Monologue en vers
Le Clown
Personnages
- LE CLOWN, M. COQUELIN-CADET
LE CLOWN
LE CLOWN
À Coquelin-Cadet.
Mon cirque fait relâche, et j'en profite, amis, Me trouvant ce soir libre et correctement mis, Pour vous dire en deux mots ma singulière histoire. J'ai commencé mes tours au bord d'un écritoire, Ah ! Dame, vous savez, on commence où l'on peut J'ai fait beaucoup de vers dont on se souvient peu, J'ai célébré l'éther, l'Océan, la mouette, La forêt, l'arc-en-ciel, l'amour : j'étais poète ! Vous aurez feuilleté mes livres sur les quais, Ils sont tous entassés sur le quai_Malaquais ; J'ai rêvé des sommets altiers, Les fières cimes Qu'on peut escalader sur les ailes des rimes, De ma jeunesse en fleur tel fut le clair matin.. . . . . . . . . .
Mais la vie est un rink où souvent le patin Nous emporte bien loin du but erreur fatale ! J'ai traîné l'habit noir du solliciteur pâle Qui cache un manuscrit lourd, j'ai connu l'horreur De l'antichambre où l'on attend qu'un directeur Ait fini de causer avec des ingénues. J'ai vu naître et mourir bien des jeunes revues, Et j'ai noctambulé triste, hagard, crotté, Vêtu pendant l'hiver de jaquettes d'été, Et d'ulsters poussiéreux pendant la canicule. Mais un jour, lassé d'être un martyr ridicule, Pour dompter le public il faut, me suis-je dit, Employer quelque truc aussi fort qu'inédit. Alors j'ai dédaigné les ornières connues, Que suivaient les anciens pour aller jusqu'aux nues ; Et, pour mieux m'écarter des vulgaires chemins, À la postérité j'ai marché sur les mains.. . . . . . . . . .
Je suis le clown moderne et froid, ma jambe maigre, Comme un piment confit longtemps dans du vinaigre, À d'étranges zigzags où le songeur se plaît ; Je sais poser mon front pensif sur mon mollet, En faisant de petits bonjours de ma bottine À la brune ambrée, aux senteurs de veloutine, Qui profile son galbe aimable aux promenoirs. Je vois s'illuminer les yeux verts, bleus ou noirs, Quand, au son du hautbois, de mon orteil senestre Je mouche élégamment le nez du chef d'orchestre. Je porte une perruque écarlate, un maillot Tout zébré de dessins fantasques, dernier mot Des gommeux du tremplin ; mon sourcil circonflexe Abrite mon regard qui trouble l'autre sexe. Je suis le roi des désossés . comble de l'art, Je rase une table en faisant le grand écart, Comme un rameur véloce en une périssoire, J'improvise des pas sur une balançoire ; Les applaudissements gantés me sont acquis, Quand je jongle avec les couteaux, d'un air exquis. Brillant d'une gaîté féroce et japonaise, Tantôt guépard, tantôt boa, toujours à l'aise, Je sais bondir, ramper, m'aplatir chaque soir, Et ce qui sert aux autres hommes à s'asseoir Me sert à à moi, le clown rêveur, de mandoline, Pour ma chanson sans mots, sans notes, mais câline. C'est alors que je plane - et je reprends mon rang De descendant direct du père orang-outang.. . . . . . . . . .
D'être son petit-fils je sens si peu la honte Que vers ce grand aïeul fièrement je remonte. Loin de répudier sa haute parenté, Je le prends pour modèle, et c'est ma vanité, Qu'on dise quand, rasé, ganté de frais, le linge Éclatant de blancheur, je parais : « Tiens, un singe ! »Quai Malaquais : Quai de Paris longeant la Seine entre le Pont du Caroussel et le pont des Arts.
Ulster : Pardessus en forme de robe de chambre dont la mode nous est venue d'Angleterre vers 1872. [L]
Veloutine : Poudre de riz. [L]
Promenoir : Partie d'un édifice libre et couverte ou d'un jardin destinée à la promenade. [L]
Périssoire : Embarcation très légère, mise en mouvement à l'aide d'une pagaie à double palette que l'on plonge alternativement à droite et à gauche. [L]
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica