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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Pyrame et Thisbé

Théophile de Viau· créée en 1617, imprimée en 1623· 5 actes· 1 234 vers· 12 personnages

Représenté pour la première fois en 1617 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • THISBÉ
  • PYRAME
  • BERSIANE
  • NARBAL
  • LIDIAS
  • LE ROI
  • SYLLAR
  • DISARQUE
  • DEUXIS
  • LA MÈRE DE THISBÉ
  • LA CONFIDENTE
  • LE MESSAGER

ACTE I

SCÈNE I. Thisbé, Bersiane.

THISBÉ

Du bruit et des fâcheux aujourd'hui séparée, Ma seule fantaisie avec moi retirée, Je puis ouvrir mon âme à la clarté des cieux, Avec la liberté de la voix et des yeux ; Il m'est ici permis de te nommer, Pyrame, Il m'est ici permis de t'appeler mon âme ; Mon âme, qu'ai-je dit ? c'est fort mal discourir, Car l'âme nous fait vivre et tu me fais mourir. Il est vrai que la mort que ton amour me livre Est aussi seulement ce que j'appelle vivre : Nos esprits sans l'amour assoupis et pesants, Comme dans un sommeil passent nos jeunes ans ; Auparavant qu'aimer on ne sait point l'usage Du mouvement des sens ni des traits du visage ; Sans cette passion les plus lourds animaux Connaîtraient mieux que nous et les biens et les maux. Notre destin serait comme celui des arbres, Et les beautés en nous seraient comme des marbres En qui l'ouvrier gravant l'image des humains Ne saurait faire agir ni les yeux, ni les mains. Un bel oeil dont l'éclat ne luit qu'à l'aventure, C'est comme le soleil que cachait la nature Auparavant qu'il fût entré dans ses maisons Et qu'il pût discerner la beauté des saisons. Moi, je crois seulement depuis l'heure première Que l'amour me toucha d'avoir vu la lumière, Et que mon coeur ne vint à respirer le jour Que dès l'heure qu'il vint à soupirer d'amour ; Et combien que le Ciel fasse couler ma vie Dans cette passion avec un peu d'envie, Que mille empêchements combattent mes désirs Et qu'un triste succès menace nos plaisirs, Que les discords mutins d'une haine ancienne Divisent la maison de Pyrame et la mienne, Qu'hommes, Ciel, temps et lieux, nuisent à mon dessein, Je ne saurais pourtant me l'arracher du sein, Et quand je le pourrais je serais bien marrie Que d'un si cher tourment mon âme fût guérie. Une telle santé me donnerait la mort ; Le penser seulement m'en fâche et me fait tort.

Mari : Repentant, fâché, qui a du regret d'avoir fait quelque chose.[F]

Tourment : Se dit figurément en morale, des inquiétudes, des peines, et de chagrins qu'on se donne à soi-même, ou les uns les autres. [F]

THISBÉ

Justement.

SCÈNE II. Narbal, Lidias.

LIDIAS

S'ils sont inévitables, Les Dieux ne veulent point en retirer nos pas ; Même, puisqu'en amour le crime a des appas, Que la rigueur des lois l'entretient et l'augmente, Les amants trouvent grâce auprès de Rhadamante ; Mais une noire humeur qui meut des assassins, Une nature lâche encline à des larcins, C'est ce qui fait horreur au Ciel et à la terre, Et sur quoi justement doit tomber le tonnerre, Où la nécessité d'un amoureux désir, Qui de l'âme et du corps n'aspire qu'au plaisir, Mérite qu'on l'assiste, et vouloir sa ruine Tient un peu d'une humeur envieuse et chagrine.

Rhadamante : Fils de Jupiter et d'Europe et frère de Minos, est un des juges es Enfers. Il avait épousé Alcmène, veuve de d'Amphitryon. [B]

Ixion : roi des Lapithes, fit périr par surprise Déionée, son beau père, pour n'avoir pas à acquitter une dette contractée envers lui, et fut pour ce crime chassé de ses Etats. Personne ne voulant le purifier de ce crime, il ne trouva l'hospitalité que chez Jupiter dont il excita la pitié. Mais il essaya de séduire Junon. Jupiter substitua à sa femme une nue à laquelle il donna la forme de la déesse. S'étant convaincu des projets criminels d'Ixion, il le précipita dans les Enfers, où il faut attaché sur une roue qui tournait sans cesse. Du commerce d'Ixion avec la Nue naquirent les Centaures. [B]

NARBAL

Tes discours ne sont point assez persuasifs. Ce mal ne prend qu'aux coeurs mols, délicats, oisifs, Où jamais le bon sens n'a choisi sa demeure, Où jamais la vertu ne trouve une bonne heure. Suffit. Quand la raison le contraire voudroit, L'empire paternel conservera son droite. Mon pouvoir absolu rompra cette entreprise Et mon autorité lui fera lâcher prise.

Sisyphe : Fils d'Eole et petit fils d'Helen, est célèbre dans la mythologie pour sa malice et sa fourberie. Il eut poiur femme l'Atlantide Mérope, et pour maîtresse Anticlée, qu'il laisse, dit-on, enceinte d'Ulysse ; il séduisit en outre sa propre nièce, Tyro, fille de Salmonée. (...) Enfin, il fut tué par Thésée et laissé sans sépulture. Pluton lui ayant accordé de revenir un seul jour sur la Terre, pour se faire inhumer, il ne voulut plus redescendre aux Enfers ; il fallut que Mercure (...) l'y trainât de force. En punition (...), il fut condamné à rouler sans cesse un bloc énorme au haut d'un rocher escarpé d'où il retombait aussitôt. [B]

SCÈNE III. Le Roi, Syllar.

SYLLAR

Je m'en vais de ce pas vaquer à l'entreprise.

Vaquer : Signifie ausi, s'abstenir de travailler aux affaires, suspendre ses études. [F]

LE ROI

Je sais que tout service est digne de loyer.

Loyer : Signifie aussi salaire, prix, récompense. [F]

ACTE II

SCÈNE I. Pyrame, Disarque.

PYRAME

Est-ce à toi, je te prie, à gouverner mon âme ? Ce coeur fut-il par toi là-dedans enfermé ? Laisse faire à Nature, elle me l'a formé ; C'est d'elle dont Thisbé se vit aussi formée Pour enflammer ce coeur, et pour en être aimée, N'ayant tous deux qu'un but de peine et de plaisir, Semblables de l'humeur, de l'âge et du désir ; Et si j'osais flatter encore mon visage, On nous pourrait tous deux connaître en une image. C'est le premier appas dont mon coeur soupira, C'est le premier espoir dont Amour m'attira, Cher espoir dont mon âme heureusement se flatte, Car son oeil favorable à mes regards éclate, Me comble de faveur. Bref je suis assuré D'un amour mutuel : elle me l'a juré. Mes lèvres dans ses mains en ont cueilli le gage, Et, pour le confirmer d'un plus pressant langage, Ses pensers me l'ont dit, ses yeux en sont témoins, Car dans tous nos discours la voix parle le moins. Nous disons d'un trait d'oeil à nos âmes blessées Bien plus qu'un livre entier n'exprime de pensées, Et des soupirs de feu, d'elle à moi repassant, Mieux que nul confident s'expliquent à nos sens. Nous n'avons pas besoin que d'autres s'introduisent À traiter nos amours ; les arbitres nous nuisent. Le meilleur confident ne sert jamais si bien Que dans notre intérêt il ne mêle le sien ; Selon sa fantaisie il avance ou recule L'aveugle mouvement d'un pauvre esprit qui brûle ; Pour moi, je ne saurais souffrir un gouverneur ; J'aime mieux réussir avec moins de bonheur. Les soins de la prudence ont trop d'inquiétude ; Mon âme n'a d'objet sinon ma servitude, Où je trouve mon bien ; mieux qu'en ma liberté, Et que j'aime sans doute autant que la clarté.

PYRAME

Toute leur diligence est assez inutile ; L'âme des amoureux n'est pas si peu subtile ; Nous savons bien choisir et le temps et le lieu Où même ne saurait nous découvrir un Dieu. Ne t'en mets point en peine, et seulement endure, Si tu me veux aimer, que ma fureur me dure. Adieu, laisse-moi seul m'entretenir ici. Voilà la nuit qui vient, le ciel est obscurci, Ma maîtresse m'attend. Afin de me complaire, L'autre soleil s'en va quand celui-ci m'éclaire. Privés de tous moyens de nous parler ailleurs, Et ne pouvant venir à des accès meilleurs, Une petite fente en cette pierre ouverte, Par nous deux seulement encore découverte, Nous fait secrètement aller et revenir Les propos dont Amour nous laisse entretenir ; Car c'est le lieu par où nos passions discrètes Donnent un peu de jour à nos flammes secrètes. Ici, cruels parents, malgré vos dures lois, Nous faisons un passage à nos timides voix ; Ici nos coeurs ouverts malgré vos tyrannies Se font entrebaiser nos volontés unies. Conseillers inhumains, pères sans amitié, Voyez comme ce marbre est fendu de pitié, Et qu'à notre douleur le sein de ces murailles Pour receler nos feux s'entrouvre les entrailles, Que l'air se prostitue à nos contentements ; L'air, le plus rigoureux de tous les éléments, Le père des frimas, la source des orages, A plus d'humanité que vos brutaux courages. Mais j'entends quelque bruit, c'est elle sans faillir. Je sens tous mes esprits d'aise me défaillir. Elle ne ment jamais, et ferait conscience De charger son amant de trop de patience. Je vois comme elle approche et marche à pas comptés, Soupçonneuse, élançant ses yeux de tous côtés.

SCÈNE II. Thisbé, Pyrame.

THISBÉ

Cette offense n'était que l'importunité D'une vieille hideuse et sotte créature, Qui m'a tout aujourd'hui mis l'âme à la torture, Qui m'a fait tant de lois, m'a tant donné d'avis, Et tant réitéré d'inutiles devis, Qu'on tarirait plutôt l'humidité de l'onde Que cette humeur chagrine en caquets si féconde.

Devis : Ce mot est bas et vieux. Il signifie, propros familiers ont on s'entretient ensemble quand on cause, et quand on passe le temps. [F]

Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]

ACTE III

SCÈNE I. Deuxis, Syllar, Pyrame.

DEUXIS

J'aimerais mieux la mort qu'une honteuse vie De remords criminels incessamment suivie. Quand le chien des Enfers avecque ses abois Vient troubler les vivants, ils sont morts mille fois ; Mais mourant pour l'honneur, on court par les brisées D'un bienheureux repos dans les Champs-Élysées ; Les esprits, dépêtrés des vicieux discords Qu'ils ont avec nos sens, joyeux quittent nos corps.

Chien des Enfers : Cerbère.

Brisées : Branches rompues par le veneur pour reconnaître l'endroit où est la bête. Fig. Suivre les brisées de quelqu'un, suivre son exemple. Aller, courir sur les brisées de quelqu'un, entrer en concurrence, en rivalité avec lui. [L]

Discords : Désunion, dispute, querelle. Il est vieux et hors d'usage. [F]

DEUXIS

Tu dis vrai, ta raison me rend ores confus.

Ores : Quoique, présentement.

SCÈNE II. Le Roi, Messager, Syllar.

LE ROI

C'est trop, je vois qu'Amour se moque de mes voeux, Que le Ciel par dessein défend ce que je veux ; Je suis au désespoir, mon âme est trop gênée ; J'ai gardé dans le sein la mort toute une année, Mes malheurs vont sans fin l'un l'autre se suivant ; La saison de l'hiver n'a jamais tant de vents, Jamais tant de frimas, ni de froid, ni de grêle, Qu'il ne fasse en trois mois quelque beau jour pour elle ; Jamais vieillard caduc ne s'est si mal porté Qu'il n'ait eu dans l'année quelque heure de santé ; Éole quelquefois tient tous les vents en bride Et fait voir aux nochers le front des eaux sans ride, Et l'astre le plus fier et plus malin des Cieux Jamais de mon destin n'a détourné ses yeux. Ce traître me donna le sceptre et le courage, Pour me donner les maux avecque plus d'outrage. Mais je me plains en vain, le Ciel n'a point de tort : Tout homme de courage est maître de son sort ; Il range la Fortune à son obéissance, Son devoir ne connaît de loi que sa puissance, Même quand c'est un Roi qui n'a d'autre devoir Que de jouir des droits d'un souverain pouvoir. Non, non, mon jugement n'est plus sur la balance. Syllar, tous mes conseils vont à la violence. Retente une autre fois encor tout le dessein, Va dans son lit lui mettre un poignard dans le sein, Dis que c'est de ma part, fais-toi donner main forte Pour forcer la maison ; dis que c'est moi, n'importe ; Controuve quelque crime afin de l'accuser : En mon nom tu pourras tout dire et tout oser.

Caduc : Qui a perdu ses forces soit par l'âge soit par les maladies. [F]

Nocher : Vieux mot qui signifiait autrefois pilote. [F]

Controuver : Inventer quelque calomnie, quelque imposture. [F]

ACTE IV

SCÈNE I. Pyrame, Thisbé.

PYRAME

En attendant le jour, un lieu propre et bien près : Il semble que l'Amour me le découvre exprès, Le tombeau de Ninus.

Ninus : roi d'Assyrie et conquérant célèbre, succéda vers 1968 avec J.-C. à Bélus son père, qui avait réunile royaume de Babylonet celui de Ninive ; fit alliance avec les Arabes, imposa un tribut au roi d'Aerménie, soumit le Médie, subjugua toute l'Asie jusqu'à Bactrine, et s'empra des Bactres avec Sémiramis, femme d'un de ses généraux, qu'il épousa après la victoire. Il agandit Ninive et lui donna son nom. Ninus mourut en 1916 avant J.-C., Sémiramis fut accusée de l'avoir empoisonné. [B]

SCÈNE II. La Mère de Thisbé, sa confidente.

LA CONFIDENTE

Ce n'est qu'illusion.

LA MÈRE

Vraiment, je me repens d'avoir tancé si fort Une si bonne fille, et connais que j'ai tort ; Je veux dorénavant d'une bride moins forte Retenir les désirs où son âge la porte.

Tancer : (Tanser) Blâmer, réprimender, gronder, menacer. C'est un terme qui ne se dit que des supérieurs qui reprennnet leurs inférieurs ou domestiques. [F]

SCÈNE III.

THISBÉ, seule

Déesse de la Nuit, Lune, mère de l'ombre, Me voyant arriver sous ce feuillage sombre, Tiens-toi dans ton silence et ne t'offense pas De l'Amour effronté qui guide ici mes pas ; Ne me regarde point pour envier mon aise. C'est assez qu'ici-bas Endymion te baise, Et sans me quereller d'aucun jaloux soupçon, Demeure toute seule avecque ton garçon, Et crois qu'en ce dessein que mon amour hasarde Je n'ai d'intention pour rien qui te regarde. Celui qui maintenant me fait ici venir N'a que trop dans ses yeux de quoi m'entretenir. Et toi, sacré ruisseau, dont le plaisant rivage Semble plus accostable en ce qu'il est sauvage, Redouble à ma faveur le doux bruit de ton cours, Tant que tous les Sylvains en puissent être sourds Et que la vaine Écho de ton bruit assourdie Mes amoureux propos à ces bois ne redie. Mais non, va doucement de peur de réveiller Les Nymphes de tes eaux, laisse-les sommeiller ; L'onde ne leur met pas tant de froideur dans l'âme Qu'elle ne s'embrasât en regardant Pyrame. Mais quoi ? Ce paresseux est encore à venir ; Je ne sais quel sujet le peut tant retenir ; Il a bien de l'amour, mais il n'est pas possible Qu'il le ressentes au point où je me vois sensible. Je ne le dis qu'à vous, ruisseaux, antres, forêts, À qui même Diane a commis ses secrets. À ma faveur, Écho, commande à cette roche De lui toucher un mot d'un amoureux reproche. Mais n'ois-je pas de loin, ce semble, un peu de bruit ? J'entrevois la clarté comme d'un oeil qui luit. Hélas ! Qu'ai-je aperçu ! Dieux ! L'effroyable bête ! Un lion affamé qui cherche ici sa quête. Fuis, Thisbé, les horreurs d'un si mauvais destin. Dieux ! Que Pyrame au moins n'en soit pas le butin !

Endymion : Berger de Carie ou d'Elide (Grèce antique) d'une grande beauté, avait été, selon la Fable, placé dans le ciel par Jupiter, qui l'en chassa parce qu'il avait voulu attenter à l'honneur de Junon, et le condamna à un sommeil perpétuel. Diane s'aprit d'une vive passion pendant qu'il dormait. pour lui et le transporta dans une caverne [B]

Écho : Nymphe de la suite de Junon, fils de l'Air et de la Terre, servit Jupiter dans ses amours en amusant la déesse par de longs discours lorsque le dieu était avec une de ses maîtresse. Junon s'en apercut, l'en punit en la condamnant à ne plus parler sans qu'on l'interrogeât, et à ne répondre qu'en répétant les derniers mots des questions qu'on lui ferait. [B]

ACTE V

SCÈNE I.

PYRAME, seul

Enfin je suis sorti ; leur prudence importune N'a plus à gouverner ni moi, ni ma fortune ; Mon amour ne suit plus que le flambeau d'Amour ; Dans mon aveuglement je trouve assez de jour. Belle nuit qui me tends tes ombrageuses toiles, Ha ! Vraiment le soleil vaut moins que tes étoiles ; Douce et paisible nuit, tu me vaux désormais Mieux que le plus beau jour ne me valut jamais ; Je vois que tous mes sens se vont combler de joie Sans qu'ici nul des Dieux ni des mortels me voie. Mais me voici déjà proche de ce tombeau ; J'aperçois le mûrier, j'entends le bruit de l'eau ; Voici le lieu qu'Amour destinait à Diane : Ici ne vint jamais rien que moi de profane. Solitude, silence, obscurité, sommeil, N'avez-vous point ici vu luire mon soleil ? Ombres, où cachez-vous les yeux de ma maîtresse ? L'impatient désir de le savoir me presse : Tant de difficultés m'ont tenu prisonnier Que je mourrais de peur d'être ici le dernier. Mais, à ce que je vois, je m'y rends à bonne heure, Puisqu'encore en son lit mon Aurore demeure ; Attendant qu'elle arrive ici bien à propos Le reste de la nuit m'offre son doux repos ; Mais pourrais-je dormir en mon inquiétude, Quelque sommeil qui règne en cette solitude ? Depuis que je la sers, Amour m'a bien instruit À passer sans dormir les heures de la nuit. Le murmure de l'eau, les fleurs de la prairie, Cependant flatteront un peu ma rêverie. Ô fleurs, si vos esprits jamais se transformant Dépouillèrent les corps des malheureux amants, S'il en est parmi vous qui se souvienne encore D'avoir souffert ailleurs qu'en l'empire de Flore, Doux objets de pitié, ne soyez point jaloux Si la faveur d'Amour m'a traité mieux que vous, Et si du temps passé le souvenir vous touche, Prêtez-nous sans regret votre amoureuse couche. Mais déjà la rosée a vos tapis mouillés ; Que dis-je ? C'est du sang qui vous les a souillés ! D'où peut venir ce sang ? La troupe sanguinaire Des ours et des lions vient ici d'ordinaire. Une frayeur me va dans l'âme repassant. Je songe aux cris affreux d'un hibou menaçant Qui m'a toujours suivi ; ces ombrages nocturnes Augmentent ma terreur et ces lieux taciturnes. Dieux ! Qu'est-ce que je vois ? J'en suis trop éclairci : Sans doute un grand lion a passé par ici ! J'en reconnais la trace et vois sur la poussière Tout le sang que versait sa gueule carnassière. Ô Ciel ! En quelle horreur enfin je suis tombé ! Détestable, j'arrive aux traces de Thisbé ! Ces traces que je vois, son pied les a formées, Et celles du lion pêle-mêle imprimées ; Parmi cela du sang abondamment épars. Ha ! Je ne vois qu'horreur, que morts de toutes parts. Il n'en faut plus douter, mon oeil me dit ma perte. Justes Dieux ! Se peut-il que vous l'ayez souffert ? Mais vous n'en saviez rien, vous êtes de faux Dieux. C'est moi qui l'ai conduite en ces coupables lieux, Moi, traître, qui savais qu'auprès de cette source Les ours et les lions font leur sanglante course, Que la commodité de ce frais abreuvoir Et de ce lieu désert toujours les y fait voir. Infâme criminel et déloyal Pyrame, Qu'as-tu fait de Thisbé, qu'as-tu fait de ton âme ? Comment me suis-je ainsi de moi-même privé ? Elle m'a prévenu, le jour est arrivé. Vois-je pas que l'Aurore en sa pointe première Épanche au ciel ouvert sa confuse lumière ? Soleil, voudrais-tu luire après cet accident ? Cherche pour te cacher un plus noir occident. Toutefois montre-toi, tu le pourras sans honte, Il n'est plus de soleil çà bas qui te surmonte : Thisbé n'est plus au monde ; ô bel arbre ! ô rocher ! Ô fleurs ! En quel endroit me la faut-il chercher ? Beau cristal innocent dont le miroir exprime Sur mon front palissant l'image de mon crime, Toi qui dessus tes bords la voyais déchirer, N'en as-tu quelque membre au moins su retirer ? Traître, tu n'as servi qu'à rafraîchir la gueule Du lion, lui laissant ma Thisbé toute seule. Mais pourquoi les cailloux veux-je ici quereller ? C'est à mon imprudence à qui je dois parler, C'est à mes cruautés à qui je dois la peine De la mort la moins juste et la plus inhumaine, C'est moi de qui les bras la devaient secourir Et qui ne l'ont pas fait, c'est moi qui dois mourir. Sortez à ma faveur de vos demeures creuses Pour déchirer ce corps, venez troupes affreuses, Mon juste désespoir vous presse, il vous attend, Sans défense un butin ce pauvre corps vous tend ; Cruels, ne cherchez point que dans les bergeries Quelque innocent agneau s'immole à vos furies, Détournez désormais le cours à vos larcins, Mangez les criminels, tuez les assassins. En toi, Lion, mon âme a fait ses funérailles, Qui digères déjà mon coeur dans tes entrailles ; Reviens et me fais voir au moins mon ennemi ; Encore tu ne m'as dévoré qu'à demi, Achève ton repas ; tu seras moins funeste Si tu m'es plus cruel, achève donc ce reste, Ote-moi le moyen de te jamais punir. Mais ma douleur te parle en vain de revenir ; Depuis que ce beau sang passe en ta nourriture, Tes sens ont dépouillé leur cruelle nature ; Je crois que ton humeur change de qualité Et qu'elle a plus d'amour que de brutalité ; Depuis que sa belle âme est ici répandue L'horreur de ces forêts est à jamais perdue. Les tigres, les lions, les panthères, les ours, Ne produiront ici que de petits Amours, Et je crois que Vénus verra bientôt écloses De ce sang amoureux mille moissons de roses. Mon sang dessus le sien par ici coulera, Mon âme avec la sienne ainsi se mêlera. Qu'il me tarde déjà que mon ombre n'arrive Rejoindre son esprit sur la mortelle rive ! Au moins si je trouvais d'un chef-d'oeuvre si beau Quelque sainte relique à mettre en un tombeau, Je ferais dans mon sein une large ouverture Et sa chair dans la mienne aurait sa sépulture. Toi, son vivant cercueil, reviens me dévorer, Cruel lion, reviens, je te veux adorer ; S'il faut que ma Déesse en ton sang se confonde, Je te tiens pour l'autel le plus sacré du monde. Ô Dieux ! Si je ne vois rien d'elle à mon trépas, Au moins je baiserai la trace de ses pas, Et ma lèvre en suivant cette sanglante route, Cent fois rebaisera son beau sang goutte à goutte. Ah ! Beau sang précieux qui tout froid et tout mort Faites dedans mon âme encore un tel effort, Vous avez donc quitté vos délicates veines Pour achever enfin vos tourments et mes peines ! Puisque le sort me dit que vous l'avez voulu, Il ne m'y verra pas moins que vous résolu. Mais que trouvais-je ici ? Cette sanglante toile À la pauvre défunte avait servi de voile. Ô trop cruel témoin de mon dernier malheur ! Témoin de mon forfait, sois-le de ma douleur. Mais quoi ? Dedans l'objet d'un sort si déplorable, Sanglant et déchiré tu m'es encore aimable ! Le faut-il adorer ? Il le faut, je le veux : Il a touché jadis l'or de ses blonds cheveux ; Ce voile à nos amours prêtant son chaste usage, Défendait au soleil de baiser son visage ; Il fut en ma faveur soigneux de son beau teint ; Sois-tu dorénavant révéré comme saint, Et qu'en faveur du sang qui peint notre infortune La nuit te daigne mettre avec sa robe brune ! Mais je crois que mon coeur se flatte en sa langueur ; Il est temps que ma vie achève sa rigueur. Au dessein de mourir dois-je chercher qui m'aide ? Rien que ma main ne s'offre à ce dernier remède. Terre, si tu voulais t'ouvrir dessous mes pas, Tu me ferais plaisir, mais tu ne le fais pas ; Il semble que ton flanc davantage se serre. Dieux ! Si vous me vouliez envoyer le tonnerre, Je vous serais tenu ; mais, ô propos honteux ! Mon trépas à m'ouïr est encore douteux, Mon désespoir encore en moi se délibère ; Mais l'étourdissement, non la peur, le diffère. Voici de quoi venger les injures du sort ; C'est ici mon tonnerre, et mon gouffre, et ma mort. En dépit des parents, du Ciel, de la nature, Mon supplice fera la fin de ma torture. Les hommes courageux meurent quand il leur plaît. Aime ce coeur, Thisbé, tout massacré qu'il est ; Encore un coup, Thisbé, par la dernière plaie, Regarde là-dedans si ma douleur est vraie.

SCÈNE II.

THISBÉ, seule

À peine ai-je repris mon esprit et ma voix ; Cette peur m'a fait perdre un voile que j'avais Et m'a fait demeurer assez longtemps cachée. Possible mon amant m'aura depuis cherchée. Il doit être arrivé s'il n'a perdu le soin De me venir trouver, car le jour n'est pas loin. Je n'entends plus que l'eau que verse la fontaine ; Le silence profond me rend assez certaine Que je puis approcher la tombe où cependant Mon Pyrame languit sans doute en m'attendant. La bête qui cherchait l'eau de cette vallée, Ayant éteint sa soif, ores s'en est allée ; Autrement j'entendrais qu'elle ferait du bruit, Et ses yeux brilleraient au travers de la nuit. Ô nuit ! Je me remets enfin sous ton ombrage ; Pour avoir tant d'amour, j'ai bien peu de courage. Mais, ou mon oeil s'abuse en un objet trompeur, Voici de quoi rentrer en ma première peur ; Une subite horreur me prend à l'impourvue, Et, si l'obscurité peut assurer ma vue, Un augure incertain mes soupçons ne dément. Certains pas dans les miens mêlés confusément, Cette place partout sanglante et si foulée Montre qu'ici la bête a sa fureur soûlée. Dieux ! Je vois par la terre un corps qui semble mort. Mais pourquoi m'effrayer ? C'est Pyrame qui dort. Pour divertir l'ennui de son attente oisive, Il repose au doux bruit de cette source vive. Ce sera maintenant à lui de m'accuser. Mais ce lieu dur et froid, mal propre à reposer, Que déjà la rosée a rendu tout humide, M'oblige à l'éveiller. Dieux ! Que je suis timide ! J'ai son contentement et son repos si cher Que ma voix seulement a peur de le fâcher ; Il dort si doucement qu'on ne saurait à peine Discerner parmi l'air le bruit de son haleine. Mais d'où vient qu'immobile et froid dessous ma main Il semble mort ? Pyrame ! Ô Dieux ! J'appelle en vain, Il ne respire plus, ce beau corps est de glace. Hélas ! Je vois la mort peinte dessus sa face ; D'une éternelle nuit son bel oeil est couvert ; Je vois d'un large coup son estomac ouvert. Hé ! Ne meurs pas si tôt, ouvre un peu la paupière, Respire encore un coup, je mourrai la première, Ne t'en va point sans moi, ne me fais point ce tort. Tu ne me réponds rien, mon coeur ! Tu n'es pas mort, Les Dieux ne meurent point, la nature est trop sage Pour laisser ruiner son plus aimable ouvrage. Mais, ô faible discours ! Ô faux soulagement ! La perte que je fais m'ôte le jugement. Pyrame ne vit plus, ha ! Ce soupir l'emporte. Comment ! Il ne vit plus et je ne suis pas morte ? Pyrame, s'il te reste encore un peu de jour, Si ton esprit me garde encore un peu d'amour, Et si le vieux Charon touché de ma misère Retarde tant soit peu sa barque à ma prière, Attends-moi, je te prie, et qu'un même trépas Achève nos destins ; je m'en vais de ce pas. Mais tu ne m'attends point, et si peu que je vive En ce dernier devoir mon sort veut que je suive. Coupable que je suis de cette injuste mort, Malheureux criminel de la fureur du sort, Quoi ? Je respire encore et regardant Pyrame Trépassé devant moi, je n'ai point perdu l'âme ! Je vois que ce rocher s'est éclaté de deuil Pour répandre des pleurs, pour m'ouvrir un cercueil ; Ce ruisseau fuit d'horreur qu'il a de mon injure, Il en est sans repos, ses rives sans verdure ; Même, au lieu de donner de la rosée aux fleurs, L'Aurore à ce matin n'a versé que des pleurs, Et cet arbre, touché d'un désespoir visible, A bien trouvé du sang dans son tronc insensible, Son fruit en a changé, la lune en a blêmi, Et la terre a sué du sang qu'il a vomi. Bel arbre, puisqu'au monde après moi tu demeures, Pour mieux faire paraître au Ciel tes rouges mûres Et lui montrer le tort qu'il a fait à mes voeux, Fais comme moi, de grâce, arrache tes cheveux, Ouvre toi l'estomac et fais couler à force Cette sanglante humeur par toute ton écorce. Mais que me sert ton deuil ? Rameaux, prés verdissants, Qu'à soulager mon mal vous êtes impuissants ! Quand bien vous en mourriez on voit la destinée Ramener votre vie en ramenant l'année : Une fois tous les ans nous vous voyons mourir, Une fois tous les ans nous vous voyons fleurir, Mais mon Pyrame est mort sans espoir qu'il retourne De ces pâles manoirs où son esprit séjourne. Depuis que le soleil nous voit naître et finir, Le premier des défunts est encore à venir, Et quand les Dieux demain me le feraient revivre, Je me suis résolue aujourd'hui de le suivre. J'ai trop d'impatience et puisque le destin De nos corps amoureux fait son cruel butin, Avant que le plaisir que méritaient nos flammes Dans leurs embrassements ait pu mêler nos âmes, Nous les joindrons là-bas et par nos saints accords Ne ferons qu'un esprit de l'ombre de deux corps ; Et puisqu'à mon sujet sa belle âme sommeille, Mon esprit innocent lui rendra la pareille. Toutefois je ne puis sans mourir doublement ; Pyrame s'est tué d'un soupçon seulement, Son amitié fidèle un peu trop violente, D'autant qu'à ce devoir il me voyait trop lente, Pour avoir soupçonné que je ne l'aimais pas, Il ne s'est pu guérir de moins que du trépas. Que donc ton bras sur moi davantage demeure, Ô mort ! Et, s'il se peut, que plus que lui je meure, Que je sente à la fois, poison, flammes et fers ! Sus ! Qui me vient ouvrir la porte des Enfers ? Ha ! Voici le poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement ; il en rougit, le traître ! Exécrable bourreau ! Si tu te veux laver Du crime commencé, tu n'as qu'à l'achever ; Enfonce là-dedans, rends-toi plus rude, et pousse Des feux avec ta lame ! Hélas ! Elle est trop douce. Je ne pouvais mourir d'un coup plus gracieux, Ni pour un autre objet haïr celui des Cieux.

Mûres est écrit meures pour rimer avec demeure.

Sus : C'est la même chose que sur [ou plus]. Tout cela est du style populaire. [F]

1 234 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica