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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Critique du Tartuffe

Claude Deschamps de Villiers· imprimée en 1670· 740 vers· 6 personnages

Personnages

  • CLÉON, père de Lidiane
  • LISANDRE, amant de Lidiane
  • TARTUFFE, sous le nom de Panulphe, rival de Lisandre
  • LIDIANE
  • LISE, servante de Lidiane
  • LAURENS, valet de Tartuffe
LETTRE SATIRIQUE SUR LE TARTUFFE, écrite à l'auteur de la critique J'ai su, cher Dorilas, la galante manière. Dont tu veux critique, et Tartuffe, et Molière ; Et sans t'importuner, d'inutiles propos, J'en vais rimer aussi la critique en deux mots. Dès le commencement, une vieille bigote, Querelle les acteurs, et sans cesse radote ; Crie, et n'écoute rien, se tourmente sans fruit ; Ensuite une servante y fait autant de bruit, À son maudit caquet donne libre carrière, Réprimande son maître, et lui rompt en visière, L'étourdit, l'interrompt, parle sans se lasser ; Un bon coup suffirait, pour la faire cesser, Mais on s'aperçoit bien, que son maître par feinte, Attend pour la frapper, qu'elle soit hors d'atteinte. Surtout, peut-on souffrir l'homme aux « réalités », Qui pour se faire aimer, dit cent impiétés, déboucher une femme, et coucher avec elle ? Chez ce galant bigot, c'est une bagatelle ; À l'entendre, ce Ciel permet tous les plaisirs, Il en sait disposer au gré de ses désirs, Et quoi qu'il puisse faire, il se la rend traitable. Pendant ces beaux discours, Orgon sous une table, Incrédule toujours, pour être convaincu, Semble attendre en repos, qu'on le fasse cocu : Il se détrompe enfin ; et comprend sa disgrâce, Déteste le Tartuffe, et pour jamais le chasse. Après que l'Imposteur a fait savoir son courroux ; Après qu'on a juré de la rouer de coups ; Et d'autres incidents de cette même espèce, L cinquième acte, il faut finir la pièce ; Molière la finit, et nous fait avouer ; Qu'il en tranche le noeud, qu'il n'a su dénouer. Molière plaît assez, son génie est folâtre, Il a quelque talent pour le jeu du théâtre, Et pour bien en parler, c'est un bouffon plaisant, Qui divertit le monde, en le contrefaisant ; Ces grimaces souvent causent quelques surprises, Toutes ces pièces sont d'agréables sottises, Il est mauvais poète, et bon comédien, Il fait rire, et de vrai, c'est tout ce qu'il fait bien. Molière à son bonheur doit tous ces avantages, C'est son bonheur qui fait le prix de ses ouvrages ; Je sais que le Tartuffe a passé son espoir, Que tout Paris en foule a couru pour le voir ; Mais avec tout cela, quand on l'a vu paraître, On l'a tant applaudi, faute de le connaître ; Un si fameux succès ne lui fut jamais dû ; Et s'il a réussi, c'est qu'on l'a défendu.

SCÈNE PREMIÈRE. Tartuffe, Laurens.

LAURENS

Quoi ?

SCÈNE II. Tartuffe, Cléon, Laurens.

SCÈNE III. Cléon, Lise.

LISE

Mais...

SCÈNE IV. Cléon, Lise, Lidiane.

LISE, se mettant aussi à genoux

N'imitez point Orgon ; ayez, voyant sa peine, Pour votre fille en pleurs de la faiblesse humaine.

Voir le Tartuffe de Molière, Acte IV, sc. 2, v. 1292, ORGON : "Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine."

LISE

Je me charge de tout, et prends le mal sur moi. Ayez moins de scrupule et plus de confiance...

Voir le Tartuffe de Molière, Acte IV, sc. 5, v. 1496, TARTUFFE : "Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi."

LISE

Par les fantômes d'or qui charment votre coeur.

Cléon se trouve au milieu du théâtre, et Lise et Lidiane se mettent à genoux à ses deux côtés.

Il sort.

LISE

Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme ?

Voir le Tartuffe de Molière, Acte Iv, sc. 6, v. 1529, ORGON : "Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme."

SCÈNE V. Lidiane, Lise.

LISE

Mais...

LIDIANE

Non.

LISE

Quoi...

SCÈNE VI. Lisandre, Lisiane, Lise.

LISE

Vous tuerez donc un homme avec moins de colère, Que Tartuffe une puce en faisant sa prière ?

Voir "D'avoir pris une puce en faisant sa prière," du Tartuffe de Molière, ORGON, Acte I, scène 5, v. 309.

SCÈNE VII. Laurens, Lise.

LAURENS

C'est que je fais l'amour à la nouvelle mode, Du Tartuffe enflammé j'imite la méthode.

Il embrasse la cuisse de Lise.

Ton étoffe est moelleuse !

Voir "Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse." dans le Tartuffe de Molière, TARTUFFE, Acte III, Scène 3, v. 917.

LISE

En un pareil dessein, C'est mal suivre Tartuffe, il n'y met qu'une main. Ne te hasarde point à me faire caresse, Car je te ferais voir une vertu diablesse ; Je défends mon honneur de griffes et de dents, Et je sais pour un mot dévisager les gens ; Car lorsqu'avec douceur on veut se montrer sage, Plus avant qu'on ne veut, fort souvent on s'engage.

Voir "Je veux une vertu qui ne soit point diablesse," dans le Tartuffe de Molière, ELMIRE, Acte IV, Scène 3, v. 1334.

Voir "Dont l'honneur est armé de griffes et de dents," dans le Tartuffe de Molière, ELMIRE, Acte IV, Scène 3, v. 1331.

LISE

Je comprends ton dessein : Tu voudrais bien par là me patiner le sein.

Patiner : Manier mal proprement. On dit aussi, qu'on patine une femme, quand on lui manie indiscrètement, les bras, le sein etc. [F]

LISE

Bien.

LAURENS, approchant

Je ne puis voir de loin et suis court de visière.

Court de visière : Avoir peu de sagesse, de pénétration. [L]

LISE

Aussi dure qu'Orgon, ta trépasserais là, Que je m'en soucierais autant que de cela.

Le vers 440 est identique au vers 279 du Tartuffe de Molière, ORGON, Acte I, scène 5.

LAURENS

Rien.

LAURENS

Tu veux que je le dise ? Je te...

Montrant ses tétons.

Tu me ferais lâcher quelque sottise. Laisse-moi les baiser.

Voir "Il eût.... Vous me feriez dire quelque sottise." du Tartuffe de Molière, Acte V, scène 3, v. 1689.

LAURENS

Oui.

LISE

Non.

LAURENS

De grâce.

LISE

Non.

LAURENS, se dépitant

Tu t'en repentiras.

Il revient doucement.

Hé ! Que je les manie, au moins.

LISE

Non.

LAURENS

Non ?

LAURENS, commençant à se déshabiller

Il le faut éprouver.

LISE, le retenant

Il n'est pas besoin, non. Quoi ! Tu serais sujet à la tentation ? Un valet tel que toi, de l'amour se consomme ?

Voir "Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme ;", dans le Tartuffe de Molière, DORINE, Acte II, scène 5, v. 1817.

LAURENS

Ah ! Pour être valet, je n'en suis pas moins homme.

Voir "Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ;" dans le Tartuffe de Molière, TARTUFFE, Acte III, scène 3, v. 966. et "Ah ! Pour être romain, je n'en suis pas moins homme :" dans Sertorius de Pierre Corneille, SERTORIUS, Acte IV, scène 1, vers 1194

LISE

Dis ?

LAURENS

Hé !...

SCÈNE VIII. Tartuffe, Lise, Laurens.

LISE

Quoi, Monsieur, souffrez-vous qu'un traître, un imposteur Fasse tous ses efforts pour vous perdre d'honneur ? Vous vous faites servir d'un zélé domestique ; Il fait de votre humeur un beau panégyrique !

Panégyrique : Discours d'un orateur fait à la louange d'une personne, ou d'une vertu extraordinaire, ou qu'on veut faire passer pour telle. [F]

TARTUFFE

Comment ?

TARTUFFE, à Laurens

Quoi ! Tu me trahirais ? Et tu serais capable ?...

Voir "Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable," dans Tartuffe de Molière, TARTUFFE, Acte III, scène 6, v. 1074.

LAURENS

Oui, mon maître, je suis un méchant, un coupable, Un inique valet, dont les intentions Vont à vous accabler de tribulations ; Je suis un scélérat, de qui la calomnie Veut tacher votre nom de honte et d'infamie. Allez, n'en doutez point, croyez en son récit, J'en ai plus dit encor qu'on ne vous en a dit.

Inique : méchant, injuste ; peu équitable. [F]

Tribulation : Terme de dévotion. Affliction, angoisse, misère qu'on prend en gré comme venant de la part de Dieu. Il se dit quelquefois en riant. [F]

TARTUFFE, à part

Non, de mes mouvements je ne puis être maître, Et ne puis plus souffrir l'insolence d'un traître.

À Laurent.

Penses-tu me tromper comme l'on fait Orgon ? Cette ruse grossière... Un bâton... un bâton !

Voir "Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas." dans Tartuffe de Molière, ORGON, Acte III, scène 6, v. 1135.

TARTUFFE, allant près de lui

Après ton impudence, Ne te montre jamais, fripon, en ma présence.

Fripon : Méchant, maraud, fourbe, coquin ; qui dérobe secrètement ; qui tâche à tromper ceux qui ont à faire à lui ; qui fait des gains illicites au jeu, ou dans le négoce, et qui est sans honneur et sans bonne foi. [F]

SCÈNE IX. Tartuffe, Lise.

TARTUFFE, se retournant vers la porte

Coquin !

TARTUFFE

Pendard !

Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]

TARTUFFE

Infâme !

TARTUFFE, s'en allant à la porte en furie

Ah ! Traître... ingrat... fripon !

SCÈNE X. Cléon, Tartuffe.

TARTUFFE

Ses ouvrages limés surprennent les plus fins, Et jamais on ne voit avorter ses desseins. Guidé par la raison, d'une adresse subtile, Il sait enfin mêler l'agréable à l'utile.

Limer : Se dit figurément en choses spirituelles, et signifie, corriger avec soin, polir, perfectionner, y mettre le dernière main. [F]

CLÉON

Le pauvre homme !

Pauvre homme : Effet comique de répétition repris sept fois dans Tartuffe de Molière dont six fois par ORGON et une ultime fois par DORINE par moquerie.

SCÈNE XI. Cléon, Tartuffe, Lise, Lidiane.

CLÉON, à Lise

Sa famille est son bien.

LISE, le tirant encore

Vous rêvez...

SCÈNE XII. Cléon, Tartuffe, Lisandre, Lidiane, Lise.

CLÉON

Oui.

LISANDRE

Non.

TARTUFFE, à part

Que je suis confus !

LISANDRE

Je l'ai vu comme Orgon, ce qu'on appelle vu.

Voir "Ce qui s'appelle vu : faut-il vous le rebattre" dans Tartuffe de Molière, ORGON, Acte V, scène 3, v.1677.

740 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica