Tragi-comédie en vers
L'Impuissance, Tragi-Comédie Pastorale.
Représentée pour la première fois, le mardi 17 juillet 1731, par les comédiens ordinaires du Roi
Personnages
- L'EMPEREUR
- PHILINTE
- CALIANTE, confidente de Philinte
- LÉON, roi d'Arménie qui se fait berger
- ANAXANDRE, fils du roi de Taertarie qui se fait ermite
- LYSIMAN, son gentilhomme
- LYCASTE, gentilhomme de l'Empereur
- DAMIS, conseiller de l'Empereur
- CHARIXENE, bergère
- SYLVAIN, son mari
- PHILENE, villageois
- LES GARDES DE L'EMPEREUR
ARGUMENT
Léon Prince d'Arménie amoureux de Philinte, fille de l'Empereur d'Ethiopie, n'ayant pu obtenir ses bonnes grâces, se résolut pour se divertir un peu de son ennui de suivre quelque temps la vie champêtre, et prit pour cet effet l'habit de berger sous le nom d'Ismin ; mais Anaxandre fils du Roi de Tartarie s'étant présenté depuis à la recherche de la Princesse Philinte, elle lui fut promise en mariage par l'Empereur, bien qu'elle eut une grande aversion pour lui. Si bien que se voyant pressée de l'épouser, elle s'enfuit avec Carliante sa confidente, et choisit pour sa conduite, Lycaste brave cavalier et qui était amoureux de Caliante.
Cependant Léon devenu berger, (et qu'avec cet habit nous nommerons Ismin), ayant vu la beauté de Charixene bergère, ne se peut empêcher de l'aimer : mais parce qu'il était berger inconnu, il ne peut obtenir d'elle que de simples témoignages de bienveillance plutôt que d'amour ; si bien que ses parents la marièrent à Sylvain assez vieil berger ; mais impuissant, Ismin était averti. Il lui persuada d'aller trouver avec Charixene un magicien qu'il feignait avoir vu depuis dans un lieu proche de leur demeure, qui pourrait lui donner les forces nécessaires à la guerre d'amour, ce qu'ayant promis Sylvain, et pris jour au lendemains, Ismin s'habilla en magicien et trouva au lieu assigné où Sylvain et Charixene ne manquèrent pas de se rendre,et de la rendre pour un véritable magicien, tant il était bien déguisé ; lui donc sous prétexte du respect qu'il disait être du aux démons et à la caverne où il les voulait faire entrer, les fit dépouiller de leurs habits qu'ils laissèrent à l'entrée.
Or Philinte, qui s'était dérobée de la Cour de l'Empereur son père, sur le point qu'on la voulait marier, et ayant avec elle Lycaste seulement, à cause que Caliante n'avait pu les suivre, passa près de cette caverne dans laquelle feint magicien avait mené Sylvain et Charixene, et ayant rencontré les habits qu'ils avaient laissés, elle et Lycaste les prennent et laissent au lieu ceux qu'ils avaient et se vont cacher dans un bois proche de là.
La magicien étant sorti de la caverne avec le berger impuissant et sa femme, est étonné de voir ce changement d'habits. Néanmoins attribuant le tout à la force de ses charmes leur fait prendre ces habits, leur grave vers le lieu plus proche de leurs coeurs quelques caractères imaginaires avec un peu de sang, et enfin leur donne à chacun un breuvage qu'il assurait être propre à guérir l'impuissance de Sylvain bien que ce ne fut que pour les faire dormir, et donna la plus fort à Sylvain, afin qu'il dormit davantage, et que cependant il put au réveil de Charixene prendre avec elle toutes les privautés d'un mari, s'imaginant qu'elle le prendrait pour Sylvain.
Or l'Empereur ayant appris le fuite de la princesse sa fille, fait courir après et les gens ayant rencontré dans un bois, proche de la susdite caverne Sylvain et Charixene dormants les prennent incontinent pour le princesse Philinte et Lycaste parce qu'il en avaient les habits, et voyant ces marques de sans que le prétendu Magicien leur avait mises vers le coeur, crurent qu'ils étaient morts, et qu'on les avait tués, ce qui les oblige de chercher dans le bois où ils rencontrent Philinte et MLycaste ayant les habits de Sylvain et Charixene ; si bien que les méconnaissant il les accusent de cet assassinat imaginé, et les emmenant prisonniers.
Ismin ayant quitté son habit de magicien vit tout cela, et considérant qu'on emmenait Philinte prisonnière sans la connaître, l'amour qu'il avait toujours eu pour elle, lui mit dans l'esprit le dessein de contrefaire encore le magicien : si bien qu'il va trouver en cet état l'Empereur qu'il trouva fort affligé du succès ci-dessus, et lui promit par le force de sont art de faire revivre Philinte et Lycaste pourvu qu'on lui mit entre les mains le berger et la bergère qui étaient estimé coupables : car il savait bien qu'on prenait les uns pour les autres, et que l'effet du breuvage cessant bientôt Sylvain et Lycaste, se réveilleraient aussi.
L'Empereur lui ayant promis de qu'il demandait aux conditions qu'il proposait ; il emmena Philinte et Lycaste en son pays qui toutefois ne le connaissaient point ; mais enfin s'étant tous reconnus, il épousa la Princesse laquelle maria aussi Lycaste et Caliante, et promit de donner un plus aimable mari à Charixene. Cependant, l'Empereur mourut, ou de vieillesse ou déplaisir de s'être vu trompé par Léon, lequel avec la princesses sa femme, fut prendre possession de l'Empire d'Ethiopie.
ACTE I
SCÈNE I. L'Empereur, Damis, Philinte.
L'EMPEREUR
Ce n'était pas assez que l'Afrique alarmée Eut vu dedans son sein ma fureur allumée, J'ai traversé l'Asie, et contre mes efforts Mes ennemis jamais n'ont été les plus forts. J'ai planté mes lauriers sur les cyprès des perses, Je fait un peuple seul des nations diverses. La conquête du monde est pour moi d'un moment, Pour moi, toute le terre est un point seulement, Je la vois sous mes pieds humblement abaissées ; C'est mon bras non son poids qui la tient balancée, Et le flambeau du jour dans on cours si parfait Me rend compte les soirs des chemins qu'il a fait ; Je n'ai plus d'ennemis, et ma bonne fortune Dans la facilité de vaincre, m'importune, Et ma valeur trouvant le monde trop petit Ayant tout dévoré n'entre qu'en appétit. On dit que les grands Dieux auteurs de la Nature Ont formé l'univers en poids, nombre et mesure, Je les surpasse donc, car mes guerriers exploits Sont sans nombre certain sans mesure et sans poids, La grandeur de mon nom qui partout est semée Est cause du chemin que fait le renommée. Je suis dans l'Orient où mon bras sans pareil Semble avoir retranché le dormir au soleil, Quand au sein de Thétis se lumière sommeille, Le bruit de mes vertus aussitôt le réveille : Car pour mieux voir le cours de mon heureux destin Cet astre diligent se lève plus matin. Aussi pour mes combats seulement il éclaire, Le plus grand de ses soins est celui de ma plaire, Conte mes ennemis, mêlant de toutes parts Les pointes de ses rais à celles de mes dards, Mais je crains toutefois que mon État tranquille Ne fasse voir enfin ma vigueur inutile : Car ceux qui m'ont fâché trouvant mes bras trop longs Et mettent aussitôt leurs coeurs dans leurs talons : La force ne paraît que dans le résistance La valeur ne sert point parmi l'obéissance,, Ainsi tout le malheur dont je me sens atteint : C'est que par tout le monde on m'aime, et l'on me craint. Toi le plus grand des dieux, auteur de la lumière, Ouvre ton coeur aux traits de ma prière Pour mon ambition fait un monde nouveau Forme un air seulement , une terre et de l'eau. Je formerai du feu, j'en ai dans mon courage Assez de quoi fournir un monde, et davantage : Mais quoi ? C'est sans raison que je m'adresse aux Dieux : Que ma grandeur extrême a fait mes envieux, L'égalité toujours la jalousie excite, Ils sont Dieu par nature, et moi par mon mérite, Et leur demeure aux Cieux témoigne leur défaut : C'est leur légèreté qui les a mis si haut. Toute leur providence est assez occupée, À reculer le Ciel du bout de mon épée. En un point toutefois mon heur n'est pas entier, La rigueur du destin me nie un héritier. Mais encore en cela je le crois raisonnable, Par la loi de nature on produit son semblable, Si je n'ai point de fils, c'est par la même loi N'en pouvant engendrer qui fut semblable à moi. Je n'ai pour tous enfants que l'unique Philinte Des voeux de mille amants, et le temple et le sainte. Et si le jugement d'un père n'est plus suspect, Je croirais que l'amour lui porte du respect, Et pour la rendre amante ainsi qu'elle est aimée, Il n'ose de son feu la rendre consommée, Et sans toucher son coeur, il vient dans ses regards Aiguiser seulement les pointes de ses dards ; Ma promesse pourtant veux que je la marier À l'unique l'héritier du roi_de_Tartarie : Quatre mois sont passés qu'il est en cette Cour En l'attente du bien que chercher son amour. Ce n'est pas sans raison que ce Prince s'ennuie, Nos plaisir retardés accroissent notre envie, Toujours de temps en temps Philinte le remet Mais un Roi doit tenir les choses qu'il promet. Elle, en se reculant du joue de l'hyménée, Na fait que retarder ma parole donnée : Mais sans plus différer, je lui veux faire voir Que toute ses longueurs accusent son devoir.DAMIS
Monarque souverain de ce puissant Empire Que votre majesté me permette de dire Que peut-être Philinte en ce retardement Témoigne le désir d'avoir un autre amant, Et qu'elle est sans amour pour le Prince Anaxandre.L'EMPEREUR
Quand cela serait vrai, je veux sans plus attendre, Avant que le Soleil trois fois de retour Que mes commandements lui tiennent lieu d'amour.L'EMPEREUR
Ma fille m'appartient, nature en fait la loi, Et ce qui dépend d'elle, aussi dépend de moi.L'EMPEREUR
À me faire obéir elle est toute portée.DAMIS
Si votre majesté n'a point de déplaisir De souffrir l'entretien de mon libre langage, Selon le droit qui semble être acquis à mon âge, Je dos que nous avons en reculant le jour Des inclinations ou de haine ou d'amour. Toutes nos passions se voient disposées Selon que les humeurs sont en nous composées, De secrets mouvements qui sont dans nous cachés Retiennent nos désirs doucement attachés, Et font que tous les jours chacun de nous s'étonne, D'aimer ou n'aimer pas d'abord une personne : L'esprit venant des Cieux notre corps animer Reçoit l'impression de ce qu'il doit aimer, Et pour cette raison inviolable et sainte Chacun doit à son père et l'honneur et la crainte, Mais lorsque les enfants sont dedans la saison Où le temps leur a fait trouver de la raison, Et que le mariage où l'âge des convie Les oblige à prévoir tous les soins de la vie, Pour supporter ce joug bien souvent ennuyeux, Un enfant doit choisir ce qu'il aime les mieux.DAMIS
Sire, si vous contez, vous en trouverez deux : Lors principalement qu'ils sont d'humeur contraire.L'EMPEREUR
Enfin tout ce discours commence à me déplaire, Quoi ? Ma fille oserait sans respect témoigner Que de mes volontés elle veut s'éloigner ? Après que la raison m'a fait choisir pour gendre Et pour mon héritier le vaillant Anaxandre, Après m'être en cela de parole obligé Vouloir ainsi laisser mon honneur engagé : Et me persuader qu'une fille peu sage Doit à sa fantaisie entrer au mariage. Sans songer que cela peut importer un jour De lui laisser ainsi le choix de son amour, Sans ta fidélité de longtemps reconnue : Je te, mais quoi ? Philinte à propos est venue Si faut-il à ce coup qu'elle me fasse voir, Lequel doit de nous deux avoir plus de pouvoir.PHILINTE
Monsieur, vous croyez être encore dans le guerre Parmi les ennemis dont vous courrez la terre Votre face est émue, et paraît tout en feu.L'EMPEREUR
Nous y trouverons encore un peu d'espace Puis le pince Anaxandre a des perfections Qui trouveront passage en vos affections : Il est plein de mérite, et Prince très aimable Pourquoi différez vous puisqu'il m'est agréable ?PHILINTE
Ou plutôt une excuse.L'EMPEREUR
Il est vrai, sa valeur le rend considérable, Je l'aime car chacun doit aimer son semblable.L'EMPEREUR
Qui vous prendrait au mot vous seriez étonnée Sans vous laisser goûter aux douceurs d'hyménée ; Je connais votre sexe.L'EMPEREUR
Les filles bien souvent font cette répartie : Je ne l'improuve pas, c'est une modestie, Et ne font de l'amour des mépris évidents Que pour en témoigner les désirs plus ardents : Il n'est pas avec moi besoin de vous contraindre : Mais songez qu'Anaxandre en tous lieux se fait craindre, Chacun trouve aux combats des pieds devant ses mains.PHILINTE
Je l'aime, mais l'amour ne fut jamais sans crainte, On dirait à la fin, entendant vos discours Que vous êtes savante en matière d'amours Mais à mes volontés ne faites pas d'obstacles, On vous peut à bon droit comparer aux Oracles ; Car après vous avoir longtemps entretenu Je suis aussi savant comme j'étais venu. Vous ne faites jamais qu'une réponse obscure, Dans vous la vérité n'est jamais toute pure ; Il faut changer d'humeur, allez, préparez-vous À souffrir dans trois jours les baisers d'un époux, De ce pas j'en veux faire avertir Anaxandre À force de brûler, j'ai peur qu'il vienne en cendre. Il ne fait pas au lit comme dans les combats, Allez je vous promets que vous n'en mourrez pas.SCÈNE II. Anaxandre, Lysiman, Damis.
ANAXANDRE
Amour est le plus jeune et le plus vieil des Dieux, Dans sa divinités tout est mystérieux : Mais ceux qui l'ont d"peint sans sortir de l'enfance N'ont jamais mesuré son corps à sa puissance : Dès le jour qu'à ses lois son trait m'assujettit Je me crus offenser de le voir si petit, Et depuis ayant vu les longueurs de Philinte, Qui paraît à m'aimer avoir de la contrainte Alors l'expérience a fait voir à mes yeux, Qu'amour est le plus long de tous les autres Dieux ; Mais étant l'abrégé des puissances célestes Peut-être il est petit par raisons manifestes, Et l'on lui fait ainsi le corps expressément, Afin qu'il puisse entrer dans nous plus aisément ; En effet quand je vois qu'en sa rigueur extrême Philinte ne saurait empêcher que je l'aime Puisque l'amour pour elle occupe tout mon coeur Je crois qu'amour et lui font de même grandeur : Mais en quelque façon qu'on nous le fasse croire, Tant de diversités font paraître sa gloire ; Il fait du bien à l'un, à l'autre il n'en fait pas, Il donne à l'un la vie, à l'autre le trépas. Ainsi par les effets qu'il produit en mon âme : Tantôt je le révère, et tantôt je le blâme, Et crains m'ayant rendu de Philinte amoureux, Qu'il m'ait donné de l'heur pour être malheureux La Lune a quatre fois déjà fait son année Que prêt d'être éclairé du flambeau d'hyménée, La cruelle fait espérer chaque jour Les dernières faveurs qu'on recherche en amour. Mais alors que je pense être au point ou j'espère, Avec invention toujours elle diffère, Que si de cruauté je la veux accuser Par le moindre souris elle vient m'apaiser, Et ménage si bien ses yeux et sa parole, L'un me faisant du mal que l'autre me console, Et pour la posséder employant tout mon soin : Plus je m'en pense près, plus je m'en trouve loin : Je veux à l'Empereur faire savoir ma plainte ; C'est lui qui m'a promis l'amitié de Philinte.LYSIMAN
Les filles ont l'esprit trop artificieux Feignant de m'aimer pas ce qui leur plaît le mieux : Mais si tous les désirs de ce sexe volage, Se pouvaient en effet voir dessus Sans doute avec plaisir nous serions étonnés, D'y voir je ne sais quoi bien plus long que leur nez, Pour dire librement tout ce que j'ai dans l'âme C'est que je ne sers point de matière à leur flamme : Dans leurs perfections tout est plein de défaut, Parce que nous portons le meilleur qu'il leur faut. Je paye avec mépris leur plus grand artifice, Et quand on veut prétendre à leur faire service : Sitôt que les desseins en sont dans nous conçus : Il s'en faut rendre maître, et prendre le dessus.ANAXANDRE
Ce n'est pas comme on vit avec une Princesse, Et sitôt que je suis auprès de ma maîtresse : Un éternel respect me retient arrêté, Et me fait seulement adorer sa beauté.LYSIMAN
Mais dans un grand respect, vous l'avez trop soufferte, C'est vous qui la tenez trop longtemps découverte.LYSIMAN
Faites en tout de même et la mettez dessous Quand vous l'imiterez que vous peut-être dire ? Vous prendriez un conseil qui pourrait être pire.ANAXANDRE
Tais-toi, car tes discours me pourraient importer Si quelqu'un par hasard nous venait écouter. Ne vois tu pas Damis qui devers nous s'avance : On le tient à la Cour pour homme d'importance. L'Empereur le chérit, et je ne pense pas Que sans dessein vers nous il adresse ses pas.Parlant à Damis.
Je crois que vous avez des affaires pressées, Que vous hâtez vos pas pour suivre vos pensées ?ANAXANDRE
Mes désirs trop avant dans mon âme gravés : Malgré tant de rigueurs que je souffre sans plainte N'éloigneront jamais mes pensers de Philinte.DAMIS
Je n'entends pas ainsi ce que je viens de dire ; Monseigneur, pardonnez à mon libre discours Au contraire, je viens où bien plutôt j'accours Vous dire sa part que dedans trois journées Les longueurs de Philinte enfin seront bornées, Et que lors vous aurez avec contentement Le nom de cher époux, non plus celui d'amant, Déjà de son côté la noce préparée, Vous pourra faire voir ma parole assurée : C'est pourquoi de ce pas il m'en fait retourner ; Car mon trop long séjour le pourrait étonner.ANAXANDRE
Cher Damis que tu viens de soulager ma flamme, Je te veux embrasser moins du corps que de l'âme, Va dire à l'Empereur que je te suis de près ; Je m'en vais donner l'ordre à faire mes apprêts Mais dis lui qu'aujourd'hui tous mes maux il apaise, Que déjà mort d'amour j'ai pensé mourir d'aise, Que pour dire le bien qu'il me fait cette fois. Mon coeur est beaucoup plus éloquent que ma voix.Anaxandre après le départ de Damis.
J'irai voir toutefois Philinte la première : Car je veux aller prendre en ses yeux ma lumière.SCÈNE III. Philinte Lycaste, Caliante, Anaxandre, L'Empereur
PHILINTE
Triste en l'excès du mal qui me rend solitaire, Qui me pourra blâmer si je ne me puis taire ? J'ai tâché mille fois de cacher mon tourment, Mais à la fin je cède à mon ressentiment : Un ennui véritable est éloigné est éloigné de feinte, Le coeur est sans douleur quand le vois est sans plainte. Mais hélas ! La douleur que je sens cette fois Cherche inutilement du secours en ma voix. Le respect paternel à de trop fortes armes, Qui rendent sans effet et mes cris et es larmes, Et la raison me dit que nature a voulu Qu'il n'eut sur mes désirs en empire absolu ; Mais je ne songe pas que me voyant contrainte, Je donne à la raison ce qu'on doit à la crainte : Nature a partagé nos devoir par moitié, L'enfant doit le respect, le père l'amitié, Cette obligation ne peut être infinie, Et s'exempte des lois qu'a fait la tyrannie ; Et l'Empereur ne peut m'obliger qu'au devoir, Conforme à la raison plutôt qu'à son pouvoir ; Je sais les droits qu'il a sur mon obéissance : Mais quoi dans l'Univers tout fuit la violence. Et tout va dans son ordre avec liberté. Où naturellement son désir est porté, Et les inimitiés comme les sympathies Ont un cour sans contrainte en toutes ses parties, Sans que nous connaissions que rien fasse d'efforts Contre l'onde et le feu pour les mettre d'accord Ainsi donc l'Empereur rompe avec injustice De la Terre et des Cieux l'admirable police, Voulant d'autorité que mon affection Suive violemment son inclination Sans songer qu'on ne peut sans encourir de blâme Forcer les mouvements qui sont nés en notre âme. Les pères ont pouvoir sur les corps seulement ; Nos esprit exemptés de leur commandements Sont logés dedans nous comme en lieu de franchise, La nature en ses faits est toujours bien apprise ; Honorons nos parents, que mille justes soins De notre humilité les appelle à témoins, Que leurs commandements reçus sans répartie Ne lisent sur nos fronts que de la modestie, Promettant par nos yeux vers la terre abattus, Que dans notre devoir on verra nos vertus : Mais sans que nos humeurs contre nous se déguisent, N'obéissent jamais aux choses qui nous nuisent ; Nous pouvons puissamment faire voir nos courroux Quand un père nous force et faut l'amour pour nous. Lycaste tu sais bien l'effort qu'on veut faire, Et comme l'Empereur à mon humeur contraire, N'ayant aucun égard à mon aversion Semble prendre plaisir à mon affliction, Et sans considérer que la raison l'oblige À ne prendre jamais de dessein qui m'afflige. Il veut qu'à mon malheur dont il ouvre le cours, Le flambeau nuptiale éclaire dans trois jours ; Mais je lui ferai voir que j'ai dans la pensée De quoi donner remède à mon âme offensée. Lycaste généreux, c'est en cette action Que j'ouvre mon secret à ta discrétion, Ne m'abandonne pas : vois qu'avec confiance Je cherche mon repos dedans ton assistance.LYCASTE
Madame, en vous servant je méprise le sort, Et tient indifférents et la vie et la mort : Mais il faut mûrement songer à cette affaire. Que dira l'Empereur ? Comment faudra[-t-]il faire ? Et qu'opposez-vous à son autorité ?PHILINTE
Tout ce qu'entre nous deux nous aurons arrêté ? La résolution d'une fille fâchée Redouble son effort quand elle est empêchée : Ou la fuite ou la mort sont remèdes certains.PHILINTE
C'est à quoi ton conseil me fera fort utile, Songe de ton côté je songerai du mien, Aussi bien ces discours de nous servent de rien, Caliante a promis d'être de la partie, Tenant dans ses beaux yeux ton âme assujettie, Elle t'obligera de suivre nos malheurs : Vois-tu comme elle vient et m'apporte des fleurs.CALIANTE
Mais Lycaste je crois qu'ainsi vous me blâmez : Car si mon teint produit des fleurs comme un parterre, Vous croyez que ma face est couverte de terre : Mais Anaxandre vient qui rompt notre entretien.LYCASTE
Croyez que sans cela je vous répondrais bien ; Vous possédez mon coeur, il est sous votre Empire Vous pouvez voir dedans, ce que je voulais dire : Cependant mon devoir fait que je suis tenu. D'avertir l'Empereur qu'Anaxandre est venu.ANAXANDRE parlant à Philinte, qui tien un bouquet
Madame dans ces fleurs vous pouvez voir dépeintes, Les passions d'amour dont je sens les atteintesPHILINTE
Monsieur, l'éclat des fleurs dure bien peu de jours, Ainsi vous comparez ces fleurs à vos amours.ANAXANDRE
Au contraire, en ce vert je vois mon espérance, Au rouge vos rigueurs, au jaune jouissance.PHILINTE
Si vos amours étaient en bouquet façonnés, En tout cas bien souvent ils toucheraient mon nez.ANAXANDRE
Mais plutôt votre coeur, car dans trois jours j'espère Que je n'y verrai plus cette humeur si sévère.ANAXANDRE
Pour amortir ce feu qui les âmes consomme, Un Dieu servirait moins que ne f[e]rait un homme.PHILINTE
Laissons les Dieux au ciel, et sans se servir d'eux, Il ne faut que de l'eau pour amortir des feux.ANAXANDRE
J'ai pourtant éprouvé que les larmes sont vaines Pour empêcher l'ardeur des amoureuses peines.PHILINTE
Il faut que note amour vous donne un repentir, Puisque l'eau de vos pleurs a voulu l'amortir.ANAXANDRE
Me pourriez-vous blâmer si quelquefois mon âme S'efforce d'adoucir le tourment qui l'enflamme.PHILINTE
Si l'amour n'est qu'un jeu qui brûle jour et nuit, Amortissant ce feu vous n'aurez plus d'amour.ANAXANDRE
Mais ainsi mon amour aura plus de bonheur, Qui ne peut arriver si je ne vous possède : Écoutez donc ma voix et hâtez mon remède.CALIANTE
Madame, ces discours me semblent un peu longs, Lorsque vous parlez tant, cela vous est contraire Et cous fait mal porter.PHILINTE
Je parle pour complaire, Mais pourtant je n'ai fait ici que mon devoir. Monsieur, je me retire ; adieu jusqu'au revoir.ANAXANDRE, après que Philinte s'est retirée
Enfin je suis contraint, il faut que je l'avoue, De croire que de moi la cruelle se joue, Et pour tromper l'espoir que j'ai de l'épouser, Je crois qu[']elle me veut tout à fait refuser.LYSIMAN
Ne vous étonnez pas de cette humeur revêche : Car de son pucelage elle fait la dépêche, Et en congédiant un bien si précieux. Il lui faut quelques temps à faire les adieux. Les filles bien souvent contrefont les fâchées, Et dans un corps ouvert ont des âmes cachées, Leur face est jamais d'accord avec leur coeur : Vous verrez dans trois jours si je suis un menteur. Les rideaux ayant mis ce beau soleil à l'ombre, Lors elle goûtera des délices sans nombre : Cherchant par ses baisers le plaisant intérêt D'un morceau dont le nom seulement lui déplaît : Mais je ne songeais pas quel l'EMpereur arrive.L'EMPEREUR
Anaxandre, d'où vient cette humeur si pensive, Puisque vous connaissez que tout suit vos désirs.ANAXANDRE
Sire, dans mon espoir j'ai trop de déplaisirs ; Je viens d'entretenir la cruelle Princesse : Je ne sais si je dois la nommer ma maîtresse : Car toujours d'un propos qui paraît dédaigneux, Elle semble improuver les offres de mes voeux, Cependant je croyais qu'elle fut disposées À prendre dans trois jours les marques d'épousée, Mais suivant le conseil d'une femme qu'elle a En me tournant le dos elle m'a laissé là.L'EMPEREUR
Il faut savoir son nom.L'EMPEREUR
Comment, que je souffrisse avec impunité Qu'elle ait osé se prendre à mon autorité, Et sans considérer que ma parole est sainte Ait détourné de vous l'amitié de Philinte ? Cela ne sera pas, je m'étais bien douté Que quelqu'un abusait de sa facilité, Peut-être en son dessin vainement obstinée, Elle porte ma fille à quelque autre hyménée, Mais j'ai contre ce mal un remède parfait, Il faut ôter la case afin d'ôter l'effet, Viens Lycaste, tu fais l'amour à Caliante, Il faut que d'un seul coup trois homme[s] je contente : Je la veux aujourd'hui soumettre à ton pouvoir. Quand le départ du jour nous amène le soir : Je ne manque point d'être en ces belles allées, Ou mille raretés sont du bruit reculées : Car l'ardeur du soleil qui tout le jour nous nuit ; Fait que nous cherchons là le soleil de la nuit : Toujours en même temps Philinte s'y promène Pour prendre le plaisir que la fraîcheur amène : Caliante la fuit, et souvent à l'écart Elle cherche de quoi se contenter à part Dans ce lieu spacieux qu'un grand mur environne : Tu sais bien que l'accès n'est permis à personne, Si ce n'est quand quelqu'un m'y vient entretenir : Mais ce soir à dessein je t'y ferai venir. Remarque un cabinet tout lambrissé d'ombrage, Du côté d'où le Nil nous montrant son rivage. Va tous les champs voisins se son onde abreuvant, Une porte y paraît qu'on ouvre peu souvent : C'est pas là qu'il te faut enlever Caliante, Et cette occasion pour ton bien se présente : Car outre qu'elle est riche, ainsi tu peux penser Comme je serai prêt à te récompenser. Quand tu l'aborderas, tâche de lui dépeindre Toutes les passions qu'en amour on peut feindre, Ouvre ton artifice afin de déguiser : Car faisant des discours qui puissent l'amuser, Comme insensiblement tu pourras faire en sorte Que tu la mèneras auprès de cette porte : Lors selon ton dessein la laissant au corps, Il sera bien aisé de la mettre dehors. Moi je veux à sa voix, de colère animée Opposer l'épaisseur de la porte fermée, Laisse moi faire au reste, et prends soin seulement De joindre ta pudeur à mon commandement.ACTE II
SCÈNE I. Léon, devenu berger sous le nom d'Ismin, Philène, villageois.
ISMIN
Il semble que l'amour ne donnant des appas Mette tout son plaisir à ne m'en faire pas. J'ai servi près d'un an Philinte trop cruelle, Qui voyant mon amour sans que je n'en visse en elle, Me força d'avouer en fin qu'à mes dépens Sa rigueur amenait la perte de mon temps ; Si ce n'est que Philinte à ma peine obstinée, Faisant que chaque jour me semblait une année, Malgré sa cruauté m'obligeât en un point, C'est qu'allongeant mon temps je ne perdrais point. Alors le désespoir jeta dedans mon âme Un si fort déplaisir du mépris de ma flamme, Que je ne résolus à l'instant de changer Mon vêtement de Prince en celui de berger, Croyant diminuer cette peine infinie, N'étant plus estimé le Prince d'Arménie. Mon peuple qui ne sait en quel endroit je suis, Du soupçon de ma mort a forme mille ennuis. Mais le plaisir des champs fait naître en moi l'envie D'y goûter plus longtemps un e si douce vie, Et crois que me voyant presque exempt de souci, J'ai commencé de vivre en abordant ici. L'orgueil qui dans la Cour va toujours à_plein_voile, Ne prend point de plaisir sous nos habits de toile : Dans le seule vertu nous cherchons nos honneurs, Toute notre science est dans nos bonnes moeurs ; Si le temps quelquefois aux foudres se dispose, Nos voeux vont dans le Ciel y plaider notre cause, Quand l'ardeur est trop grande, alors chacun de nous Attache ses pensers au salut de ses choux, Notre simplicité nous exempte du blâme D'éloigner nos discours des sentiments de l'âme, Et toute autre inconstance ici nous méprisons, Que la nécessité de celle des saisons : nous gardons l'âge_d_or, et laissons l'or aux villes, Ce métal est trop lourd pour nos esprits tranquilles, Nous en avons aux champs seulement le couleur, Alors que quelques fruit nous montre qu'il est mort : Nous fermons nos maisons à l'ornement des marbres, Si nos désirs vont haut, c'est pour monter aux arbres, J'ai pourtant reconnu depuis deux ou trois mois Qu'amour est un oiseau qui perche dans ces bois Mais plutôt qui se loge aux yeux de Charixene, D'où mon âme reçoit une nouvelle chaîne : Car sa grâce me jette en une passions À qui rien n'est égal que sa perfection, Mais parce qu'on me prend pour un berger étrange, Que quelqu'autre demeure obligerait au change : Cette seule raison fait qu'elle a rejeté L'hommage que mon coeur faisait à sa beauté. Le soleil en tenant sa route coutumière N'a donné que trois fois au monde sa lumière, Depuis de Charixene en épousant Sylvain M'a voulu témoigner que mon désir est vain, Voilà le seul sujet qui dans ces bois m'oblige D'avouer le tourment dont mon âme s'afflige, Je déguise pourtant un peu dans mon amour, Et me souvient toujours comme on fait à la Cour, Jouit que l'on aime aux champs d'une plaisante sorte, Sans prendre aucun des maux que l'amour nous apporte. Sitôt que la rigueur d'une fille nous nuit, Nous allons autre part, fuyant ce qui nous fuit.PHILENE, arrivant
Berger, je vous surprend toujours en rêverie.PHILENE
À propos dites moi, ce qu'amour on appelle ? Est-ce chair ou poisson ? Est-ce mâle ou femelle ?ISMIN
J'ai toujours entendu des bergers les plus vieux Qu'il a le corps petit, et qu'il vole en tous lieux.PHILENE
Je suis donc amoureux ; car toujours je fais gloire D'avoir la passion, cela s'entend de boire.PHILENE
Vous méprisez Bacchus, le prenant pour un autre ? Car c'est un Dieu plus grand et plus gros que le vôtre.ISMIN
C'est qu'amour est subtil, et que Bacchus est gras, Et l'un tire à l'arc, l'autre n'en tire pas.PHILENE
Pour donner vivement dans l'amoureuse brèche, Quand il tire de l'arc nous y mettons la flèche.ISMIN
Vous faites de l'Amour un discours tout nouveau ; Savez vous bien pourquoi l'on lui donne un bandeau ?PHILENE
De bandeau de l'Amour la raison est plus grande, Quand on est amoureux, c'est qu'il faut que l'on bande.ISMIN
Ce discours est plaisant, bien qu'il soit un peu lourd : Mais n'avez-vous plus rien à dire de l'amour ?ISMIN
Vous ne voudriez sans doute être au nombre des Dieux, Qu'à cause du nectar qu'ils boivent dans les Cieux.PHILENE
Je suis plus content qu'eux, quand mon gosier je lave Les Dieux pour boire frais n'ont point au ciel de cave.PHILENE
Elle a le cul beaucoup plus large que la bouche, Elle na point de dents, et sans beaucoup d'efforts, Me montre quand je veux ce qu'elle a dans le corps : Encore qu'elle veuille être toujours bouchée, J'évite son approche alors qu'elle est couchée, Son col est un peu long, et son ventre est bien grand, Quelquefois en pensant la prendre elle me prend, L'excès de son amour rend ma face vermeille.PHILENE
C'est la bouteille.PHILENE
Dès le pointe du jour je charme la brouée, Alors je n'ai point l'aiguillette nouée, Charixene voudrait que son mari Sylvain L'embrassât aussi fort comme je bois du vin, Je sais de bonne part que la belle s'offense De se voir exposée à sa froide impuissance ; J'avais pourtant promis que je n'en dirais rien, Mais vous êtes discret, car je le connais bien. À force de parler j'ai la langue si sèche Qu'un soldat au besoin s'en servirait de mèche ; Pour empêcher cela je m'en vais l'abreuver De plus excellent vin que je pourrai trouver, Adieu Berger.Brouée : Brouillard, gelée du matin. [L]
Aiguillette : Cordon ferré par les deux bouts qui servait à attacher le haut-de-chausses au pourpoint. [L]
SCÈNE II. Charixene, Ismin, Sylvain.
CHARIXENE, seule dans un bois
Je reconnais des traits parmi cette verdure Du plus parfait pinceau qu'eut jamais la Nature : C'est ici de nos sens l'objet délicieux, Mais principalement de l'oreille et des yeux : Car la voix des oiseaux, et mille autres merveilles Y charment de plaisir les yeux et les oreilles. À la fin je croirai voyant tant de beaux lieux, Que c'est quelque morceau qu'on a coupé des Cieux ? La lumière du jour qui s'enfuit étonnée, Ici, cède à la nuit comme à sa soeur aînée, Et pour voir les beautés dont l'oeil est enchanté, Le tour ne vaut pas tant que cette obscurité : C'est l'aile des amours qui semble en ce lieu sombre Donner un corps solide aux espaces de l'ombre : Je veux donc découvrir dans ces bois si couverts Le sujet importun de mes pensers divers, Et déjà les Zéphirs retenant leur haleine Semblent prêter l'oreille au récit de ma peine. Mais je les forcerai bientôt de soupirer, Quand ils sauront le mal qu'il me faut endurer. Beaux arbres, écoutez le tourment qui me force, Vous avez de l'amour sous votre dure écorce ; Je vois que vos rameaux l'un dans l'autre enlacés Comme avec des bras se tiennent embrassés ; Mais quoi ? Dedans l'excès du mal qui me possède, Arbres, ce n'est pas vous qui tenez mon remède, insensibles au deuil qui me mène au trépas, Vos branches ni vos troncs ne s'en émeuvent pas ; Pardonnez donc aux traits du tourment que j'endure, Si je me vois contrainte à vous faire une injure ? Et si je dis ici que je compare à vous Les imperfections de Sylvain mon époux, Et plut aux Dieux qu'il eut augmenté votre nombre : Car vous courez nos corps ne donnant que de l'ombre, Et je ne reçois rien pour tous allégements Que l'ombre d'un plaisir dans ses embrassements ; Je vois que dans ces bois vos branchez s'entre baisent, C'est ainsi de Sylvain que les flammes s'apaisent : Car après ces baisers vos branches ne font rien ; Et sylvain abusant mon amour et le sien, Avec un sec baiser vient flatter mon visage. Mais que me sert cela, s'il ne fait davantage ? Ceux qui passent sous vous reçoivent des fraîcheurs, Près de lui je reçois de fâcheuses froideurs. Quel espoir ai-je donc, puisque ma peine est vaine ? Et si je vois partout le tableau de ma peine ; Ou bien pour dire mieux, puis que partout je vois Que rien dans l'univers ne souffre plus que moi. La flèche de l'amour dont mon âme est percée Nourrissait un espoir au fond de ma pensée, Qu'un aimable mari me donnerait un jour Le souverain remède aux blessures d'amour : Mais Sylvain en trompant l'attente de ma couche Paye ce qu'il me doit seulement de la bouche ; Et je ne pense pas qu'homme ait jamais été Avec plus de sois de la virginité : Encore quelque fois qu'il feigne la contraire, Il n'ose m'attaquer, et ne saurait rien faire : Et alors mes soupirs et mes yeux languissants Lui reprochent sa honte et l'ardeur que je sens L'hypocrite qu'il est souffre que je contemple Qu'il veut chérir l'amour sans entrer dans son temple, Et avec infamie endure cet affront, Que de me faire pas ce que les hommes font. Mais je parle le haut, on me pourrait surprendre, Peut-être que Sylvain m'a suivi pour m'entendre, Le voyant inutile aux plaisirs de la nuit, Dès le pointe du jour, sans mener aucun bruit Je me suis aujourd'hui vitement habillé Aussi bien mes soupirs me tenaient éveillée Il ne sait où je suis. Sans doute je le vois : Il me cherche toujours et ne veut rien de moi.CHARIXENE
N'espérez pas qu'ainsi ce bonheur me contente, J'aimerais beaucoup mieux avoir de bonnes nuits.SYLVAIN
De quoi vous plaignez vous, car je vous vois changée ? Vous forgez contre moi des foudres dans votre oeil.SYLVAIN
Mais toutefois ma main sans que cela vous pique Touche toutes les nuits votre bel instrument.SYLVAIN
Si mes efforts sont vains, mes passions sont fortes ; Vous donnez trop de blâme à mes sens refroidis.CHARIXENE
Vous avez bien la foi ; mais vos oeuvres sont mortes ; Ce n'est pas le chemin d'aller au Paradis.CHARIXENE
Vous avez bien raison de travailler de l'âme N'ayant pas le pouvoir de travailler du corps.CHARIXENE
Dedans le vrai flambeau qui sert à l'hyménée, Je n'ai jamais connu que vous eussiez du feu.CHARIXENE
La mort rompt ces liens, et je vous crois sans vie : Car les morts, comme vous n'ont point de mouvement.SYLVAIN
Ne savez vous pas bien que l'auteur de Nature Ne veut pas qu'on défasse ainsi ce qu'il a fait.SYLVAIN
Je veux chercher remède au mal qui vous possède, L'amour pour votre bien va mon coeur échauffant.CHARIXENE
Vous portez dedans vous un souverain remède, Au moins pour m'empêcher d'avoir le mal d'enfant.CHARIXENE
Oui, car de Phaéton vous recevriez la honte, Qui montait comme vous ne sa chant pas toucher.SYLVAIN
Belle et chère moitié, le temps fait que j'espère De vous ranger encore aux lois de l'amitié.CHARIXENE
Votre importunité me force de vous dire, Que j'aime de vous l'adieu que le bonjour.Charixene seule.
Il faut ainsi traiter rudement ces infâmes Qui n'ont pas le pouvoir de contenter les femmes : Que sert il de le craindre ? Ils n'ont point de valeur, Et ne sauraient jamais trouver le point d'honneur. Ismin qui dès longtemps s'efforce de me plaire Le trouverait bien mieux si je le laissais faire Je n'ai jamais connu de berger comme lui, Tant il a bonne grâce à raconter l'ennui Et tout le déplaisir que mon amour lui donne ; Mais je ne saurais plus me donner à personne, Cet importun mari tient mon corps désormais, Et craignant de l'user il ne sert jamais. Mais je crois voir tout seul Ismin dans ce bocage, J'évite son abord depuis mon mariage, Son discours est subtil, et je craindrais qu'enfin En voulant l'écouter il ne fut plus fin. Il faut à ses desseins que mon honneur j'appose : Car lui prêtant l'oreille il voudrait autre chose : Il vaut mieux me cacher.CHARIXENE
Mais mon Dieu le voici.ISMIN
Enfin je crois que j'ai mon soleil aperçu. Ma belle, pardonnez à mon inquiétude, Si je vous viens trouver en cette solitude : Mais vous n'étiez pas seule en ce séjour si doux ?CHARIXENE
Comment ?CHARIXENE
Je ne les connais point.ISMIN
Ma voix en ses soupirs, mon front en sa pâleur Tous les jours vous exprime aisément ma douleur.ISMIN
Je confesse en voyant le pouvoir de vos charmes, Que c'est plutôt à moi de vous rendre les armes : Mais ce sont seulement ces armes dont l'Amour Approuverait l'usage en ce plaisant séjour, Dessus le mol tapis de cette herbe si verte.ISMIN
Non, car vous embrassant je voudrais devant vous, Pour mieux vous honorer mon maître à deux genoux.ISMIN
Vous n'avez jamais vu mon amour sans respect, Si dans moi vos beautés ont gravé votre image, Vous devez en m'aimant conserver votre ouvrage.ISMIN
Mais, cruelle, voyez que l'amour plein de flamme Perce de mille traits, et mon coeur et mon âme.CHARIXENE
Je me retire, adieu.ISMIN
La cruelle s'enfuit, Et de tous mes travaux ne me laisse aucun fruit : Si faut-il toutefois qu'ayant le connaissance Des défauts de Sylvain, et de son impuissance, J'arrive à mes desseins faisant un plaisant tour : Car toute invention est permise en amour. Je le vois ce me semble, il paraît un peu triste, Je souhaite berger, que ce Ciel vous assiste.SYLVAIN
Mais à propos Berger, car j'en étais en peine, Me direz-vous pourquoi vous ne voulûtes pas Venir avec nous prendre un mauvais repas, Le jour où j'eus l'honneur qui tout le voisinage Rendit son assistance à notre mariage.ISMIN
De votre souvenir je vous suis obligé : Mais j'eus tout ce jour-là mon esprit affligé ; Mille oiseaux opportuns et de mauvaise augure, Semblaient de quelque mal me donner conjecture : Le doute de la mort de l'un de mes parents Attaquait mon esprit de soucis différents Mais enfin je trouvais mon soupçon véritable, Quelqu'un m'avait appris qu'un vieillard vénérable Demeurait depuis peu dans cet antre profond, D'où jamais nos bergers n'ont su trouver le fond : C'est un magicien de qui l'humeur est franche. Et l'on dirait qu'il tient les démons en sa manche. Tous les biens et les maux qui viennent aux humains, Prennent son ordonnance et passent par ses mains : Il voit dans l'avenir sans avoir des lunettes, Et fait tourner les Cieux comme des pirouettes. Il agit sur les corps, et dessus les esprits ; Ayant donc devers lui mon voyage entrepris, Il me mène à l'instant dans sa caverne sombre, Et de ma mère morte il me fit venir l'ombre, M'apprenant à l'instant avec son trépas Beaucoup d'autres malheurs que je ne savais pas ; Puis ayant allumé quatre flambeaux de cire : Il me fit un discours que je n'ose vous dire.SYLVAIN
Achevez.ISMIN
Je dis donc puisque vous le voulez Que ses démons étant par sa voix appelés Démons obéissant, avec un peu de langage, Il m'ouvrit le secret de votre mariage ; Me dit Charixene avec mille regrets, Vous faisait nuit et jour des reproches secrets ; Enfin me dit savoir,sans que je vous offense : Qu'elle vous accusait de honteuse impuissance : Mais qu'il sait comme il faut vous rendre vigoureux, Si sans guère tarder vous l'allez voir tous deux. Que ma discrétion en cela vous contente, Que je saurai celer cette affaire importante : Beaucoup d'autres que vous ayant même malheur, Dans ce même remède ont trouvé leur bonheur. Mais si vous me croyez, usez de diligence, Les maux invétérés ont plus de violence, Disposez Charixene à vous suivre demain ; On compte seulement mille pas de chemin. Que sert de soupirer ?SYLVAIN
Il est vrai je confesse Que ce magicien sait le mal qui me presse Dont je crois bientôt vous m'eussiez vu mourir : Car je ne croyais pas qu'on me put secourir. Mais sachant le moyen de soulager ma peine, J'en veux tout de ce pas avertir Charixene, Toutefois, c'est à vous que mon secours je dois.ISMIN
Ne lui dites donc pas que cela vient de moi.Ismin seul.
Dans ce commencement je prend un bon augure : Car sans doute ils iront vers cette grotte obscure, Et croiront y trouver ce vieil magicien Mais vêt d'un habit comme serait le sien, Je m'y veux rencontrer, et ferai bien en sorte Prenant une autre barbe et faisant ma voix forte, Qu'ils me prendront pour lui. Mais après tout cela Qu'ils ne s'attendent pas que j'en demeure là, Dans cette invention ; je prétends autre chose, Si le tout réussit comme je me propose.ACTE III
SCÈNE I. Ismin vêtu en Magicien, Sylvain, Charixene.
ISMIN
À la fin me voici Magicien d'amour, Vêtu de la couleur de l'absence du jour. Un bel oeil me fait prendre une laide figure ; Je porte un long habit de si noire teinture, Que même en plein midi l'on y peut voir la nuit ; Mes yeux sont si fâcheux que la clarté les fuit, Et quelqu'un me prendrait, considérant ma mine, Pour venir fraîchement de baiser Proserpine : Ma barbe et mes cheveux d'une extrême grandeur Semblent de mes vieux ans mesurer le longueur. Ainsi dans la posture où l'on me voit paraître, J'ai moi-même beaucoup de peine à me reconnaître. Sitôt que Charixene entrera dans ce bois, De peur d'être connu je grossirai ma voix. Mais quoi ? Si je ne veux démentir mes oreilles, J'entends que quelqu'un parle.Proserpine : Femme de Pluton et déesse des Enfers, était fille de Jupiter et de Cérès. [B]
CHARIXENE
Il vaudrait beaucoup mieux que sa science obscure Peut au lieu de charmer changer votre nature.CHARIXENE
Il est vrai, c'est ici.ISMIN
Les Astres je gouverne, Et selon qu'il me plaît ou qu'il ne me plaît pas Ils courent dans le ciel, ou ne vont que le pas.SYLVAIN
Écoutons.ISMIN
Mon savoir me donne un privilège De mettre quand je veux les démons au manège. Le commande à baguette à tous les esprit noirs, Des espaces de l'air je fais mes promenoirs. Les Dieux ont d'un seul mot fait la machine ronde, Quand je veux, d'un seul mot je défais tout le monde. Le terre devant moi quitte sa gravité : Car je la fais mouvoir selon ma volonté. Je vois clair chez les morts où pas une ne voit goutte ; Même je connais bien qu'ici près on m'écoute, Quelque dieu me l'a dit, qui parle à moi tout bas, (Mais c'est si doucement que je ne l'entends pas,) Et que c'est un berger avec une bergère : Mais jetant dedans l'air un seul brin de fougère, Afin que mon art, ils sachent le pouvoir, Je veux dire leurs noms avant que de les voir. L'un se nomme Sylvain et l'autre Charixene Approchez mes enfants, je sais ce qui vous mène, Et veux pour vous guérir de tant de maux soufferts Employer le crédit que j'ai dans les Enfers.SYLVAIN
Vénérable vieillard, qui par votre science Contraignez tous les temps d'être en votre présence, À qui rien ne se cache, à qui tout est permis, Ôtez moi de l'état où mon malheur m'a mis, Afin qu'embrassant Charixene, je puisse Faire autre chose au lit que lui gratter la cuisse : Car à vous seulement je veux avoir recours, Faites moi cultiver en me donnant secours Ce que je laisse en friche au corps de cette belle, Je suis bien assuré qu'il ne tient pas en elle.ISMIN
Je vous promets qu'avant le d"part de ce jour, Vous goûterez aux fruits que fait mûrir l'amour : Mais en offrant vos voeux à la triple Diane, Il vous faut dépouiller de cet habit profane, Pour obtenir faveur de cette déité, Elle veut qu'on la prie avec humilité. L'entrée en ce saint lieu ne vous est point permise, Si vous ne mettez tous deux nus en chemise, Mais voilà deux linceuls pour mettre dessus vous, Je m'en vais cependant chercher un peut de houx, Du trèfle, du laurier avec de sa graine, Du pavot, de la sauge, et un peu de verveine.SYLVAIN
Il lui faut obéir.ISMIN, pendant qu'ils se déshabillent
J'ai tout ce qu'il me faut, ces herbes allumées Envoient dedans l'air d'agréables fumées Que suivent les démons, car cette odeur leur plaît ; Pour les faire brûler voici du feu tout prêt. Puis je m'en vais former ici deux caractères Qui porteront mon sort sur les deux hémisphères. Les esprits divins par les climats des Cieux Ont leurs effets bornés par les temps et les lieux. Il faut ici marquer une figure ronde, Pour les faire venir des quatre coins du monde, Orient, occident, septentrion, midi, Tout ceci ferait bien trembler le plus hardi ; Puis écrire des mots sur ce parchemin vierge, Et tenir allumé dans le main gauche un cierge. Berger, arrachez-vous promptement un cheveu, Pour achever le charme il le faut mettre au feu.SYLVAIN
Le voilà.ISMIN
Vous verrez que par ces sacrifices Les noires déités vous vont être propices : Ces rustiques habits que vous avez laissés Vont à vous déplaisirs les rendre intéressés. Entrons dans la caverne, où vous verrez un temple Fait à l'endroit que j'ai rencontré le plus ample : Là dedans il faut faire une prière aux Dieux, Mais bergère, arrêtez, fermez un peu les yeux, Mes démons étonnés d'y voir tant de lumière S'en veulent retourner en leur nuit coutumière ; Ainsi votre beauté vous pourrait empêcher D'obtenir le bonheur que vous venez chercher : Car pensant voir le Ciel dans votre beau visage, Ils croient que ce lieu n'est pas de leur partage : On n'est pas sans danger quand ils sont irrités, Et ce n'est pas ici l'Empire des beautés.ISMIN
Il faut donc que Sylvain sa prière commence, Attendez-nous ici, Je m'en vais le mener ; La belle, il ne faut pas pour cela s'étonner.CHARIXENE, demeurée seule à l'entrée de la caverne, fermant les yeux
Puisque tous ces démons ont peur d'un beau visage, Ils croiraient volontiers qu'ils n'ont point de courage.ISMIN, dans la caverne avec Sylvain
Sylvain, pour de vos maux avoir la guérison, Tout bas dans ce papier lisez cette oraison ; Cependant il me faut préparer tout le reste.Charixene à l'entrée.
Charixene, mon art m'a rendu manifestes La preuve du secours qu'ici vous espérez : Car pour vous mes démons sont si bien conjurés, Qu'à la fin j'ai forcé cette troupe infernale De jeter dans Sylvain une vigueur plus mâle ; Je ne vous prétends pas de discours amuser, Car il viendra bientôt vous donner une baiser : Mais surtout il faudra qu'il ait soin de se taire, Puis qu'il revienne en Temple achever le mystère. Vous ne connaîtrez plus cet effort languissant, Au contraire il ira vos deux heures suçant. Dedans un long baiser vous tenant engagée, Par là vous jugerez de sa froideur changée ; Attendant que la nuit un chaud embrassement En lui vous fasse voir un entier changement. Mais n'ouvres pas les yeux sur peine de la vie.ISMIN
Mais ainsi finement Charixene abusée De l'impuissant Sylvain ne sera point baisée ; Car je prends sa place, et suivant mon dessein Je veux subtilement voir encore son sein, Pour ce que je feindrai qu'il est besoin de faire Tout proche de leur coeur un petit caractère, En prononçant tout bas quelque mot inconnu : Ainsi je pourrait voir son beau sein tout nu ? Car pour venir au point où ce désir me porte, Je les ai fait tous deux dépouiller de la sorte : Elle n'osera pas ainsi me refuser ; Au lieu de Sylvain je m'en vais la baiser, Mais il faut que je mette le linceul sur ma robe.Il baise Charixene.
Ah qu'un baiser est doux alors qu'on le dérobe ! Je n'en ai jamais eu qui me fit tant de bien, Et pour une bergère elle baise fort bien ; Je la plains, et je vois que c'est un grand dommage De laisse sans semence un si bel héritage. Mais j'oubliais déjà que Sylvain est tout seul, Je le veux appeler et quitter ce linceul. Sylvain, venez ici, Charixene à cette heure Doit faire sa prière en ma sombre demeure : Elle peut maintenant en toute liberté Découvrir de ses yeux l'adorable clarté, Mes démons sont sortis, me donnant assurance De faire en ma faveur selon votre espérance, Entrez, la belle entrez. Mais il faut que Sylvain En signe d'amitié vous mène par la main.SCÈNE II. Philinte et Lycaste sortis.
LYCASTE
Enfin de l'Empereur j'ai bien trompé l'attente, Car Philinte est sortie avec Caliante ; S'il reçoit pour cela beaucoup d'affion Qu'il s'en prenne lui-même à son invention.Affion : Ancien terme de pharmacie. Électuaire à base d'opium. [L]
PHILINTE
Le bonheur a voulu que par son entreprise, Il est sans y penser l'auteur de sa surprise. Il ne manquera pas d'avoir un repentir De ce qu'il m'a donné le moyen de sortir : Mais je ferai voir aujourd'hui par ma fuite À quelle extrémité sa rigueur m'a réduite, Et je m'assure bien que nous serons courus.LYCASTE
Peut être que les Dieux nous serons secourus : Mais je ne sais comment Caliante égarée, Un peu devant le jour s'est de nous séparée Le bruit de quelques uns qui passaient pas hasard, Est cause qu'elle a pris un chemin à l'écart, Et sa timidité l'a rendue retardée, Bien que les Astres seuls, elle fut regardée.PHILINTE
Ce fâcheux accident produit une triste effet, Qui met dans nos esprits un plaisir imparfait : En tout cas elle sait qu'afin de perdre haleine Nous devons arrêter en la forêt prochaine.PHILINTE
Mais je vois que du jour la clarté revenue, Forme une transparence au corps de chaque nue : Retirons nous un peu, nous parlerons ailleurs, Ici tant de discours ne sont pas les meilleurs.LYCASTE
Allons belle princesse, et soyez assurée De la fidélité que je vous ai jurée ; Mais je suis bien d'avis que pour vos sûretés Nous ne passions jamais qu'aux chemin écartés. Ce rocher épineux facilement témoigne, Que d'un lieu si désert tout le monde s'éloigne : Suivons donc ce sentier : mais je vois des habits, Quelques bergers sans doute en gardant leurs brebis Se baignent ici près.PHILINTE
Ces lieux sont sans rivière.LYCASTE
Il est vrai, puis je voix l'habit d'une bergère, Quoi que ce soit je crois que la faveur des Cieux Ne nous montre ceci que pour nous sauver mieux : Prenons ces deux habits et dépouillons, les nôtres : On gagnera beaucoup au changement du vôtre : Puis de ces vêtements étant tous deux couverts, Bien difficilement nous serons découverts. Un Dieu nous a donné cette bonne aventure, On dirait qu'on a prix exprès votre mesure : Ils ne sont pas plus longs ni plus large qu'il faut.LYCASTE
Cette robe où de l'art on ne voit point l'ouvrage Rechausse dedans vous par un éclat nouveau Tout ce que la nature y fait voir de plus beau.SCÈNE III. Ismin magicien, Sylvain et Charixene.
ISMIN
Nous avons presque fait , car j'ai comme je pense Fouillé jusques au fond du sac de ma science : Je veux marquer au lieu plus proche de vos coeurs Un chiffre égal, afin de joindre vos humeurs, Mais pour me manquer point, il faut que je l'applique Avec du sang tiré de la ligne hépatique. Ouvrez tous deux la main, j'en saurai bien tirer Sans que le moindre mal je vous fasse endurer. C'en est fait, puis après vous prendrez ce breuvage. J'en ai mis pour Sylvain quelque peu d'avantage : Parce que c'est pour lui que le charme se fait. Il faut qu'aussi pour lui se fasse plus d'effet. Dépêchez, car cela fera naître en vos âmes D'un amour bienheureux les mutuelles flammes.SYLVAIN, prenant le breuvage avec Charixene
À ce que vous direz nous sommes résolus.ISMIN
Reprenez vos habits.SYLVAIN
Mais je ne les vois plus ; Au contraire en voici deux autres en la place, Donc le prix de beaucoup les deux deux nôtres surpasse.ISMIN, parlant seul
Cela serait plaisant si sans en savoir rien, Je pouvais tout de bon être magicien : Et si ce changement qui leur est profitable Était d'une chacun feint un effet véritable.SYLVAIN
Je crois si je m'en veux rapporter à mon oeil Que l'on a dérobé les rayons du Soleil, Et sans être trompé, je pense voir encore Les plus belles couleurs dont se farde l'aurore Et que les petits clous des perles et rubis Attachent tout cela dessus ces beaux habits.ISMIN, parlant seul
Je trouve qu'il n'est pas à propos que je montre Aucun étonnement voyant cette rencontre : Car elle peut servir au dessein que j'ai pris. Mes enfants vous voyez comme mes noirs esprits Vous ont de leurs faveurs donné la connaissance Dedans ce changement admirez leur puissance, Et les remerciez du bien qu'il nous fait, Prenez donc ces habits et d'un coeur satisfait Remettez vous bien bientôt dans le soin du ménage : Vivez tous deux contents et sans tant de langage. Allez, retirez vous, et me laissez ici.ISMIN, seul
Ils seront bien trompez en l'effet du breuvage : Car insensiblement au sommeil il engage, Ils dormiront tous deux ainsi que je m'attends Auparavant qu'il soit un quart d'heure de temps, Et le sommeil tiendra leurs paupières fermées Jusques au temps qu'au Ciel les étoiles semées, Feront un peu de jour pour montrer qu'il est nuit : Cette herbe dans ce bois leur servira de lit : Toutefois à Sylvain j'ai redoublé la dose, Afin que plus longtemps ce pauvre homme repose : Mais sitôt que la belle éveillée à demi Commencera d'ouvrir son bel oeil endormi, Avec mille baisers j'enfoncerai sa bouche, Sans perdre aucun des droits qui sont dus à la couche : Car elle est presque encore en l'assoupissement, Jugera que mon charme a fait ce changement, Et croira que Sylvain lui donne des épreuves, Comme il a par mon art des vigueurs toutes neuves : Elle ne fit jamais une si douce erreur, Mais je m'en vais quitter cet habit plein d'horreur.SCÈNE IV. Les gardes de l'Empereur,Sylvain et Charixene qui ont changé d'habits, et qui trouve dormant, Philinte et Lycaste, Bergers, Ismin qui a repris son habit de berger.
PREMIER DES GARDES
Où sont-ils ? Poursuivons ce Lycaste, ce traître Qui revit aujourd'hui la fille de son maître : Mais d'un prince de qui le pouvoir infinie Ne laissera jamais ce forfait impuni. Se faut-il que nos pas ne soient point inutiles.SECOND DES GARDES
Quand ils seraient montés jusques dessus les tuiles Qui couvre le dernier et le plus haut des Cieux, Je m'en irai les prendre à la barbe des Dieux.PREMIER GARDE
Ils ne seraient sortir de longtemps du Royaume.SECOND GARDES
Quand ils seraient cachez dans dans l'ombre d'un atome, Quand eux-même pourraient s'être réduits en rien, Sans chercher seulement je les trouverais bien.Atome : Fig. Extrême petitesse de certains corps relativement à d'autres. [L]
PREMIER GARDE
Je crois que de raison votre âme est dépourvue, Mais disons que sur eux ayant jeté la vue Nous serons assurés des les avoir trouvés : Votre esprit emporté sur ces mots relevés Ne peut servir de rien que pour me faire rire.SECOND GARDES
Mais pour faire pleurer ceux à qui je veux nuire.PREMIER GARDE
Montrons à l'Empereur que son commandement N'a pu souffrir en nous la perte d'un moment. Cherchons ce ravisseur, l'aveuglement le guide, Sa faute le condamne et rend son pas timide : Allons, où dans ce bois ce sentier nous conduit.PREMIER GARDE
Ce bois est si pressée qu'on y passe avec peine.PREMIER GARDE
Je pense voir plus haut deux hommes endormis, Allons voir ce que c'est, courage mes amis, Car nous avons trouvé Lycaste avec Philinte, Dans ses lieux si cachés ils reposent sans crainte : Je connais leur habit, il les faut éveiller, Je n'ai jamais vu gens si longtemps sommeiller, On dirait qu'ils sont morts, je vous eux des marques ; Ils ne respirent plus, si ce n'est seulement Qu'on les voit respirer ici leur monument : Leur face tristement vers a terre tournée Nous donne de leur mort la preuve infortunée, Et l'on juge aisément en touchant à leurs corps Qu'ils ne font que d'entrer dans le pays des morts : Ils sont encore chauds, et leur poitrine ouverte Paraît près de leur coeur du sang toute couverte.SECOND GARDES
Le trépas de Philinte est bien digne des pleurs, Ne seraient-ils point morts par la main des voleurs ? Qui nous voyant venir, peut-être ont pris la fuite, L'épaisseur de ce bois aux meurtres les invite. Et Philinte n'a pas se retraite entrepris Qu'elle n'ai emporté quelque chose de prix. Abordons ce berger, je vois qu'il nous écoute, Il nous ôtera bien peut-être de ce doute. Berger, délivre d'un important souci ; N'as-tu point vu quelqu'un qui fuyait par ici ?ISMIN
J'en viens de trouver un qui s'en allait bien vite ; Il sortait de ce bois, car il y fait son gîte.PREMIER GARDE
Si faut-il l'attraper quand nous devrions mourir.ISMIN
Croyez que vous avez bon besoin de courir, Il va si vitement de peur qu'on ne l'accoste, Qu'en dépit des relais il va toujours la poste.Courir la poste : Fig. Aller un train de poste, marcher précipitamment, et, en général, faire trop vite. [L]
PREMIER GARDE
Était-il seul [ ?]PREMIER GARDE
Quel âge avait-il bien ?PREMIER GARDE
Il faut que tu sois fou de nous dire cela ?PREMIER GARDE
Je ne sais qui me tient qu'enfin je ne t'assomme : Tu me réponds d'un lièvre, et je parle d'un homme. Te prétends-tu moquer des gens de l'Empereur : Dis moi ? N'as-tu point vu passer quelque voleur ?ISMIN
Quand j'aurais ici vu quelques voleurs paraître, Je ne sais pas à quoi je les pourrais connaître ; Je connais bien les boeufs avec les veaux, Messieurs, Mais après tout cela je ne sais rien d'ailleurs.PREMIER GARDE
Avec son innocence, il chasse ma colère : C'est que l'on a tué vers ce bois solitaire La Princesses et Lycaste, on ne sait pas comment, N'en as-tu rien appris, dis le nous vitement ?PREMIER GARDE
Sur le point qu'Anaxandre espérait l'épouser, Elle ne s'y pouvant ou voulant disposer, Du perfide Lycaste, en son dessin conduite, Nous a fait voir sa faute aussitôt que sa fuite : Mais par un accident que nous ne savons pas : Dis donc ce que tu sais ? Tu nous fais bien attendre.PREMIER GARDE
Que ces rustiques font d'un entretien fâcheux.PREMIER GARDE
Rentrons dedans le bois, les voleurs y séjournent Cherchons les lieux cachés qui du chemin détournent Nous les trouverons là peut-être retirés, Mais il faut pour mieux faire être nous séparés.ISMIN, seul
Je connais longtemps la Princesse Philinte, Son humeur ne saurait souffrir de la contrainte. Si l'Empereur usant de son autorité A voulu faire effort contre sa volonté, Aussitôt par sa suite elle aura fait connaître Tout ce qu'un désespoir dans une âme fait naître ; Je vois bien qu'elle a faut afin de se cacher Ce changement d'habit auprès de ce rocher : Ce déguisement fait d'une subtile sorte Et ce chiffre de sang l'a font prendre pour morte : Mais pourtant.PREMIER GARDE
Au secours j'ai trouvé l'assassin.PREMIER GARDE
Accourez à mon aide.LYCASTE, tue le premier garde
En vain contre la mort tu cherches du remède.PREMIER GARDE
Mes amis je suis mort.SECOND GARDE, qui arrive accompagné
Demeure, ou tu mourras, que te sert ta défenses ?SECOND GARDE
Traître, on t'a vu tuer Philinte dans ces bois.SECOND GARDE
Enfin nous t'avons pris ?LYCASTE
Le nombre me surmonte.ACTE IV
SCÈNE I. L'EMpereur, Damis, Les gardesn Ismin qui a repris son habit de magicien, Philinte et Lycaste, ayant des habits de Sylvain et de Charixene.
L'EMPEREUR
Beau soleil, mais pourquoi veux-je avec louange T'appeler à témoin de mon malheur étrange ? J'aime mieux te nommer un importun flambeau ; Car pour les affligés tu n'as rien qui soit beau. Les Astres dans les Cieux usurpent la puissance De verser ici-bas leurs mauvaise influence, Puis qu'on te fait leur roi, pourquoi n'empêches-tu Que de tant de malheurs on ne soit combattu ? Mais en faisant les jours, c'est toi nous consomme. Sans toi tous les travaux j'éloignerais des hommes, Et sans te ressentir du mal de ton pareil, Ne vis-tu pas hier éclipser un soleil, Au lieu que ta lumière en devait être éteinte ? Tu les faisait servir à voir tuer Philinte : Éclairant aux meurtriers qui ce noir crime ont fait ; Je te puis appeler complice du forfait. Fuis donc astre opportun, va-t-en ailleurs reluire : Je te veux faire, après un triste accident, Aussi bien que Philinte, aller en occident. Et sans que ta chaleur nous fasse plus de guerre, Prends un autre chemin que par dessus mes terre. Aussi bien de tes rais mes peuples sont lassés : Mes yeux pleins de colère éclaireront assez : Mais il n'arrête pas pour écouter la plainte Que je fais du trépas de la pauvre Philinte. À qui donc me prendrai-je en ce malheureux sort, Ce perfide Lycaste aussi bien qu'elle est mort, Encore si mes gens l'eussent surpris en vie, J'eusse dessus son corps m'a vengeance assouvie : Mais m'ayant amené seulement un berger, Sa misérable mort ne me saurait venger, Pour effacer l'horreur de cet énorme crime, Je ne suis pas content d'une seule victime : Car même je voudrais que le ciel eut permis Que tout le monde ensemble eut ce meurtre commis, Au moins se vengerais en ma douleur profonde, La plus beaux sang du monde au sang de tout le monde. Et toi, Terre, pourquoi dans ton large flanc, De Philinte mourante, as-tu reçu le sang, Et sans aucun respect t'es-tu bien pu résoudre De souffrir son mélange avec ta vile poudre. Tu t'en repentiras : car pour ton châtiment, Je te veux dégrader du titre d'élément. Et alors qu'à trembler on te verra contrainte. On croira désormais que tu tremble de crainte. Misérable Philinte, à quoi me réduis-tu, Puis même que ta mort accuse ta vertu : Apprenant avec le nom d'une fille aveuglée La résolution d'une âme déréglée. Je sais bien que ta fuite obligeait mon courroux. De n'avoir pour toi des sentiments si doux. Mais dans le souvenir des liens de Nature Le sang me fait trouver l'oubli de cette injure. Et mon ressentiment vaincu par la pitié S'est rangé du parti que tient mon amitié : Mais dans que cela puisse amollir mon courage, Exercés ce que peut la vengeance et la rage Dessus ce villageois que vous avez trouvé. Inventés un tourment qu'on n'ait point éprouvé, Et quelque cruauté qui ne soit pas commune : Car de cent mille morts il n'en faut faire qu'une. Allez, dépêchez-vous, aussi bien c'est trop peu De la faire mourir par le fer et le feu ; Que la bergère aussi lui tienne compagnie.DAMIS
Je crois que sans sujet elle sera punie, Son sexe et ses beautés n'ont point jeté son coeur Dans le consentement d'un crime plein d'horreur. Sire, il faut observer les formes de Justice.L'EMPEREUR
C'est lui qui la Justice et les lois autorise, Il leur donne le poids, leur force vient de lui.DAMIS
Mais c'est qu'à la Justice il doit servir d'appuis, Sans le maintien d'un Prince elle ne pourrait être.L'EMPEREUR
Il en fait ce qu'il veut puisqu'il en est le maître, Et cette fille enfin n'aura pas le crédit De me faire changer ce qu'une fois j'ai dit. Si son visage est beau, le Déesse Justice Recevra du plaisir d'un si beau sacrifice. Qu'on ne me parle plus. Mais qu'est ce que je vois : C'est une homme inconnu qui vient parler à moi : La longueur de son poil met son visage à l'ombre, Son pas bat la mesure à sa gravité sombre.ISMIN, qui a repris son habit de magicien
Sire, sans faire tort à votre majesté, Elle n'a rien d'égal à mon autorité. Si vous êtes suivi d'une nombre de gendarmes, Vous devez vos grandeur à la force des armes. Moi, sans autre secours que celui de ma voix, J'ai pouvoir de changer les naturelles lois : Et de tout l'Univers mes paroles connues Cachent souvent le jour dans l'épaisseur des nues. Je ne suis pas un Dieu, mais je commande aux Dieux, Les herbes ont ouvert leurs vertus à mes yeux. Pour rendre la hauteur du tonnerre abaissée, Quand je veux, je l'enferme en ma chaire percée. Je force les destins et les prends au collet, Et me sers du soleil comme de mon valet : Sa chaleur par mon charme ici bas amenée Me vient servir de feu dedans ma cheminée. Pour aller dans le Ciel je ne fais rien qu'un pas, Je vois ce qu'on y fait et ce qu'on n'y fait pas, C'est moi qui rends la Lune ou ténébreuse ou belle. Je l'allume et l'éteins ainsi qu'une chandelle. Je suis le favori du Monarque des morts S'il me plaît, je remets les esprits dans les corps, Et la Parque aujourd'hui sera par moi contrainte De redonner la vie à la belle Philinte : [Car je] la forcerai de refiler ses jours, Sire, c'est à elle que tend tout ce discours, Que votre majesté commande qu'on me mène À l'endroit où son corps sans pouls et sans haleine Découvre tristement la perte des beautés Que la mort lui ravit, et que vous regrettez : Mais il faut que Lycaste aussi je ressuscite, Afin qu'il soit puni selon son mérite.L'EMPEREUR
Merveille des mortels, dont le puissant savoir, À reconnaissance, oblige mon devoir. Je ne saurais jamais vous offrir un salaire Égal à ce plaisir que vous me devez faire : Car puisque toute chose au monde vous pouvez, Je ne vous puis offrir que ce que vous me venez faire : Car puis que toute chose au monde vous pouvez, Je ne vous puis offrir que ce que vous avez : Toutefois permettez que je vous puisse dire Que de moi, mes sujets et de tout mon Empire, Vous pouvez disposer en toute liberté.ISMIN
Tout ce que je prétends de votre majesté, C'est d'avoir ce berger avec cette bergère Que vous croyez coupable et tenez prisonnière : Car ils sont innocents, et ainsi la raison Cherche en vous pitié la fin de leur prison. Mais à peine les rais de ce luisant Planète, Qui court le poste au Ciel dedans une charrette, Auront donné le jour quatre fois aux humains Que les vrais criminels seront entre vos mains : Car je les veux forcer eux-même de s'y rendre, Et vos gens n'auront pas le peine de les prendre : Au pouvoir de mon art ne peut s'opposer.L'EMPEREUR
J'aimerais mieux mourir que de vous refuser ; Je vous rends aujourd'hui ma couronne soumise : Commandez seulement, je veux que sans remise Ceux que vous demandez soient mis en liberté.ISMIN
Je rends grâce très humble à votre Majesté ; Je veux premièrement satisfaire à l'envie, Que j'ai de redonner à Philinte la vie, Et j'aurai bientôt fait.L'EMPEREUR
Allez, je vous attends.L'Empereur, seul.
Jamais tous mes désirs ne furent si contents ; Parce qu'en même temps j'ai l'âme toute pleine De plaisirs que nous donne et l'amour et la haine. La haine en me vengeant de Licaste, et l'Amour En revoyant Philinte à l'usage du jour.L'EMPEREUR
Il est vrai qu'aujourd'hui tout cède à mon pouvoir. La terre par la force, et le Ciel par devoir. Les Dieux vont réparer ce qu'a fait leur malice : Leur bonté n'agit pas ce n'est que leur justice, Envoyant ce vieillard ici m'entretenir, De peur d'être contraints eux mêmes d'y venir, Et ont avec raison voulu me satisfaire, Sitôt qu'ils connu que j'étais en colère.DAMIS
La mort n'a peu souffrir Philinte en son séjour ; Parce que ses beaux yeux y donnaient trop de tout.L'EMPEREUR
Ma fille va quitter la demeure immortelle ; Parce que dans le ciel n'était si beau qu'elle Mais comment tous ces Dieux qui vantent leur pouvoir Pourraient ils être beaux, puis qu'on ne les peut Jamais ils n'ont peu devenir impassibles Que par l'invention de se faire invisibles : Car ainsi de mon bras ils évitent l'effort.ISMIN, retournant
Sire, j'ai fait pour vous un affront à la mort, Et la viens de contraindre honteusement de rendre La belle âme qu'à tort elle avait osé prendre : Car sans vous avoir fait des discours décevants La Princesse et Lycaste aujourd'hui sont vivants.UN DES GARDES qui avait été avec Ismin
L'ayant vu d'une voix confusément formée Conjurer des deux corps la masse inanimée, Aussitôt j'ai connu, non sans étonnement Que leurs membres ont pris leur premier mouvement, La Princesse surtout a mon âme ravie, Me montrant dans ses yeux le retour de sa vie.ISMIN
Je ne manque jamais à ce que j'ai promis : Car l'impossible même à mon art est soumis : Mais il ne faudra par permettre à la lumière Qu'elle approche sitôt de leur faible paupières Ce subi changement les pourrait étonner. C'est à vous de la faire, à moi de l'ordonner.L'EMPEREUR
Puissant magicien qui sur les choses nées, Avez plus de pouvoir que n'ont les destinées : Vous m'avez aujourd'hui fait un si grand plaisir Qu'il m'ôte le moyen : mais non pas le désir, De le pouvoir assez dignement reconnaître ; À toute occasion je vous ferai paraître Que rien n'est tant que vous dedans mon souvenir, Et ce que j'ai promis je vous le veux tenir.L'Empereur, parlant parlant à ses gens.
Faites donc promptement, allez, car je commande Qu'on ouvre les prisons à ceux qu'il me demande.L'EMPEREUR
Nos satisfaction viennent de vos effets : Mais je crois qu'il est temps qu'à partie je considère, Ce que vous avez fait et ce que je dois faire, Entrons dans le Louvre.UN DES GARDES
Et de notre côté, À vos deux prisonniers donnons le liberté, Vous voyez la prison, et la clé que je porte Connaît bien les ressorts qui font ouvrir la porte.Puis parlant aux prisonniers.
Approchez pauvres gens, êtes vous endormis ; Venez entre les mains d'un de vos bons amis. Sortez : car c'est à lui que l'Empereur vous donne, On dirait à les voir que cela les étonne. Cependant je m'en vais, et vous baise les mains.PHILINTE
Quoi, faut-il que je meure.SCÈNE II. Anaxandre et Lysiman.
LYSIMAN
Êtes-vous résolu de vous plaindre toujours, Sans que votre raison vous donne du secours. Après avoir connu que l'ingrate Philinte Des traits de votre amour n'eut jamais l'âme atteinte, Et que tous ses mépris vous font voir aisément Qu'elle a pis de l'amour le seul aveuglement, Et même après avoir effacé par sa suite La réputation qu'avait eu son mérite. Excusez-moi, Monsieur, si je dis librement Que vous faites grand tort à votre jugement : Pour moi, je suis d'humeur à chérir ma franchise, Et je veux mépriser tout ce qui me méprise.ANAXANDRE
Ainsi que les combats font naître la victoire Des travaux de l'amour nous tirons notre gloire : Car on voit que la guerre et l'amour sont égaux.LYSIMAN
Je le crois : car tous deux donnent de beaucoup de maux Et aux combats d'amour comme en ceux de la guerre : Ce sont nos ennemis que nous jetons à terre, Mais l'ennemi se rend quand il est abattu : Au contraire en amour toute votre vertu, Ne saurait faire rendre une femme abattue, Son plus grand plaisir est que souvent on la tue, Elle se met sous nous afin de nous tromper : Car nous somme battus à force de frapper[.]LYSIMAN
L'amour produit en vous des choses nonpareilles, Ayant fermé vos yeux il bouche vos oreilles : Car quand avec raison je vous veux contester Vous ne me voulez pas seulement écouter.ANAXANDRE
De ce que tu voudras : mais que penses-tu faire ? De mon affection je ne me puis distraire, Moi-même en éloignant toujours ma guérison J'avale avec plaisir cet amoureux poison.LYSIMAN
Je connais pourtant bien que c'est, sans vous déplaire. L'entretien d'un esprit qui naguère d'affaire.ANAXANDRE
Les hommes plus prudents ont été surmontés Par les charmes puissants qui sont dans les beautés.LYSIMAN
L'amour n'a jamais fait de diverse leçon. Son jeu se fait par tout d'une même façon : Comme on entre chez lui par une même sorte. On ne fait point d'enfants des différente sorte. Et dans le mariage aussi bien qu'autrement. L'homme veut recevoir même contentement.ANAXANDRE
Tu pratiques l'amour d'une étrange méthode, Une véritable amant n'aime pas à ta mode : Car il doit constamment nuit et jour soupirer, Vers l'aimable sujet, qui le fait espérer.ANAXANDRE
Peut être qu'à la fin de mes maux assouvie, Je verrai sa rigueur à mes yeux asservie. Son esprit que je mets au rang des déités Se pourra dépouiller de tant de cruautés.LYSIMAN
Laissons là son esprit, parlons d'une autre affaire ; Disons ce qu'elle a fait, ou ce qu'elle a pu faire. En matière de femme, il faut tout soupçonner : Lycaste pourrait bien l'avoir fait cheminer Autrement que des pieds. Ce sexe est si fragile, Que prenant bien son temps vertement on l'enfile.ANAXANDRE
Tu n'es pas résolu de la gratifier.LYSIMAN
J'aime fort une femme alors que je la baise. Mais nous avons toujours de ce fin animal, Pour une once de bien trente livres de mal.SCÈNE III. L'empereur, Damis, Sylvain et Charixene ayant des habits de Philinte et Lycaste, et les gardes de l'Empereur.
L'EMPEREUR
Mes désir sont plus forts que n'est ma patience, Ces longueurs dedans moi font trop de violence : Je ne puis plus attendre, et ce retardement, Dérobe la moitié de mon contentement. Allez quérir ma fille, il est temps que je voient L'objet de mon courroux, et celui de ma joie, Faites venir aussi ce traître ravisseur : Il m'a fait déplaisir ; mais je lui ferai peur.DAMIS
Les voici.UN DES GARDES qui amène Sylvain et Charixene, pensant que ce soient Philinte et Lycaste
Leur esprit et plein d'étonnement. Et jamais ne vit un si grand changement. On dirait qu'ils n'ont plus leur face et leur langage.L'EMPEREUR
La crainte de mourir a changé leur visage. Quoi ? Ma fille, est-ce ainsi que sans considérer.SYLVAIN, parlant à l'Empereur
Dites-moi, s'il vous plaît, le chemin de chez nous, Je crains que nos moutons ne soient mangés des loups, Si nous tardons ici tant soit peu davantage.SYLVAIN
Il nous en faut aller. Mais d'où vient que ces gens regardent sans parler, Ils sont tous étonnés,Puis parlant à l'Empereur.
Parlez donc mon bon homme, Car c'est ainsi qu'aux champs tous les vieillard on nomme.L'EMPEREUR
Insolent que te sert ainsi de déguiser, Ce n'est pas comme il faut ma colère apaiser, À quel dessein fais-tu ces discours fantastiques.SYLVAIN
Nous ne saurions parler autrement qu'en rustiques, Nos habits sont changés mais non pas notre humeur.SYLVAIN
Je me nomme Sylvain.CHARIXENE
Moi je suis Charixene. Passant par nos hameaux si vous prenez le peine De nous y visiter, vous ne manquerez pas, D'avoir des fruits, du lait, et du fromage gras.DAMIS
Je crois qu'il serait bon que l'on fit ouverture, De ces papiers qui sont à leur col attachés : Car il y peut avoir quelques secrets cachés, Dont il est important d'avoir le connaissance.UN DES GARDES
Mais ce magicien a fait une défense, Qu'on nourrit point cela qu'après quatre ou cinq jours.L'EMPEREUR
Nous avons trop donné créance à ses discours, Ouvrez, je les veux lire : Ah Dieux quelle imposture : C'est le Prince Léon, qui prenant la figure, D'un vieil magicien, nous a subtilement Fait paraître en effet un feint enchantement. Il emmène ma fille en habit de bergère, Qu'avec son ravisseur, je tenais prisonnière : Ceux-ci sont seulement deux gardeurs_de_brebis, Qui près d'une caverne ont trouvé ces habits, Ce déplaisir sensible au désespoir m'engage, Je sens que mon courroux se veut changer en rage, Et que dans cet ennui mon esprit égaré, Voudrait être déjà de mon corps séparé, Je veux aller aux Cieux pour faire une querelle, Et demander raison à la troupe immortelle. Et puisqu'on voit les Dieux étant mort seulement. Je me veux dépêcher de mourir vitement : Aussi bien je ne vois que des objets funèbres. Mes yeux enveloppés peu à peu de ténèbres : Ne voient clairement que l'horreur de la nuit, La parole me faut.ACTE V
SCÈNE I. Ismin, Philinte, Lycaste.
ISMIN
Nous sommes arrivés enfin dans l'Arménie, Il faut que de vos coeur la crainte soit bannie : Vous pouvez librement vous reposer ici, Ce lieu par l'épaisseur des ombres obscurci, Nous offre sa fraîcheur et cette solitude, Sera propre au récit de votre inquiétude. Au lieu d'être joyeux de votre liberté, Je vois que vos esprit sont en captivité. Dites-moi donc vos noms, contentez mon envie, Aussi bien d'est à moi que vous devez la vie. Quel est votre pays, et pour quelle raison, L'Empereur irrité vous tenait en prison.LYCASTE
Nous somme pauvres gens d'une obscure naissance Et nos noms connus ne sont pas d'importance : Je vous dirai pourtant pour plaire à votre humeur Qu'on nous emprisonna seulement par malheur : Me trouvant dans un bois avec cette bergère.ISMIN
Êtes-vous son mari.LYCASTE
Je ne suis que son frère.LYCASTE
Si vous le permettez, Nous désirons chercher quelques lieux écartés, Pour passer doucement ce que les destinées Ont ordonné de temps au cours de nos années.ISMIN
Pourquoi ma parlez-vous contre la vérité, Ne savez-vous pas bien que mon art redouté, Égalant mon pouvoir à celui des célestes, Me rend votre pays et vos noms manifestes.Puis parlant à Philinte.
Écoutez à l'oreille.PHILINTE
Ah Dieux que dites-vous.ISMIN
La belle, pour cela n'entrez pas en courroux : Je ne vous ai rien dit que votre avantage, Et mon coeur est beaucoup plus doux que mon visage L'état où je vous vois me fait de la pitié.PHILINTE
On me voulait forcer d'épouser Anaxandre : Mais voyant que Lycaste était homme discret. Il sur ce que mon coeur avait de plus secret. Même je le priai connaissant son mérite De se faire la nuit compagnon de ma fuite, Désirant m'arrêter quand nous serions venus, En des lieux où jamais nous ne fussions connus.ISMIN
Il semble que le Ciel justement vous punisse, Pour avoir de Léon refusé le service, Qui Prince de naissance étant égal à vous, N'a rien tant désiré que d'être votre époux. N'avez vous point pitié de sa peine soufferte : N'avez vous point regret d'avoir causé sa perte ? Vos extrêmes rigueurs le blessèrent si fort, Qu'on ne sait maintenant s'il est vivant, ou mort : Car votre cruauté trop longtemps témoignée, L'obligea de chercher un terre éloignée ; Afin que le torrent de ses pleurs ennuyeux Noya sa triste vie en sortant par ses yeux. Avez-vous reconnu qu'il ne fut pas aimable, Et que quelque défaut le rendit méprisable.PHILINTE
Je n'eus jamais dessin de le mésestimer ; Mais lors je ne pouvais me résoudre d'aimer. Je confesse pourtant que depuis son absence, Sitôt que son tourment vint à ma connaissance, Mon coeur se vit touché de quelque émotion, Qui me rendit sensible à sont affection : Mais sa retraite en lieu qu'on ne pouvait connaître, M'éloigna des moyens de lui faire paraître Ce premier mouvement, qui commençait en moi De disposer mon âme à l'amoureuse loi. Ce souvenir me fâche, et vous me voyez prête, À souffrir tous les coups que le malheur m'apprête.LYCASTE
Je n'eusse pas osé sans son commandement, Conduire les desseins de son éloignement, Encore qu'à la Cour tout le monde m'accuse, La raison toutefois défend que je m'excuse, Et sans mettre en oubli jamais sa qualité : Toutes mes actions suivront sa volonté, Même afin d'adoucir le malheur qui la presse, Au moins entre nous deux elle sera Princesse.PHILINTE
Je ne gouvernerai que des troupeaux à laine, La conduire d'un peuple oblige à trop de peine.PHILINTE
Il faut que je me tienne où m'a mis le fortune. Mais aussi quelquefois la grandeur importune.ISMIN
Ce que nous possédons semble nous être dû, Et nous le regrettons quand nous l'aurons perdu, La pauvreté des champs, vous fera reconnaître, Qu'il n'est jamais si bon d'être valet que maître. L'imagination des faiseurs de romans, Fait qu'on croit les bergers pleins de contentements, À les ouïr conter, c'est la plus douce vie, Dont jamais les mortels puissent avoir envie, En ce plaisant séjour on ne peut s'ennuyer, On y mange, on y boit sans parler de payer, On s'entretient d'amour dans un bois solitaire : Mais enfin tout cela n'est rien qu'imaginaire, Un berger, au travail doit être diligent, Pour avoir des troupeaux, il lui faut de l'argent. Il doit payer la taille, et quand on prend les armes. Il a peur au récit du seul nom de gendarmes : Cela vous fâcherait, s'il vos fallait souffrir, Les incommodités qu'on a de les nourrir, Les marques des ennuis bientôt prendraient la place, Des toutes les beautés qui sont sur votre face, Philinte croyez moi, mon conseil est plus doux, Rejetez ce dessein comme indigne de vous, Si Lycaste vous aime il en sera bien aise.ISMIN
Et si Léon après tant de maux endurés, Saurait qu'en son pays vous êtes retirés : Il vous enlèverait trouvant son avantage, Au moins il le pourrait.PHILINTE
Je l'ai connu trop sage.ISMIN, quittant son habit de magicien
Philinte, ouvrez les yeux, et voyez le contraire, Reconnaissez Léon qui ne pouvant plaire, Crut être de la terre à regret soutenu, Et n'a jamais voulu depuis être connu : Je suis ce pauvre amant qui banni de vos charmes, Du feu pris dans vos yeux, entretenais mes larmes. Voyez comme le ciel enfin devenu doux, Après mille accidents, me rend auprès de vous, Assez de vos rigueurs j'ai fait la pénitence, Jugez de mon amours par ma longue constance. Êtes vous point lassée enfin de m'affliger. Si vous êtes bergère, aussi je suis berger. Si vous êtes Princesse, aussi je suis un Prince : Nous sommes tous portés déjà dans la province, Qui dépendant de moi, dépend de vous aussi.PHILINTE, parlant tout bas
Un amant si parfait mérite que je l'aime.PHILINTE
Il est temps que l'amour pour finir ma douleur, Sans sortir de vos yeux aille dans votre coeur.LYCASTE
Madame il ne faut pas que cela vous afflige, À ce contentement votre bien vous oblige. Je confesse à ce coup que mon coeur est percé, Du même trait d'amour qui vous avait blessé : Je sens comme dans moi vos flammes il attise : Léon je suis à vous, et vous m'avez acquise. À la fin tous vos soins ont si bien combattu, Que par ma résistance on voit votre vertu ; J'ai tort d'avoir usé si longtemps me défendre.ISMIN
Une place forte est difficile à prendre, Et je suis aujourd'hui le plus heureux amant, Qui jamais à l'amour ait prêté le serment. Il faut que mes sujets sachent notre venue, Afin que dans leur âme aux douleurs retenue, Par le regret qu'ils de mon éloignement Nous mêlions notre joie à leur contentement.SCÈNE II.
ANAXANDRE, devenu ermite
J'ai choisi pour jamais en ces lieux solitaires, Ce roc inaccessible aux humaines misères ; Le plaisir de l'esprit, et la peine du corps, Tiennent ici pour moi d'agréables accords, Et c'est bien la raison qu'à jamais je soupire, D'avoir trop soupiré sous l'amoureux Empire. La haine de l'amour conduit ici mes pas : Me montrant dans le monde un lieu qui n'en est pas, Où retiré du bruit : je puis ainsi sans crainte, Pour la dernière fois me plaindre de Philinte.SCÈNE III. Léon, Philinte, Lycaste, Damis, Ambassadeur, qui entrepris leurs habits ordinaires.
LÉON
Je ne saurais nier mon unique lumière, Que vous en fussiez, belle en habit de bergère ; Et que même dans votre simplicité : Avec moins d'artifice avait plus de beauté : Mais quand je vous regarde, il faut que je confesse Que vous êtes plus belle en habit de Princesse. Il faut qu'un beau visage ait un bel ornement.LÉON
Je ne m'attendais pas à cette répartie, Et vois qu'en vos discours subtils et gracieux, Votre bouche a des traits aussi bien que vos yeux.LÉON
Vous me l'avez fait voir m'étant trop rigoureuse : Mais je me veux payer par mille embrassements, De toutes vos rigueurs, et de tous mes tourments.LÉON
L'accord n'est point parfait qu'après s'être embrassé. Votre lèvre me montre une vermeille rose Au soleil de vos yeux tout fraîchement éclose ; Et ma bouche prétend un légitime droit, Dessus les vives fleurs qui sont en cet endroit.PHILINTE
Vous me baisez trop fort, et pour vous faire entendre Que ce baiser me nuit,je m'en vais vous le rendre.PHILINTE
Frappez vos ennemis. Mais que vois-je paraître. Serait-ce point Damis, je le pense connaître : Un triste étonnement tient tous les sens troublés.DAMIS
Madame, de la part des peuples assemblés, Que le ciel aujourd'hui soumet à votre empire ; À votre majesté, nous sommes venus dire Que l'Empereur est mort, nous laissant ébahis, De n'avoir point de maître en un si grand pays. La triste Caliante avec impatience Demander comme nous, la fin de votre absence, Elle fait nuit et jour des plaintes au malheur, Qui détourna de vous ses plus que son coeur. Madame, retournez, le repos des provinces : Ne se trouve jamais dans l'absence des princes. Des esprits factieux et ennemis des lois, Font souvent leur profit du trépas de leurs rois. Et tout règne nouveau bien qu'il soit légitime, Donne toujours matière à quelque nouveau crime : Car comme tout est faible en son commencement, On ne voit point sans peine un établissement. Mais parce qu'un grand sceptre (excusez moi Madame) Semble être trop pesant pour les mains d'une femme. Pour régner sûrement pour un peuple aguerri, Le bien de vos sujets vous désir un mari. La valeur de Léon, à l'aimer vous incite, Et crois que vous devez à son rare mérite, Ce que par artifice il a gagné sur vous.LÉON
Mon coeur, apaisez-vous pour moi je me console : Ne souffrant par longtemps des larmes dans mon oeil, Quand un mort m'a laissé de quoi porter le deuil.LÉON
Vous perdez votre père, et gagnez un Empire ; En pleurant de la perte, il faut rire du gain, Et remettre ses maux toujours au lendemain.PHILINTE
Vous blâmez donc mes pleurs.LÉON
Je ne dis pas cela, Et voudrais tous les jours pleurer à ce prix-là : Mais je dis que la mort ne peut être blâmable, Puisque son action à la vôtre est semblable.LÉON
Et voici la raison où mon discours je fonde, Que vos yeux et ses dards font mourir tout le monde : Mais à tous ces ennuis, c'est trop prendre de part, Une larme suffit à la mort d'un vieillard. Songez que l'Empereur ne pouvait longtemps vivre, Et ne prenez jamais le poste pour le suivre. Il se faut consoler, et pour ne perdre rien, Faisons un petit-fils qui lui ressemble bien : Mais il est à propos que Damis s'en retourner Sans qu'inutilement près de nous il séjourne. Son retour vous importe, et votre éloignement Met l'état au besoin de son gouvernement : Puisque par la longueur de son expérience, Le secret de l'Empire est en sa connaissance.PHILINTE
Damis, assurez vous de voir récompensés Vos services présents et vos travaux passés. Tant d'utiles conseils et de peines souffertes : Trouveront aux bienfaits mes mains toujours ouvertes : Retournez promptement assurer mes sujets, Que j'ai pour leur repos de solides projets, Que le Prince Léon, qu'ils désiraient pour maître, Au choix que j'en ai fait méritaient bien de l'être, Et nous irons bientôt prendre possession Des forces de l'Empire en leur affection. Cependant recherchez dedans votre prudence Le maintien nécessaire à notre obéissance. Mais avant que partir, dites en quelle part Aborda Caliante après notre départ.DAMIS
Le Nil un peu de temps la vit sur son rivage, Moins humide beaucoup que n'était son visage, Où quelque villageois se trouva par bonheur, Qui l'a cachant chez lui soulagea sa douleur.LÉON
Sitôt que nous aurons accompli les accords, Qui joignent les esprits en approchant le corps. Qu'aux licites plaisir notre âme abandonnée, Aura la liberté que donne l'hyménée, Nous ne manquerons pas de nous mettre en chemin, Et de ce grand pays prendre le sceptre en main.2 052 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica