Tragédie en vers· Tragédie en Deux Acte et en Vers
La Mort de Guillaumet
Personnages
- BERNAT, cousin de Madelon M. FRANCISQUE
- BERTOUMIOU, frère de Madelon M. ACHILLE
- GUILLAUMET, sous le nom de MARTIN M. FOURNIER
- ANTOINE, garçon meunier M. LEPEINTRE aîné
- RAMOUNET, ancien voisin de Bernat M. FRÉDÉRIC
- MADELON, meunière Mme LEPEINTRE
- SUZON, fille de Bertoumiou. Melle VIRGINIE
ACTE PREMIER
Le théâtre représente un moulin à eau situé sur la Jalle de Blanquefort, dans le fond et sur le coté droit de l'acteur. Au fond, et un peu en face du public, on voit au pont lui traverse la Jalle et semble conduire dans la campagne.
SCÊNE PREMIÈRE.
ANTOINE, sortant du moulin avec un sac vide sur le bras
Oui, je suis décidé... Je quitte de tout ce moulin ; Ce que j'y vois je me lasse à la fin ; Je veux leur faire voir, n'étant pas de la cave, Qu'on e me traite pas comme on traite un esclave. Comment ! Depuis trois mois pas un mot de douceur, Et chacun m'assaillit de sa mauvaise humeur. Ces mauvais traitements me donnent lieu de croire Que dans cette maison je suis la bête noire ; Mais puisque c'est ainsi, n'y pouvant plus tenir, Pas plus tard que demain je prétends en sortir. À prendre ce parti j'aurais bien moins de presse Si je n'étais grondé que par notre maîtresse ; Mais souffrir qu'un valet me fasse aller au pas, C'est un peu trop vexant, cela ne se peut pas. Je ne puis revenir de son impertinence, Lui de qui j'attendais de la reconnaissance : Après l'avoir soustrait aux horreurs de la faim, Et l'avoir bonnement introduit au moulin, Il ose à mon égard agir d'un ton sévère, Et me fait chaque jour supporter sa colère ; Il a même le front d'oser me menacer Qu'il n'a qu'à dire un mot pour me faire chasser. Il faut que Madelon, d'accord avec ce traître, Lui donne le pouvoir de commander en maître. Ah ! Ce n'est plus le temps qu'il vint sur mon chemin, Rongé par la misère, et, d'un air patelin, Me dire avec respect : Ah ! Mon ami, de grâce, Daignez pour quelque emploi me trouver une place, Veuillez avoir égard à ma position, Et je vous saurai gré d'une telle action. Pas mal ! Dès qu'il me voit c'est tout comme une rage : Où vas-tu ? Que fais-tu ? Voyons, marche à l'ouvrage ! Il me gronde sans cesse, et le grand bruit qu'il fait M'empêche mainte fois d'entendre le traquet. Ceci n'est pas le tout, je gage que le drôle En lui parlant d'amour rend la bourgeoise folie. Je ne la connais plus, elle semble un lutin, Et me mène aussi dur que ce maudit faquin. Mais j'en aurai raison, ou le diable m'emporte, Et si je sors d'ici, je prétends qu'il en sorte ; Je veux lui faire voir à cet original.Traquet : Morceau de bois qui passe au travers de la trémie du moulin, et dont le mouvement fait tomber le blé sous la meule. [L]
SCÈNE II. Antoine, Guillaumet.
GUILLAUMET
De qui donc parles-tu ?ANTOINE
Je parle... du cheval. Vous savez que lundi cette méchante bête En traversant le pont me fit rompre la tête ; Or vous devez penser que, sentant la douleur, Je dois avec raison conserver de l'humeur.GUILLAUMET
Voilà ce qui s'appelle avoir du caractère, Et savoir à propos conserver sa colère : À cause que Monsieur s'est fait un peu de mal, Il voudrait de sang-froid voir mourir le chaval.ANTOINE
Je sais qu'il n'est pas bien d'avoir de la rancune Contre un pauvre animal qui n'en consorve aucune ; Mais si je vous disais que je vous en veux fort, Croyez-vous franchement que j'aurais tout le tort ? Voyons, répondez-moi, vous dont l'impertinence Sais si bien tenir lieu de la reconnaissance ; Vous de qui le bonheur dépend de ma bonté, Et que j'aurais bien dû n'avoir point écouté ? Ingrat ! N'est-ce pas moi qui, d'un coeur trop sensible, Pour te faire du bien ai fait tout mon possible ? N'as-tu pas des remords dans le fond de ton coeur, D'agir de la façon envers ton bienfaiteur ? Va, je crois que chez toi c'est péché d'habitude Do payer les bienfaits par de l'ingratitude.GUILLAUMET
Écoute, sais-tu bien que depuis quelques jours Tu me casses la tête avec tes sots discours ? Tu viens me reprocher que c'est à ta prière Que je dois le bonheur de servir la meunière ; Que c'est par ton canal que je suis au moulin, Et que, grâce à tes soins, je mange un peu de pain ? Je crois à ton égard avoir rempli ma tâche. Va, j'ai su remarquer que tu n'étais qu'un lâche, Qui, sous le faux rapport de me faire du bien, M'avais conduit ici pour n'y faire plus rien.ANTOINE
Je n'ai jamais pensé qu'à l'égard de l'ouvrage, On pouvait de tes bras tirer grand avantage ; Lorsque je t'aperçus, je dis en te voyant : S'il est dans cet état, ce n'est qu'un fainéant.GUILLAUMET
J'avais eu des malheurs.ANTOINE
Ce n'est qu'une défaite. Jouissant comme toi d'une santé parfaite, On ne m'eût jamais vu mendier des secours, Ni fatiguer les gens par de dolents discours. Mais, craignant du travail la pénible disgrâce, Tu ne rougissais pas de porter la besace. Va, mille comme toi se trouvent malheureux, Quand ils ont le défaut d'être des paresseux.ANTOINE, s'approchant de Guillaume
Je parle avec raison ; oui, tu n'es qu'un câlin, Qui n'es pas dans le cas de moudre un sac de grain.GUILLAUMET, lui donnant un soufflet
Tiens, maudit insolent, serre ça dans tes poches.ANTOINE
Il jette son sac et veut se déshabiller.
Ah ! Tu te prends des airs de donner des taloches ? Allons, allons, voyons, il faut y faire un peu, Et puis nous allons voir lequel aura beau jeu.SCÈNE III. Antoine, Guillaumet, Madelon.
MADELON
Quel est donc ce sabbat ? D'où vient ce tintamarre ? Pour vous mettre d'accord, faut-il prendre une barre ? Voyons, Messieurs, parlez : d'où vient ce carillon ? Il vous faut sur-le-champ m'en dire la raison.' »MADELON
Tais-toi !ANTOINE
Faites-moi, s'il vous plaît, le plaisir de m'entendre, Car, avant de juger, faut-il encor comprendre. Vous dites que j'ai tort ; mais voyez donc mes yeux, Il me les a pochés.ANTOINE
Ah ! Puisqu'il a raison, je n'ouvre plus la bouche ; Mais il n'est pas moins vrai qu'ici je vois tout louche.ANTOINE
Moi, je ne dis plus rien ; je dis qu'il a raison, Que vous le soutenez, et qu'en voilà de reste Pour me mettre hors d'état de pouvoir faire un geste.GUILLAUMET
Tu feras, ma foi, bien ; car, étant en courroux, J'ai la démangeaison de t'assommer de coups.ANTOINE
Ah ! Mon_Dieu ! Craignez donc monsieur le redoutable ! À l'entendre, on dirait que c'est Robert_le_Diable. Crois-tu me faire peur, dis donc, mauvais capon ?Robert le Diable : Personnage légendaire de Normandie.
Capon : Populairement, joueur rusé, fin et appliqué à prendre tous ses avantages. [L]
GUILLAUMET, allant vers Antoine
Ah ! C'en est trop !MADELON, le retenant
Eh bien !GUILLAUMET
Sortez-vous, Madelon !ANTOINE, à part
Ils sont tous deux d'accord, et je vois le mic-mac ; Mais, puisque c'est ainsi, je vais prendre mon sac. Retournons au moulin.Il ramasse le sac, et menace Guillaumet en s'en allant.
GUILLAUMET
Voyez, il me menace.SCÈNE IV. Guillaumet, Madelon.
MADELON
À quoi bon l'écouter ? Il faut lui faire grâce : Vous devez bien savoir qu'il est pauvre d'esprit, Et que l'on perd son temps d'écouter ce qu'il dit.GUILLAUMET
C'est que, voyez-vous bien, la colère m'emporte Quand j'entends ce maraud me parler de la sorte.MADELON
Veuillez pour un moment suspendre ces discours, Et parlons, s'il vous plaît, un peu de nos amours. D'abord, je veux savoir si vous serez aimable, Et si l'hymen pour vous n'a rien d'épouvantable.GUILLAUMET
J'ignore ce que c'est qu'un semblable lien, Et mon coeur est trop neuf pour parler de l'hymen ; Ne l'ayant point connu, je ne puis vous répondre, Et l'on peut sur ce point aisément me confondre. Mais ce que je sais bien, c'est qu'il me serait doux De jouir du bonheur de me voir votre époux.MADELON
Prenez garde, Martin ! Je suis capricieuse, Je me fâche souvent, parfois je suis boudeuse, Vive comme un salpêtre, et d'un entêtement Qui, je vous réponds bien, n'est pas du tout plaisant ; Il faut tout me céder ; et, de plus, je suis veuve.MADELON
Non, mais faut-il encor de la sincérité, Et rien n'est aussi beau que la naïveté. Pour moi, je n'entends point que mon mari me dise : Si j'avais su cela, je ne t'aurais point prise.GUILLAUMET
Mais je ne pense pas avoir à supporter Le nombre des défauts qu'il vous plaît d'inventer ; Un coeur tel que le vôtre est exempt de malice, Et vous en soupçonner serait une injustice.MADELON
Vous voulez me flatter.GUILLAUMET
Je dis la vérité. Votre ton de douceur, votre amabilité, Cet heureux enjouement qui vous rend agréable, Ne me font voir en vous qu'une personne aimable. Je suis plus que certain qu'à l'égard d'un époux, Vous ne sauriez jamais vous montrer en courroux. D'ailleurs, si vous vouliez agir do violence, Alors...Il la menace de la main sans qu'elle s'en aperçoive.
MADELON
Eh bien ! Alors ?GUILLAUMET
Je prendrais patience. Un mari, selon moi, ne doit point raisonner Quand il voit que sa femme est en train de prôner. Je vous vois de l'humeur ? Et, bien ! Je me retire ; Sans vous contrarier, je vous laisse tout dire ; Et lorsque j'aperçois que vous criez moins fort, Je m'approche de vous, avouant que j'ai tort. Vous me voyez craintif, vous devenez plus tendre ; Je vous donne un baiser que vous daignez me rendre, Je m'accuse l'auteur de vos emportements, Et nous faisons la paix comme de vrais amants.MADELON
Voilà, mon cher ami, comme il vous faudra faire Si vous voulez trouver le moyen de me plaire ; Pour moi, je vous promets de vous aimer toujours. Mais puis-je bien compter sur un pareil discours ? Les hommes sont trompeurs, et mon expérience Fait que je dois avoir un peu de méfiance.GUILLAUMET
Quoi ! S'il vous plaît parfois de prendre un ton sévère, De faire un peu de bruit, de vous mettre en colère, Croyez-vous bonnement que, pour vous apaiser, Je sois assez hardi d'oser vous maîtriser ? Non, je souffrirai tout, seriez-vous plus méchante ! Vous voyez que l'hymen n'a rien qui m'épouvante.GUILLAUMET
Ma chère Madelon, vous me rendez la vie ! Oui, j'éprouve déjà dans mon âme ravie Que c'est à vos bontés que je dois mon bonheur, Puisqu'on ne voit en moi qu'un simple serviteur. Je n'ai, vous le savez, ni parents, ni fortune, Mais il m'eût été doux de vous en offrir une. Vous me faites haïr le sort qui m'a proscrit.MADELON
Je n'ai besoin de rien, votre coeur me suffit. On n'a pas besoin d'or quand on a du mérite, Et ce métal vaut moins qu'une bonne conduite.SCÈNE V.
MADELON, seule
On aura beau prêcher que c'est une folie ; En dépit des jaloux, demain je me marie. Le parti me convient, c'est un charmant garçon ; Ainsi, c'est ce qu'il faut pour régler ma maison. Il n'est pas naturel qu'une femme, à mon âge, Pour plaire à bien des gens reste dans le veuvage. Chacun ressent son mal, et, si je prends Martin, C'est que j'ai grand besoin qu'il veille à mon moulin. À parler franchement, j'étais bien décidée De ne point contracter un second hyménée ; Mais cela va si mal que je n'y puis tenir, Et depuis bien longtemps je ne fais que languir. À toujours vivre ainsi je ne puis me résoudre.Elle fait un geste vers le moulin.
Un moulin que j'ai vu ne pas cesser de moudre, Je le vois maintenant ne faire presque rien ; Or, je donne à penser si je m'en trouve bien. Non, non, dès aujourd'hui je ne veux plus qu'il chôme, Et, pour le faire aller, je veux me prendre un homme.SCÈNE VI. Madelon, Antoine.
ANTOINE
Me voici.MADELON
C'est fort bien. Écoute, mon garçon : Peut-être diras-tu que je n'ai pas raison ; Mais il n'est pas moins vrai qu'il faut que je te dise...ANTOINE
Que de me renvoyer vous faites la sottise ? À prendre mon parti je suis tout décidé, Car j'attendais de vous un pareil procédé.MADELON
Oh ! Tu me fais injure en parlant de la sorte ; Je n'ai jamais pensé de te mettre à la porte. Ce n'est pas pour cela que je t'ai fait venir ; C'était pour te prier de vouloir me servir.ANTOINE
Auriez-vous le dessein de faire un testament ? Il est vrai que la mort vous tient subitement ; Ainsi vos héritiers loueront votre conduite, Si vous partez un jour par une mort subite.MADELON
Moi, faire testament ! Mais tu veux plaisanter ? Si je veux un notaire, eh ! C'est pour contracter.ANTOINE
Ah ! J'y suis à présent : vous mettant dans la blouse, Martin de votre coeur triomphe et vous épouse ; Et moi, comme un benêt, par ma discrétion, Je vois cet ostrogoth me souffler le pion. Convenez avec moi que c'est un peu terrible... Comment donc, vous riez ! Mais ce n'est pas risible.MADELON
On n'y saurait tenir ; ton aveu me surprend. Mais non, sans plaisanter, m'aimes-tu franchement ?ANTOINE
Fort bien, amusez-vous ; la question est drôle ! Je le disais tantôt : bien sûr, vous êtes folle. Douter de mon amour ! Ah ! Oui, je vous aimais, Ingrate ! C'est bien plus, car je vous adorais. Mon coeur brûlait pour vous, dans une douce attente, Comme s'il eût été dans de l'huile bouillante. J'en perdais la raison, la nuit comme le jour, Sans cesse tourmenté de mon fatal amour. Je n'étais plus à moi, j'avais perdu la tête, Et, depuis ce temps-là, je suis comme une bête.ANTOINE
Des motifs, j'en avais : votre douceur traîtresse Avait su m'inspirer cette fatale ivresse ; Vos regards, vos soupirs semblaient me l'ordonner ; Tout en vous me disait qu'il fallait vous aimer. Vous me disiez souvent, d'une voix attendrie : Antoine, mon ami, faites ça, je vous prie ; Prenez garde surtout de vous faire du mal, Car vous seriez contraint d'aller à l'hôpital... Était-ce de l'amour ? Osez vous en dédire !ANTOINE
Non, non, sans être fin, je m'y connais un peu ; De vos deux yeux fripons je remarquais le jeu. Je me souviens encor du jour du grand orage, Et ne prends pas cela pour être un badinage. Vous rappelez-vous bien que, tremblante d'effroi, Vous vîntes, dans la peur, vous accrocher à moi, Puis, me serrant le corps en détournant la tête, Vous disiez : Ah ! Mon cher, quelle horrible tempête ! Je frissonne de peur ; la foudre, les éclairs, Semblent, dans ce moment, confondre l'univers : Antoine, mon ami, la frayeur me transporte ; Ne m'abandonne pas, je suis à moitié morte... En fallait-il de plus pour me rendre amoureux ? Pouvions-nous de plus près nous toucher tous les deux ? Non ; dès ce même instant je sentis dans mon âme Pétiller le tison d'une amoureuse flamme. Vous souvient-il encor du jour de carnaval Où d'avoir trop mangé je me trouvai si mal ? Eh bien ! N'est-ce pas vous qui, craignant pour ma vie, Me fîtes avaler un verre d'eau-de-vie ? Rappelez-vous le jour où, venant du château, J'eus l'imbécillité de culbuter dans l'eau ; Trempé comme un canard, je vins, l'âme accablée. De voir mon triste état vous parûtes troublée. Pour sécher mes habits, vous mîtes aussitôt En travers des chenets la moitié d'un fagot. Que devais-je penser en cette circonstance ? Devais-je prendre ça pour de la complaisance ? Non ; je voyais alors aussi clair que le jour Que ces bons procédés n'étaient que de l'amour. Il me souvient encor que, la même semaine, Vous me fîtes cadeau de ce bonnet de laine.Il lui montre le bonnet, et le jette a terre avec fureur.
Tiens, funeste présent, toi qui sus m'enflammer...Il veut le fouler aux pieds, réfléchit, et le ramasse.
Non, je le garde encor, de peur de m'enrhumer.MADELON, riant
Comment diable as-tu fait pour fourrer dans ta tête Que j'avais le dessein de faire ta conquête, Toi qui, depuis deux ans près de moi, comme un sot, En matière d'amour ne m'a jamais dit mot ?ANTOINE
Ô cruel désespoir ! Ô funeste silence ! Écoutez, Madelon, à présent que j'y pense... Il en est encor temps, rien ne peut vous presser ; Et si vous le voulez, nous allons commencer.MADELON
Mon cher, il est trop tard : ma parole est donnée, Et, par égard pour toi, j'en suis vraiment peinée. Mais tu dois bien penser qu'une femme d'honneur Doit tenir sa parole en promettant son coeur.ANTOINE
Je sais bien que jadis c'était assez l'usage De tenir sa promesse en fait de mariage ; Mais aujourd'hui, fi donc ! Pour mieux faire son choix, Avant de s'engager on se promet cent fois. Or, vous pouvez fort bien suivre cette méthode, Puisqu'en France et partout c'est la nouvelle mode. D'ailleurs, écoutez-moi ; parlons peu, parlons bien. Qui sait si mon rival n'est pas un grand vaurien, Un vil aventurier, un enjôleur, un drôle, Qui d'un homme de bien prétend jouer le rôle ? Si j'en crois mes soupçons, c'est un mauvais sujet Qui de vous rendre dupe a formé le projet. Tout simple que je suis, je connais les affaires, Et je ne sais pas trop s'il ne sort des galères.MADELON
Antoine, finissons ; je dois te prévenir Qu'un semblable discoure ne peut me convenir : Il est permis d'avoir un peu de jalousie, Mais on ne porte pas si loin la calomnie.ANTOINE
Ce que je vous en dis c'est dans votre intérêt. Je le répète encor, c'est un mauvais sujet, Un homme sans aveu, qui, bien sûr, se déguise, Et, par-dessus tout ça, gueux comme un rat d'église. Croyez-moi, renoncez a cet aveu fatal. Songez qu'en fait de bien je ne suis pas fort mal. Sans vouloir me vanter, vous savez que ma mère Possède à Caudéran près d'un journal de terre.Caudéran : Ancienne commune de Gironde, intégrée actuellement à la ville de Bordeaux.
MADELON
Un journal, ce n'est rien.ANTOINE
Ce n'est pas le Pérou, Mais cela vaut bien mieux que d'être sans le sou. Le terroir en est bon ; ma mère, chaque année, Tire pour vingt écus de pieds de chicorée, Des citrouilles, des choux, quantité de melons Qui, chose rare ailleurs, sont chez nous toujours bons, Des raves, du persil, brocolis et patates, Dos oignons, des piments, jusques à des tomates. Or, vous devez penser que, quand elle mourra, Comme étant son enfant, ce bien me restera. Eh bien ! Qu'en dites-vous ?ANTOINE
Ingrate ! C'en est fait, oui, je vais vous quitter ! Près de deux mauvais coeurs je ne veux plus rester. Mais avant de partir je veux vous satisfaire, Je vole à Blanquefort vous chercher un notaire ; Je veux être témoin d'une affreuse union À qui je veux donner ma malédiction. Oui, je serai vengé d'un coeur tel que le vôtre. Je veux qu'avant huit jours, mécontents l'un de l'autre, La discorde se mêle au milieu de vous deux, Et rende votre hymen un esclavage affreux.Il sort avec précipitation, et s'arrête devant le moulin.
Et toi que les enfers ont vomi dans leur rage, Viens dans mon désespoir contempler ton ouvrage ; Viens posséder ce coeur que tu m'as su ravir ; Il est digne du tien : vous pouvez les unir.Il sort sur le pont.
SCÈNE VII. Madelon, Guillaumet.
GUILLAUMET
Ma chère Madelon, faites-moi donc comprendre D'où viennent les propos qu'Antoine fait entendre ; Pourquoi s'emporte-t-il ? D'où vient cette fureur ?GUILLAUMET
Convenez avec moi que c'est abominable. Cet homme chaque jour devient insupportable. Mais, à ce qu'il parait, vous le voulez ainsi, Car je ne sais pourquoi vous le gardez ici.MADELON
Mon cher, dans ce moment le pauvre diable enrage. J'ai voulu lui parler de notre mariage ; Il m'a dit tout d'abord d'un ton original : Allez dire à Martin que je suis son rival, Et que, si de trop près je sais qu'il vous approche, Dans le travers du corps je lui passe la broche. Il n'a pas dit tout ça, mais c'était approchant.GUILLAUMET
J'abaisserai le ton de cet impertinent. J'ignore cependant si vous êtes complice, Et si pour m'abuser vous usez d'artifice. Ma chère Madelon, daignez me rassurer : D'un tendre et pur amour que faut-il espérer ?MADELON
Martin, ne craignez rien, je n'ai qu'une parole, Et j'ai su mépriser les discours de ce drôle.GUILLAUMET
Ah ! Que vous me sortez d'un pénible embarras A-t-il appris de vous que vous ne l'aimiez pas ?MADELON
Mais très certainement : c'est ce qui le dépite ; Contre vous, contre moi, voilà ce qui l'irrite ; Il s'emporte, il menace et crève de dépit, Parle à tort, à travers, sans savoir ce qu'il dit ; Il est au désespoir, étouffe de colère, Et va, pour se venger, nous chercher le notaire. Ainsi, pour accomplir des noeuds aussi charmants, Aujourd'hui, sans manquer, j'attends tous mes parents. Allons, je vais rentrer. Vous, veuillez, je vous prie, Passer chez le voisin qui touche à la prairie ; Dites-lui d'apporter trois ou quatre chapons, Des poulets, des canards, et de plus deux dindons ; Je veux que tous mes gens chez moi fassent bombance, Et qu'ils ne disent pas que jo crains la dépense. Allez, mon bon ami.SCÈNE VIII.
GUILLAUMET, seul
Il faut en convenir, ma vie est agréable : Je me lève du lit et vais me mettre à table ; La meunière m'adore, et veut absolument Que je sois son époux. Mais rien n'est plus charmant. Comme j'ai donc bien fait d'abandonner Mariotte, Et puis cette Suzon, cette petite sotte Qui croyait bonnement que j'étais assez fou De la prendre pour femme en n'ayant pas le sou ! Non, non ; si je fais tant que d'en épouser une, Je veux qu'elle ait au moins quelque peu de fortune. La meunière a du bien ; ainsi, sans balancer, Je suis tout résolu de vouloir l'épouser. Différer plus longtemps, cela pourrait me nuire, Car quelqu'un par hasard pourrait fort bien l'instruire ; Et je ne sais pas trop, parlant de bonne foi, Si, me connaissant bien, elle voudrait de moi. Ah ! Pauvre Guillaumet, ta mauvaise conduite Ferait qu'à bon marché tu n'en serais pas quitte. Mais pourquoi craindre donc ? Je suis plus que certain De n'être point connu sous le nom de Martin. Allons, sachons toujours agir avec adresse, Et ne nous occupons que de notre maîtresse.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
MADELON, seule
Allons, c'est convenu ; pas plus tard que demain, On me donne le nom de Madame Martin. Il faut en convenir, c'est une rude épreuve Qu'une femme à trente ans puisse demeurer veuve. Pour moi, je soutiendrai que la plus dure loi Est de se voir toujours tête à tête avec soi. N'avoir point de mari ! Mais rien n'est plus maussade, Et je voyais l'instant que j'en tombais malade.SCÈNE II. MADELON, GUILLAUMET.
GUILLAUMET
Que bientôt il serait au moulin. À peine ai-je parlé de notre mariage, Qu'il a pris son couteau. Ça semblait un carnage : Les chapons, les poulets, les canards, les dindons, Les poules et les coqs tombaient par escadrons.MADELON
C'est avoir un bon coeur.SCÈNE III. Guillaumet, Madelon, Bernat.
MADELON
Bonjour, mon cher Bernat.BERNAT
Vonjour.SCÈNE IV. MADELON, BERNAT.
Bernat, pendant un moment, va vers le moulin et revient troublé ; il ne peut se contenir ; Il a un gros bâton duquel il frappe.
BERNAT
À part.
Moi ? Je n'ai rien... C'est lui, le diaple me défrise !Haut.
C'est lui, conténons-nous... Comment ba la santé ?MADELON
Bien. Mais d'un trouble ici je vous vois affecté ; Qui pourrait le causer ? Serait-ce ma présence ?BERNAT
Je ne suis point trouvlé ; c'est que, bois-tu, je pense...À part.
Oh ! C'est lui, j'en suis sûr...Haut.
que tu bas épouser...BERNAT, moins troublé
Et dis-moi, le parti paraît-il conbénable ?MADELON
De quoi le plaignez-vous ?BERNAT
C'est qu'il a le malhur de débénir époux. Il ne sait pas encor sonque c'est qu'une femme ; Il ignore qu'il perd le repos de son âme. Mais moi qui suis ici, je ne puis pas nier Que le plus grand malhur est de se marier.MADELON
Écoutez, mon cousin, je connais votre histoire ; Mais, malgré tout cela, je vous prierai de croire Qu'en dépit des méchants, la plupart des époux N'ont pas le méme droit de parler comme vous.BERNAT
Ça se put. Je conbiens que la femme est un ange ; Mais moi, je sens l'endroit où cela me démange. D'aillurs, laissons ça là.MADELON
Nous ferons beaucoup mieux. D'autant plus, à quoi bon disputer en ces lieux ? Il est plus naturel de parler mariage, Puisqu'un second hymen dès aujourd'hui m'engage. Ainsi, mon cher Bernat, je vous ai fait venir Non pour nous quereller, mais pour nous divertir.BERNAT
D'avord, je te prébiens, je n'aime pas la danse ; Mais je bux du futur faire la connaissance. Est-il atsent, présent ?MADELON
Il est dans le moulin.MADELON
Il se nomme Martin. Vous l'avez déjà vu ; mais, comme il est affable, Il est d'abord rentré pour préparer la table. C'est ce joli garçon qui vient de s'en aller.BERNAT
À part.
Martin ? Ce n'est pas lui...Haut.
Je boudrais lui parler. Ça doit être braiment une vonno personne.À part.
C'est put-être un faux nom quo le coquin se donne.Haut.
Madélon, pourrais-tu me le faire benir ? En ton atsence ici je bux l'entréténir,MADELON
Oui, pour lui faire peur touchant le mariage ? Vous êtes un méchant ; et voyez-vous, je gage Que de l'en détourner vous avez le projet.BERNAT
Si je prétends le boir, c'est dans ton intérêt. Jo bux l'interroger, et connaître à sa mine Si c'est sonqu'il te faut, entends-tu, ma cosine ? Ainsi tu sens fort vien que ce n'est pas pour moi, Que ce n'est purement que par vonté pour toi.MADELON
De vos intentions je vous suis obligée, Et de toute ma peur je me sens dégagée ; M'en rapportant à vous, je vais le prévenir ; Mais ne me trompez pas.BERNAT
Non, fais-le-moi bénir.SCÈNE V.
BERNAT, seul
Il s'anime par degrés.
Me serais-je trompé ? Serait-ce une méprise ? L'ai-je bien réconnu, malgré qu'il se déguise ? Oui, je suis assuré que c'est ce scélérat, Pourquoi dans ce moment, je sens mon coeur qui vat. Je sens renaître en moi cet esprit de bengeance Qui dépuis vien longtemps me débore en silence. Ma rage se rallume, et ma juste furur Semvle de tous mes maux bouloir punir l'autur. Oui, je me longerai ; oui, monstre avominavle, Ma main saura punir les etcès d'un coupavle ; Mon vras dans ce moment est prêt à me serbir ; Sous ses coups redouvlés je bux t'anéantir. Biens, n'appréhende pas de paraîtra à ma bue ; Montre-toi, hagavond, et Bernât, zap, te tue.Il semble le frapper de son bâton et reste en position.
SCÈNE VI. BERNAT, en posture ; GUILLAUMET, la figure enfarinée.
GUILLAUMET, effrontément et sans être entendu de Bernal
Allons, ne craignons rien, je sais qu'il est capon, Je le ferai trembler en lui montrant du front ; D'ailleurs, je le connais, c'est une bonne bête.À Bernat, qui le fixe sans quitter son altitude.
Eh bien ! Maître Bernât, nous voici donc de fête. Vous voulez, m'a-t-on dit, me parler en secret ?Ici Bernat, après l'avoir fixé un moment sans lui répondre, fait trois ou quatre pas sur le côté, et semble ruminer avec les bras croisés.
À part.
Il ne me remet plus.BERNAT, à part
Ce n'est pas Guillaumet.Haut, en s'approchant.
Je boulais bous parler concernant ma cosine. Mais d'où bient que bos yux sont remplis de farine ? Je pense que cela doit bous importuner ; Boulez-bous mon mouchoir ? Je bais bous le donner.GUILLAUMET
Ah ! Vous êtes bien bon, je vous en remercie ; Nous autres, voyez-vous, c'est comme une manie, Nous ne saurions aller sans être farineux.BERNAT, à part
C'est bien la même boix qu'abait ce maudit gueux.GUILLAUMET
Martin-René_Lavergne.BERNAT
Bous m'abez vien tout l'air d'un Parisien d'Aubergne ; Bous seriez un mentur d'oser le soutenir, Pourquoi dans cet endroit on ne fait pas un cuir ; Mais bous, à chaque mot, bous en faites d'une aune, Et bous parlez français comme je le raisonne.GUILLAUMET
Bernat, vous me manquez.GUILLAUMET
À part.
Me reconnaîtrait-il ?...Haut.
- Quel étrange langage ! Expliquez-vous, Bernat ; serait-ce un badinage ?GUILLAUMET, avec colère, fait reculer Bernat
Qu'appelez-vous coquin ! D'où vient cette menace ? Avez-vous bien le front de me le dire en face ? Pour qui me prenez-vous ? Je ne sais qui me tient De vous pulvériser, et vous réduire à rien.BERNAT
Il fait reculer Guillaumet, et se met en tolère par degrés.
Mais écoutez-moi donc ! je me trompe put-être ; C'est que, boyez-bous vien, je crois bous reconnaître. Comment ! Ce n'est pas bous qu'on nomme Guillaumet, Et qui bîntes chez moi portur d'un grand plumet, D'un havit de sapur, des moustaches, un savre, Et qui fûtes vlessé dans la poupe, en Calavre ? Je te connais, vrigand !Calavre : comprendre Calabre, région du sud de l'Italie.
GUILLAUMET
Brigand !BERNAT
N'abance pas, Si tu ne bus ici rencontrer le trépas. Ne crois pas m'échapper ; il faut que je me benge Du dégât que tu fis dans toute ma bendange.GUILLAUMET, à genoux
Hélas ! Mon cher Bernat, daignez me pardonner ; Vous avez, je le sais, le droit de me blâmer. Oui, mon très cher cousin, j'ai tort, je le confesse ; Mais veuillez excuser un excès de jeunesse.Il se lève et s'essuie la figure.
BERNAT
Qu'appelles-tu, cosin ? Apprends, bil effronté, Qu'il n'est plus entre nous aucune parenté. Monstre que je déteste, oses-tu vien encore Me traiter de cosin quand ça me déshonore ? Pux-tu t'imaginer, etcécravle vrigand, Qu'un tel être que toi put sortir de mon sang ? Non... l'enfer en courroux t'a bomi sur la terre, Et tout annonce en toi qu'un démon est ton père.SCÈNE VII. GUILLAUMET, BERNAT, RAMOUNET.
RAMOUNET, arrêtant Bernât
Bonjour, mon cher Bernât ; où cours-tu de la sorte ?RAMOUNET
Bernat, je m'aperçois, avec grand mal au coeur, Que tu n'es qu'un ingrat envers ton bienfaiteur. Tu ne me connais pas ? Comment, perds-tu la tête ? C'est moi qui te tirai de ce lac de piquette Où te précipita l'infâme Guillaumet.GUILLAUMET, à part
Encore un contre-temps.BERNAT, le serrant dans ses bras
Quoi ! c'est toi, Ramounet ? Ah ! Daigne m'excuser ! Le truvle, la colère, La furur... Le coquin me la payera, j'espère.RAMOUNET
Quoi ! Tu penses toujours à ce mauvais sujet ! Songe qu'il sera mort dans quelque état abject ; Le ciel t'aura vengé d'un pareil misérable. Ainsi ne pense plus à cet être implacable. Ne songe plus au mal que te fit ce méchant ; Ce monstre est au-dessous de ton ressentiment.GUILLAUMET, à Bernat
Bernat, vous me perdez en me faisant connaître.À Ramounet.
Mon cher, pour le calmer, j'ose compter sur vous ; Daignez, par vos conseils, apaiser son courroux.BERNAT, à part
Je ne sais où j'en suis.RAMOUNET, à Guillaumet
Le désespoir l'accable. Victime d'un bourreau, Bernat est misérable. Si vous étiez instruit d'où provient sa douleur, Vous lui pardonneriez cette juste fureur. Allons, mon cher Bernât, ton ami t'en supplie, Ta santé, ton repos, demandent qu'on l'oublie.BERNAT
Non, je bux me benger.GUILLAUMET, à part
Oh ! Le triste embarras !RAMOUNET
Je ferai mes efforts pour qu'on puisse le prendre. Mais es-tu bien certain qu'il habite ces lieux ?RAMOUNET
Lui ! Se pourrait-il bien ?GUILLAUMET, à part
Ô fatale aventure !GUILLAUMET, à Ramounet
Il s'abuse, il vous trompe, et son cruel état...SCÈNE VIII. Bernat, Ramounet, Guillaumet, Madelon.
GUILLAUMET
Venez à mon secours. Ces deux hommes sont fous, et, dans l'extravagance, Us me font supporter leur état de démence. Votre aimable cousin, qui doit me respecter, S'associe un passant afin de m'insulter ; Il ose soutenir, avec ce bon apôtre, Que je ne suis pas moi.MADELON
Comment donc, mon cousin, vous avez l'impudence De traiter mon futur avec impertinence ! Je dois vous prévenir que cela me déplaît, Et que d'agir ainsi vous avez très mal fait. Ayez-vous des raisons pour parler de la sorte ? Qu'il soit ce qu'il voudra, cela ne vous importe. Et vous qui prétendez que ce n'est pas Martin, Veuillez bien, s'il vous plaît, passer votre chemin.GUILLAUMET
Voyez cet insolent !MADELON
Mon cher Martin, j'enrage.MADELON
Mais qu'avez-vous, Bernât ?BERNAT
Je le sais, ma cosine. En bain, pour me fléchir, tu boudrais t'entêter ; Je ne pars pas d'ici sans le faire arrêter.MADELON
Mais que vous a-t-il fait ?GUILLAUMET, à Madelon
Ils perdent la raison.BERNAT
Tu ne le sais que trop, ma chère Madélon. Pour toi tous mes malhurs ne sont pas des noubelles. Tu sais qu'un scélérat m'en fit boir de cruelles. Eh vien ! j'ai la dolur de le boir aujourd'hui Débénir ton époux. Ce scélérat, c'est lui ! Lui que j'empêcherai de t'aboir pour compagne.GUILLAUMET
Je vous l'avais bien dit.BERNAT
Demande à Ramounet.SCÈNE IX. Bernat, Ramounet, Guillaumet, Madelon, Bertoumiou, Suzon.
BERTOUMIOU, montrant le moulin
Tiens, nous sommes rendus.MADELON
Ah ! Bon, voici mon frère.GUILLAUMET, à part
Ouf ! Me voilà flambé : Suzon avec son père.GUILLAUMET
Elle a l'oeil fin.BERTOUMIOU
Tiens, te voilà, Bernat ?GUILLAUMET, à part
Contre moi tout conspire.BERNAT
Et Ramounet aussi.BERTOUMIOU, à Suzon
Que le diable t'étire ! As-tu peur qu'on t'enlève ? Eh ! Laisse-moi jaser Avec deux bons amis que je veux embrasser.SUZON, lui montrant Guillaumet
Je le reconnais bien, c'est là mon prétendu.MADELON
Quel est donc ce discours !GUILLAUMET, à part
Hay ! Hay ! Je suis perdu !BERTOUMIOU
Ah ! Mon ami Bernat, prête-moi cette gaule !Gaule : Grande perche. C'est avec une gaule qu'on abat les noix. [L]
BERNAT, sans lui abandonner le bâton
Mais pourquoi faire donc ?BERTOUMIOU
Pour assommer ce drôle.BERTOUMIOU
Quoi ! Ce mauvais sujet ?BERNAT
Oui, qui se fait un ju de truvler les familles. C'est lui qui dès demain, parles nuds les plus doux, De ta sur Madélon ba débénir l'époux.BERTOUMIOU
Je prétends empocher un pareil mariage. Comment, ma chère soeur, se peut-il qu'à ton âge Tu te laisses duper par ce maudit coquin ?MADELON
Je vois ce qu'il en est, vous conspirez en vain. Oui, je vous vois venir ; vous parlez de la sorte Pour avoir tout mon bien lorsque je serai morte ; De me voir marier vous êtes tous jaloux ; Mais vous pouvez partir, j'épouserai sans vous.BERTOUMIOU
Tu me fais un affront qui me déchire l'âme. Mais n'importe, en dépit de ta fatale erreur, Je veux te préserver d'un semblable malheur. Je veux te faire voir ce que c'est que ce traître, Et par un vrai récit t'apprendre à le connaître. Sache que ce vaurien s'introduisit chez moi Avec l'air empressé do chercher de l'emploi. Sensible au faux détail qu'il fit de sa misère, Je le pris avec moi pour labourer la terre. Je m'aperçus bientôt que c'était un flandrin, Un lâche, un paresseux, en un mot, un câlin ; Mais je ne voulus pas, comme une âme inhumaine, Le chasser de chez moi, le voyant dans la peine. J'avais toujours l'espoir qu'il se corrigerait, Et que peut-être un jour le gueux travaillerait. Mais non ; il mangeait bien et ne voulait rien faire.Flandrin : Terme familier. Flandrin, homme grand et fluet. [L]
Câlin : Celui, celle qui n'a ni activité, ni intelligence. [L]
BERNAT
Il fallait, comme moi, courir au cavaret, Et dans chaque repas lui serbir un polet. Il aime les mets fins, et, pour qu'il fit ripaille, Tu débais, comme moi, détruire ta bolaille.À Guillaumet.
Plût à Diu le prémier t'ùt serbi d'arsenic !Cavaret : comprendre Cabaret.
BERTOUMIOU, à Bernat
À l'égard des poulets, chez nous ça fait berni[que].À Madelon.
Enfin, pendant six mois, lui parlant de tendresse, Il embabiola cette pauvre drôlesse. Suzon m'en fit l'aveu. Sans me faire prier, Je lui dis : Mon enfant, il faut te marier. J'en parle à ce mandrin, qui fut content de l'offre. Alors je pris l'argent que j'avais dans mon coffre, Je partis pour Bordeaux ; mais, n'étant pas rusé, Sans faire aucun achat je fus dévalisé. Une belle de nuit, dont j'avais fait rencontre, Me souffla mes écus ; un autre prit ma montre ; Enfin, me ballottant comme un pauvre niais, Je servis de bouffon à tous les Bordelais. De retour au logis, je compte l'aventure : J'aperçois mon coquin qui change de figure ; Il a l'air de me plaindre, et, dans mon embarras, Me laisse, en défilant, ma Suzon sur les bras.Drôlesse : Terme de mépris. Fille ou femme d'une conduite mal réglée, quelquefois scandaleuse. [L]
Mandrin : Nom d'un célèbre contrebandier, sous le règne de Louis XV (mort sur la roue à Valence en 1755), qui sert quelquefois pour désigner un voleur, un homme capable de grands crimes. [L]
MADELON
Comment ! Se pourrait-il ?SUZON
Monstre ! Pourrais-tu bien me tenir ce discours ! Ne te souvient-il plus du temps de nos amours ? Tu me disais sans cesse : Ah ! Que vous êtes bonne ! Oui, j'aimerai toujours votre aimable personne. Alors, m'en rapportant à ce propos flatteur, À te faire du bien je mettais mon bonheur. Tu ne l'ignores pas, bien souvent de ma mère Tu me fis supporter la trop juste colère ; Rien ne me corrigeait ; bravant son carillon, J'aurais vendu pour toi mon dernier cotillon. Va, tu devrais rougir.Cotillon : Jupon des paysannes. [L]
BERTOUMIOU
Mais tu sauras aussi que ma femme en mourut Le propre et même jour que le gueux disparut. Ainsi, tu penses bien que ma peine est cruelle.BERNAT
Pour ta femme, mon cher, c'est une vagatello. Mais moi, c'est différent : cet insigne bolur M'a pribé do mon vien, m'a rabi mon honnur. Tu dois saboir sur moi l'histoire qu'on raconte, Et comvien d'en parler jo débrais aboir honte. Eh vien ! Tu bois en lui l'autur de mon tourment.Vagatelle : comprendre Bagatelle.
BERNAT
Oui, boilà le coquin ; mais j'en aurai bengeance, Et je bux tôt ou tard le tancer d'importance. Etcécravle gusard, je bux t'esterminer.Bengeance : comprendre vengeance.
GUILLAUMET
Vous avez donc juré de ne pas pardonner ? Ma chère Madelon, veuillez bien, je vous prie, Parler en ma faveur pour calmer leur furie.MADELON
Moi ? Je n'en ferai rien, je vois qu'ils ont raison ; Ainsi, dépêchez-vous, sortez de ma maison ! Comment, mauvais sujet, vous avez eu l'audace, Après des traits pareils, de me parler en face !GUILLAUMET
Arrêtez ! C'en est trop ! Je dois vous prévenir Qu'à de pareils affronts je ne puis plus tenir. C'est à moi d'avouer tous mes torts et mes crimes. Oui, je vous ai rendus l'un et l'autre victimes. Mon coeur dénaturé, dans ses égarements, N'a jamais mis de frein à mes dérèglements. J'ai toujours pratiqué la ruse et l'artifice, Et n'ai jamais suivi que le sentier du vice ; Dédaignant la vertu, méconnaissant l'honneur, Je me suis avili par des excès d'horreur. Je vous ai tous trompés, et, dans ma perfidie, J'ai porté mes forfaits jusqu'à la barbarie. Mon âme s'en émeut, et, rappelant mes torts, Je me sens déchiré par de cruels remords. J'éprouve en ce moment cette juste vengeance Qui des hommes sans moeurs devient la récompense. Puissent tous les pervers apprendre, en m'écoutant, Qu'ils ont tous à subir un pareil châtiment ! Quant à moi, c'en est fait, de mon pardon indigne, Je n'attends point de vous cette faveur insigne ; Mes crimes, mes forfaits m'en font la dure loi, Oui, je vais vous venger d'un monstre toi que moi.Il sort avec précipitation.
SCÈNE X. Hernat, Bertoumiou, Ramounet, Madelon, Suzon.
MADELON
Que va-t-il devenir ?BERNAT
N'allez-bous pas le plaindre ? Eh ! Qu'il s'en aille au diable ! Je le berrais créber sans en aboir régret.BERTOUMIOU
Oui, laissons le partir, c'est un mauvais sujet. Eh bien ! Ma chère soeur, te voilà bien surprise ; Nous t'avons empêché de faire, une sottise ; Encore un peu plus tard, il possédait ton coeur.MADELON
Je vois bien maintenant que j'étais dans l'erreur ; Aussi, mes chers amis, je vous en remercie, Et vous en saurai gré tout le temps de ma vie.RAMOUNET
Ce que nous en disions ce n'était que pour vous, Et vous avez eu tort de nous traiter de fous.BERNAT
C'est brai, tu nous as dit quantité d'inbitimes Qui très certainement n'étaient pas légitimes.BERTOUMIOU
Eh ! Que vas-tu chercher ! Tiens, rentrons au moulin Pour calmer notre humeur par quelques coups de vin.MADELON
Oui, mon frère a raison, allons nous mettre à fable, Et tâchons d'oublier tous les torts d'un coupable.BERNAT
Moi, je ne dis pas ça ; n'étant pas vien bengé, De le poursuibre encor je me bois ovligè. Le pardonner ainsi, c'est soutenir le bice ; Donc que nous ferons vien d'instruire la justice. Ainsi, mon cher cosin, nous irons à Vordeaux Faire notre rapport dabant les trivunaux.Trivunaux : comprendre tribunaux.
BERTOUMIOU
Ah ! Mon_Dieu ! Mon ami, que viens-tu de me dire ! Moi, que j'aille à Bordeaux ! Sans doute tu veux rire. Non, non, j'ai trop promis de n'oublier jamais Tous les traits que m'ont faits messieurs les Bordelais. Allons, rentrons, crois-moi ; c'est en choquant le verre Qu'on parvient aisément à calmer sa colère.Ils font mine de vouloir rentrer.
SCÈNE XI. Les précédents, Antoine, marchant a pas lents, les bras croisés.
ANTOINE
Je viens d'un scélérat vous annoncer la fin ; Et ses derniers aveux m'ont assez fait comprendre Qu'ici vous aviez tous intérêt à m'entendre. Je ne l'ignore point, vous fûtes outragés, Mais tranquillisez-vous, vous êtes tous vengés. L'auteur de tous vos maux, après tant de scandale, Vient de finir ses jours au milieu de la jalle.MADELON
Se pourrait-il ?SUZON
Hélas !BERNAT
Pour moi, je le sens vien, j'ai mon âme si vonne, Que s'il est braiment mort, alors je le pardonne.ANTOINE
Madelon, je l'ai vu tout comme je vous vois. Je venais de remplir cet ordre si sévère Que vous m'aviez prescrit : j'amenais le notaire. Tous deux dans le chemin, sans nous dire un seul mot, Nous marchions à grands pas pour arriver plus tôt. À peine nous sortions de cette grande plaine Qui depuis le château conduit à la garenne, Que nous vîmes de loin un homme sur le pont, S'occupant de la jalle à regarder le fond ; Les gestes qu'il faisait nous firent bientôt croire Que, s'il regardait l'eau, ce n'était pas pour boire. Il semblait éprouver quelque chagrin affreux, Et, dans son désespoir, s'arrachait les cheveux ; Il voulait se frapper ; poussé par la colère, Nous l'avons vu trois fois se rouler sur la terre ; On l'eût dit enragé ; faisant grincer les dents, Il semblait se débattre avec de gros serpents, Faisait de vains efforts, poussait des cris de rage ; L'écume qu'il rendait lui couvrait le visage. Son corps tout mutilé, ses habits tout bourbeux, Offraient à nos regards l'aspect le plus hideux. Dans ce cruel état tout à coup il se lève, Revient vers le torrent, il l'examine, il rêve ; Transporté de fureur, le dévore des yeux, Lève parfois sa tête et contemple les cieux ; Il semble les prier de le réduire en poudre ; Il appelle sur lui leur vengeance et leur foudre. Il n'est point écouté, ce n'est que dans les eaux Qu'il pourra rencontrer le terme de ses maux ; Il est prêt à franchir ce pas si redoutable, Quand nous nous écrions : Arrête, misérable ! Nous courons promptement vers cet endroit fatal. Que vois-je ! Juste ciel ! Mon odieux rival 1 À cette vue horrible, aussitôt je m'arrête. Antoine, me dit-il, ta vengeance s'apprête ; Je vais te délivrer d'un affreux scélérat, À qui tu fis du bien et qui fut un ingrat. De retour au moulin, tu verras mes victimes, Qui te détailleront le tissu de mes crimes, Ils sont tous inouïs, ils te feront frémir ; Mais assure-les bien que j'ai su m'en punir. À peine a-t-il fini de prêcher sa morale, Qu'il s'élance aussitôt au milieu de la jalle ; Je le vois disparaître, et l'eau, dans son courant, Semble s'enorgueillir d'engloutir un méchant.BERTOUMIOU
Il a donc terminé sa course vagabonde ! Allons, n'y pensons plus, puisqu'il n'est plus du monde.ANTOINE
Le futur n'étant plus, que vouliez-vous en faire ? Vous devez bien savoir que pour former ces noeuds Il est toujours besoin que l'on se trouve deux.ANTOINE
Ce n'est plus mon idée. Qui, moi, vous épouser ! J'en eus l'intention, Mais depuis mon départ j'ai fait réflexion ; D'autant plus on peut bien, quand on est à mon âge, Différer quelque temps de se mettre en ménage. D'ailleurs, je ne veux point me chercher d'embarras.BERNAT, le tirant de côté
Écoute, mon ami, crois-moi, n'épouse pas, Pourquoi tu pourrais vien entrer dans la frairie.BERTOUMIOU
Mais, mon ami Bernat, quelle est donc ta manie ? Crois-tu tout bonnement que l'on va t'écouter ? L'hymen est un fardeau qu'on se plaît à porter.BERNAT
Je le sais pardiu vien, c'est d'où bien la raison Qui fait que je m'en prends pour ce praube garçon.MADELON
Enfin, mon cher cousin, vous n'êtes pas aimable ; Antoine aurait bien pu devenir plus traitable ; Mais vous l'en dégoûtez, vos discours lui font peur, Et par ce moyen-là vous m'enlevez son coeur.ANTOINE
Madelon, les amants ont tous la tête dure : Malgré votre cousin, je ne suis point parjure ; Je vous aime toujours, et ne puis être heureux Que lorsqu'il vous plaira satisfaire mes voeux.MADELON, avec embarras
Antoine, tu sais bien...ANTOINE
- Ah ! Que je suis heureux !MADELON
Moi, je ne suis plus triste.BERNAT, à part
Encore un candidat à mettre sur la liste !926 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica