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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Le Brutus

Voltaire· créée en 1730, imprimée en 1731· 5 actes· 1 485 vers· 11 personnages

Représentée, pour la première fois le 11 novembre 1730 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par la Comédie française.

Personnages

  • JUNIUS BRUTUS, consul
  • VALÉRIUS PUBLICOLA, consul
  • TITUS, fils de Brutus
  • TULLIE, fille de Tarquin
  • ALGINE, confidente de Tullie
  • ARONS, ambassadeur de Porsenna
  • MESSALA, ami de Titus
  • PROCULUS, tribun militaire
  • ALBIN, confident d'Arons
  • SÉNATEURS
  • LICTEURS
DISCOURS SUR LA TRAGEDIE À MYLORD BOLINGBROOKE

Si je dédie à un anglais un ouvrage représenté à Paris ; ce n'est pas, MYLORD, qu'il n'y ait aussi dans ma Patrie des Juges très éclairés et d'exellents ssprits auxquels j'eusse pu rendre cet hommage. Mais vous savez que la Tragédie de Brutus est née en Angleterre : vous vous souvenez que lorsque j'étais retiré à Wandsworth, chez mon ami M. Faukener, ce digne et vertueux citoyen, je m'occupai chez lui à écrire en prose anglaise le premier acte de cette pièce, à peu près tel qu'il est aujourd'hui en vers français ; Je vous en parlais quelquefois, et nous nous étonnions qu'aucun Anglais n'eût traité ce sujet, qui de tous est peut-être le plus convenable à votre théâtre. Vous m'encouragiez à continuer un ouvrage susceptible de si grands sentiments.

Souffrez donc que je vous présente Brutus, quoiqu'écrit dans une autre langue, a vous docte sermones utriusque linguetae, à vous qui me donneriez des leçons de français aussi bien que d'anglais, à vous qui m'apprendriez du moins à rendre a ma langue cette force et cette énergie qu'inspire la noble liberté de penser ; car les sentiments vigoureux de l'âme passent toujours dans le langage, et qui pense fortement parle de même.

Je vous avoue, MYLORD, qu'à mon retour d'Angleterre où j'avais passé deux années dans une étude continuelle de votre langue, je me trouvai embarrassé lorsque je voulus composer une tragédie française. Je m'étais presque accoutumé à penser en anglais, je sentais que les termes de ma Langue ne venaient plus se présenter à mon imagination avec la même abondance qu'auparavant ; c'était comme un ruisseau dont la source avait été détournée ; il me fallut du temps et de la peine pour le faire couler dans son premier lit. Je compris bien alors que pour réussir dans un art, il le faut cultiver toute sa vie.

Ce qui m'effraya le plus en rentrant dans cette carrière , ce fut la sévérité de notre poésie, et l'esclavage de la rime. Je regrettais cette heureuse liberté que vous avez d'écrire vos tragédies en vers non rimés, d'allonger, et surtout d'accourcir presque tous vos mots, de faire enjamber les vers les uns sur les autres , et de créer dans le besoin des termes nouveaux, qui sont toujours adoptés chez vous, lorsqu'ils font sonores, intelligibles et nécessaires. Un poète anglais, disais-je, est un homme libre qui asservit sa langue à son génie, le français est un esclave de la rime, obligé de faire quelquefois quatre vers, pour exprimer une pensée qu'un anglais peut rendre en une seule ligne. L'Anglais dit tout ce qu'il veut, le François ne dit que ce qu'il peut. L'un court dans une carrière vaste, et l'autre marche avec des entraves dans un chemin glissant et étroit.

Malgré toutes ces réflexions et toutes ces plaintes, nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime, elle est essentielle à la poésie française. Notre Langue ne comporte point d'inversions, nos vers ne souffrent point d'enjambement : nos syllabes ne peuvent produire une harmonie sensible par leurs mesures longues ou brèves : nos césures, et un certain nombre de pieds ne suffiraient pas pour distinguer la Prose d'avec la Versification ; la rime est donc nécessaire aux vers françois.

De plus, tant de Grands Maîtres qui ont fait des vers, rimés, tels que les Corneilles, les Racines, les Despréaux , ont tellement accoutumé nos oreilles à cette harmonie, que nous n'en pourrions pas supporter d'autre ; et je le repère encore, quiconque voudrait se délivrer d'un fardeau qu'a porté le Grand Corneille, serait regardé avec raison, non pas comme un génie hardi qui s'ouvre une route nouvelle mais comme un homme, très faible qui ne peut pas se soutenir dans l'ancienne carrière.

On a tenté de nous donner des tragédies en prose ; mais je ne crois pas que cette entreprise puisse désormais réussir ; qui a le plus ne saurait se contenter du moins. On sera toujours malvenu à dire au public, je viens diminuer votre plaisir. Si au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul Véronese, quelqu'un venait placer ses dessins au crayon, n'aurait-il pas tort de s'égaler à ces Peintres ? On est accoutumé dans les fêtes à des danses et à des chants. Serait-ce assez de marcher et de parler, sous prétexte qu'on marcherait et qu'on parlerait bien, et que cela serait plus aisé et plus naturel ?

Il y a grande apparence qu'il faudra toujours des vers sur tous les théâtres tragiques, et de plus toujours des rimes sur le nôtre. C'est même à cette contrainte de la rime, et à cette sévérité extrême de notre versification que nous devons ces excellents ouvrages que nous avons dans notre Langue.

Nous-voulons que la rime ne coûte jamais rien aux pensées, qu'elle ne soit ni triviale ni trop recherchée, nous exigeons rigoureusement dans un vers la même pureté et la même exactitude que dans la prose. Nous ne permettons pas la moindre licence ; nous demandons qu'un auteur, porte sans discontinuer toutes ces chaînes, et cependant qu'il paraisse toujours libre, et nous ne reconnoissons pour Poètes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions.

Voilà pourquoi il est plus aisé de faire, cent vers en toute autre langue, que quatre vers en français. L'exemple de notre Abbé Régnier Desmarets de l'Académie Française et de celle De La Crusca, en est une preuve bien évidente. Il traduisit Anacréon en Italien avec succès, et ses vers français sont, à l'exception de deux ou trois quatrains, au rang des plus médiocres. Notre Ménage était dans le même cas, et combien de nos beaux Esprits ont fait de très beaux vers latins, et n'ont pu être supportables en leur Langue ?

Je sais combien de disputes j'ai essuyées sur notre versification en Angleterre, et quels reproches, me fait souvent le savant Évêque de Rochester sur cette contrainte puérile qu'il prétend que nous nous imposons de gaîté de cour. Mais soyez persuadé, MYLORD, que plus un étranger connaîtra notre langue, et plus il se réconciliera avec cette rime qui l'effraye d'abord. Non seulement elle est nécessaire a notre tragédie , mais elle embellie nos comédies même. Un bon mot en vers en est retenu plus aisément ; les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants en vers qu'en prose, et qui dit Vers en Français , dit nécessairement des vers rimés : en un mot nous avons des comédies en prose du célèbre Molière, que l'on a été obligé de mettre en vers après sa mort, et qui ne font plus jouées que de cette manière nouvelle.

Ne pouvant, MYLORD, hasarder sur le Théâtre Français des vers non rimés, tels qu'ils font en usage en Italie et en Angleterre, j'aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. Il est vrai, et je l'avoue, que le Théâtre Anglais est bien défectueux : j'ai entendu de votre bouche, que vous n'aviez pas une bonne tragédie ; mais en récompense dans ces pièces si monstrueuses, vous avez des scènes admirables. Il a manqué jusqu'à présent à, presque tous les auteurs tragiques de votre nation, cette pureté, cette conduite régulière, ces bienséances de l'action et du style, cette élégance, et toutes ces finesses de l'Art, qui ont établi la réputation du Théâtre Français depuis le Grand Corneille. Mais vos pièces les plus irrégulières ont un grand mérite, c'est celui de l'action.

Nous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation, d'un événement. Un auteur italien m'écrivait dans une Lettre fur les Theâtres "Un critico del nostro Pastor fido disse che quel componimento era un riassunto di bellissimi Madrigali, credo, se vivesse, che direbbe delle Tragédie Francesi, che sono un riassunto di belle, elegie et sontuofi Epitalami.

J'ai bien peur que cet Italien n'ait trop raison. Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une Nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage.

L'endroit où l'on joue la Comédie, et les abus qui s'y sont glissés, sont, encore une cause de cette sécheresse qu'on peut, reprocher a quelques-unes de nos pièces. Les bancs qui sont sur le théâtre destinés aux spectateurs, rétrécissent la scène, et rendent toute action presque impraticable. Ce défaut est cause que les décorations tant recommandées par les anciens, sont rarement convenables à la pièce. Il empêche surtout que les acteurs ne passent d'un appartement dans un autre aux yeux des spectateurs, comme les Grecs et les Romains le pratiquaient sagement pour conserver à la fois l'unité de lieu et la vraisemblance.

Comment oserions-nous sur nos théâtres faire paraître, par exemple, l'ombre de Pompée, ou le génie de Brutus au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses que comme l'occasion de dire un bon mot ? Comment apporter au milieu d'eux sur la scène, le corps de Marcus, devant Caton son père, qui s'écrie : « Heureux jeune homme, tu es mort pour ton pays ! Ô mes amis laissez-moi compter ces glorieuses blessures ! Qui ne voudrait mourir ainsi pour la patrie ? Pourquoi n'a-t-on qu'une vie à lui sacrifier !... Mes amis ne pleurez point ma perte, ne regrettez point mon fils, pleurez Rome, la maîtresse du monde n'est plus, ô liberté ! Ô ma patrie !... Ô vertu ; etc. »

Voilà ce que feu M. Addisson ne craignit point de faire représenter à Londres ; voilà, ce qui fut joué, traduit en Italien, dans plus d'une ville d'Italie. Mais si nous hasardions à Paris un tel spectacle , n'entendez-vous pas déjà le parterre qui se récrie ? Et ne voyez-vous pas nos femmes qui détournent la tête ?

Vous n'imagineriez pas à quel point va cette délicatesse. L'Auteur de notre Tragédie de Manlius [d'Antoine La Fosse 1698] prit, son sujet de la pièce anglaise de M. Otway, intitulée, Venise sauvée [1682]. Le sujet est tiré de l'histoire de la conjuration du Marquis de Bedemar, écrite par l'Abbé de S. Réal ; et permettez-moi de dire en passant que ce morceau d'Histoire, égal peut-être à Saluste, est fort au-dessus de de la pièce d'Otway et de notre Manlius.

Premièrement, vous remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms Romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée naturellement sous les noms véritables. On n'a point trouvé ridicule au Théâtre de Londres, qu'un Ambassadeur Espagnol s'appellât Bedemare ; et que des conjurés eussent le nom de Jaffier, de Jacques-Pierre, d'Eliot , cela seul en France eût pu faire tomber la pièce.

Mais voyez qu'Otway ne craint point d'assembler tous les conjurés. Renaud prend leurs serments, assigne à chacun son poste , prescrit l'heure du carnage, et jette de temps en temps des regards inquiets et soupçonneux sur Jaffier dont il se défie. Il leur fait à tous ce discours pathétique , traduit mot pour mot de l'Abbé de S. Real.

« Jamais repos si profond ne précéda un trouble si grand. Notre bonne destinée a aveuglé les plus clairvoyants de tous les hommes, rassuré les plus timides, endormi les plus soupçonneux, confondu les plus subtils : nous vivons encore, mes chers amis... nous vivons , et noire vie fera bientôt funeste aux tyrans de ces lieux , etc. »

Qu'a fait l'auteur français ? Il a craint de hasarder tant de personnages fur la scène ; il se contente de faire réciter par Renaud sous le nom de Rutile, une faible partie de ce même discours qu'il vient, dit-il, de tenir aux conjurés. Ne sentez-vous pas par ce seul exposé combien cette scène anglaise est au-dessus de la française, la pièce d'Otway fût-elle d'ailleurs monstrueuse.

Avec quel plaisir n'ai-je point vu à Londres votre Tragédie de Jules César, qui depuis cent cinquante années fait les délices de votre Nation ; Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie. Il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un siècle d'ignorance, par un homme qui même ne savait pas le Latin, et qui n'eut de maître que son génie ; mais au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus tenant encore poignard teint du sang de César, assembler le Peuple Romain, et lui parler ainsi du haut de la Tribune aux Harangues :

« Romains, compatriotes, amis, s'il est quelqu'un de vous qui ait été attache à César, qu'il sache que Brutus ne l'était pas moins : Oui ; je l'aimais, Romain, et si vous me demandez, pourquoi j'ai versé son sang, c'est que j'aimais Rome davantage. Voudriez-vous voir César vivant, et mourir ses esclaves, plutôt que d'acheter votre liberté par sa mort. César était mon ami, je le pleure ; il était heureux, j'applaudis à ses triomphes ; il était vaillant, je l'honore ; mais il était ambitieux, je l'ai tué.

Y a-t-il quelqu'un parmi vous assez lâche pour regretter la servitude. S'il en est un seul, qu'il parle, qu'il se montre ; c'est lui que j'ai offensé : Y a-t-il quelqu'un assez infâme pour oublier qu'il est Romain ? Qu'il parle, c'est lui seul qui est mon ennemi.

CHOEUR DES ROMAINS.

Personne ; Non, Brutus , personne.

BRUTUS.

Ainsi donc je n'ai offensé personne. Voici le corps du Dictateur qu'on vous apporte ; les derniers devoirs lui seront rendus par Antoine, par cet Antoine, qui n'ayant point eu de part au châtiment de César, en retirera le même avantage que moi et que chacun de vous, le bonheur inestimable d'être libre. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire : J'ai tué de cette main mon meilleur ami pour le salut de Rome ; je garde ce même poignard pour moi, quand Rome demandera ma vie.

LE CHOEUR.

Vivez, Brutus, vivez, à jamais. »

Après cette Scène, Antoine vient émouvoir de pitié ces mêmes Romains, à qui Brutus avait inspiré sa rigueur et sa barbarie. Antoine par un discours artificieux ramène insensiblement ces esprits superbes, et quand il les voit radoucis, alors il leur montre le corps de César, et se servant des figures les plus pathétiques, il les excite au tumulte et à la vengeance.

Peut-être les Français ne souffriraient pas que l'on fit paraître sur leur théâtre un choeur composé d'artisans et de plébéiens romains ; que le corps sanglant de César y fût exposé aux yeux du peuple, et qu'on excitât ce peuple à la vengeance du haut de la Tribune aux Harangues ; c'est à la coutume qui est la reine de ce monde, à changer le goût des Nations, et à tourner en plaisir les objets de notre aversion.

Les Grecs ont hasardé des Spectacles non moins révoltants pour nous. Hippolyte brisé par sa chute vient compter ses blessures et pousser des cris douloureux. Philoctete tombe dans ses accès de souffrance, un sang noir coule de sa plaie. OEdipe couvert du sang qui dégoûte encore des restes de ses yeux qu'il vient d'arracher, se plaint des Dieux et des hommes. On entend les cris de Clytemnestre que son propre fils égorge ; et Électre crie sur le Théâtre : « Frappez, ne l'épargnez pas, elle n'a pas épargné notre père ». Prometée est attaché sur un Rocher avec des clous qu'on lui enfonce dans l'estomac et dans les bras. Les furies répondent à l'ombre sanglante de Clytemnestre par des hurlements sans aucune articulation ; Beaucoup de Tragédies Grecques, en un mot, sont remplies de cette terreur portée à l'excès.

Je sais bien que les Tragiques Grecs, d'ailleurs supérieurs aux Anglais, ont erré en prenant souvent l'horreur pour la terreur, et le dégoûtant et l'incroyable pour le tragique et le merveilleux. L'Art était dans son enfance à Athènes du temps d'Achille, comme à Londres du temps de Shakespeare ; mais parmi les grandes fautes des Poètes Grecs, et même des vôtres, on trouve un vrai pathétique et de singulières beautés ; et si quelques Français qui ne connaissent les Tragédies et les mours étrangères que par des traductions et sur des oui-dire, les condamnent sans aucune restriction, ils sont, ce me semble comme des aveugles, qui assureraient qu'une rose ne peut avoir de couleurs vives, parce qu'ils en compteraient les épines à tâtons.

Mais si les Grecs et vous, vous passez les bornes de la bienséance, et si surtout les Anglais ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles ; nous autres Français aussi scrupuleux que vous avez été téméraires, nous nous arrêtons trop de peur de nous emporter, et quelquefois nous n'arrivons pas au tragique dans la crainte d'en passer les bornes.

Je suis bien loin de proposer que la scène devienne un lieu de carnage, comme elle l'est dans Shakespeare et dans ses successeurs, qui n'ayant pas son génie, n'ont imité que ses défauts ; mais j'ose ; croire qu'il y a des situations qui ne paraissent encore que dégoûtantes et horribles aux Français, et qui bien ménagées, représentées avec art, et surtout adoucies par le charme des beaux vers, pourraient nous faire une sorte de plaisir, dont nous ne nous doutons pas.

Il n'est point de serpent ni de monstre odieux , Qui par l'Art imité ne puisse plaire aux yeux.

Du moins que l'on me dise pourquoi il est permis à nos Héros et à nos héroïnes de théâtre de se tuer, et qu'il leur est défendu de tuer personne ? La Scène est-elle moins ensanglantée par la mort d'Atalide qui se poignarde pour son amant, qu'elle ne le serait par le meurtre de César ? Et si le spectacle du fils de Caton qui paraît mort aux yeux de son père, est l'occasion d'un discours admirable de ce vieux Romain, si, ce morceau a été applaudi en Angleterre et en Italie par ceux qui sont les plus grands partisans de la bienséance française, si les femmes les plus délicates n'en ont point été choquées, pourquoi, les Français ne s'y accoutumeraient-ils pas ? La nature n'est-elle pas la même dans tous les hommes ?

Toutes ces lois de ne point ensanglanter la scène, de ne point faire parler plus de trois interlocuteurs, et sont des lois qui, ce me semble, pourraient avoir quelques exceptions parmi nous, comme elles en ont eu chez les Grecs ; il n'en est pas des règles de la bienséance toujours un peu arbitraire, comme des règles fondamentales du Théâtre qui font les trois unités. Il y aurait de la faiblesse et de la stérilité à étendre une action au-delà de l'espace du temps et du lieu convenables. Demandez à quiconque aura inséré dans une pièce trop d'événements, la raison de cette faute et s'il est de bonne foi, il vous dira qu'il n'a pas eu assez de génie pour remplir sa pièce d'un seul fait, et s'il prend deux jours et deux villes pour son action, croyez que c'est parce qu'il n'aurait pas eu l'adresse de la resserrer dans l'espace de trois heures, et dans l'enceinte d'un Palais, comme l'exige la vraisemblance.

Il en est tout autrement de celui qui hasarderait un spectacle horrible sur le théâtre ; il ne choquerait point la vraisemblance, et cette hardiesse loin de supposer de la faiblesse dans l'auteur, demanderait au contraire un grand génie, pour mettre par ses vers de la véritable grandeur dans une action qui sans un style sublime, ne serait qu'atroce et dégoûtante.

Voilà ce qu'a osé tenter une fois notre Grand Corneille dans sa Rodogune. Il fait paraître une mère qui en présence de sa Cour et d'un Ambassadeur, veut empoisonner son fils et sa belle-fille après avoir tué son autre fils de sa propre main ; elle leur présente la coupe empoisonnée, et sur leur refus et leurs soupçons, elle la boit elle-même, et meurt du poison qu'elle leur destinait.

Des coups aussi terribles ne doivent pas être prodigués, et il n'appartient pas à tout le monde d'oser les frapper. Ces nouveautés demandent une grande circonspection, et une exécution de Maître. Les Anglais eux-mêmes avouent que Shakespeare, par exemple, a été le seul parmi eux qui ait pu faire évoquer et parler des ombres avec succès.

Within that circle none durstwalk, but he.

Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante, plus elle deviendrait insipide, si elle était souvent répétée ; à peu près comme les détails de batailles, qui étant par eux-mêmes ce qu'il y a de plus terrible, deviennent froids et ennuyeux, à force de reparaître souvent dans les Histoires.

La seule Piéce où M. de Racine ait mis du spectacle, c'est son chef-d'oeuvre d'Athalie. On y voit un enfant sur un Trône, sa nourrice et des Prêtres qui l'environnent ; une Reine qui commande à ses Soldats de le massacrer, des Lévites armés qui accourent pour le défendre. Toute cette action est pathétique ; mais si le style ne l'était pas aussi, elle n'était que puérile.

Plus on veut frapper les yeux par un appareil éclatant, plus on s'impose la nécessité de dire de grandes choses ; autrement on ne serait qu'un décorateur, et non un poète tragique. Il y a près de trente années qu'on réprésente la Tragédie de Montesume à Paris, la scène ouvrait par un spectacle nouveau ; c'était un Palais d'un goût magnifique et barbare ; Montesume paraissait avec un habit singulier ; des esclaves armés de flèches étaient dans le fonds ; autour de lui étaient huit Grands de sa Cour, prosternés le visage contre terre : Montesume commençait la pièce en leur disant,

Levez-vous, votre Roi vous permet aujourd'hui Et de l'envisager, et de parler à lui.

Ce spectacle charma, mais voilà tout ce qu'il y eut de beau dans cette Tragédie.

Pour moi j'avoue que ce n'a pas été sans quelque crainte que j'ai introduit sur la scène française le Sénat de Rome en robes rouges, allant aux Opinions. Je me souvenais que lorsque j'introduisis autrefois dans OEdipe un Choeur de Thébains qui disait,

Ô mort, nous implorons ton funeste secours. Ô mort, viens nous sauver, viens terminer nos jours.

Le Parterre au lieu d'être frappé du pathétique qui pouvait être en cet endroit, ne sentit d'abord que le prétendu ridicule d'avoir mis ces vers dans la bouche d'Acteurs peu accoutumés, et il fit un éclat de rire. C'est ce qui m'a empêché dans Brutus de faire parler les Sénateurs, quand Titus est accusé devant eux, et d'augmenter la terreur de la situation, en exprimant l'étonnement et la douleur de ces pères de Rome, qui sans doute devraient marquer leur surprise autrement que par un jeu muet qui même n'a pas été exécuté.

Au reste, MYLORD, s'il y a quelques endroits passables dans cet Ouvrage, il faut que j'avoue que j'en ai l'obligation à des Amis qui pensent comme vous. Ils m'encourageaient à tempérer l'austérité de Brutus par l'amour paternel ? Afin qu'on admirât et qu'on plaignît l'effort qu'il se fait en condamnant son fils. Ils m'exhortaient à donner à la jeune Tullie un caractère de tendresse et d'innocence, parce que si j'en avais fait une héroïne altière, qui n'eût parlé à Titus que comme à un sujet qui devait servir son Prince ; alors Titus aurait été avili, et l'Ambassadeur eût été inutile. Ils voulaient que Titus fût un jeune homme furieux dans ses passions, aimant Rome et son Père, adorant Tullie, se faisant un devoir d'être fidèle au Sénat même dont il se plaignait, et emporté loin de son devoir par une passion dont il avait cru être le maître.

En effet, si Titus avait été de l'avis de sa Maîtresse, et s'était dit à lui-même de bonnes raisons en faveur des Rois, Brutus alors n'eût été regardé que comme un Chef de Rebelles, Titus n'aurait plus eu de remords, son Père n'eût plus excité la pitié.

Gardez, me disaient-ils, que les deux enfants de Brutus paraissent sur la scène ; vous savez que l'intérêt est perdu quand il se partage : mais surtout que votre pièce soit simple ; imitez cette beauté, des Grecs ; croyez que la multiplicité des événements et des intérêts compliqués, n'est que la ressource des génies stériles, qui ne savent pas tirer d'une feule passion de quoi faire cinq actes. Tâchez de travailler chaque scène comme si c'était la seule que vous eussiez à écrire. Ce sont les beautés de détail qui soutiennent les ouvrages en vers, et qui les font passer à la postérité. C'est souvent la manière singulière de dire des choses communes, c'est cet art d'embellir par la diction ce que pensent, et ce que sentent tous les hommes, qui fais les Grands Poètes. Il n'y a ni sentiments recherchés, ni aventure romanesque dans le quatrième Livre de Virgile ; il est tout naturel, et c'est l'effort de l'esprit humain. M. Racine n'est si au-dessus des autres qui ont tous dit les mêmes choses que lui, que parce qu'il les a mieux dites. Corneille n'est véritablement Grand, que quand il s'exprime aussi bien qu'il pense. Souvenez-vous de ce précepte de M. Despreaux,

Et que tout ce qu'il dit facile à retenir, De son Ouvrage en vous laisse un long souvenir.

Voilà ce que n'ont point tant d'Ouvrages Dramatiques, que l'Art d'un acteur, et la figure et la voix d'une actrice ont fait valoir sur nos théâtres. Combien de pièces mal écrites ont eu plus de représentations que Cinna et Britannicus ; mais on n'a jamais retenu deux vers de ces faibles poèmes au lieu qu'on sait Britannicus et Cinna par cour. En vain le Regulus de Pradon a fait verser des larmes par quelques situations touchantes, l'Ouvrage et tous ceux qui lui ressemblent font méprisés, tandis que leurs auteurs s'applaudissent dans leurs Préfaces.

Il me semble, MYLORD, que vous m'allez demander comment des Critiques si judicieux ont pu me permettre de parler d'amour dans une tragédie dont le titre est Junius Brutus, et de mêler cette passion avec l'austère vertu du Sénat Romain, et la politique d'un Ambassadeur ?

On reproche à notre Nation d'avoir amolli le Théâtre par trop de tendresse, et les Anglais méritent bien le même reproche depuis près d'un siècle ; car vous avez toujours un peu pris nos modes et nos vices. Mais me permettrez-vous de vous dire mon sentiment sur cette matière ?

Vouloir de l'amour dans toutes les tragédies me paraît un goût efféminé ; l'en proscrire toujours est une mauvaise humeur bien déraisonnable.

Le théâtre soit tragique, soit comique, est la peinture vivante des passions humaines ; l'ambition d'un Prince est représentée dans la tragédie ; la comédie tourne en ridicule la vanité d'un Bourgeois. Ici vous riez de la coquetterie et des intrigues d'une citoyenne ; là vous pleurez la malheureuse passion de Phèdre ; de même l'amour vous amuse dans un Roman, et il vous transporte dans la Didon de Virgile.

L'amour dans une tragédie n'est pas plus un défaut essentiel, que dans l'Enéide ; il n'est à reprendre que ; quand il est amené mal à propos, ou traité sans art.

Les Grecs ont rarement hasardé cette passion sur le théâtre d'Athènes. Premièrement, parce que leurs tragédies n'ayant roulé d'abord que sur des sujets terribles, l'esprit des Spectateurs était plié à ce genre de spectacles ; secondement, parce que les femmes menaient une vie infiniment plus retirée que les nôtres, et qu'ainsi le langage de l'amour n'étant pas comme aujourd'hui le sujet de toutes les conversations, les poètes en étaient moins invités à traiter cette passion, qui de toutes est la plus difficile à représenter, par les ménagements infinis qu'elle demandé.

Une troisième raison qui me paraît assez forte, c'est que l'on n'avait point de comédiennes ; les rôles de femme étaient joués par des hommes masqués. Il semble que l'amour eût été ridicule dans leur bouche.

C'est tout le contraire à Londres et à Paris, et il faut avouer que les auteurs n'auraient guère entendu leurs intérêts, ni connu leur auditoire, s'ils n'avaient jamais fait parler les Oldeélds, ou les Duclos et les Lecouvreur, que d'ambition et de politique.

Le mal est que l'amour n'est souvent chez nos héros de théâtre que de la galanterie, et que chez les vôtres il dégénère quelquefois en débauche.

Dans notre Alcibiade, pièce très suivie, mais faiblement écrite, et ainsi peu estimée, on a admiré longtemps ces mauvais vers que récitait d'un ton séduisant l'Esopus du dernier siècle.

Ah ! lorsque pénétré d'un amour véritable, Et gémissant aux pieds d'un objet adorable, J'ai connu dans les yeux timides où distraits Que mes soins de son coeur ont pu troubler la paix, Que par l'aveu secret d'une ardeur mutuelle La mienne a pris encore une force nouvelle. Dans ces moments si doux j'ai cent fois éprouvé, Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé.

Dans votre Venise sauvée, le vieux Renaud veut violer la femme de Jaffier , et elle s'en plaint en termes assez indécents, jusqu'à dire qu'il est venu à elle un button d.

Pour que l'amour soit digne du théâtre tragique, il faut qu'il soit le noeud nécessaire de la pièce, et non qu'il soit amené par force pour remplir le vide de vos tragédies et des nôtres qui sont toutes trop longues ; il faut que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et combattue par des remords : il faut ou que l'amour conduise aux malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dangereux, ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu'elle n'est pas invincible ; sans cela ce n'est plus qu'un amour d'Eglogue ou de Comédie.

C'est à vous, MYLORD, à décider si j'ai rempli quelques-unes de ces conditions ; mais que vos amis daignent surtout ne point juger du génie et du goût de notre Nation par ce discours, et par cette tragédie que je vous envoye. Je suis peut-être un de ceux qui cultivent les Lettres en France avec moins de succès ; et si les sentiments que je soumets ici à votre censure, sont désapprouvés, c'est à moi seul qu'en appartient le blâme.

Au reste, je dois vous dire que dans le grand nombre de fautes dont cette tragédie est pleine, il y en a quelques-unes contre l'exacte pureté de notre Langue. Je ne suis point un auteur assez considérable pour qu'il me soit permis de passer quelquefois pardessus les régles sévères de la Grammaire.

Il y a un endroit où Tullie dit,

Rome et moi dans un jour ont vu changer leur sort,

Il fallait dire pour parler purement,

Rome et moi dans un jour avons changé de sort.

J'ai fait la même faute en deux ou trois endroits, et c'est beaucoup trop dans un ouvrage dont les défauts font rachetés par si peu de beautés.

ERRATA

Les numéros de page correspondent à ceu de l'édition originale

PREFACE

PAGE xvij. ligne 3. Achille , lisez AEchile.

Page xxvij. ligne 10. Oldeeds, lisez., Oldfields.

TRAGEDIE

Page 13. dernier vers, "sa réponse", lisez, "ma réponse".

Page 46, "croit-on qu'on l'introduise", lisez, "crois-tu qu'on l'introduise ?"

Page 48. "par degré", lisez, "par degrés".

Page 51. "sa suprême grandeur", lisez, "la suprême grandeur".

Page 52. "je peu parler", lisez, "je peux parler".

Page 16. rendant la pureté, lisez , rendant leur pureté.

Page 79.

Et rougir loin de Rome entre les bras d'un Roi De l'amour malheureux que j'ai fend pour toi,

lisez,

Et pleurer loin de Rome entre les bras d'un Roi Cet amour malheureux que j'ai senti pour toi.

Page 94. "pensez-vous d'abaisser", lisez, "pensez-vous abaisser",

Idem, "que l'on vient insulter", lisez, "que l'on veut insulter".

Page 104. "Peut-être on hait sa gloire, on cherche à le flétrir", lisez, "à la flétrir".

ACTE I

SCÈNE I. Brutus, Valérius Publicola, Les Sénateurs.

Le théâtre représente une partie de la maison des consuls sur le mont Tarpéien ; le temple du Capitole se voit dans le fond. Les sénateurs sont assemblés entre le temple et la maison, devant l'autel de Mars. Brutus et Valérius Publicola, consifls, président à cette assemblée : les sénateurs sont rangés en demi-cercle. Des licteurs avec leurs faisceaux sont debout derrière les sénateurs.

SCÈNE II. Le Sénat, Arons, Albin, Suite.

Arons entre par le côté du théâtre, précédé de deux licteurs et d'Albin, son confident ; il passe devant les consuls et le sénat, qu'il salue ; et il va s'asseoir sur un siège préparé pour lui sur le devant du théâtre.

BRUTUS

Arons, il n'est plus temps chaque État a ses lois, Qu'il tient de sa nature, ou qu'il change à son choix. Esclaves de leurs rois, et même de leurs prêtres, Les Toscans semblent liés pour servir sous des maîtres, Et, de leur chaîne antique adorateurs heureux Voudraient que l'univers fût esclave comme eux. La Grèce entière est libre, et la molle Ionie Sous un joug odieux languit assujettie. Rome eut ses souverains, mais jamais absolus ; Son premier citoyen fut le grand Romulus ; Nous partagions le poids de sa grandeur suprême. Numa, qui fit nos lois, y fut soumis lui-même. Rome enfin, je l'avoue, a fait un mauvais choix : Chez les Toscans, chez vous, elle a choisi ses rois ; Ils nous ont apporté du fond de l'Étrurie Les vices de leur cour avec la tyrannie.

Il se lève.

Pardonnez-nous, grands dieux, si le peuple romain A tardé si longtemps à condamner Tarquin ! Le sang qui regorgea sous ses mains meurtrières De notre obéissance a rompu les barrières. Sous un sceptre de fer tout ce peuple abattu À force de malheurs a repris sa vertu. Tarquin nous a remis dans nos droits légitimes ; Le bien public est né de l'excès de ses crimes, Et nous donnons l'exemple à ces mêmes Toscans, S'ils pouvaient à leur tour être las des tyrans.

Les consuls descendent vers l'autel, et le Sénat se lève.

Ô Mars ! dieu des héros, de Rome, et des batailles, Qui combats avec nous, qui défends ses murailles, Sur ton autel sacré. Mars, reçois nos serments Pour ce sénat, pour moi, pour tes dignes enfants. Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître, Qui regrettât les rois et qui voulût un maître, Que le perfide meure au milieu des tourments ! Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents, Ne laisse ici qu'un nom plus odieux encore Que le nom des tyrans que Rome entière abhorre !

BRUTUS se tournant vers Arons

Vous connaissez bien mal et Rome et son génie. Ces pères des Romains, vengeurs de l'équité, Ont blanchi dans la pourpre et dans la pauvreté ; Au-dessus des trésors, que sans peine ils vous cèdent, Leur gloire est de dompter les rois qui les possèdent. Prenez cet or, Arons ; il est vil à nos yeux. Quant au malheureux sang d'un tyran odieux, Malgré la juste horreur que j'ai pour sa famille, Le sénat à mes soins a confié sa fille ; Elle n'a point ici de ces respects flatteurs Qui des enfants des rois empoisonnent les cours ; Elle n'a point trouvé la pompe et la mollesse dont la cour des Tarquins enivra sa jeunesse ; Mais je sais ce qu'on doit de bontés et d'honneur À son sexe, à son âge, et surtout au malheur. Dès ce jour, en son camp que Tarquin la revoie ; Mon cour même en conçoit une secrète joie : Qu'aux tyrans désormais rien ne reste en ces lieux Que la haine de Rome et le courroux des dieux. Pour emporter au camp l'or qu'il faut y conduire, Rome vous donne un jour ; ce temps doit vous suffire : Ma maison cependant est votre sûreté ; Jouissez-y des droits de l'hospitalité. Voilà ce que par moi le sénat vous annonce. Ce soir à Porsenna rapportez ma réponse : Reportez-lui la guerre, et dites à Tarquin Ce que vous avez vu dans le sénat romain.

Aux sénateurs.

Et nous, du Capitole allons orner le faîte Des lauriers dont mon fils vient de ceindre sa tête ; Suspendons ces drapeaux et ces dards tout sanglants Que ses heureuses mains ont ravis aux Toscans. Ainsi puisse toujours, plein du même courage. Mon sang, digne de vous, vous servir d'âge en âge ! Dieux, protégez ainsi contre nos ennemis Le consulat du père et les armes du fils !

SCÈNE III. Arons, Albin qui sont supposés être entrés de la salle d'audience dans un autre appartement de la maison de Brutus.

SCÈNE IV. Arons, Messala, Albin.

ACTE II

SCÈNE I. Titus, Messala.

Le théâtre représente ou est supposé représenter un appartement du palais des Consuls.

SCÈNE II. Titus, Arons.

ARONS

Ne vous flattez-vous point d'un charme imaginaire ? Seigneur, ainsi qu'à vous la liberté m'est chère : Quoique né sous un roi, j'en goûte les appas ; Vous vous perdez pour elle, et n'en jouissez pas. Est-il donc, entre nous, rien de plus despotique Que l'esprit d'un État qui passe en république ? Vos lois sont vos tyrans ; leur barbare rigueur Devient sourde au mérite, au sang, à la faveur : Le sénat vous opprime, et le peuple vous brave ; Il faut s'en faire craindre, ou ramper leur esclave. Le citoyen de Rome, insolent ou jaloux, Ou hait votre grandeur, ou marche égal à vous. Trop d'éclat l'effarouche ; il voit d'un oeil sévère, Dans le bien qu'on lui fait, le mal qu'on lui peut faire : Et d'un bannissement le décret odieux Devient le prix du sang qu'on a versé pour eux. Je sais bien que la cour, Seigneur, a ses naufrages ; Mais ses jours sont plus beaux, son ciel a moins d'orages. Souvent la liberté, dont on se vante ailleurs, Étale auprès d'un roi ses dons les plus flatteurs ; Il récompense, il aime, il prévient les services : La gloire auprès de lui ne fuit point les délices. Aimé du souverain, de ses rayons couvert, Vous ne servez qu'un maître, et le reste vous sert. Ébloui d'un éclat qu'il respecte et qu'il aime, Le vulgaire applaudit jusqu'à nos fautes même : Nous ne redoutons rien d'un sénat trop jaloux ; Et les sévères lois se taisent devant nous. Ah ! Que, né pour la cour, ainsi que pour les armes, Des faveurs de Tarquin vous goûteriez les charmes ! Je vous l'ai déjà dit, il vous aimait, seigneur ; Il aurait avec vous partagé sa grandeur : Du sénat à vos pieds la fierté prosternée Aurait...

SCÈNE III. Titus, Messala.

SCÈNE IV. Brutus, Messala.

SCÈNE V.

ACTE III

SCÈNE I. Arons, Albin, Massala.

SCÈNE II. Arons, Messala.

SCÈNE III. Tullie, Arons, Algine.

SCÈNE IV. Tullie, Algine.

SCÈNE V. Titus, Tullie.

TITUS, en lui rendant la lettre

Mon choix est fait.

SCÈNE VI. Brutus, Arons, Titus, Tullie, Messala, Albin, Proculus, Licteurs.

TITUS, éloigné

Ô de ma passion fureur désespérée !

Il va vers Arons.

Je ne souffrirai point, non... permettez, seigneur...

Brutus et Tullie sortent avec leur suite ; Arons et Messala restent.

Dieux ! ne mourrai-je point de honte et de douleur !

À Arons.

Pourrai-je vous parler ?

SCÈNE VII. Titus, Messala.

SCÈNE VIII. Titus, Messala, Albin.

ACTE IV

SCÈNE I. Titus, Arons, Messala.

MESSALA

Ô ciel !

SCÈNE II. Titus, Messala.

SCÈNE III. Titus, Messala, Tullie, Algine.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Titus, Messala.

SCÈNE VI. Brutus, Titus, Messala, Licteurs.

SCÈNE VII. Brutus, Valérus, Titus, Messala.

BRUTUS à son fils

Cours, vole...

Titus et Messala sortent.

VALÉRIUS

On trahit Rome.

SCÈNE VIII. Brutus, Valérus, Proculus.

ACTE V

SCÈNE I. Brutus, Les Sénateurs, Proculus, Licteurs, L'esclave Vindex.

BRUTUS

Oui, Rome n'était plus ; oui, sous la tyrannie L'auguste liberté tombait anéantie ; Vos tombeaux se rouvraient ; c'en était fait : Tarquin Rentrait dès cette nuit, la vengeance à la main. C'est cet ambassadeur, c'est lui dont l'artifice Sous les pas des Romains creusait ce précipice. Enfin, le croirez-vous ? Rome avait des enfants Qui conspiraient contre elle, et servaient les tyrans ; Messala conduisait leur aveugle furie, A ce perfide Arons il vendait sa patrie : Mais le ciel a veillé sur Rome et sur vos jours ;

En montrant l'esclave.

Cet esclave a d'Arons écouté les discours ; Il a prévu le crime, et son avis fidèle A réveillé ma crainte, a ranimé mon zèle. Messala, par mon ordre arrêté cette nuit, Devant vous à l'instant allait être conduit ; J'attendais que du moins l'appareil des supplices De sa bouche infidèle arrachât ses complices ; Mes licteurs l'entouraient, quand Messala soudain, Saisissant un poignard qu'il cachait dans son sein, Et qu'à vous, sénateurs, il destinait peut-être : « Mes secrets, a-t-il dit, que l'on cherche à connaître, C'est dans ce cour sanglant qu'il faut les découvrir ; Et qui sait conspirer sait se taire et mourir. » On s'écrie ; on s'avance : il se frappe, et le traître Meurt encore en Romain, quoique indigne de l'être. Déjà des murs de Rome Arons était parti : Assez loin vers le camp nos gardes l'ont suivi ; On arrête à l'instant Arons avec Tullie. Bientôt, n'en doutez point, de ce complot impie Le ciel va découvrir toutes les profondeurs ; Publicola partout en cherche les auteurs. Mais quand nous connaîtrons le nom des parricides, Prenez garde, Romains, point de grâce aux perfides ; Fussent-ils nos amis, nos frères, nos enfants, Ne voyez que leur crime, et gardez vos serments. Rome, la liberté, demandent leur supplice ; Et qui pardonne au crime en devient le complice.

À l'esclave.

Et toi, dont la naissance et l'aveugle destin N'avait fait qu'un esclave et dut faire un Romain, Par qui le sénat vit, par qui Rome est sauvée, Reçois la liberté que tu m'as conservée ; Et prenant désormais des sentiments plus grands, Sois l'égal de mes fils, et l'effroi des tyrans. Mais qu'est-ce que j'entends ? quelle rumeur soudaine ?

SCÈNE II. Brutus, Les Sénateurs, Arons, Licteurs.

SCÈNE III. Les Sénateurs, Brutus, Valérus, Proculus.

BRUTUS

Lisons donc... Je frémis, je tremble. Ciel ! Titus !

Il se laisse tomber entre les bras de Proculus.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Brutus, Valérus, Suite, Licteurs.

BRUTUS

Moi ?

VALÉRIUS

Vous seul.

SCÈNE VI. Brutus, Proculus.

SCENE VII. Brutus, Proculus, Titus, dans le fond du théâtre, avec des licteurs.

PROCULUS

Le voici.

SCÈNE VIII. Brutus, Proculus.

SCÈNE IX. Brutus, Proculus, un Sénateur.

LE SÉNATEUR

Seigneur...

1 485 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica