Opéra comique en vers· Opéra Comique en Trois Actes
Les Deux Tonneaux
Personnages
- GLYCÈRE
- PRESTINE, petite soeur de Glycère
- DAPHNIS
- LE PÈRE de DAPHNIS
- LE PÈRE de GLYCÈRE
- GRÉGOIRE, cabaretier-cuisinier, prêtre du temple de Bacchus
- PHÉBÉ, servante du temple
- TROUPE DE JEUNES garçons et de jeunes filles
ACTE I
SCÈNE I. GRÉGOIRE, troupe de jeunes garçons et de jeunes filles.
Le théâtre représente un temple de feuillage, orné de thyrses, de trompettes, de pampre, de raisins. On voit entre les colonnades de feuillage les statues de Bacchus, d'Ariane, de Silène et de Pan. Un grand buffet tient lieu d'autel : deux fontaines de vin coulent dans le fond. Des garçons et des filles sont empressés à préparer tout pour une fête. Grégoire, l'un des suivants de Bacchus, ordonne la fête. Il est en veste blanche et galante, portant un thyrse à la main, et sur sa tête une couronne de lierre. Ouverture gaie et vive ; reprise douloureuse et terrible.
GRÉGOIRE, chante
UNE SUIVANTE
Elle parle.
Eh ! doucement, monsieur Grégoire, Nous sommes comme vous du temple de Bacchus ; Comme vous nous lui rendons gloire : Nous sommes tous très assidus A servir Bacchus et Vénus. Le grand-prêtre du temple est sans doute allé boire.Elle chante.
Il reviendra : faites moins l'important. Alors que le maître est absent, Maître valet s'en fait accroire.GRÉGOIRE
Pardon, j'ai du chagrin.GRÉGOIRE
Va, j'ai bien du souci. Nous attendons la noce, et mon maître m'ordonne De représenter sa personne, Et d'unir les amants qui seront envoyés De tous les lieux voisins pour être mariés. Ah ! j'enrage.LA SUIVANTE
Comment ! c'est la meilleure aubaine Que jamais tu pourras trouver : Toujours ces fêtes-là nous valent quelque étrenne : Rien de mieux ne peut t'arriver. J'ai vu plus d'un hymen. L'une et l'autre partie S'est assez souvent repentie Des marchés qu'ici l'on a faits ; Mais le monsieur qui les marie, Quand il a leur argent, ne s'en repent jamais. C'est l'aimable Daphnis et la belle Glycère Qui viennent se donner la main. Que Daphnis est charmant !GRÉGOIRE, en colère
Non, il est fort vilain.GRÉGOIRE
Il me déplaît beaucoup.LA SUIVANTE
Qu'il est beau !GRÉGOIRE
Qu'il est laid !LA SUIVANTE
Très honnête garçon, libéral.GRÉGOIRE
Non.GRÉGOIRE
La future ?GRÉGOIRE
Oui... la future... passe... elle est assez jolie ; Mais c'est un mauvais coeur, tout plein de perfidie, D'ingratitude, de fierté.LA SUIVANTE
Glycère, un mauvais coeur ! hélas ! c'est la bonté, C'est la vertu modeste, et pleine d'indulgence ; C'est la douceur, la patience ; Et de ses moeurs la pureté Fait taire encor la médisance. Vous me paraissez dépité : N'auriez-vous point été tenté D'empaumer le coeur de la belle ? Quand du succès on est flatté, Quand la dame n'est point cruelle, Vous la traitez de nymphe et de divinité ; Si vous en êtes rebuté, Vous faites des chansons contre elle. Allons, maître Grégoire, un peu moins de courroux : Recevons bien ces deux époux ; Que le festin soit magnifique. On boit ici son vin sans eau ; Mais n'allez pas gâter notre fête bacchique En perçant du mauvais tonneau.GRÉGOIRE
Comment ? Que dis-tu là ?LA SUIVANTE
Je m'entends bien.GRÉGOIRE
Petite, Tremble que ce mystère ici soit révélé ; C'est le secret des dieux, crains qu'on ne le débite : Aussitôt qu'on en a parlé, Apprends qu'on meurt de mort subite. Cesse tes discours familiers, Réprime ta langue maudite, Et respecte les dieux et les cabaretiers.Il chante.
À part.
SCÈNE II. Grégoire, Prestine, La Suivante.
PRESTINE, arrivant en hâte
Eh ! Quoi donc ! Rien n'est prêt au temple de Bacchus ? Nous restons au filet ! Nos pas sont-ils perdus ? On ne fait rien ici quand on a tant à faire ! Ma soeur et son amant, mon bonhomme de père, Et celui de Daphnis, femmes, filles, garçons, Arrivent à la file, en dansant aux chansons. Ici je ne vois rien paraître. Réponds donc, Grégoire, réponds ; Mène-moi voir l'autel et monsieur le grand-prêtre.GRÉGOIRE
Le grand-prêtre, c'est moi.PRESTINE
Tu ris.GRÉGOIRE
Moi, dis-je.GRÉGOIRE
Je suis vice-gérant dans ce lieu plein d'appas. Je conjoins les amants, et je fais leurs repas. Ces deux charmants ministères, Au monde si nécessaires, Sont sans doute les premiers. J'espère quelque jour, ma petite Prestine, Dans cette demeure divine Les exercer pour vous.PRESTINE
Hélas ! très volontiers.GRÉGOIRE ET PRESTINE
DUO.
SCÈNE III. Le Père de Glycère et de Prestine, Le Père de daphnis, petits vieillards ratatinés, marchant les premiers, la canne à la main ; Daphnis, conduisant Glycère et toute la noce ; Prestine.
GLYCÈRE, à Prestine
Pardonne, chère soeur, à mes sens éblouis Je me suis arrêtée a regarder Daphnis ; J'étais hors de moi-même, en extase, en délire ; Et je n'avais qu'un sentiment. Va, tout ce que je te puis dire, C'est que je t'en souhaite autant.LES DEUX PÈRES
DUO.
PRESTINE
Il s'agit bien de fredonner ; Ah ! Vous avez, je pense, assez d'autres affaires. Savez-vous à quel homme on a voulu donner Le soin de célébrer vos amoureux mystères ? À Grégoire.GLYCÈRE, effrayée
À Grégoire !DAPHNIS
Eh ! Qu'importe, grands dieux ! Tout m'est bon, tout m'est précieux ; Tout est égal ici quand mon bonheur approche. Si Glycère est à moi, le reste est étranger. Qu'importe qui sonne la cloche, Quand j'entends l'heure du berger ? Rien ne peut me déplaire, et rien ne m'intéresse : Je ne vois point ces jeux, ce festin solennel, Ces prêtres de l'hymen, ce temple, cet autel ; Je ne vois rien que la déesse.LE PÈRE DE GLYCÈRE, LE PÈRE DE DAPHNIS, DAPHNIS, GLYCÈRE
QUATUOR.
PRESTINE
Ils aiment à chanter, et c'est là leur folie. Ne parviendrai-je point à faire ma partie ? Ces gens-là sur un mot vous font vite un concert ; Et ce qu'en eux surtout je révère et j'admire, C'est qu'ils chantent parfois sans avoir rien à dire : Ils nous ont sur-le-champ donné d'un quatuor. À mon oreille il plaisait fort ; Et, s'ils avaient voulu, j'aurais fait la cinquième. Mais on me laisse là ; chacun pense à soi-même.Elle chante.
SCÈNE IV. Les précédents, Phébé.
PHÉBÉ
Entrez, mes beaux messieurs, entrez, ma belle dame.À Glycère, à part.
Ma belle dame, au moins prenez bien garde à vous.ACTE II
SCÈNE I. Daphnis, conduit par son père, Glycère par le sien, Prestine par personne, et courant partout ; garçons de la noce.
LE PÈRE DE DAPHNIS
Mes enfants, croyez-moi, nous savons les rubriques ; Faisons comme faisaient nos très prudents aïeux : Tout allait alors beaucoup mieux. C'était là le bon temps ; et les siècles antiques, Étant plus vieux que nous, auront toujours raison. Je vous dis que c'est là... que sera le garçon ; Ici... la fille ; ici... moi, du garçon le père.À Glycère.
Là... vous ; et puis Prestine à côté de sa soeur, Pour apprendre son rôle, et le savoir bien faire. Mais j'aperçois déjà le sacrificateur. Qu'il a l'air noble et grand ! Une majesté sainte Sur son front auguste est empreinte ; Il ressemble à son dieu, dont il a la rougeur.SCÈNE II. Les Précédents, Grégoire, suivi des Ministres de Bacchus.
Les deux amants mettent la main sur le buffet qui sert d'autel.
GRÉGOIRE, au milieu, vêtu en grand sacrificateur
Futur, et vous, future, Qui venez allumer à l'autel de Bacchus La flamme la plus belle et l'ardeur la plus pure, Soyez ici très bien venus. D'abord, avant que chacun jure D'observer les rites reçus, Avant que de former l'union conjugale, Je vais vous présenter la coupe nuptiale.GLYCÈRE
Ces rites sont d'aimer ; quel besoin d'un serment Pour remplir un devoir si cher et si durable ? Ce serment dans mon coeur constant, inaltérable, Est écrit par le sentiment En caractère ineffaçable. Hélas ! Si vous voulez, ma bouche en fera cent ; Je les répéterai tous les jours de ma vie ; Et n'allez pas penser que le nombre m'ennuie : Ils seront tous pour mon amant.GRÉGOIRE, à part
Que ces deux gens heureux redoublent ma colère ! Dieux ! Qu'ils seront punis... Buvez, belle Glycère, Et buvez l'amour à longs traits. Buvez, tendres époux, vous jurerez après : Vous recevrez des dieux des faveurs infinies.Il va prendre les deux coupes préparées au fond du buffet.
LE PÈRE DE DAPHNIS
Oui, nos pères buvaient dans leurs cérémonies, Aussi valaient-ils mieux qu'on ne vaut aujourd'hui : Depuis qu'on ne boit plus, l'esprit avec l'ennui Font bâiller noblement les bonnes compagnies. Les chansons en refrain des soupers sont bannies : Je riais autrefois, j'étais toujours joyeux : Et je ne ris plus tant depuis que je suis vieux : J'en cherche la raison, d'où vient cela, compère ?LE PÈRE DE GLYCÈRE
Mais... cela vient... du temps. Je suis tout sérieux, Bien souvent, malgré moi, sans en savoir la cause. Il s'est fait parmi nous quelque métamorphose. Mais il reste, après tout, quelques plaisirs touchants : Dans le bonheur d'autrui l'âme à l'aise respire ; Et quand nous marions nos aimables enfants, Je vois qu'on est heureux sans rire.Grégoire présente une petite coupe à Daphnis, et une autre à Glycère.
GRÉGOIRE, après qu'ils ont bu
Rendez-moi cette coupe. Eh quoi ! Vous frémissez ! Çà, jurez à présent ; vous, Daphnis, commencez.DAPHNIS, chante en récitatif mesuré, noble, et tendre
Symphonie.
DAPHNIS, continue
Descends, Bacchus, en ces beaux lieux ; Des Amours amène la mère ; Amène avec toi tous les dieux ; Ils pourront brûler pour Glycère. Je ne serai point jaloux d'eux ; Son coeur me préfère, Me préfère, me préfère aux dieux.GRÉGOIRE
C'est à vous de jurer, Glycère, à votre tour, Devant Bacchus lui-même, au grand dieu de l'amour.GLYCÈRE, chante
Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]
LES DEUX PÈRES, ensemble
Ah ! Ma fille !PRESTINE
Ah ! Ma soeur !DAPHNIS
Eh ! Qu'est-il arrivé ? Dieux puissants, dieux vengeurs, En étiez-vous jaloux ? M'ôtez-vous ce que j'aime ? Ma charmante maîtresse, idole de mes sens, Reprends les tiens, rentre en toi-même ; Vois Daphnis à tes pieds, les yeux chargés de pleurs.GLYCÈRE
Je ne puis te souffrir : je te l'ai dit, je pense, Assez net, assez clairement. Va-t-en, ou je m'en vais.LE PÈRE DE DAPHNIS
Ciel ! quelle extravagance !GLYCÈRE
Tu ne t'en vas point ; je m'enfuis : Pour être loin de toi j'irais au bout du monde.Elle sort.
QUATUOR.
LES DEUX PÈRES, PRESTINE, DAPHNIS
Tous ensemble.
TOUS ENSEMBLE
Dieu puissant, rends-nous tes faveurs.GRÉGOIRE, chante
Il s'en va.
SCÈNE III. Le Père de Daphnis, Le Père de Glycère, Daphnis, Prestine.
LE PÈRE DE DAPHNIS, à celui de Glycère
Écoutez ; j'ai du sens, car j'ai vu bien des choses, Des esprits, des sorciers, et des métempsycoses. Le dieu que je révère, et qui règne en ces lieux, Me semble, après l'Amour, le plus malin des dieux. Je l'ai vu dans mon temps troubler bien des cervelles ; Il produisait souvent d'assez vives querelles : Mais cela s'éteignait après une heure ou deux. Peut-être que la coupe était d'un vin fumeux, Ou dur, ou pétillant, et qui porte à la tête. Ma fille en a trop bu ; de là vient la tempête Qui de nos jours heureux a noirci le plus beau. La coupe nuptiale a troublé son cerveau : Elle est folle, il est vrai ; mais, dieu merci, tout passe : Je n'ai vu ni d'amour ni de haine sans fin... Elle te r'aimera ; tu rentreras en grâce Dès qu'elle aura cuvé son vin.PRESTINE
Mon père, vous avez beaucoup d'expérience, Vous raisonnez on ne peut mieux : Je n'ai ni raison ni science, Mais j'ai des oreilles, des yeux. De ce temple sacré j'ai vu la balayeuse Qui d'une voix mystérieuse A dit à ma grand'soeur, avec un ton fort doux : Quand on vous mariera, prenez bien garde à vous. J'avais fait peu de cas d'une telle parole ; Je ne pouvais me défier Que cela put signifier Que ma grand'soeur deviendrait folle. Et puis je me suis dit (toujours en raisonnant) : Ma soeur est folle cependant. Grégoire est bien malin : il pourchassa Glycère, Il n'en eut qu'un refus : il doit être en colère. Il est devenu grand seigneur : On aime quelquefois à venger son injure. Moi, je me vengerais si l'on m'ôtait un coeur. Voyez s'il est quelque valeur Dans ma petite conjecture.DAPHNIS
Oui, Prestine a raison.LE PÈRE DE GLYCÈRE
Cette fille ira loin.LE PÈRE DE DAPHNIS
Ce sera quelque jour une maîtresse femme.DAPHNIS
Allez tous, laissez-moi le soin De punir ici cet infâme ; A ce monstre ennemi je veux arracher l'âme. Laissez-moi.LE PÈRE DE DAPHNIS
Hélas ! J'en ai tant vu dans le cours de ma vie ! De tous les temps passés l'histoire en est remplie.LE PÈRE DE DAPHNIS, à celui de Glycère
Écoutez ; j'ai du sens, car j'ai vu bien des choses, Des esprits, des sorciers, et des métempsycoses. Le dieu que je révère, et qui règne en ces lieux, Me semble, après l'Amour, le plus malin des dieux. Je l'ai vu dans mon temps troubler bien des cervelles ; Il produisait souvent d'assez vives querelles : Mais cela s'éteignait après une heure ou deux. Peut-être que la coupe était d'un vin fumeux, Ou dur, ou pétillant, et qui porte à la tête. Ma fille en a trop bu ; de là vient la tempête Qui de nos jours heureux a noirci le plus beau. La coupe nuptiale a troublé son cerveau : Elle est folle, il est vrai ; mais, dieu merci, tout passe : Je n'ai vu ni d'amour ni de haine sans fin... Elle te r'aimera ; tu rentreras en grâce Dès qu'elle aura cuvé son vin.PRESTINE
Mon père, vous avez beaucoup d'expérience, Vous raisonnez on ne peut mieux : Je n'ai ni raison ni science, Mais j'ai des oreilles, des yeux. De ce temple sacré j'ai vu la balayeuse Qui d'une voix mystérieuse A dit à ma grand'soeur, avec un ton fort doux : Quand on vous mariera, prenez bien garde à vous. J'avais fait peu de cas d'une telle parole ; Je ne pouvais me défier Que cela put signifier Que ma grand'soeur deviendrait folle. Et puis je me suis dit (toujours en raisonnant) : Ma soeur est folle cependant. Grégoire est bien malin : il pourchassa Glycère, Il n'en eut qu'un refus : il doit être en colère. Il est devenu grand seigneur : On aime quelquefois à venger son injure. Moi, je me vengerais si l'on m'ôtait un coeur. Voyez s'il est quelque valeur Dans ma petite conjecture.DAPHNIS
Oui, Prestine a raison.LE PÈRE DE GLYCÈRE
Cette fille ira loin.LE PÈRE DE DAPHNIS
Ce sera quelque jour une maîtresse femme.SCÈNE IV. Les précédents ; Grégoire, revenant dans son premier habit.
DAPHNIS
Ô douleur ! Ô transports jaloux ! Holà ! Hé ! Monsieur le grand-prêtre, Monsieur Grégoire, approchez-vous.DAPHNIS
C'est moi ; me connais-tu ?DAPHNIS
Tu vas donc me connaître ! Tu mourras de ma main ; je vais t'assommer, traître ! Je vais t'exterminer, fripon !DAPHNIS
Va, ce fer que tu vois en manquera bien plus ! Il faut punir ta lâche audace : Indigne suppôt de Bacchus, Tremble, et rends-moi ma femme.GRÉGOIRE
Eh ! mais pour te la rendre Il faudrait avoir eu le plaisir de la prendre : Tu vois, je ne l'ai point.DAPHNIS
Non, tu ne l'auras pas ; Mais c'est toi qui me l'as ravie ; C'est toi qui l'as changée, et presque dans mes bras : Elle m'aimait plus que sa vie Avant d'avoir goûté ton vin. On connaît ton esprit malin ; A peine a-t-elle bu de ta liqueur mêlée, Sa haine contre moi soudain s'est exhalée ; Elle me fuit, m'outrage, et m'accable d'horreurs. C'est toi qui l'as ensorcelée ; Tes pareils dès longtemps sont des empoisonneurs.GRÉGOIRE
Quoi ! ta femme te hait !DAPHNIS
Oui, perfide ! à la rage.GRÉGOIRE
GRÉGOIRE, DAPHNIS
DUO.
Ensemble.
ACTE III
SCÈNE I. Les Deux Pères, Glycère, Prestine.
LE PÈRE DE GLYCÈRE
Oui, c'étaient des vapeurs ; c'est une maladie Où les vieux médecins n'entendent jamais rien : Cela vient tout d'un coup... quand on se porte bien... Une seconde dose à l'instant l'a guérie. Oh ! Que cela t'a fait de bien !LE PÈRE DE DAPHNIS
Ces espèces de maux s'appellent frénésie. Feu ma femme autrefois en fut longtemps saisie ; Quand son mal lui prenait, c'était un vrai démon.LE PÈRE DE GLYCÈRE
Ma femme aussi.LE PÈRE DE GLYCÈRE
Tout de même.LE PÈRE DE DAPHNIS
Il fallait déserter la maison. La bonne me disait : Je te hais, d'un courage, D'un fond de vérité... cela partait du coeur. Grâce au ciel, tu n'as plus cette mauvaise humeur, Et rien ne troublera ta tête et ton ménage.GLYCÈRE, se relevant d'un banc de gazon où elle était penchée
Qu'est-il donc arrivé ? qu'ai-je fait ? qu'ai-je dit ? À l'amant que j'adore aurai-je pu déplaire ? Hélas ! j'aurais perdu l'esprit ! L'amour fit mon hymen ; mon coeur s'en applaudit : Vous le savez, grands dieux ! si ce coeur est sincère. Mais dès le second coup de vin Qu'à cet autel on m'a fait boire, Mon amant est parti soudain, En montrant l'humeur la plus noire ; Attachée à ses pas j'ai vainement couru. Où donc est-il allé ? Ne l'avez-vous point vu ?LE PÈRE DE DAPHNIS
Il arrive.SCÈNE II. Les Précédents, Daphnis.
GLYCÈRE, chante
Cher amant, vole dans mes bras : Dieu de mes sens, dieu de mon âme, Animez, redoublez mon éternelle flamme... Ah ! ah ! ah ! cher époux, ne te détourne pas ; Tes yeux sont-ils fixés sur mes yeux pleins de larmes ? Ton coeur répond-il à mon coeur ? Du feu qui me consume éprouves-tu les charmes ? Sens-tu l'excès de mon bonheur ?À cette musique tendre succède une symphonie impérieuse et d'un caractère terrible.
DAPHNIS, au père de Glycère
Il chante.
TRIO.
LES DEUX PÈRES, GLYCÈRE
Ô ciel ! Ô juste ciel, en voilà bien d'un autre. Ah ! quelle douleur est la nôtre !SCÈNE III. Les Deux Pères, Glycère.
LE PÈRE DE GLYCÈRE
Quel démon dans ce jour a troublé ma famille ! Hélas ! ils sont tous fous : Ce matin c'était ma fille, Et le soir c'est son époux.TRIO.
D'une plainte commune Unissons nos soupirs. Nous trouvons l'infortune Au temple des plaisirs.GLYCÈRE
Ah ! j'en mourrai, mon père.LES DEUX PÈRES
Ah ! tout me désespère.SCÈNE IV. Les Précédents ; Prestine, arrivant avec précipitation.
PRESTINE
Réjouissez-vous tous.GLYCÈRE, qui s'est laissée tomber sur un lit de gazon, se retournant
Ah ! ma soeur, je suis morte ! Je n'en puis revenir.LE PÈRE DE DAPHNIS
C'est bien prendre son temps, ma foi ! Serais-tu folle aussi, Prestine, à ta manière ?LE PÈRE DE DAPHNIS
Ah ! Méchant petit coeur ! Lorsqu'à tant de chagrins tu nous vois tous en proie, Peux-tu bien dans notre douleur Avoir la cruauté de montrer de la joie ?PRESTINE, chante
Avant de parler je veux chanter, Car j'ai bien des choses à dire. Ma soeur, je viens vous apporter De quoi soulager votre martyre. Avant de parler je veux chanter, Avant de parler je veux rire : Et quand j'aurai pu tout vous conter, Tout comme moi vous voudrez chanter, Comme moi je vous verrai rire. Au temple des plaisirs.LE PÈRE DE DAPHNIS, pendant que Glycère est languissante sur le lit de gazon, abîmée dans la douleur
Conte-nous donc, Prestine, et puis nous chanterons, Si de nous consoler tu donnes des raisons.PRESTINE
D'abord, ma pauvre soeur, il faut vous faire entendre Que vous avez fait fort mal De ne nous pas apprendre Que de ce beau Daphnis Grégoire était rival.GLYCÈRE
Hélas ! quel intérêt mon coeur put-il y prendre ? L'ai-je pu remarquer ? Je ne voyais plus rien.PRESTINE
Je vous l'avais bien dit, Grégoire est un vaurien, Bien plus dangereux qu'il n'est tendre. Sachez que dans ce temple on a mis deux tonneaux Pour tous les gens que l'on marie : L'un est vaste et profond ; la tonne de Cîteaux N'est qu'une pinte auprès ; mais il est plein de lie ; Il produit la discorde et les soupçons jaloux, Les lourds ennuis, les froids dégoûts, Et la secrète antipathie : C'est celui que l'on donne, hélas ! à tant d'époux, Et ce tonneau fatal empoisonne la vie. L'autre tonneau, ma soeur, est celui de l'amour ; Il est petit... petit... on en est fort avare ; De tous les vins qu'on boit c'est, dit-on, le plus rare. Je veux en tâter quelque jour. Sachez que le traître Grégoire Du mauvais tonneau tour à tour Malignement vous a fait boire.GLYCÈRE
Ah ! de celui d'amour je n'avais pas besoin ; J'idolâtrais sans lui mon amant et mon maître. Temple affreux ! coupe horrible ! Ah ! Grégoire ! ah ! le traître ! Qu'il a pris un funeste soin !LE PÈRE DE GLYCÈRE
D'où sais-tu tout cela ?LE PÈRE DE DAPHNIS
Oui, de ces deux tonneaux j'ai vu plus d'un exemple ; La servante a dit vrai. La docte antiquité A parlé fort au long de cette belle histoire. Jupiter autrefois, comme on me l'a fait croire, Avait ces deux bondons toujours à ses côtés ; De là venaient nos biens et nos calamités. J'ai lu dans un vieux livre...PRESTINE
Eh ! Lisez moins, mon père ; Et laissez-moi parler. Dès que j'ai su le fait, Au bon vin de l'amour j'ai bien vite en secret Couru tourner le robinet ; J'en ai fait boire un coup à l'amant de Glycère : D'amour pour toi, ma soeur, il est tout enivré, Repentant, honteux, tendre ; il va venir. Il rosse Le méchant Grégoire à son gré. Et moi, qui suis un peu précoce, J'ai pris un bon flacon de ce vin si sucré, Et je le garde pour ma noce.SCÈNE V. Les Précédents, Daphnis.
PRESTINE, LES DEUX PÈRES, GLYCÈRE, DAPHNIS
657 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0