tu verrais que ton corps Ressemble à un vrai pic, ou à un hareng_saur !LORD CARÊME
Qui voudrait te répondre, perdrait très mal son temps, Homme vil, crapuleux, banni des braves gens ! Bientôt tu vas subir un jugement sévère ; Tu seras la Statue comme au Festin_de_Pierre. Tu ne répliques pas, oh ! j'en suis sûr d'avance, Goinfre le plus suspect, grand maître de pitance, Qui ne cesse de dire ; Mon ventre est un grand sac Où je logeais au moins quinze cents cervelas. Tiens, crois-moi, finissons, ou je vais commencer Ton interrogatoire pour faire un plaidoyer. Tu crois t'enorgueillir, fier nettoyeur de plats, Mais au coup qui l'attend, tu ne reculeras pas.MARDI-GRAS
Être pusillanime, depuis quand la berlue T'a choisi pour ton maître celle vieille morue ? Du pain trempé dans l'eau fait souvent ton repas ; Tu as un teint livide, pâle et_coetera. Vas-t-en donc te cacher au fond de ta cellule, Car ton regard m'effraie, égoïste crédule. Je te répète encore : imite-moi, ami ; Quitte cet air rêveur, sois toujours sans souci ; Tu auras près de moi un compagnon fidèle Qui sera ton Mentor, te servant avec zèle. Vas, tu ne diras plus : Mes beaux jours sont passés ! T'en seras content, Carême, t'en seras satisfait.LORD CARÊME
Gastronome hardi, grand-soudan de la table, Assouvis-toi de chair dans ta faim satiable Je te quitte, maudit, et ne m'aborde plus, Car tu n'es qu'un goujat, qu'un vaurien sans vertu, Qu'un vautour carnassier, qu'un buveur implacable, À qui il faut au moins cinq cents bouteilles à table ; Haut-Brion, Haut-Barsac, ce sont tes vins choisis ; Bourgogne, Cendrieu, le Tokay, Malvoisie ; Tes lèvres très souvent en portent les empreintes, Car l'on dirait d'ici qu'elles en sont bien peintes. Tu ne diras pas non... L'on t'a vu, jeudi soir, À l'issue des bouchers, à gravir l'abattoir ; Tu est entré fougueux ; dans ton humeur contente, Tu as glacé d'horreur les moutons d'épouvante, Et tu n'as pas senti en toi quelques remords En les mangeant vorace, en leur donnant la mort ! Adieu, homme vulgaire, sans honneur et sans foi ; Je te quitte, adieu pour la dernière fois. Apprends donc désormais à devenir plus sage ; Lis l'Homme_vertueux, et fais en bon usage ; Tu te diras alors : Je veux me convertir ; Je commence à connaître où sont les vrais amis ! Tu seras repentant de tant d'extravagances Que jadis tu faisais étant dans l'opulence, Ainsi, promets-moi bien de devenir austère ; Que tes jours finiront au pied d'un monastère, Et alors tu verras, illustre Mardi-Gras, Que le plaisir n'est rien où la vertu n'est pas, Et qu'au sein des débauches on finit toujours mal Le fait est véridique, c'est d'après Juvénal.Par Meste VERDIÉ.
Malvoisie : Vin grec qui est fort doux. [L]
Tokay : Vin de Hongrie que l'on place au premier rang parmi les vins doux. [L]
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica