Comédie en vers· Comédie en un Acte, un Vers
Molière Enfant
Personnages
- JEAN-BAPTISTE, ( Molière ) 15 ans. Mlle BÉRENGÈRE
- POQUELIN, père de Molière. M. SAINT-LÉON
- GAUTHIER-GARGUILLE, comédien de l'hôtel de Bourgogne. M. KIME
- MONSIEUR JOURDAIN, M. BARRÉ
- LE PÈRE CRESSÉ, grand-père maternel de Molière. M. TALBOT
- LOYAL, huissier. M. GRENIER
- NANON LAFOREST, servante de Poquelin, 22 ans. Mlle PAULINE GRANGE
- GARÇONS TAPISSIERS
- QUATRE LAQUAIS DE MONSIEUR JOURDAIN
PRÉFACE
Une préface devant une oeuvre si petite !
Oui, lecteur, une petite préface ; seulement de quoi payer, comme je peux, quelques dettes de reconnaissance.
Un remerciement d'abord et de tout mon coeur à la direction de l'Odéon, qui m'a éclairé, conduit, soutenu avec un zèle si affectueux et si patient. - Beaucoup, comme moi, ont fait ou feront sous ses auspices les premiers pas dans la carrière dramatique : ils apprécieront tous en quelles mains intelligentes et paternelles l'État a confié la délicate mission d'initier les jeunes auteurs aux difficiles secrets du théâtre.
Mais, lecteur, si tu n'es un peu du métier, tu ne comprendras jamais bien la surprise et le ravissement d'un apprenti poète qui s'avance inconnu, presque honteux et cachant son papier dans son chapeau. - I1 frappe d'un doigt timide et craint déjà qu'elle ne s'ouvre, la redoutable porte qui le sépare encore d'un administrateur à coup sûr sérieux et glacial !... Mais de quel air, bon Dieu ! lui confesser son péché ? - La porte s'ouvre. - Il trouve des poètes, des artistes, des amis ! - Quelle rencontre ! - Je t'en souhaite, lecteur, beaucoup de semblables dans la vie !
Autre bonne fortune et dont je ne puis me taire : j'ai vu jouer ma pièce ! - Oui, jouer ma pièce, et tous les auteurs qu'on a joués n'en peuvent pas dire autant. C'est qu'on réunit difficilement sept interprètes aussi dévoués qu'intelligents et habiles, et qui se prêtent avec tant de coeur à rehausser les débuts d'un commençant.
À la liste des personnages, tu trouveras, lecteur, les véritables auteurs de ce petit ouvrage. Grâce, esprit, gaieté, chaleur, tout l'entrain, toute la vie, tout ce qui s'est fait applaudir venait d'eux. J'avais fait seulement les vers, et je les leur dédie en les remerciant.
Édouard Vierne.
MOLIÈRE ENFANT
Le théâtre représente la boutique de maître Poquelin, tapissier du roi et marchand fripier. Au fond, une devanture ouverte ou à claire-voie, donnant sur la rue, avec une porte à droite.- A gauche, un comptoir. - A droite au fond, une horloge. - Meubles, étoffas, outils, habits pendus, etc. - Portes à droite et à gauche.
SCÈNE PREMIÈRE.
Au lever du rideau, Nanon Laforest, un tricot à la main, regarde par la porte du fond dans la rue.
NANON LAFOREST, redescendant la scène
Rien ! - Point de Jean-Baptiste ! - Et grand-papa Crosse1 De ramener l'enfant, voyez s'il est pressé !... Tantôt, quand de son gendre il eut vu la sortie :Imitant le père Cressé.
« Jean-Baptiste, fit-il, viens à la comédie ; Pour fêter tes quinze ans je t'en veux régaler ! Nanon, à Poquelin, toi, n'en va point parler. Puisqu'il installe au Louvre un meuble de commande, C'est trois heures au moins qu'il faudra qu'on ***** Bast ! nous serons avant raccourus au logis. Hardi ! petit garçon ! » - Et les voilà partis. Bon voyage ! - Nanon faisant le pied de grue , Peste, tremble, et vingt fois va guetter à la rue, Et craint que le bourgeois n'arrive le premier, Qui, secouant monsieur son fils comme un prunier. Sur lui de bons soufflets ferait choir une averse. Ils n'y songent pour eux non plus qu'au schah de Perse ! À leur aise, jarni !L'horloge sonne quatre heures.
- Bon ! quatre heures ! - Oui-da ! Hardi ! Petit garçon ! Hardi ! le grand-papa ! - Je suis bien sotte, moi, d'en prendre l'épouvante !Schah : Roi d'Iran, terme persan.
SCÈNE II. Nanon Laforest, Gauthier-Garguille.
NANON
Qui vient là ?GAUTHIER, poliment
Serviteur !NANON, à part
Quel est ce patelin ?Patelin : Fig. Celui qui tâche, par des flatteries et de belles paroles, de tromper, ou, simplement, d'en venir à ses fins (avec un p minuscule).
NANON
Oui.GAUTHIER
Marchand fripier ?GAUTHIER
Et tapissier du roi ?NANON, avec surprise et le reconnaissant
Mais ! ! !...GAUTHIER
Ai-je quelque enflure ? Un goitre, une jaunisse ou les yeux retournés, Que vous me reluquez, la belle, sous le nez ?NANON, riant
Ha ! ha ! ha !NANON, en s'étouffant
C'est que...GAUTHIER
Quoi ?NANON
Vous avez l'air de Gauthier-Garguille, Ce grand sec, qu'on voyait à la foire autrefois, Et qui faisait tant rire en avalant des pois ! Excusez, s'il vous plaît !GAUTHIER
Mais voyez cette bête Qui me jette mon nom pour excuse à la tête ! Pardi ! Je suis Gauthier lui-même, entendez-vous, Et malhonnêtement vous riez devant nous. Il s'agit bien, ma foi, d'un histrion de foire ! Vous voyez un grand homme et très chargé de gloire !NANON, riant toujours
Ha ! ha ! ha ! Quelle farce !NANON
Hé ! Hé !GAUTHIER
Le cardinal, notre éminentissime Cardinal ! Il me tient en une haute estime ! À l'hôtel de Bourgogne, entendez cela bien, Il m'a fait, l'an dernier, entrer comédien !NANON, se tenant les côtes
Ha ! Tous trois !... Ah ! Ces bons bateleux !...GAUTHIER
Je te dis.NANON
Laissez !... Je crèverai, ma foi, si je ne ris !... C'est malgré moi... Je vois toujours votre grimace, Et vos petits yeux ronds... vos cheveux de filasse Qui vous pendaient partout sur votre habit déteint... Et puis... les coups de pied que monsieur Turlupin...Turlupin : Henri Legrand dit [1587-1637], comédien célèbre de la troupe de Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Cité dans le Portrait du Peintre de Boursault v.327.
GAUTHIER
Qu'elle rit de bon coeur !GAUTHIER, riant
Et les claques aussi !GAUTHIER, riant aux éclats avec elle
Arrête ! Arrête donc ! Ma foi ! Ton mal me prend. Ha ! Ha ! Les bons tréteaux du marché Saint-Laurent ! - C'est égal ; je te prie, empêche-toi de rire, Et m'écoute à présent.NANON
Tapissier ?GAUTHIER
Oui ! C'est là sa signature.NANON
Il vous écrit ?NANON
Quel objet donc ?GAUTHIER
Il veut jouer la comédie !NANON
Jouer la comédie !GAUTHIER
Oh ! La chose est hardie ! Mais s'adresser à moi c'est d'un très bon renard, Et je lui veux montrer le plus fin de notre art.NANON, allant chercher le feutre de Gauthier et le lui donnant
Voilà votre chapeau, Monsieur Gauthier-Garguille.GAUTHIER
Pourquoi ?GAUTHIER
Et d'où prends-tu le droit ?...NANON
Le droit ? Sous mon bonnet. Vous nous venez céans apprêter des affaires, Des tracas et des cris-, pardieu, bien nécessaires ! Oh ! ça ! voici la porte et mon balai tout prêt, Et mon nom, qui qu'en grogne, est Nanon Laforét !GAUTHIER
Ah ! Tu le prends ainsi ! - Je tiens donc la gageure ; Et, pour comédien, il l'est, je te le jure ! Je lui veux des tréteaux souffler le diable au corps !NANON
Vous le ferez ?GAUTHIER
Fort bien !NANON
Quoi, Monsieur ?...GAUTHIER
Sans remords !NANON
Oh ! Non ! Si vous saviez, Monsieur Gauthier-Garguille ! Il y va du repos de toute la famille. Mettrez vous de bon coeur notre maison en deuil, Dites ?GAUTHIER
Qu'elle est gentille avec sa larme à l'oeil ! On a pour Jean-Baptiste une âme un peu bien tendre. Hein ?NANON
Quoi donc ?NANON
Entendre quoi ?GAUTHIER
Friponne ! Et ce nez amoureux ! Ah ! Nanon, le gaillard n'est pas trop malheureux ! Il suffit.NANON
Moi ! Pardine ! éclairez vos visières. Mais c'est un amoureux qu'on tiendrait aux lisières : Quinze ans, jouant à la fossette, un vrai gamin, Et de barbe au menton non plus que sur ma main.GAUTHIER
Comment, diantre ! Un enfant ?NANON
La gentillesse même ! Tout bonté ! tout esprit ! tout malice, et qu'on aime En dépit que l'on ait.GAUTHIER
Eh bien, je vais l'attendre.NANON, remontant au fond
Un baiser ? C'est tout chaud pour la Saint-Jean prochaine. Oh ! J'aperçois monsieur. Délogez.GAUTHIER
Quoi, sans rien ?NANON, se laissant embrasser
Tôt donc ! Becquez-le vite et qu'il vous fasse bien.Becquer : Pour les oiseaux, prendre la becquée à plein bec. Ici sens métaphorique pour embrasser.
GAUTHIER, se dirigeant vers le fond
Adieu !NANON, le ramenant et le renvoyant par la droite
Par ma cuisine, afin qu'il ne vous voie !SCÈNE III. Nanon, Poquelin, Garçons tapissiers.
Ils arrivent, traînant à bras une petite charrette, jusqu'à la porte du fond.
NANON, à part
Voici nos gens dont l'air parait un brin penaud.POQUELIN, à un garçon
Mettez là ce fauteuil et le reste là-haut.NANON, voulant aider le garçon
Hé ! Là ! Prenez-y garde !POQUELIN, à Nanon
Morbleu ! Tire d'ici. De quoi te mêles-tu ?Au garçon.
Peste soit du cagneux, et son air courbatu ! Çà ! Tous en haut ; qu'on se remette à la besogne ! Troupeau de fainéants !Les garçons disparaissent.
À Nanon.
- Mais tais-toi donc, carogne !NANON
Je ne dis mot !POQUELIN, après avoir en silence examiné le fauteuil
Viens çà. Regarde ! En vérité, L'ouvrage est de mon fils et fort bien fagoté ! Le savetier du coin, je pense, en aurait honte. Bref ! Le Roi m'a laissé le meuble entier pour compte.Fagoter : Fig. S'habiller avec mauvais goût. Être composé, inventé sans grand soin. [L]
Savetier : Ouvrier qui raccommode de vieux souliers. [L]
POQUELIN
Et les pliants aussi.POQUELIN
Quelque niais ! Que si ! J'avais dès en partant aperçu la bévue ; Mais j'espérais qu'au Louvre on ne l'aurait pas vue : Avec un peu d'adresse on leur en passe tant ! Et déjà justement je bridais l'intendant : C'était fait ! - Tout_à_coup dans cette galerie Passe le Cardinal, qui, sur ma friperie Ajustant, le madré, tout droit son nez pointu : « Hé ! hé ! » - fait-il, d'un ton que je l'eusse battu, « Le tapissier du roi s'est trompé, sur mon âme, Et voici des fauteuils qu'il a faits pour sa femme ! »Se levant avec redoublement de colère.
Et c'est ce Jean-Baptiste !... Où diable est-il ?...Le Cardinal Mazarin.
POQUELIN, s'animant
Dans le moment, coquin ! que j'étais en instance Pour t'obtenir du Roi ma charge en survivance !... Brigand ! Trois mille écus, dont, selon mon contrat... Monsieur Jourdain !...POQUELIN, à Nanon
Tais-toi !À lui-même.
- Comment payer ?Monsieur Jourdain parait avec ses quatre laquais.
NANON
Monsieur !...POQUELIN, à lui-même
Petit Satan !NANON
Monsieur Jourdain !POQUELIN, à Nanon
Va-t'en !NANON
Quatre laquais !SCÈNE IV. Poquelin, Monsieur Jourdain, superbement vêtu et suivi de quatre grands laquais.
MONSIEUR JOURDAIN
Hé ! Monsieur le fripier, foin de votre ruelle ! Mais sans la fange au moins, qu'on y voit qui ruisselle, Et qui m'eût des panneaux le dehors tout crotté, J'étais jusque chez vous dans ma chaise apporté !POQUELIN
Monsieur, j'en suis confus.MONSIEUR JOURDAIN
Bien !À ses laquais.
- Vous, près de la porte. Là ! - Debout ! - Tous les quatre, attendant que je sorte.POQUELIN, à part
Peste du fou fieffé, dont la fièvre me bout !MONSIEUR JOURDAIN, montrant à Poquelin dans la direction de sa chaise
On la peut voir d'ici qui m'attend tout au bout.POQUELIN
Fort bien !MONSIEUR JOURDAIN
Pardonnez-moi : ce sont trois mille bons écus, Dus par vous à mon père et de longtemps échus. C'était quelque fermage ou d'emprunt ; je l'oublie.POQUELIN, piqué
C'est pour du drap vendu.Monsieur Jourdain piqué te couvre.
- Mettez, je vous supplie.MONSIEUR JOURDAIN
Du drap ?MONSIEUR JOURDAIN
Quoi ?MONSIEUR JOURDAIN
Ah ! Ah !POQUELIN
Et je me vois, dont j'ai le coeur navré, Par le coup tout récent d'une perte importante, Obligé de tromper encore votre attente.MONSIEUR JOURDAIN
Ma foi ! J'en suis marri, mon cher monsieur.MONSIEUR JOURDAIN
J'en ai besoin. Oui ! - Non pas moi ; Mais c'est pour un marquis qui me fait cette grâce De me les emprunter. Voulez-vous qu'il s'en passe ?POQUELIN
Monsieur, je suis à bout !MONSIEUR JOURDAIN
Un Marquis de la Cour !MONSIEUR JOURDAIN
Point, point ; je n'en ai plus.MONSIEUR JOURDAIN
Eh oui ! Les gens de qualité, Justement, sont les plus gênés dans leurs affaires Far les choses qu'ils font outre les nécessaires.MONSIEUR JOURDAIN
Mais...POQUELIN
C'est pour ma famille.MONSIEUR JOURDAIN
Eh oui ! Je vous entends ! Là ! Vous me remuez avec cette prière, Et je vous donne une heure.POQUELIN
Une heure !MONSIEUR JOURDAIN
Tout entière ! Mais si vous me manquez, morbleu ! Plus de crédit : J'aurai là mon huissier, Monsieur Loyal. - J'ai dit. - Au revoir !À ses laquais.
Vous, venez, et montrez par la ville Que vous êtes à moi , me suivant à la file !Monsieur Jourdain et ses laquais sortent par le fond.
SCÈNE V. Poquelin seul d'abord, puis Nanon.
POQUELIN, seul
Maugrebleu du gredin que la peste étranglât ! Et son Marquis avec, et sa chaise, et son drap ! Mais où donc est mon fils ! - Ah ! fripon, j'imagine...NANON, accourant
Monsieur, si vous veniez...NANON, embarrassée
Monsieur...POQUELIN
Dis.NANON
Je ne sais.POQUELIN
Tu mens.NANON
Je...NANON, tendant la joue
Et quoi donc ?NANON, le retenant
Oh ! Monsieur !...POQUELIN
Ah ! Te voilà donc mat !POQUELIN
Parbleu ! Non, c'est le chat.POQUELIN
Encor ! Quoi ! Ce vieux fou me perdra mon enfant ! Mais lui, devait-il faire aussi ce qu'on défend ? Et mon meuble, Nanon, est-ce encor son grand-père ? Morbleu ! Que je lui vais payer à ma manière...NANON, changeant le ton
Monsieur ?POQUELIN
Quoi ?SCÈNE VI. Nanon, Le Père Cressé, Jean-Baptiste (Molière).
Jean-Baptiste et le père Cressê s'arrêtent timidement à la porte, et le vieillard se cache derrière l'enfant.
LE PÈRE CRESSÉ, toussant
Hum ! hum !MOLIÈRE, à demi-voix
Nanon !LE PÈRE CRESSÉ, toussant
Hum ! hum !NANON, à part
Le bon tousseux !MOLIÈRE
Eh ! Nanon !NANON, se retournant
Qui va là ?MOLIÈRE
C'est nous !LE PÈRE CRESSÉ, tremblant
C'est nous !NANON
Venez.LE PÈRE CRESSÉ, approchant avec une extrême précaution
Ouf ! J'ai couru, j'espère !NANON, leur montrant l'heure
Ma foi ! Je vous admire, et notre horloge aussi !LE PÈRE CRESSÉ, tirant sa montre
Mais il n'est pas trop tard !MOLIÈRE
Mon père est donc ici ?NANON
Dame !LE PÈRE CRESSÉ, s'apprêtant à sortir
Il est tard ! Bonsoir !LE PÈRE CRESSÉ
Moi ! Ma foi, je m'en moque !LE PÈRE CRESSÉ
Et puis... je ne crains rien du tout.NANON
On verra bien !NANON
Je n'ai dit rien. Mais voulez-vous savoir quel diable le possède, Qui, pour tout deviner, lui vient toujours en aide ? C'est qu'à tous coups, sachant votre démangeaison, Il vous tient au théâtre, absents de la maison.LE PÈRE CRESSÉ
Ah ! nous avons bien ri !NANON
Chienne de maladie !MOLIÈRE
Non ! Tu n'en peux sentir comme moi le transport ! Pour m'en désenivrer j'ai beau me faire effort ; Je vois, j'entends toujours ; et, dans cette boutique, Je fais la comédie avec chaque pratique ! Ma vie est toute là, je pense, et mon bonheur !LE PÈRE CRESSÉ
Bravo ! Petit garçon !LE PÈRE CRESSÉ
Malade ?LE PÈRE CRESSÉ
C'était pour l'égayer.MOLIÈRE
Ne gronde pas, Nanon ; Tu lui fais du chagrin, et grand-père est si bon ! Sais-tu qu'il m'a promis que j'irais au collège ! J'étudierai !NANON
Toi ?MOLIÈRE
Moi-même !MOLIÈRE
Ma foi, parlons-en ! Il est beau ! Oh ! L'aiguille, le crin et l'odieux marteau !Il prend ses outils sur l'établi et les jette à terre.
NANON
Ciel !NANON, au père Creese
Hé ?...LE PÈRE CRESSÉ
Oui ! C'est son idée !LE PÈRE CRESSÉ
Tant pis !LE PÈRE CRESSÉ
Moi ? Pour qui me prends-tu ? Penses-tu que je tremble ? Mon gendre c'est mon gendre ; et tout le monde ensemble, Et Poquelin, ici, montant ses grands chevaux.... Morbleu ! l'on ne sait pas non plus ce que je vaux ! Et je...Poquelin paraît : la parole expire sur les lèvres du père Cressé.
SCÈNE VII. Nanon, Molière, Cressé, Poquelin.
POQUELIN, à Molière
Vous voilà donc, coureur de mascarades ? Hein ? On n'a donc pas mis d'horloge à vos parades ? Vous comptiez m'en donner encor ; mais cette fois, Tarare ! Votre fil est trop court de deux doigts !MOLIÈRE, timidement
Mon père !...POQUELIN
Venez ça.LE PÈRE CRESSÉ, poussé par Nanon
Mon gendre...LE PÈRE CRESSÉ
Je...POQUELIN
Du diable avec vous il hante la maison, Et vous le menez boire à même le poison. - Voyez les beaux profits aussi qu'il en retire ! Il est devenu bête , oui ! plus qu'on ne peut dire, Gauche, aussi mal s'aidant de ses mains qu'un manchot,Montrant le fauteuil.
Et voici le chef-d'oeuvre enfin de ce magot !Magot : Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]
LE PÈRE CRESSÉ, examinant le fauteuil
Franchement, le fauteuil est l'ouvrage d'un âne, Et cette pièce-là tout à fait le condamne.LE PÈRE CRESSÉ, à Nanon
Et de l'étoffe, bête ! En as-tu le coupon ? Elle était de commande et pour le meuble faite.NANON
Bast ! Par quelque benêt nous en aurons défaite. Pour s'asseoir il n'est pas, je pense, que le roi, Et les autres chrétiens siègent tretous, ma foi !POQUELIN
Fadaise ! En attendant, moi, je n'ai sou ni maille Pour contenter ce soir quelqu'un qui me travaille.À son fils.
Et sans toi, garnement...POQUELIN, à Nanon
À tous coups tu m'arrêtes !NANON
C'est de l'or !POQUELIN, à Nanon
Sais-tu bien, toi, ce que tu t'apprêtes ?NANON
Quoi ?MOLIÈRE, se mettant entre les deux
Mon père !LE PÈRE CRESSÉ, même jeu
Hé ! là !POQUELIN
Pendarde !POQUELIN, aux deux autres
Laissez-moi !NANON
Voulez-vous le fin mot ? Votre fils, Soit qu'on le prêche ou non, ne fera que gâchis. Il n'est point du tout né pour vous trousser des sièges, Et veut étudier, jarni ! dans les collèges.POQUELIN, interdit
C'est pour rire ?NANON, lui montrant à terre les outils
En voici des témoins assignés Qu'il a, nous le jurant, à beaux pieds trépignes.POQUELIN, à Molière
Est-il vrai, Jean-Baptiste ?NANON, à Molière
Eh ! Confesse la chose.À Poquelin, prenant un grand parti.
Être comédien ! - Voilà tout !MOLIÈRE, se jetant au cou de Cressé
Je le vaudrai, grand-père, et plus encor, s'il faut.POQUELIN, accablé
Mon fils court à l'abîme, ô ciel ! Et tout le monde Le pousse par l'épaule à sa chute profonde !Il prend son fils par la main.
Écoute, mon enfant, à quinze ans, oses-tu - Te risquer pour la vie hors du sentier battu ? Tu cherches un pays où la gloire t'attire : Sais-tu bien ce qu'il est ? Moi, je n'en peux rien dire, Mais des honnêtes gens enfin s'il est hanté, Ils n'y jettent de loin qu'un regard de côté, Et certes on n'en voit guère, avec ta hardiesse, Y planter leur racine, en bouton de jeunesse.MOLIÈRE
Non, peut-être, et j'entends, mon père, votre avis ; Mais, qui veut être honnête, il l'est en tout pays.POQUELIN, avec douceur
Il est vrai. Cependant c'est faire en homme sage D'attendre que l'honneur s'affermisse avec l'âge ; Et déjà, n'est-ce pas un excès trop hardi Qu'un enfant, tout nouveau de ses langes sorti, Maudissant le métier qui fait vivre son père, Outrage ainsi l'outil laborieux à terre ? Tu nous méprises donc, et ce qui te sourit, Ce sont les songes creux et les choses d'esprit ! Mais, est-ce de quoi vivre ? Eu savants on fourmille Et tu vas avec toi ruiner la famille. - Regarde : je suis pauvre et déjà je blanchis ; Tes frères et tes soeurs sont encor bien petits , Ma main à les nourrir va tomber de vieillesse, Et que deviendrons-nous si mon fils nous délaisse- ?Molière va silencieusement ramasser son marteau et lève des yeux mouillés de larmes sur son père qui lui tend les bras.
MOLIÈRE
Pardon !LE PÈRE CRESSÉ, essuyant sas yeux
Oh ! Oh ! Bon petit coeur ! Nanon, ne vois-tu pas ?MOLIÈRE
Non. Vous n'en aurez pas, mon père, le déboire. Je veux dans mon état chercher toute ma gloire ;Montrant le fauteuil.
Et d'abord à ceci je me vais installer : Vous verrez !POQUELIN
Bien, mon fils !LE PÈRE CRESSÉ
Oui ! Voilà bien parler !POQUELIN, à Cressé
Je vais un peu là-haut penser pour cette dette. Je n'aurai plus après qu'un soin qui m'inquiète : C'est ma charge. Le roi nous la peut bien ôter !Poquelin sort par la gauche.
LE PÈRE CRESSÉ, frappé d'une idée
Morbleu ! C'est une chance au moins qu'on peut tenter.Le père Cressé saisit son chapeau et sort brusquement par la rue.
SCÈNE VIII. Molière, Nanon.
Molière commence à travailler ; puis, levant la tête, aperçoit Nanon debout et immobile devant lui.
NANON, avec un gros soupir
Non : c'est que je suis bête, et le désir me grille... Que j'en ai là tout gros au coeur !...MOLIÈRE
Dis-nous de quoi.NANON, avec une résolution gaie
Eh ! C'est de t'embrasser !MOLIÈRE, de même
Eh bien ! Embrasse moi !NANON, après l'avoir embrassé
Dame ! Ton action part d'un gentil courage, Et tu vaux qu'on t'admire ainsi brave à l'ouvrage. Quel effort d'un seul coup !MOLIÈRE
Ma foi ! ton compliment , Ma pauvre Laforest , se trompe étrangement , Et mon coeur sentirait une peine plus dure À vous abandonner qu'à rompre ma nature. Mon père avait raison : un bon état vaut mieux Que toutes ces chansons, ces farces et ces jeux.NANON
Jarni ! Tu parles d'or ! J'en pensais tout de même, Et si je te faisais chorus, c'est que je t'aime.MOLIÈRE
Je t'aime bien aussi, va ! - Mais j'ai réfléchi , Et de mes visions je me suis affranchi Sans peine, sans courage et sans que je m'admire. Qu'est-ce que ces pantins ? Des figures de cire Aux chandelles brillant ; mais, quand le jour a lui , On voit tout leur éclat se fondre devant lui. - Tiens ! j'ai bien ri tantôt ; mais, quand je me rappelle, Le jeu n'en valait pas, comme on dit , la chandelle. - C'est une vieille farce : un certain Patelin , Avocat, sans souliers, mais d'esprit très-malin.Il se met en pose.
Le voilà tout grincheux, maigre, râpé, sans linge, La mine enfarinée et de longs bras de singe ! - Il songe d'un habit - et , la peste ! il fait bien, Car on a froid aux yeux à voir bâiller le sien. Mais de s'en procurer devine un peu l'adresse...NANON
Dame !MOLIÈRE
Il se met en frais...NANON
De quoi ?MOLIÈRE, jouant
De politesse ; Et chez monsieur Guillaume, un gros marchand de drap, S'en va , menu trottant et serré comme un rat. Puis, là, force saluts, courbettes, simagrées, Force : - Monsieur Guillaume ! - et paroles sucrées. - J'ai connu votre père. Ah ! l'honnête marchand ! Et vous lui ressemblez ! - Il n'était pas méchant ! Il eût bien à crédit drapé tout le royaume ! Mais quelle ressemblance ! - Et là, prenant Guillaume. Il l'étreint et le serre à crac entre ses bras, Et l'autre se confond de honte et d'embarras.NANON
Et l'habit ?MOLIÈRE
Oh ! L'habit, il en guigne les pièces. Et d'un beau drap marron , parmi ses gentillesses, Entrelarde à tous coups des propos plus hardis ; Si bien qu'à son baiser tous les mots en sont dits. Sa dupe a le bec plein : - « N'eussiez-vous croix ni pile, « Prenez-en ! Prenez donc ; prenez toute la pile ! » Il en prend et repaît , pour demain , son marchand D'une oie... à s'en lécher les doigts, avec l'argent.NANON
Tredame ! Il la tient bonne ! On la paiera bien !Tredame : Interjection. Jurement des femmes dans l'ancienne comédie ; abréviation de Notre-Dame. [L]
MOLIÈRE
Voire ! En cris d'agonisant, transports de fièvre noire, Et cent jargons mêlés. - Patelin au grabat Rêve d'apothicaire à chaque mot du drap.Patelin : Fig. Celui qui tâche, par des flatteries et de belles paroles, de tromper, ou, simplement, d'en venir à ses fins. [L]
NANON
Bonne buse !NANON, déroutée
Quel bée ?MOLIÈRE, très animé
Et tout le reste ! On pâmait ! Les acteurs Triomphaient par les cris de mille spectateurs ! Et l'auteur, je ne sais son nom , mais dans les rues, On lui devrait, je pense, élever des statues !MOLIÈRE, se remettant à son fauteuil
Pardi ! Je l'oubliais !...Revenant à Nanon qui s'en allait.
Quel bon comédien Que l'avocat !...MOLIÈRE
Va-t'en : je perds mon temps avec ton bavardage.Il la pousse à la porte. Nanon sort en riant.
SCÈNE IX.
MOLIÈRE, seul, examinant son fauteuil
Ma foi ! J'en ris moi-même : il a l'air d'un bossu ! J'ai bourré tout cela sans m'en être aperçu. Arrachons tous les clous... Les oreilles me cornent Des applaudissements !...À son fauteuil.
Oh ! Mes pinces t'écornent ! Attends, pauvre bossu.Il change d'outils.
- Que de joie et quel bien Ils semblaient faire au coeur du bon comédien ! On voyait dans ses yeux flamber un air de gloire !S'adressant à un clou qui résiste.
- Est-il dur, celui-là ! maudit clou ! - J'ai mémoire, Lorsque je t'enfonçai, toi, d'un coup de travers, Que tu me fis trouver une rime à mon vers. Mais nous n'en ferons plus ! Bonsoir à notre pièce ! Allons, viens ! - L'entêté veut emporter la pièce ! - C'est dommage ! Il était plaisant, mon gros Jourdain, Dans la scène au menuet, sautant d'un air badin.Dansant et chantant le menuet.
Là ! là ! là ! là ! là ! là ! Haut la tête ! En cadence ! Là ! là ! - Pauvre bonhomme, il peut se mettre en danse : Son portrait reste en route ! - Enfin ! diable de clou ! - Mais les vers allaient mal : mieux vaut à ce bon fou La prose toute ronde !... À propos de Parnasse, Il faut de mes papiers que je me débarrasse.Il court au comptoir du fond et en tire ses manuscrits.
Voilà tout, cornet, plume, et grimoire !Avec une emphase comique.
Sortez, Vers, prose, tout ensemble ! - 0 chefs-d'oeuvre avortés ! Sortez du vieux comptoir qui vous cachait dans l'angle, Il faut périr ! C'est un grand homme qu'on étrangle ! Il tombe assis dans son fauteuil, jouant l'accablement du désespoir. - Puis il commence à feuilleter ses papiers. Voici l'acte premier !... J'aurais fini d'un trait, Avant toute action, le principal portrait. Il y manque !... J'y songe, avant qu'il ne périsse, Je l'achèverais bien !... C'est un petit caprice !...Il trempe sa plume dans l'encrier, réfléchit, écrit, rature et tombe insensiblement dans une méditation profonde. - Statue de la Fontaine-Molière.
SCÈNE X. Molière, Nanon.
NANON, entr'ouvrant la porte
Je n'entends plus son bruit ! - Ardez ! En vérité, Le beau songeux de vers, comme il est bien posté ! - Fais-tu des Patelin ? Il faudra ta statue : Reste coi : par ma fi ! Car la voilà fondue !MOLIÈRE, tournant un peu la tête et sans s'éveiller tout à fait
Hein ?...NANON, après un silence
Entends-tu ?MOLIÈRE, absorbé
Oui.NANON
Non.MOLIÈRE, à Nanon avec vivacité
Parbleu ! Je l'ai trouvé ! Tu seras sa servante et l'homme est achevé !NANON, riant
Il est fou, je vous dis, à lier !MOLIÈRE, écrivant
Je t'écoute.MOLIÈRE
Quoi ?MOLIÈRE
Quelqu'un ?...MOLIÈRE
Qui donc ?NANON
Qu'est-ce donc ?MOLIÈRE
Regarde !MOLIÈRE, désespéré
Nanon, tout est perdu !NANON
Que faire ?NANON
Où vas-tu ?NANON
Ta famille...MOLIÈRE, l'arrachant de sus mains
Adieu, Nanon ! Adieu pour toujours !...Il jette ses papiers et s'enfuit par le fond.
SCÈNE XI. Nanon, Poquelin, par la gauche.
NANON
C'est moi !POQUELIN, sans colère
Non ; c'est mon fils !Considérant la tache du fauteuil.
Le voilà bien perdu : cette fois, c'est la bonne, Et nous n'espérons plus de le vendre à personne !Ramassant une feuille à terre.
Oh ! le funeste enfant ! - Et quels sont ces papiers ? Des vers ! ce sont des vers ! Il fait des vers entiers ! Le malheureux ! Sa mère était pourtant chrétienne ! Il me fera mourir ! - Nanon, dis-lui qu'il vienne.NANON
Ah ! Monsieur...POQUELIN
Quoi ?NANON
Monsieur !...POQUELIN
Hein ?NANON
Oh ! Que non pas ! Je me doute où le prendre, et j'y cours de ce pas.Vers la fin de cette scène on a vu paraître au fond Gauthier-Garguille attirant de force Molière, qui s'échappe à gauche. - Gauthier entre et se trouve nez à nez avec Nanon.
SCÈNE XII. Nanon, Poquelin, Gauthier-Garguille.
NANON, à Poquelin
Monsieur, voici votre homme !GAUTHIER, à Poquelin, avec une certaine solennité
Au chef de la famille...POQUELIN
Monsieur ?...GAUTHIER
Pour vous servir, monsieur Gauthier-Garguille.Reprenant son exorde.
Au chef de la maison nous...GAUTHIER, à Nanon, avec un regard tendre
Oh ! Oui !À Poquelin.
Ne craignez rien : C'est un ambassadeur, et pourvu qu'il obtienne La grâce d'un enfant soumis qu'il vous ramène...POQUELIN
Vous ?GAUTHIER
Je l'ai rencontré comme il courait chez moi.Pendant le couplet suivant, Nanon va chercher Molière dans la rue. Elle l'amène presque de force et sur la pointe du pied. Molière se cache sous le comptoir.
POQUELIN
Dites-lui qu'il y reste et qu'il suive sa loi. Je n'espère plus rien d'une âme si mal faite Que chagrin, que misère et ruine complète. Gardez-le, s'il vous plaît le garder, je vous dis, Et qu'il soit histrion ; moi, je n'ai plus de fils !À Nanon.
Si monsieur Jourdain vient, fais, Nanon, qu'il s'arrête ; Je vais chez des amis tâcher que l'on me prête.Histrion : Aujourd'hui, comédien, mais avec un sens de mépris. [L]
SCÈNE XIII. Nanon, Gauthier-Garguille, Molière.
GAUTHIER
Oh, ce bonhomme-là n'est pas du velours, non ; Et, museau pour museau, j'aime autant sa Nation.À Molière qui sort du comptoir.
Or çà, petit fripon , à ce que je puis croire , C'est donc un trait, morbleu, de malice bien noireNANON, montrant la tache
Voyez, le beau sujet de malédiction !GAUTHIER
Ah ! j'entends ! - Et voilà la grande passion, Qui pour la comédie a notre âme enflammée ! C'est la peur du fouet qui fait cette fumée ?NANON, bas à Gauthier
Bon ! Toussez !NANON, bas à Gauthier
Allez !GAUTHIER, embarrassé
Ah ! Ah !NANON, bas, à Gauthier
Marchez !NANON, à Gauthier
Poussez donc.GAUTHIER, à Nanon
Ma foi ! Quelque chose me gêne.NANON
Quoi donc ?NANON, bas à Gauthier
Vous, ferme ! Et de l'atout !GAUTHIER, à Nanon
Sois tranquille.À part.
- Mieux vaut ne pas tant, devant elle, Déformer ce qu'en nous pourrait aimer la belle.Nanon sort par le fond et va faire sentinelle dans la rue.
SCÈNE XIV. Molière, Gauthier-Garguille.
GAUTHIER
Comédien, dis-tu ! - Rends-toi galérien, Gueusard, goutteux, martyr, mais pas comédien ! Les pauvres baladins qu'on voit à la chandelle, Sais-tu bien les sueurs dont leur tête ruisselle ? Connais-tu leur supplice ? - On est triste, chagrin, Malade, point d'affaire, il faut ronger son frein ; Il faut rire, chanter et faire pirouette. Le public est toujours d'une santé parfaite. Quand l'homme est à la cave, on l'appelle au grenier ; Il s'échine : on le siffle. - Et voilà le métier !MOLIÈRE
Oui ! Mais on l'applaudit.GAUTHIER, d'un air sceptique
Oh ! oh !MOLIÈRE
Çà ! je vous prie ; Qu'on me cite un état sans dégoût dans la vie. J'en vois ici venir de toutes les façons : Gentilshommes, vilains, mariés et garçons ; Tout le monde se plaint, pleure, geint, se lamente ; Mais moi, qu'on m'applaudisse et mon âme est contente. Triste ? Eh bien, je rirai ! - Malade, moribond ? Jusqu'au bout, devant eux, je me tiendrai d'aplomb, Je le jure ! Oh ! j'aurai moins d'angoisse à contraindre, Comédien mourant, que fripier, sans me plaindre !GAUTHIER, à part
Hum ! Il a de bons mots ! - Il a bien de l'esprit !À Molière.
Oui ! mais un histrion, tu sais qu'on le maudit, Le monde s'en écarte et chacun le méprise.MOLIÈRE
C'est qu'à ramper trop bas lui-même y donne prise. Pour moi, je ne sais rien, mais je vois dans mon coeur Un théâtre sans honte, implacable et moqueur, Qui, du monde et du ciel cherchant le vrai service, D'un mortel ridicule assassine le vice ; Et le comédien, sur ses planches monté, N'enseignant que bon sens, justice et vérité, Au ciel qui le pardonne, au monde qui l'admire, Serait un fils de plus, qu'on aime et qui fait rire.GAUTHIER
Têtebleu ! Que dit-il ? - Tu renverses tout l'art ! Il n'est grimace, enfant, ni perruque ni fard Qui se hausse à de tels emplois, et les poètes N'ont pas des rôles faits pour ces grandes conquêtes.GAUTHIER
Ah ! Ah ! Qu'il est plaisant, le petit ! - Des gredins, Des ânes comme nous grimper sur le Parnasse, Et jouer de la plume en bonnet de filasse !MOLIÈRE
Oh ! Mais j'étudierai ! J'ai bon-papa Cressé Qui me l'a bien promis. Tout mon plan est dressé : J'apprendrai le beau style et meublerai ma tête. Pardi ! Ce n'est qu'un homme, après tout, un poète !GAUTHIER, à part
La peste ! Quel bambin !GAUTHIER
Voyez-vous cette audace, Qui de Plautus, chez nous, rêve déjà la place ! J'en suis tout ébaubi ! - Prends-la, petit vaurien !MOLIÈRE
Il faut des gens qu'on voit faire une bonne étude , Copier sur nature et peindre des portraits. On regorge de gens ridiculement faits ! Voilà, monsieur Jourdain... un bourgeois-gentilhomme.GAUTHIER
Bon sujet !SCÈNE XV. Les Mêmes, NANON, accourant.
NANON
Hélas ! Voici là-bas venir monsieur Jourdain, Suivi de son huissier qui saisira soudain ! Que faire ?GAUTHIER
Quoi ! C'est lui !...MOLIÈRE, à Gauthier
Gauthier, le bourgeois-gentilhomme, Si vous voulez m'aider, va demander crédit. Venez , que je m'explique, et mettez cet habit.Il lui fait endosser un bel habit pendu dans la boutique, et se retire avec lui dans un coin.
SCÈNE XVI. Molière, Gauthier-garguille, Nanon, Monsieur Jourdain, Loyal, huissier, Quatre Laquais de Monsieur Jourdain.
MONSIEUR JOURDAIN, entrant avec Nanon
Ah ! Voilà de quoi rire, et l'insolence est grande ! Que j'attende, corbleu ! Pense-t-on que j'attende ? J'instrumente à l'instant, si l'argent n'est compté. On ne se moque pas des gens de qualité.NANON
Ah ! Diantre !MONSIEUR JOURDAIN, à l'huissier
Oh çà, monsieur Loyal.LOYAL, en posture d'écrire
À Monsieur Jourdain.
D'un coeur paisible !Écrivant.
« Ce quinzième janvier, trente-sept...MOLIÈRE, dans le fond, à Gauthier
Impossible !GAUTHIER, à Molière
Vous céderez.MOLIÈRE
Non pas.LOYAL
« Nous, Loyal...MONSIEUR JOURDAIN, à Nanon
Quel débat !MOLIÈRE, à Gauthier
Non, Monsieur_le_Marquis.LOYAL, à Monsieur Jourdain
On me trouble.MONSIEUR JOURDAIN, à Nanon
Un marquis !LOYAL
« Nous...MONSIEUR JOURDAIN, à Loyal
Taisez-vous, bélître. C'est un marquis ! Lisez tout bas votre chapitre.Loyal continue à lire tout bas ce qu'il écrit.
GAUTHIER, à Molière
J'aurai ce meuble.MOLIÈRE
Oh ! non !NANON, à part
Ah ! J'y suis !À Monsieur Jourdain.
Pour la cour on a fait ces beaux sièges, Et ce marquis les veut.MONSIEUR JOURDAIN, à Loyal
Plus bas !GAUTHIER, à Molière
Que de manèges ! Il me les faut. Je veux qu'on dise, entrant chez moi : Marquis de Gargouillé, c'est un meuble de roi ! - Juste : il était pour lui , répondrai-je, comtesse ; Mais au roi j'ai, parbleu, brûlé la politesse !NANON, à Monsieur Jourdain
Il n'est pas dégoûté !GAUTHIER, à Molière
Voyons ! Nous disons donc : six fauteuils, douze chaises... J'offre deux mille écus !...MONSIEUR JOURDAIN, à Nanon
En effet.GAUTHIER, à Molière
Est-ce dit ?MOLIÈRE
Non !GAUTHIER
Trois mille !MONSIEUR JOURDAIN, attaquant le feu
Et moi, quatre ! - Une heure de crédit.MOLIÈRE, bas, à Gauthier
L'y voilà ! Poussez-le.NANON, à Gauthier
Il en est bien le maître. Monsieur Jourdain, Monsieur, est un homme important ; Et de biens au soleil il en a son content.GAUTHIER, saluant
Monsieur !MONSIEUR JOURDAIN, avec force révérences
Marquis ! Monsieur_le_Marquis !MONSIEUR JOURDAIN, à Nanon
Veux-tu te taire ?LOYAL, lisant haut
« Pour vingt aunes de drap et... »MONSIEUR JOURDAIN, à Loyal
Taisez-vous aussi.À Gauthier.
Gentilhomme ! Il l'était comme moi, Dieu merci ! Et point du tout marchand, c'est une calomnie.MOLIÈRE, à Nanon
Ignorante ! Il avait un singulier génie Pour se connaître en drap, et, sans être marchand, Il en donnait à ses amis pour de l'argent.MONSIEUR JOURDAIN
Voilà tout ! Oui, monsieur : c'est la vérité pure.GAUTHIER
Corbleu ! de ces vilains la grossière nature !À Nanon.
Sotte ! Monsieur Jourdain, en toussant seulement, Montre assez qu'il est né.MONSIEUR JOURDAIN, à Loyal
Dans un moment.GAUTHIER, à Monsieur Jourdain
Revenons au marché, s'il vous plaît.GAUTHIER
Cinq mille, pour finir.MONSIEUR JOURDAIN
Six !MONSIEUR JOURDAIN
En vérité ?MONSIEUR JOURDAIN
Le roi !MONSIEUR JOURDAIN
Le Roi ! C'est un pâté du roi !GAUTHIER
Non !MONSIEUR JOURDAIN
J'en mourrais, Monsieur !...LOYAL
Mais l'exploit ?...LOYAL, sur les bras des laquais
Monsieur, cette infamie aura sa récompense.MONSIEUR JOURDAIN, à Gauthier
Ah ! Monsieur_le_Marquis, que de reconnaissance !SCÈNE XVII. Poquelin, Les Mêmes, moins Loyal.
POQUELIN
Quel est tout ce fracas ?...Apercevant Monsieur Jourdain.
Hélas ! Monsieur Jourdain, Je suis bien désolé !MONSIEUR JOURDAIN
Je suis ravi !MONSIEUR JOURDAIN, déchirant le billet
Tenez, voilà quittance !POQUELIN
Mais je n'ai point d'argent...MONSIEUR JOURDAIN
D'allégresse je danse ! Et puis mon intendant vous portera ce soir Trois autres mille écus que je reste devoir.POQUELIN, à part
Rêve-t-il, ou bien moi ?GAUTHIER
Monsieur, elle est bien bonne !MONSIEUR JOURDAIN, mettant le fauteuil aux bras de ses laquais
Qu'on l'emporte avec soin ! - Et le reste chez moi , Ce soir ! - Meuble de cour ! Une tache du roi !Il sort, suivant la fauteuil solennellement emporte par les quatre laquais.
SCÈNE XVIII. Les Mêmes, moins Monsieur Jourdain et ses laquais.
POQUELIN
Il emporte le meuble !NANON, éclatant de rire
Oui, monsieur, il l'achète ! Rien que six mille écus et fier de son emplette ! Ce marquis le poussait !... Il s'y serait, je crois, Ruiné tout entier. - C'est un pâté duRoi !POQUELIN, saluant Gauthier
Quoi ! Monsieur_le_Marquis ?SCÈNE XVIII.
MONSIEUR GAUTHIER, montrant Molière qui se tient à l'écart
Ce n'est qu'un intermède ici de sa façon, Que j'ai joué, monsieur, au profit du garçon. L'auteur n'ose approcher.GAUTHIER, à Nanon
Dans le commerce.SCÈNE XIX. Les Mêmes, Le Père Cressé.
LE PÈRE CRESSÉ, essoufflé, déployant un rouleau d'étoffe
Enfants ! Tout est raccommodé , Un coupon de rencontre !LE PÈRE CRESSÉ
Hein ?... Garguille !...GAUTHIER, à Cressé
Bonjour !LE PÈRE CRESSÉ
Mais...GAUTHIER
À votre service.LE PÈRE CRESSÉ, déployant un papier
Ah !... tant mieux ! Si j'avais su !... Voici, du moins !. .. Ouvrez vos yeux : C'est un écrit du roi qui transfère la charge À Jean-Baptiste - Et le grand sceau de cire en marge iGAUTHIER, à Poquelin
Non, croyez-moi ; C'est un méchant présent, monsieur, qu'on fait au roi. Tapissier d'apparat ! Tapissier chimérique ! Il est né pour la scène : il mourrait en boutique.POQUELIN
Tapissier d'apparat !GAUTHIER
Je vous le garanti Poète, pour le moins qui peut valoir Hardy.Alexandre Hardy (1570-1632), célèbre auteur dramatique du début du XVIIème siècle, il produisit de très nombreuses pièces dont il en est resté 34.
MOLIÈRE
Essayez !MOLIÈRE
Oh ! Dieu ! si j'avais l'âge, Et l'esprit dégourdi d'un peu d'apprentissage, J'ai des chimères là dont on serait surpris !POQUELIN
Toi ? Mais tu ne sais rien !MOLIÈRE
Moi ! Je sais tout Paris ! Il est plein d'animaux à l'envi ridicules, Et l'un pétrit et l'autre avale les pilules ! Les fameux médecins, les pédants, les docteurs, Les maîtres que l'on plume, et les valets menteurs, Les vieux maris jaloux, et les jeunes coquettes !. - Bast ! j'en voudrais garnir cent aunes de banquettes. Mais, sans aller bien loin, dites-moi, n'est-ce rien Que notre noir voisin, ce saint homme de bien, Ce bon monsieur Tartufe ? - Et sa fausse grimace, Peut-on sur nos tréteaux lui marchander sa place ? Çà ! de l'y démasquer serait-ce pas bien fait ? Allez ! J'en ai mon sac qui regorge !POQUELIN, étonné
En effet !LE PÈRE CRESSÉ
Moi ! J'en pleure.POQUELIN, se disposant à déchirer le papier
Eh bien donc !...MOLIÈRE
Non. Gardez-le, mon père ; Car de me partager, c'est tout ce que j'espère. Pourvu qu'à mes loisirs le reste soit permis...POQUELIN
Tu seras tapissier ?MOLIÈRE
Puisque je l'ai promis.MOLIÈRE
Enfin ! Mon coeur s'élance et bondit comme un liège Sur un flot de plaisir et de bonheur profond ! Tout me rit à présent , car l'avenir fécond S'ouvre devant mes yeux si gonflé de promesses ! Vous verrez ! vous verrez ! - Et vous, mes chères pièces, Rêves dans le silence et l'effroi caressés, La barrière est à bas : levez-vous, paraissez ! Apprêtez vos habits de marquis et de prudes, Et venez tous grandir au soleil des études !LE PÈRE CRESSÉ, embrassant Nanon
Ah ! Nanon !GAUTHIER, de même
Ah ! Nanon !POQUELIN
Il sera tapissier !MOLIÈRE
Je suis comédien !668 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0