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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Qui est nouvelle et n'a jamais été représentée

La Tragédie de Pasiphaé

Théophile de Viau· imprimée en 1627· 5 actes· 1 456 vers· 19 personnages

Personnages

  • PASIPHAÉ, femme de Minos
  • BERSYNTHE, damoiselle d'honneur de Pasiphaé
  • ARIANE, fille de Minos
  • PHÈDRE, fille de Minos
  • PREMIÈRE FILLE, captivée
  • DEUXIÈME FILLE, captivée
  • SILVRE
  • MINOS, roi de Crète
  • L'ORACLE
  • AMBASSADEURS D'ÉGÉE
  • ÉGÉE, roi
  • CONSEILLER
  • NAUTONIER
  • PILOTE
  • THÉSÉE, fils d'Égée
  • LES GARDES
  • GEÔLIER
  • DÉDALE
  • LA TROUPE DES CAPTIFS
SALUT

AU LECTEUR

Ami lecteur, l'ardente affection que j'ai de te donner quelque utile contentement et une morale récréation m'a rendu curieux et convoiteux de recueillir, partout où ma diligence a eu de l'accès, les plus agréables fruits poétiques que les vierges bourgeoises du sacré Parnasse ont fait distiller des mielleuses plumes de leurs nourrissons les plus célèbres et les mieux enthousiasmés de ce temps. La lecture que tu feras de ce poème dramatique, intitulé Pasiphaé, que je te dédie, te donnera sujet de me remercier de ce que je l'aurai exhibé à la vue du public. L'argument t'enseignera aussi sommairement ce qui est compris en icelui. Il est tiré du huitième livre des Métamorphoses d'Ovide. Plusieurs estiment que ce poème est du style de feu Théophile. Un de ses plus particuliers amis me l'a assuré, et qu'il le fit au commencement qu'il s'introduisit en Cour. J'ai sur son affirmation cru que cela était ainsi. Le jugement qu'en ont fait quelques braves hommes m'a fait résoudre à le divulguer pour tel, afin qu'il suruesquit son auteur. Sous les enveloppes de cette histoire fabuleuse, il y a une mythologie instructive qui mérite d'être bien méditée et entendue. Pour y parvenir (AMI LECTEUR), prend la peine de feuilleter le 5° chapitre intitulé Pasiphaé du 6° livre des Mythologies de Noël des Comtes. Reçois de moi cette adresse, jouis franchement du travail journalier de ma presse. Qui ne cessera d'aller son train, pour produire des ouvrages exquis qui délecteront et profiterons au Lecteur, en continuant,

Adieu.

ARGUMENT

Minos, fils de Jupiter et d'Europe, roi de Crète, vengea la mort de son fils Androgée sur les Athéniens et Mégaréens, qui avaient proditoirement occis ; il les força à lui envoyer tous les ans pour tribut sept nobles adolescents et autant de pucelles pour être dévorés du Minotaure, qui était dedans le labyrinthe fabriqué par Dédale. Tandis qu'il faisait la guerre aux Athéniens, Pasiphaé, fille du Soleil et de Perseis, femme de Minos, devint enragément amoureuse d'un taureau blanc, avec lequel elle s'accoupla par l'invention de Dédale, qui la mit dedans une vache de bois. De leur accouplement naquit le Minotaure, qui était demi-homme et demi-taureau. Thésée, par le moyen d'Ariane, qui l'aimait, entre dedans le labyrinthe et le tue ; afin d'abolir le sanglant tribut que Minos leur avait imposé. Dédale se sauve avec des ailes artificielles pour éviter la punition : mais son fils Icare pour voler trop haut, chut dedans la mer, et s'y noya par sa témérité.

ACTE PREMIER

PASIPHAÉ, BERSYNTHE, MINOS.

PASIPHAÉ

Soleil qui fais tout voir et qui vois tout au monde, Cache, mon géniteur, ta flamme dessous l'onde, Cesse de plus montrer le jour que j'ai pollu, Couvre, en couVrant le tien, mon flambeau dissolu ; Cache aux yeux des mortels un prodige difforme, D'un monstre tant hideux l'accouchement énorme ; Soit de lui la mémoire éteinte désormais, Que nos futurs neveux l'ignorent à jamais, Que d'un reproche tel jusqu'à la moindre trace Le soupçon odieux s'absente de ma race. Seule je suis infâme, et seule avec mon fruit J'épouse le tombeau d'une éternelle nuit. Qu'on taise mon renom et l'histoire tragique Du plus horrible enfant que vit jamais l'Afrique. Qu'une reine un prodige au monde ait apporté, Que d'un taureau beuglant mon ventre ait avorté ! Ô cieux ! Vous l'avez vu sans me broyer en poudre, Sans consumer ce lit d'un rouge trait de foudre. Fends toi, terre, englouti la mère avec l'enfant, Et couvre ma vergogne en ton gouffre étouffant, Que le plancher croulé sous cette couche fonde, Que le ciel sur ce toit éclate et le confonde ! Ô dieux si vous avez des feux comme l'on dit, Versez les maintenant sur ce couple maudit. Vous m'êtes sourds, cruels, vous n'avez point d'orages Capable d'assouvir ma forcenante rage. Venez, Fureurs, venez, impitoyable essaim, De vos noirs couleuvreaux me déchirer le sein. Vous me fuyez, Enfers, mon effroyable encombre Épouvante l'horreur de la caverne sombre. Ô mechef, ô désastre, ô comble de malheurs !

Pollu(e) : Qui a été souillé, profané (terme vieilli). [L]

Vergogne : Terme autrefois très noble et qui aujourd'hui est devenu familier. Honte. [L]

Méchef : Terme vieilli. Fâcheuse aventure. [L]

PASIPHAÉ

Ha ! Ce nom de frayeur l'entendement me trouble, Minos que je diffame aux races à venir, Tant que l'âge mortel aura le souvenir, Minos que maintenant (énorme vitupère) D'un taureau mugissant je fais être le père, Pourrez vous le souffrir, pourrez vous l'ayant su, Me massacrer, la mère, et le monstre conçu, Cachant dans un tombeau qui tous deux nous enserre Le reproche du Ciel, la honte de la Terre. Ha ! Je vous préviendrai, j'éviterai les dards Que me lancent déjà vos furieux regards ; Vous ne me verrez point à l'objet de votre ire, Ma mort rengrégerait son destiné martyre. Sus ! Qu'on m'apporte ici le monstre que j'ai fait, Qu'il soit d'un même fer avecque moi défait. Oblige mon amour de ce dernier office. Quoi vous me refusez ingrate, ce service. Las ! Tu me fais souffrir, sous ombre de pitié, Et pire qu'un bourreau, je sens ton amitié. Bersynthe, toi ma chère et ma fidèle amie, Toi seule en qui ma foi toujours s'est affermie, Fais paraître aujourd'hui l'amour que ci-devant, Ton coeur officieux m'a témoigné souvent, Couronne par la fin ta volonté fidèle, Prends, Bersynthe, un poignard ; ne crains d'être cruelle, C'est m'être pitoyable en m'offrant un secours Qui seul de mes ennuis doit terminer le cours, Précipitant là-bas aux germaines furies Mes douleurs qu'aussi bien je ne puis voir guéries. Bersynthe derechef, si mon amour t'époint, Prends un fer, je te prie, et ne m'épargne point, Que je sois par ta main d'un trépas salutaire Poussée avec le monstre en l'orque solitaire, Tu n'auras pour cela les astres ennemis, Les dieux approuveront l'homicide commis, Tu les venges ainsi, mon offense punie, Tu venges autant ainsi leur propre ignominie, Tu priveras Minos de l'objet odieux, Que lui doit présenter mon fruit prodigieux, Ainsi tu prouveras l'amour de ta maîtresse. Ne cherche point d'excuse où la raison te presse, Tu rétive couarde à ce piteux devoir, Ne peut donc ma pitié, barbare, t'émouvoir ? Que veut ta face ainsi contre terre abattue ?

Ire : colère.

Destiné : Qui a été ordonné par le destin, en parlant des choses. [L]

Époindre : Terme vieilli. Faire sentir un aiguillon, un désir. [L]

PASIPHAÉ

Plut au ciel rigoureux qui fait que ma paupière, Honteuse, malgré moi, regarde la lumière, Que la mère et l'enfant sous un même destin De l'Érèbe gouffreux le désiré butin.

Érèbe : Terme de mythologie. La partie la plus obscure de l'enfer ; l'enfer même. Les monstres de l'Érèbe.

PASIPHAÉ

Ainsi puissent les Dieux d'une liesse prompte Ensevelir bénins ma tristesse et ma honte.

Bénin : Fig. Propice, favorable. Ciel bénin. Influence bénigne. [L]

ACTE II

MINOS, SILVRE, ORACLE, AMBASSADEURS.

MINOS

Battu d'un coup du ciel, épouvantable effroi, Qui superbe se vante du vain titre de Roi, De qui crut la couronne une capable roche Pour émousser les traits que Jupiter décoche, J'apprends hélas j'apprends que les astres toujours Regorgent de méchef pour malheurer nos jours ; Ainsi, dorénavant, tes flammes radieuses À mes jours beau Soleil éclatent odieuses, Ainsi dorénavant mon âme n'a d'objet Qui ne lui soit d'ennui lamentable sujet. Rien ne s'offre à mes yeux qu'encombre, et les délices Plus douces de ma cours ne sont que des supplices Tout ce qui plus joyeux s'oppose a ma langueur De mon deuil incurable augmente la rigueur ; Mon coeur, traînant du ciel la coléreuse flèche, Porte toujours la main à sa récente brèche, Se propose toujours et gémit en horreur De nature et du ciel le monstrueux erreur. Un prodige germé de ta royale souche, Un taureau dont ta femme à ta honteusement accouche, D'effroi ce souvenir hérisse mes cheveux, Et me revient tant plus éteindre je le veux Qui désormais ma Crète, ô toi Reine des îles, Doit régir après moi tes populeuses villes ? Mon Androgée est mort, et mon sang odieux, Ne germant perverti qu'un fruit prodigieux. Androgée, un patron des princes magnanimes Que l'Ardenois poussa dans les nuiteux abîmes, Ha ! Ce forfait m'emplit d'éternelle rancoeur, Et toujours d'un dépit m'en fait signer le coeur, Aussi, tant qu'un soleil éclairera le monde, Tant que sera mon règne environné de l'onde, Ma vengeance funeste empreinte de terreur Les battra criminels du trait de ma fureur, Flagellez par ma dextre en courroux étendue, Ils porteront la peine à leur offense due, Ou Minos cessera de commander ici, Ou Minos cessera de respirer aussi.

Méchef : Terme vieilli. Fâcheuse aventure. [L]

L'ORACLE

Écoute prononcer juste Roi de la Crète, De l'oracle des Dieux ce que leur voix décrète, Ton fils dedans l'horreur du Tartare reclus Tant de sanglants regrets ne te demande plus Voyant tant de guerriers dans l'Achéron descendre, Tous les jours immolés à sa muette cendre, Il se plaint vers le Ciel, accuse son destin De l'avoir fait auteur d'un combat si mutin, Gémit que ta grandeur peu à peu diminue, Ainsi que ta fureur sanglante continue, Qu'en bref toute cette île est au fief d'Atropos. Ses mânes pour cela n'ont jamais de repos, Toujours sont agités de ses fâcheuses craintes Et poussent vers le Ciel mille piteuses plaintes, Le Ciel importuné des cris de son malheur Les immortels touchés de sa juste douleur Ordonnent une paix à cette dure guerre Qui fait horreur au Ciel et frayeur à la Terre, Met la Mer en colère, et en trouble l'Enfer. Cesse donc par les Dieux de flammes et de fer ! Donne, car c'est du Ciel la volonté mandée, Non seulement la trêve aujourd'hui demandée, Mais une entière paix octroie à l'ennemi ; Et soulage ton fils au Cocyte blêmi, Ton fils de qui pourtant les cendres outragées Sur les traîtres seront cruellement vengées, Sans qu'il faille à cela tes lames aiguiser, Sans qu'il faille le sang de ton peuple puiser, Et noyer le supplice aux âges mémorable, Ordonné pour punir leur cité misérable, Tu auras un tribut de leurs propres enfants Qui te viendront leur vie apporter tous les ans, De l'un et l'autre sexe un sanguinaire hommage Des mânes de ton fils réparera l'outrage, Sept vierges et sept fils qu'ils éliront au sort En Crète tous les ans s'en viendront à la mort, Le monstrueux enfant dont ta femme accouchée D'un opprobre éternel a sa maison tachée, Se paîtra de leur sang ce montre mi-taureau Devant tes yeux vengeurs en sera le bourreau Au labyrinthe obscur où tu l'as fait enclore, Il jeûnera deux jours avant qu'il les dévore, Puis étant de la faim à la fureur réduit, Il aura ce butin à sa rage conduit, Ainsi sera le dol de l'ennemi perfide Puni de cent trépas pour un seul homicide Leur honte aussi jamais ne sera dans l'oubli. À telle loi sera votre accord établi, Ainsi me l'ont dicté les gouverneurs du pôle, Ne sois donc point rebelle à leur sainte parole, Fais ce que je t'annonce, et que sans contredit S'exécute au plutôt l'arrêt que je t'ai dit.

Atropos : ou L'inflexible ; Parque qui coupe le fil de la vie.

Dol : Terme de jurisprudence. Tromperie, fraude. [L]

MINOS

Je demande un tribut que le Ciel même ordonne À telle paction le crime je pardonne.

Paction : Terme vieilli. Action de faire un pacte, une convention. [L]

ACTE III

ÉGÉE, AMBASSADEURS, CONSEILLER, NAUTONIER, THÉSÉE, FILLES.

ÉGÉE

Pour un meurtre commis ô céleste malice Nous avons trop souffert ce rigoureux supplice, Durera-t-il toujours le carnage et le fer. N'ont-ils encor soulé l'insatiable Enfer, Caron dut être las de passer les cohortes Des esprits séparés de nos brigades mortes En ce siège cruel, des soldats égorgés Se sont mille ruisseaux dans l'Orque dégorgés. Hélas ! Depuis le jour que le flambeau du monde Éclaira le chaos de sa première ronde, Les cieux n'ont point versé de désastre pareil Si dure cruauté ne fut sous le Soleil, Non pas du premier jour du siège des Pergames Jusqu'à la triste nuit de ses meurtrières flammes, Lorsqu'enfants, père, mère et les vieillards plus vieux Se virent égorgés dans le temple des dieux, Quand l'honneur dévoré de leur ville fameuse Soula l'ire du Ciel en victime fumeuse. À l'effroyable horreur du comble de leurs maux Nos malheurs comparés se trouveront égaux, Injustice du ciel pour si légère injure, Que la punition se prend bien à l'usure : Ô barbare Minos ressource de nos maux, Combien juge équitable on te renomme à faux, Exécrable tyran moins doux que Diomède, Qui d'un Busire fier les cruautés excède, Jamais tout ton venin ton coeur ne vomira Ta sanguinaire soif jamais ne tarira, Ni ne verrons jamais ta colère fléchie Tes scadrons absenter notre terre affranchie. Que veux-tu plus de nous, oppressés de la faim ? La mère ses enfants dévore au lieu de pain, Nos murs sont tous déserts, la campagne se noie Dans notre sang versé qui par fleuves ondoie, Tes guerriers ont leur part en notre inique sort, Également par toi victimes de la mort. Ton malheur, peu s'en faut, au nôtre se parie : Il est temps, il est temps de brider ta furie ! Nous sommes criminels du malheureux trépas Qui ton fils Androgée a fait tomber là-bas, Il est vrai ; mais aussi nous promettons d'amende Tout ce qu'à l'expier ta rancoeur nous demande. Prends ce qu'il te plaira, exige sans pitié De tous nos revenus la plus riche moitié : Je jure par les Dieux que plus grands je révère. Retirant de nos chefs ce châtiment sévère, Nous te l'accorderons ! Mais n'aperçois-je pas Les députés vers lui tourner ici leur pas, À quoi s'est résolu ce monarque de Crète.

Scadrons : escadrons

Parier : Aller de pair. [L]

ACTE IV

ARIANE, LES GARDES, LES FILLES, THÉSÉE, GEÔLIER.

ARIANE

Du sort injurieux la rancune et la haine, Brassent toujours du mal à l'innocence humaine, Celle qui par le chef ne portent pour atour, Que des serpents tressés qui leur flottent autour, La troupe des fureurs aux mortels ennemie Ne sommeille jamais dans la salle blêmie, Du nocturne palais, tout le malin troupeau Nous prépare toujours quelque encombre nouveau. Fortune sur nos chefs aveuglément se roule Or haut, or au milieu, or au bas de sa houle. Quel bonheur qui nous flatte, un astre dans les cieux, Nous aguette toujours d'un oeil malicieux. Jupiter d'un clin d'oeil les empires renverse, Et des mieux fortunés les grandeurs bouleverse. Un exemple inouï dans les siècles passés, Un monstre de malheur le nous apprend assez, Crète de cent cités richement populeuse, Crète sur les cités du monde glorieuse Qui naguère en bonheur les cieux même excédait, Naguère la fortune entière possédait Des astres plus bénins saintement affublée, Se voit en un clin d'oeil d'adversité comblée, Mon frère, en qui mon père âgé se reposait, En qui l'espoir du peuple entièrement gisait, Soulas de la patrie et son amour unique, Passé de son printemps en l'antre Plutonique, Il est mort, et malheur, notre sang peu fécond, Ne laisse à tant de biens un héritier second, Minos n'a plus de fils futur prince de Crète, Et les Dieux ! Ha ma voix dans l'artère s'arrête, Le poumon me défaut, et mon palais perclus Ne veut, n'ose, ne sait éclore le surplus, Et les Dieux, mais plutôt les horreurs stygiales, Les fureurs ont poilu les entrailles royales, D'un prodige enfanté, conçu d'un même sang Que je suis, et porté neuf mois en même flanc, Horrible monument d'une honteuse flamme Qu'un silence éternel doit sauver de diffame, Encore les destins ne se contentent point, Un plus piteux esclandre à celui-ci se joint. Ce monstre ne se paît que du sanglant massacre, Que l'injure du Ciel à sa fureur consacre ; Son breuvage est de sang, un hommage annuel Doit fournir de viande à son repas cruel, Et nous sommes contraints de meurtrir, misérables De l'essence des Dieux les portraits vénérables, Violer leur image et donner à la faim De ce monstre glouton un sacrifice humain, La pitié me transit, je me sens offensée Repassant tel horreur en ma triste pensée, Et je jure le Ciel, où mon esprit malsain, Possible enverra cette complainte en vain, Qu'il me déplaît de vivre à tel malheur contrainte Que d'un trépas soudain l'inévitable atteinte, M'allégerait beaucoup, si mourant je pouvais Racheter ces pauvrets qu'au supplice je vois, Quoi les faire mourir s'il ne sont pas coupables, Dieux de tant d'injustice êtes vous bien capables, Êtes-vous si cruels, mais quel bruit impourvu Survient à mes regrets, ô grands Dieux, qu'ai-je vu ! Voila ces innocents qu'au supplice on prépare, Arrêtez, inhumains, voyez troupe barbare, Quel mal on vous fait faire, et par les Dieux voyez À quelle impiété vous êtes employés, Qu'ont forfait ces pauvres, quel supplice les mène, Au tourment préparé de leur future peine.

Aguetter : attendre dans un endroit caché pour l'attaquer, lui tendre une embuscade. [L]

Stygiale : du Styx, fleuve des enfers.

Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

DEUX DES GARDES

Nenni.

PREMIER GARDE

Et vous ?

L'AUTRE GARDE

Ni moi.

LES GARDES

C'est trop.

ARIANE

Adieu, gloire du jour, Merveille de nature et chef-d'oeuvre d'amour, Qui reprochez aux Dieux l'injustice et le blâme D'avoir leur propre sang fait butin d'une lame ; L'amour et la pitié, de contraires façons, Me blessent à la fois de flamme et de glaçons, La pitié fait couler en mes veines glacées Les tyranniques morts à leurs chefs menacées, Et l'amour, d'autre part, vient tenter mes esprits D'un assaut impourvu nouvellement surpris, L'objet abandonné d'une divine idole Qu'absente de mes yeux du souvenir j'accole, Va d'un doux entretient mon âme repaissant ; Son brandon trop épris, bien qu'à peine naissant Envoie en mon cerveau ne sais quelle fumée, Par les soufflets d'amour plus en plus allumée ; Que ses yeux me semblaient pleins d'amoureux appas, Le soleil dans les cieux plus beau n'éclaire pas. Et ses cheveux dorés se pourraient bien décrire, Comme les rais du jour quand l'aube se retire. Comme les poils d'Adon garrottent sa Cypris D'un noeud tel que celui dont mon courage est pris, Tel que le doux lien de mes chères cadènes, De mon martyre doux, denies plaisantes peines : Mais que fais-je insensée, et quel aveugle erreur Me vient précipiter au temps de ma fureur, J'affecte l'impossible, une poudreuse lame Doit bientôt s'emparer de l'objet de ma flamme ; Laisser veuf mon amour, il ne faut persister En semblable manie, ainçais lui résister. Délaisse donc, mon coeur, cette frivole attente, Applique le remède à ta plaie récente ; Empêche de ramper ce poison plus avant. Espérant un hymen, c'est pour chasser le vent. Le décret du destin à ton voeu contrarie, Surmonte donc mon coeur, surmonte ta furie, Vise à quelque autre but, et d'un contraire cours Vers un phare plus sûr fais cingler tes amours. Hélas ! Qu'à tel dessein m'est libre la parole, Mais l'effet est contraint sous le Dieu qui m'affole, Ardente de vouloir, de force je défaux À surmonter d'amour les continus assauts ; Je brûle, je péris, puissant Dieu d'Idalie, Relâche un peu les noeuds dont ta corde me lie, Alente le brasier, modère moi ton feu, Et me donne loisir de respirer un peu. Derechef, derechef, doux enfant de Cythère, Toi, que l'onde, la terre, et que le ciel révère, Qui commandes aux dieux, qui forces Jupiter, Sous ton joug le tonnerre et l'égide quitter, Seul fais ce qu'il te plaît, seul peux mettre en ruine, Ce grand tout comme seul, tu en fus l'origine, Favorise à mes voeux, assiste, assiste-moi, D'un prospère succès efface mon émoi, N'épargne ton secours à l'image naïve De tes beautés, qui jà touchent l'ombreuse rive, Dévaler au cercueil, Amour, ne le permets, Ce pauvre prisonnier en liberté remets, Exploit qui te sera de bien peu d'entreprise : Est-ce toi qui força le bastion d'Acrise, Fis brèche à ses remparts, bien que leur bâtiment Fut maçonné d'airain et non pas de ciment : Brise donc ces prisons, Amour je te réclame, Arrache des liens ce larron de mon âme. Mais, ô vaine prière, inutile recours. Il me faut de moi-même emprunter le secours, Attendre ce bonheur de quelque aide visible, Chercher en mon esprit quelque moyen possible, Bander tous les ressorts de mon invention Pour parvenir au but de telle intention, De rompre cette tour si munie et si forte, Il faudrait de soldats une entière cohorte, Outre que nos vassaux leurs chefs n'exposeraient, À semblables dangers, aucuns ne l'oseraient, Sans doute tel remède est bien loin d'apparence, À celui qui ne sait se nourrir d'espérance ; Mais quel autre moyen serait mieux médité, Que de mettre un embûche à la fidélité ? De tant d'Argus commis à la garde soigneuse, L'entreprise me plaît, elle est moins périlleuse, L'amorce des présents a beaucoup de pouvoir Pour corrompre la foi et tromper le devoir, L'or pénètre partout, et sans beaucoup de peine Fait passer avec lui tout cela qu'il emmène. Soit vice, soit vertu, bienveillance ou rancoeur, Il n'est rien à quoi l'or ne dispose le coeur, J'offrirai ce que j'ai de précieux et rare Pour éblouir les yeux de leur esprit avare, Ce diamant tiré du Pactole perleux, Choisi sur les plus beaux de son bord graveleux, Ce rubis dont l'éclat semble jeter des flammes, Et le riche trésor de ses perleuses trames, S'ils veulent leur faveur à mon aide employer Tout ce que je possède en sera le loyer : Mais si leur coeur loyal ne m'est pas exorable, Soupçon hors de propos qui n'est pas vraisemblable, Toutefois il se peut, la crainte du tourment Que leur fait découvert, leur garde assurément, Les retiendra forclos d'espérer un asile Contre l'ire du Roi, ce qui n'est pas facile. En ce cas, mon esprit au fonds de son savoir Ne sait a quel remède autre recours avoir ; En ce cas au cachot qui ces pauvrets enferme, De sa mort et la mienne il attendra le terme, L'homme demi-taureau l'engloutira vivant, Et mon âme l'ira dans l'Averne suivant, Le fer et le poison m'en prêteront l'office Pour payer à l'Amour ce sanglant sacrifice. Célestes, empêchez : mais il m'a semblé voir Le geôlier, aidez-moi, grands Dieux à l'émouvoir Je te réclame Amour, et toi reine d'Erice, Prépare-moi son coeur altéré d'avarice, Dispose son esprit à recevoir le don Qu'au secours emprunté je promets de guerdon ; Ainsi quel bon dessein t'entretient à cette heure ?

Garrotter : Attacher comme avec un garrot, c'est-à-dire fortement. [L]

Cedène : Chaîne de fer à laquelle on attachait les forçats. [L]

Forclos : Au propre, mis dehors, laissé dehors. [L]

Guerdon : Terme vieilli. Récompense. [L]

ACTE V

PHÈDRE, ARIANE, THÉSÉE, MINOS, TROUPE, DEDALE, NOCHER.

NOCHER

Sous le vouloir des Dieux, si le vent continue, Nous prendrons port à Naxe.

Naxos : île au nord de la Crête membre des Cyclades.

ARIANE

Dépêchons de partir, sortons secrètement, Puisque rien ne s'oppose à notre partement.

Partement : Terme vieilli. Acheminement d'un lieu à un autre. [L]

1 456 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica