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Tragi-comédie en vers

L'Impuissance, Tragi-Comédie Pastorale.

Veronneau· créée en 1731, imprimée en 1634· 5 actes· 2 052 vers· 12 personnages

Représentée pour la première fois, le mardi 17 juillet 1731, par les comédiens ordinaires du Roi

Personnages

  • L'EMPEREUR
  • PHILINTE
  • CALIANTE, confidente de Philinte
  • LÉON, roi d'Arménie qui se fait berger
  • ANAXANDRE, fils du roi de Taertarie qui se fait ermite
  • LYSIMAN, son gentilhomme
  • LYCASTE, gentilhomme de l'Empereur
  • DAMIS, conseiller de l'Empereur
  • CHARIXENE, bergère
  • SYLVAIN, son mari
  • PHILENE, villageois
  • LES GARDES DE L'EMPEREUR
ARGUMENT

Léon Prince d'Arménie amoureux de Philinte, fille de l'Empereur d'Ethiopie, n'ayant pu obtenir ses bonnes grâces, se résolut pour se divertir un peu de son ennui de suivre quelque temps la vie champêtre, et prit pour cet effet l'habit de berger sous le nom d'Ismin ; mais Anaxandre fils du Roi de Tartarie s'étant présenté depuis à la recherche de la Princesse Philinte, elle lui fut promise en mariage par l'Empereur, bien qu'elle eut une grande aversion pour lui. Si bien que se voyant pressée de l'épouser, elle s'enfuit avec Carliante sa confidente, et choisit pour sa conduite, Lycaste brave cavalier et qui était amoureux de Caliante.

Cependant Léon devenu berger, (et qu'avec cet habit nous nommerons Ismin), ayant vu la beauté de Charixene bergère, ne se peut empêcher de l'aimer : mais parce qu'il était berger inconnu, il ne peut obtenir d'elle que de simples témoignages de bienveillance plutôt que d'amour ; si bien que ses parents la marièrent à Sylvain assez vieil berger ; mais impuissant, Ismin était averti. Il lui persuada d'aller trouver avec Charixene un magicien qu'il feignait avoir vu depuis dans un lieu proche de leur demeure, qui pourrait lui donner les forces nécessaires à la guerre d'amour, ce qu'ayant promis Sylvain, et pris jour au lendemains, Ismin s'habilla en magicien et trouva au lieu assigné où Sylvain et Charixene ne manquèrent pas de se rendre,et de la rendre pour un véritable magicien, tant il était bien déguisé ; lui donc sous prétexte du respect qu'il disait être du aux démons et à la caverne où il les voulait faire entrer, les fit dépouiller de leurs habits qu'ils laissèrent à l'entrée.

Or Philinte, qui s'était dérobée de la Cour de l'Empereur son père, sur le point qu'on la voulait marier, et ayant avec elle Lycaste seulement, à cause que Caliante n'avait pu les suivre, passa près de cette caverne dans laquelle feint magicien avait mené Sylvain et Charixene, et ayant rencontré les habits qu'ils avaient laissés, elle et Lycaste les prennent et laissent au lieu ceux qu'ils avaient et se vont cacher dans un bois proche de là.

La magicien étant sorti de la caverne avec le berger impuissant et sa femme, est étonné de voir ce changement d'habits. Néanmoins attribuant le tout à la force de ses charmes leur fait prendre ces habits, leur grave vers le lieu plus proche de leurs coeurs quelques caractères imaginaires avec un peu de sang, et enfin leur donne à chacun un breuvage qu'il assurait être propre à guérir l'impuissance de Sylvain bien que ce ne fut que pour les faire dormir, et donna la plus fort à Sylvain, afin qu'il dormit davantage, et que cependant il put au réveil de Charixene prendre avec elle toutes les privautés d'un mari, s'imaginant qu'elle le prendrait pour Sylvain.

Or l'Empereur ayant appris le fuite de la princesse sa fille, fait courir après et les gens ayant rencontré dans un bois, proche de la susdite caverne Sylvain et Charixene dormants les prennent incontinent pour le princesse Philinte et Lycaste parce qu'il en avaient les habits, et voyant ces marques de sans que le prétendu Magicien leur avait mises vers le coeur, crurent qu'ils étaient morts, et qu'on les avait tués, ce qui les oblige de chercher dans le bois où ils rencontrent Philinte et MLycaste ayant les habits de Sylvain et Charixene ; si bien que les méconnaissant il les accusent de cet assassinat imaginé, et les emmenant prisonniers.

Ismin ayant quitté son habit de magicien vit tout cela, et considérant qu'on emmenait Philinte prisonnière sans la connaître, l'amour qu'il avait toujours eu pour elle, lui mit dans l'esprit le dessein de contrefaire encore le magicien : si bien qu'il va trouver en cet état l'Empereur qu'il trouva fort affligé du succès ci-dessus, et lui promit par le force de sont art de faire revivre Philinte et Lycaste pourvu qu'on lui mit entre les mains le berger et la bergère qui étaient estimé coupables : car il savait bien qu'on prenait les uns pour les autres, et que l'effet du breuvage cessant bientôt Sylvain et Lycaste, se réveilleraient aussi.

L'Empereur lui ayant promis de qu'il demandait aux conditions qu'il proposait ; il emmena Philinte et Lycaste en son pays qui toutefois ne le connaissaient point ; mais enfin s'étant tous reconnus, il épousa la Princesse laquelle maria aussi Lycaste et Caliante, et promit de donner un plus aimable mari à Charixene. Cependant, l'Empereur mourut, ou de vieillesse ou déplaisir de s'être vu trompé par Léon, lequel avec la princesses sa femme, fut prendre possession de l'Empire d'Ethiopie.

ACTE I

SCÈNE I. L'Empereur, Damis, Philinte.

L'EMPEREUR

Ce n'était pas assez que l'Afrique alarmée Eut vu dedans son sein ma fureur allumée, J'ai traversé l'Asie, et contre mes efforts Mes ennemis jamais n'ont été les plus forts. J'ai planté mes lauriers sur les cyprès des perses, Je fait un peuple seul des nations diverses. La conquête du monde est pour moi d'un moment, Pour moi, toute le terre est un point seulement, Je la vois sous mes pieds humblement abaissées ; C'est mon bras non son poids qui la tient balancée, Et le flambeau du jour dans on cours si parfait Me rend compte les soirs des chemins qu'il a fait ; Je n'ai plus d'ennemis, et ma bonne fortune Dans la facilité de vaincre, m'importune, Et ma valeur trouvant le monde trop petit Ayant tout dévoré n'entre qu'en appétit. On dit que les grands Dieux auteurs de la Nature Ont formé l'univers en poids, nombre et mesure, Je les surpasse donc, car mes guerriers exploits Sont sans nombre certain sans mesure et sans poids, La grandeur de mon nom qui partout est semée Est cause du chemin que fait le renommée. Je suis dans l'Orient où mon bras sans pareil Semble avoir retranché le dormir au soleil, Quand au sein de Thétis se lumière sommeille, Le bruit de mes vertus aussitôt le réveille : Car pour mieux voir le cours de mon heureux destin Cet astre diligent se lève plus matin. Aussi pour mes combats seulement il éclaire, Le plus grand de ses soins est celui de ma plaire, Conte mes ennemis, mêlant de toutes parts Les pointes de ses rais à celles de mes dards, Mais je crains toutefois que mon État tranquille Ne fasse voir enfin ma vigueur inutile : Car ceux qui m'ont fâché trouvant mes bras trop longs Et mettent aussitôt leurs coeurs dans leurs talons : La force ne paraît que dans le résistance La valeur ne sert point parmi l'obéissance,, Ainsi tout le malheur dont je me sens atteint : C'est que par tout le monde on m'aime, et l'on me craint. Toi le plus grand des dieux, auteur de la lumière, Ouvre ton coeur aux traits de ma prière Pour mon ambition fait un monde nouveau Forme un air seulement , une terre et de l'eau. Je formerai du feu, j'en ai dans mon courage Assez de quoi fournir un monde, et davantage : Mais quoi ? C'est sans raison que je m'adresse aux Dieux : Que ma grandeur extrême a fait mes envieux, L'égalité toujours la jalousie excite, Ils sont Dieu par nature, et moi par mon mérite, Et leur demeure aux Cieux témoigne leur défaut : C'est leur légèreté qui les a mis si haut. Toute leur providence est assez occupée, À reculer le Ciel du bout de mon épée. En un point toutefois mon heur n'est pas entier, La rigueur du destin me nie un héritier. Mais encore en cela je le crois raisonnable, Par la loi de nature on produit son semblable, Si je n'ai point de fils, c'est par la même loi N'en pouvant engendrer qui fut semblable à moi. Je n'ai pour tous enfants que l'unique Philinte Des voeux de mille amants, et le temple et le sainte. Et si le jugement d'un père n'est plus suspect, Je croirais que l'amour lui porte du respect, Et pour la rendre amante ainsi qu'elle est aimée, Il n'ose de son feu la rendre consommée, Et sans toucher son coeur, il vient dans ses regards Aiguiser seulement les pointes de ses dards ; Ma promesse pourtant veux que je la marier À l'unique l'héritier du roi_de_Tartarie : Quatre mois sont passés qu'il est en cette Cour En l'attente du bien que chercher son amour. Ce n'est pas sans raison que ce Prince s'ennuie, Nos plaisir retardés accroissent notre envie, Toujours de temps en temps Philinte le remet Mais un Roi doit tenir les choses qu'il promet. Elle, en se reculant du joue de l'hyménée, Na fait que retarder ma parole donnée : Mais sans plus différer, je lui veux faire voir Que toute ses longueurs accusent son devoir.

SCÈNE II. Anaxandre, Lysiman, Damis.

ANAXANDRE

Amour est le plus jeune et le plus vieil des Dieux, Dans sa divinités tout est mystérieux : Mais ceux qui l'ont d"peint sans sortir de l'enfance N'ont jamais mesuré son corps à sa puissance : Dès le jour qu'à ses lois son trait m'assujettit Je me crus offenser de le voir si petit, Et depuis ayant vu les longueurs de Philinte, Qui paraît à m'aimer avoir de la contrainte Alors l'expérience a fait voir à mes yeux, Qu'amour est le plus long de tous les autres Dieux ; Mais étant l'abrégé des puissances célestes Peut-être il est petit par raisons manifestes, Et l'on lui fait ainsi le corps expressément, Afin qu'il puisse entrer dans nous plus aisément ; En effet quand je vois qu'en sa rigueur extrême Philinte ne saurait empêcher que je l'aime Puisque l'amour pour elle occupe tout mon coeur Je crois qu'amour et lui font de même grandeur : Mais en quelque façon qu'on nous le fasse croire, Tant de diversités font paraître sa gloire ; Il fait du bien à l'un, à l'autre il n'en fait pas, Il donne à l'un la vie, à l'autre le trépas. Ainsi par les effets qu'il produit en mon âme : Tantôt je le révère, et tantôt je le blâme, Et crains m'ayant rendu de Philinte amoureux, Qu'il m'ait donné de l'heur pour être malheureux La Lune a quatre fois déjà fait son année Que prêt d'être éclairé du flambeau d'hyménée, La cruelle fait espérer chaque jour Les dernières faveurs qu'on recherche en amour. Mais alors que je pense être au point ou j'espère, Avec invention toujours elle diffère, Que si de cruauté je la veux accuser Par le moindre souris elle vient m'apaiser, Et ménage si bien ses yeux et sa parole, L'un me faisant du mal que l'autre me console, Et pour la posséder employant tout mon soin : Plus je m'en pense près, plus je m'en trouve loin : Je veux à l'Empereur faire savoir ma plainte ; C'est lui qui m'a promis l'amitié de Philinte.

SCÈNE III. Philinte Lycaste, Caliante, Anaxandre, L'Empereur

PHILINTE

Triste en l'excès du mal qui me rend solitaire, Qui me pourra blâmer si je ne me puis taire ? J'ai tâché mille fois de cacher mon tourment, Mais à la fin je cède à mon ressentiment : Un ennui véritable est éloigné est éloigné de feinte, Le coeur est sans douleur quand le vois est sans plainte. Mais hélas ! La douleur que je sens cette fois Cherche inutilement du secours en ma voix. Le respect paternel à de trop fortes armes, Qui rendent sans effet et mes cris et es larmes, Et la raison me dit que nature a voulu Qu'il n'eut sur mes désirs en empire absolu ; Mais je ne songe pas que me voyant contrainte, Je donne à la raison ce qu'on doit à la crainte : Nature a partagé nos devoir par moitié, L'enfant doit le respect, le père l'amitié, Cette obligation ne peut être infinie, Et s'exempte des lois qu'a fait la tyrannie ; Et l'Empereur ne peut m'obliger qu'au devoir, Conforme à la raison plutôt qu'à son pouvoir ; Je sais les droits qu'il a sur mon obéissance : Mais quoi dans l'Univers tout fuit la violence. Et tout va dans son ordre avec liberté. Où naturellement son désir est porté, Et les inimitiés comme les sympathies Ont un cour sans contrainte en toutes ses parties, Sans que nous connaissions que rien fasse d'efforts Contre l'onde et le feu pour les mettre d'accord Ainsi donc l'Empereur rompe avec injustice De la Terre et des Cieux l'admirable police, Voulant d'autorité que mon affection Suive violemment son inclination Sans songer qu'on ne peut sans encourir de blâme Forcer les mouvements qui sont nés en notre âme. Les pères ont pouvoir sur les corps seulement ; Nos esprit exemptés de leur commandements Sont logés dedans nous comme en lieu de franchise, La nature en ses faits est toujours bien apprise ; Honorons nos parents, que mille justes soins De notre humilité les appelle à témoins, Que leurs commandements reçus sans répartie Ne lisent sur nos fronts que de la modestie, Promettant par nos yeux vers la terre abattus, Que dans notre devoir on verra nos vertus : Mais sans que nos humeurs contre nous se déguisent, N'obéissent jamais aux choses qui nous nuisent ; Nous pouvons puissamment faire voir nos courroux Quand un père nous force et faut l'amour pour nous. Lycaste tu sais bien l'effort qu'on veut faire, Et comme l'Empereur à mon humeur contraire, N'ayant aucun égard à mon aversion Semble prendre plaisir à mon affliction, Et sans considérer que la raison l'oblige À ne prendre jamais de dessein qui m'afflige. Il veut qu'à mon malheur dont il ouvre le cours, Le flambeau nuptiale éclaire dans trois jours ; Mais je lui ferai voir que j'ai dans la pensée De quoi donner remède à mon âme offensée. Lycaste généreux, c'est en cette action Que j'ouvre mon secret à ta discrétion, Ne m'abandonne pas : vois qu'avec confiance Je cherche mon repos dedans ton assistance.

L'EMPEREUR

Comment, que je souffrisse avec impunité Qu'elle ait osé se prendre à mon autorité, Et sans considérer que ma parole est sainte Ait détourné de vous l'amitié de Philinte ? Cela ne sera pas, je m'étais bien douté Que quelqu'un abusait de sa facilité, Peut-être en son dessin vainement obstinée, Elle porte ma fille à quelque autre hyménée, Mais j'ai contre ce mal un remède parfait, Il faut ôter la case afin d'ôter l'effet, Viens Lycaste, tu fais l'amour à Caliante, Il faut que d'un seul coup trois homme[s] je contente : Je la veux aujourd'hui soumettre à ton pouvoir. Quand le départ du jour nous amène le soir : Je ne manque point d'être en ces belles allées, Ou mille raretés sont du bruit reculées : Car l'ardeur du soleil qui tout le jour nous nuit ; Fait que nous cherchons là le soleil de la nuit : Toujours en même temps Philinte s'y promène Pour prendre le plaisir que la fraîcheur amène : Caliante la fuit, et souvent à l'écart Elle cherche de quoi se contenter à part Dans ce lieu spacieux qu'un grand mur environne : Tu sais bien que l'accès n'est permis à personne, Si ce n'est quand quelqu'un m'y vient entretenir : Mais ce soir à dessein je t'y ferai venir. Remarque un cabinet tout lambrissé d'ombrage, Du côté d'où le Nil nous montrant son rivage. Va tous les champs voisins se son onde abreuvant, Une porte y paraît qu'on ouvre peu souvent : C'est pas là qu'il te faut enlever Caliante, Et cette occasion pour ton bien se présente : Car outre qu'elle est riche, ainsi tu peux penser Comme je serai prêt à te récompenser. Quand tu l'aborderas, tâche de lui dépeindre Toutes les passions qu'en amour on peut feindre, Ouvre ton artifice afin de déguiser : Car faisant des discours qui puissent l'amuser, Comme insensiblement tu pourras faire en sorte Que tu la mèneras auprès de cette porte : Lors selon ton dessein la laissant au corps, Il sera bien aisé de la mettre dehors. Moi je veux à sa voix, de colère animée Opposer l'épaisseur de la porte fermée, Laisse moi faire au reste, et prends soin seulement De joindre ta pudeur à mon commandement.

ACTE II

SCÈNE I. Léon, devenu berger sous le nom d'Ismin, Philène, villageois.

ISMIN

Il semble que l'amour ne donnant des appas Mette tout son plaisir à ne m'en faire pas. J'ai servi près d'un an Philinte trop cruelle, Qui voyant mon amour sans que je n'en visse en elle, Me força d'avouer en fin qu'à mes dépens Sa rigueur amenait la perte de mon temps ; Si ce n'est que Philinte à ma peine obstinée, Faisant que chaque jour me semblait une année, Malgré sa cruauté m'obligeât en un point, C'est qu'allongeant mon temps je ne perdrais point. Alors le désespoir jeta dedans mon âme Un si fort déplaisir du mépris de ma flamme, Que je ne résolus à l'instant de changer Mon vêtement de Prince en celui de berger, Croyant diminuer cette peine infinie, N'étant plus estimé le Prince d'Arménie. Mon peuple qui ne sait en quel endroit je suis, Du soupçon de ma mort a forme mille ennuis. Mais le plaisir des champs fait naître en moi l'envie D'y goûter plus longtemps un e si douce vie, Et crois que me voyant presque exempt de souci, J'ai commencé de vivre en abordant ici. L'orgueil qui dans la Cour va toujours à_plein_voile, Ne prend point de plaisir sous nos habits de toile : Dans le seule vertu nous cherchons nos honneurs, Toute notre science est dans nos bonnes moeurs ; Si le temps quelquefois aux foudres se dispose, Nos voeux vont dans le Ciel y plaider notre cause, Quand l'ardeur est trop grande, alors chacun de nous Attache ses pensers au salut de ses choux, Notre simplicité nous exempte du blâme D'éloigner nos discours des sentiments de l'âme, Et toute autre inconstance ici nous méprisons, Que la nécessité de celle des saisons : nous gardons l'âge_d_or, et laissons l'or aux villes, Ce métal est trop lourd pour nos esprits tranquilles, Nous en avons aux champs seulement le couleur, Alors que quelques fruit nous montre qu'il est mort : Nous fermons nos maisons à l'ornement des marbres, Si nos désirs vont haut, c'est pour monter aux arbres, J'ai pourtant reconnu depuis deux ou trois mois Qu'amour est un oiseau qui perche dans ces bois Mais plutôt qui se loge aux yeux de Charixene, D'où mon âme reçoit une nouvelle chaîne : Car sa grâce me jette en une passions À qui rien n'est égal que sa perfection, Mais parce qu'on me prend pour un berger étrange, Que quelqu'autre demeure obligerait au change : Cette seule raison fait qu'elle a rejeté L'hommage que mon coeur faisait à sa beauté. Le soleil en tenant sa route coutumière N'a donné que trois fois au monde sa lumière, Depuis de Charixene en épousant Sylvain M'a voulu témoigner que mon désir est vain, Voilà le seul sujet qui dans ces bois m'oblige D'avouer le tourment dont mon âme s'afflige, Je déguise pourtant un peu dans mon amour, Et me souvient toujours comme on fait à la Cour, Jouit que l'on aime aux champs d'une plaisante sorte, Sans prendre aucun des maux que l'amour nous apporte. Sitôt que la rigueur d'une fille nous nuit, Nous allons autre part, fuyant ce qui nous fuit.

SCÈNE II. Charixene, Ismin, Sylvain.

CHARIXENE, seule dans un bois

Je reconnais des traits parmi cette verdure Du plus parfait pinceau qu'eut jamais la Nature : C'est ici de nos sens l'objet délicieux, Mais principalement de l'oreille et des yeux : Car la voix des oiseaux, et mille autres merveilles Y charment de plaisir les yeux et les oreilles. À la fin je croirai voyant tant de beaux lieux, Que c'est quelque morceau qu'on a coupé des Cieux ? La lumière du jour qui s'enfuit étonnée, Ici, cède à la nuit comme à sa soeur aînée, Et pour voir les beautés dont l'oeil est enchanté, Le tour ne vaut pas tant que cette obscurité : C'est l'aile des amours qui semble en ce lieu sombre Donner un corps solide aux espaces de l'ombre : Je veux donc découvrir dans ces bois si couverts Le sujet importun de mes pensers divers, Et déjà les Zéphirs retenant leur haleine Semblent prêter l'oreille au récit de ma peine. Mais je les forcerai bientôt de soupirer, Quand ils sauront le mal qu'il me faut endurer. Beaux arbres, écoutez le tourment qui me force, Vous avez de l'amour sous votre dure écorce ; Je vois que vos rameaux l'un dans l'autre enlacés Comme avec des bras se tiennent embrassés ; Mais quoi ? Dedans l'excès du mal qui me possède, Arbres, ce n'est pas vous qui tenez mon remède, insensibles au deuil qui me mène au trépas, Vos branches ni vos troncs ne s'en émeuvent pas ; Pardonnez donc aux traits du tourment que j'endure, Si je me vois contrainte à vous faire une injure ? Et si je dis ici que je compare à vous Les imperfections de Sylvain mon époux, Et plut aux Dieux qu'il eut augmenté votre nombre : Car vous courez nos corps ne donnant que de l'ombre, Et je ne reçois rien pour tous allégements Que l'ombre d'un plaisir dans ses embrassements ; Je vois que dans ces bois vos branchez s'entre baisent, C'est ainsi de Sylvain que les flammes s'apaisent : Car après ces baisers vos branches ne font rien ; Et sylvain abusant mon amour et le sien, Avec un sec baiser vient flatter mon visage. Mais que me sert cela, s'il ne fait davantage ? Ceux qui passent sous vous reçoivent des fraîcheurs, Près de lui je reçois de fâcheuses froideurs. Quel espoir ai-je donc, puisque ma peine est vaine ? Et si je vois partout le tableau de ma peine ; Ou bien pour dire mieux, puis que partout je vois Que rien dans l'univers ne souffre plus que moi. La flèche de l'amour dont mon âme est percée Nourrissait un espoir au fond de ma pensée, Qu'un aimable mari me donnerait un jour Le souverain remède aux blessures d'amour : Mais Sylvain en trompant l'attente de ma couche Paye ce qu'il me doit seulement de la bouche ; Et je ne pense pas qu'homme ait jamais été Avec plus de sois de la virginité : Encore quelque fois qu'il feigne la contraire, Il n'ose m'attaquer, et ne saurait rien faire : Et alors mes soupirs et mes yeux languissants Lui reprochent sa honte et l'ardeur que je sens L'hypocrite qu'il est souffre que je contemple Qu'il veut chérir l'amour sans entrer dans son temple, Et avec infamie endure cet affront, Que de me faire pas ce que les hommes font. Mais je parle le haut, on me pourrait surprendre, Peut-être que Sylvain m'a suivi pour m'entendre, Le voyant inutile aux plaisirs de la nuit, Dès le pointe du jour, sans mener aucun bruit Je me suis aujourd'hui vitement habillé Aussi bien mes soupirs me tenaient éveillée Il ne sait où je suis. Sans doute je le vois : Il me cherche toujours et ne veut rien de moi.

CHARIXENE

Comment ?

SYLVAIN

Achevez.

ACTE III

SCÈNE I. Ismin vêtu en Magicien, Sylvain, Charixene.

SYLVAIN

Écoutons.

SYLVAIN

Le voilà.

CHARIXENE, demeurée seule à l'entrée de la caverne, fermant les yeux

Puisque tous ces démons ont peur d'un beau visage, Ils croiraient volontiers qu'ils n'ont point de courage.

SCÈNE II. Philinte et Lycaste sortis.

SCÈNE III. Ismin magicien, Sylvain et Charixene.

SYLVAIN, prenant le breuvage avec Charixene

À ce que vous direz nous sommes résolus.

SCÈNE IV. Les gardes de l'Empereur,Sylvain et Charixene qui ont changé d'habits, et qui trouve dormant, Philinte et Lycaste, Bergers, Ismin qui a repris son habit de berger.

ISMIN

Croyez que vous avez bon besoin de courir, Il va si vitement de peur qu'on ne l'accoste, Qu'en dépit des relais il va toujours la poste.

Courir la poste : Fig. Aller un train de poste, marcher précipitamment, et, en général, faire trop vite. [L]

PREMIER GARDE

Était-il seul [ ?]

PREMIER GARDE

Accourez à mon aide.

SECOND GARDE, qui arrive accompagné

Demeure, ou tu mourras, que te sert ta défenses ?

ACTE IV

SCÈNE I. L'EMpereur, Damis, Les gardesn Ismin qui a repris son habit de magicien, Philinte et Lycaste, ayant des habits de Sylvain et de Charixene.

L'EMPEREUR

Beau soleil, mais pourquoi veux-je avec louange T'appeler à témoin de mon malheur étrange ? J'aime mieux te nommer un importun flambeau ; Car pour les affligés tu n'as rien qui soit beau. Les Astres dans les Cieux usurpent la puissance De verser ici-bas leurs mauvaise influence, Puis qu'on te fait leur roi, pourquoi n'empêches-tu Que de tant de malheurs on ne soit combattu ? Mais en faisant les jours, c'est toi nous consomme. Sans toi tous les travaux j'éloignerais des hommes, Et sans te ressentir du mal de ton pareil, Ne vis-tu pas hier éclipser un soleil, Au lieu que ta lumière en devait être éteinte ? Tu les faisait servir à voir tuer Philinte : Éclairant aux meurtriers qui ce noir crime ont fait ; Je te puis appeler complice du forfait. Fuis donc astre opportun, va-t-en ailleurs reluire : Je te veux faire, après un triste accident, Aussi bien que Philinte, aller en occident. Et sans que ta chaleur nous fasse plus de guerre, Prends un autre chemin que par dessus mes terre. Aussi bien de tes rais mes peuples sont lassés : Mes yeux pleins de colère éclaireront assez : Mais il n'arrête pas pour écouter la plainte Que je fais du trépas de la pauvre Philinte. À qui donc me prendrai-je en ce malheureux sort, Ce perfide Lycaste aussi bien qu'elle est mort, Encore si mes gens l'eussent surpris en vie, J'eusse dessus son corps m'a vengeance assouvie : Mais m'ayant amené seulement un berger, Sa misérable mort ne me saurait venger, Pour effacer l'horreur de cet énorme crime, Je ne suis pas content d'une seule victime : Car même je voudrais que le ciel eut permis Que tout le monde ensemble eut ce meurtre commis, Au moins se vengerais en ma douleur profonde, La plus beaux sang du monde au sang de tout le monde. Et toi, Terre, pourquoi dans ton large flanc, De Philinte mourante, as-tu reçu le sang, Et sans aucun respect t'es-tu bien pu résoudre De souffrir son mélange avec ta vile poudre. Tu t'en repentiras : car pour ton châtiment, Je te veux dégrader du titre d'élément. Et alors qu'à trembler on te verra contrainte. On croira désormais que tu tremble de crainte. Misérable Philinte, à quoi me réduis-tu, Puis même que ta mort accuse ta vertu : Apprenant avec le nom d'une fille aveuglée La résolution d'une âme déréglée. Je sais bien que ta fuite obligeait mon courroux. De n'avoir pour toi des sentiments si doux. Mais dans le souvenir des liens de Nature Le sang me fait trouver l'oubli de cette injure. Et mon ressentiment vaincu par la pitié S'est rangé du parti que tient mon amitié : Mais dans que cela puisse amollir mon courage, Exercés ce que peut la vengeance et la rage Dessus ce villageois que vous avez trouvé. Inventés un tourment qu'on n'ait point éprouvé, Et quelque cruauté qui ne soit pas commune : Car de cent mille morts il n'en faut faire qu'une. Allez, dépêchez-vous, aussi bien c'est trop peu De la faire mourir par le fer et le feu ; Que la bergère aussi lui tienne compagnie.

ISMIN, qui a repris son habit de magicien

Sire, sans faire tort à votre majesté, Elle n'a rien d'égal à mon autorité. Si vous êtes suivi d'une nombre de gendarmes, Vous devez vos grandeur à la force des armes. Moi, sans autre secours que celui de ma voix, J'ai pouvoir de changer les naturelles lois : Et de tout l'Univers mes paroles connues Cachent souvent le jour dans l'épaisseur des nues. Je ne suis pas un Dieu, mais je commande aux Dieux, Les herbes ont ouvert leurs vertus à mes yeux. Pour rendre la hauteur du tonnerre abaissée, Quand je veux, je l'enferme en ma chaire percée. Je force les destins et les prends au collet, Et me sers du soleil comme de mon valet : Sa chaleur par mon charme ici bas amenée Me vient servir de feu dedans ma cheminée. Pour aller dans le Ciel je ne fais rien qu'un pas, Je vois ce qu'on y fait et ce qu'on n'y fait pas, C'est moi qui rends la Lune ou ténébreuse ou belle. Je l'allume et l'éteins ainsi qu'une chandelle. Je suis le favori du Monarque des morts S'il me plaît, je remets les esprits dans les corps, Et la Parque aujourd'hui sera par moi contrainte De redonner la vie à la belle Philinte : [Car je] la forcerai de refiler ses jours, Sire, c'est à elle que tend tout ce discours, Que votre majesté commande qu'on me mène À l'endroit où son corps sans pouls et sans haleine Découvre tristement la perte des beautés Que la mort lui ravit, et que vous regrettez : Mais il faut que Lycaste aussi je ressuscite, Afin qu'il soit puni selon son mérite.

SCÈNE II. Anaxandre et Lysiman.

SCÈNE III. L'empereur, Damis, Sylvain et Charixene ayant des habits de Philinte et Lycaste, et les gardes de l'Empereur.

UN DES GARDES qui amène Sylvain et Charixene, pensant que ce soient Philinte et Lycaste

Leur esprit et plein d'étonnement. Et jamais ne vit un si grand changement. On dirait qu'ils n'ont plus leur face et leur langage.

ACTE V

SCÈNE I. Ismin, Philinte, Lycaste.

SCÈNE II.

ANAXANDRE, devenu ermite

J'ai choisi pour jamais en ces lieux solitaires, Ce roc inaccessible aux humaines misères ; Le plaisir de l'esprit, et la peine du corps, Tiennent ici pour moi d'agréables accords, Et c'est bien la raison qu'à jamais je soupire, D'avoir trop soupiré sous l'amoureux Empire. La haine de l'amour conduit ici mes pas : Me montrant dans le monde un lieu qui n'en est pas, Où retiré du bruit : je puis ainsi sans crainte, Pour la dernière fois me plaindre de Philinte.

SCÈNE III. Léon, Philinte, Lycaste, Damis, Ambassadeur, qui entrepris leurs habits ordinaires.

2 052 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica