Comédie en vers· Comédie, en Cinq Actes
Le Droit du Seigneur
Comédie représentée, sur le théâtre français, le 18 janvier 1762, sous le titre de « L'ÉCUEIL DU SAGE » ; remise au théâtre, en trois actes, le 12 juin 1779.
Personnages
- LE MARQUIS DU CARRAGE
- LE CHEVALIER DE GERNANCE
- LE BAILLIF
- MATHURIN, fermier
- DIGNANT, ancien domestique
- ACANTE, élevée chez Dignant
- BERTHE, seconde femme de Dignant
- COLETTE
- CHAMPAGNE
- DOMESTIQUES
ACTE I
SCÈNE I. Mathurin, Le Baillif.
MATHURIN
Écoutez-moi, monsieur le magister : Vous savez tout, du moins vous avez l'air De tout savoir ; car vous lisez sans cesse Dans l'almanach. D'où vient que ma maîtresse S'appelle Acanthe, et n'a point d'autre nom ? D'où vient cela ?LE BAILLIF
Elle s'appelle Acanthe : C'est un beau nom ; il vient du grec Anthos, Que les Latins ont depuis nommé Flos. Flos se traduit par Fleur ; et ta future Est une fleur que la belle nature, Pour la cueillir façonna de sa main : Elle fera l'honneur de ton jardin. Qu'importe un nom ? Chaque père, à sa guise, Donne des noms aux enfants qu'on baptise. Acanthe a pris son nom de son parrain, Comme le tien te nomma Mathurin.MATHURIN
Acanthe vient du grec ?LE BAILLIF
Chose certaine.MATHURIN
Et Mathurin, d'où vient-il ?LE BAILLIF
Ah ! Qu'il vienne De Picardie ou d'Artois, un savant À ces noms-là s'arrête rarement. Tu n'as point de nom, toi ; ce n'est qu'aux belles D'en avoir un, car il faut parler d'elles.MATHURIN
Je ne sais, mais ce nom grec me déplaît. Maître, je veux qu'on soit ce que l'on est : Ma maîtresse est villageoise, et je gage Que ce nom-là n'est pas de mon village. Acanthe, soit. Son vieux père Dignant Semble accorder sa fille en rechignant ; Et cette fille, avant d'être ma femme, Paraît aussi rechigner dans son âme. Oui, cette Acanthe, en un mot, cette fleur, Si je l'en crois, me fait beaucoup d'honneur De supporter que Mathurin la cueille. Elle est hautaine, et dans soi se recueille, Me parle peu, fait de moi peu de cas ; Et, quand je parle, elle n'écoute pas : Et n'eût été Berthe, sa belle-mère, Qui haut la main régente son vieux père, Ce mariage, en mon chef résolu, N'aurait été, je crois, jamais conclu.LE BAILLIF
Il l'est enfin, et de manière exacte : Chez ses parents je t'en dresserai l'acte ; Car si je suis le magister d'ici, Je suis baillif, je suis notaire aussi ; Et je suis prêt, dans mes trois caractères, À te servir dans toutes tes affaires. Que veux-tu ? Dis.Magister : Maître d'école de village qui enseigne à lire aux jeunes paysans. Il aide aussi à faire l'office au curé et au vicaire. [F]
Baillif : Terme de Palais ; signifiait gardien, dans le vieux langage. C'est un officier qui rend la justice dans un certains ressort, ou territoire. [F]
LE BAILLIF
Ah ! Vous êtes pressant.MATHURIN
Et très pressé... Voyez-vous ? L'âge avance. J'ai dans ma ferme acquis beaucoup d'aisance ; J'ai travaillé vingt ans pour vivre heureux ; Mais l'être seul !... Il vaut mieux l'être deux. Il faut se marier avant qu'on meure.LE BAILLIF
C'est très bien dit : et quand donc ?MATHURIN
Tout à l'heure.LE BAILLIF
Oui ; mais Colette à votre sacrement, Monsieur Mathurin, peut mettre empêchement : Elle vous aime avec quelque tendresse, Vous et vos biens ; elle eut de vous promesse De l'épouser.MATHURIN
Oh bien ! Je dépromets. Je veux pour moi m'arranger désormais ; Car je suis riche et coq de mon village. Colette veut m'avoir par mariage, Et moi je veux du conjugal lien Pour mon plaisir, et non pas pour le sien, Je n'aime plus Colette ; c'est Acanthe, Entendez-vous, qui seule ici me tente. Entendez-vous, magister trop rétif ?LE BAILLIF
Oui, j'entends bien : vous êtes trop hâtif ; Et pour signer vous devriez attendre Que monseigneur daignât ici se rendre Il vient demain ; ne faites rien sans lui.LE BAILLIF
Comment ?MATHURIN
Eh oui : ma tête est peu savante ; Mais on connaît la coutume impudente De nos seigneurs de ce canton picard. C'est bien assez qu'à nos biens on ait part, Sans en avoir encore à nos épouses. Des Mathurins les têtes sont jalouses : J'aimerais mieux demeurer vieux garçon Que d'être époux avec cette façon. Le vilain droit !LE BAILLIF
Mais il est fort honnête : Il est permis de parler tête à tête À sa sujette, afin de la tourner À son devoir, et de l'endoctriner.MATHURIN
Je n'aime point qu'un jeune homme endoctrine Cette disciple à qui je me destine ; Cela me fâche.LE BAILLIF
Acanthe a trop d'honneur Pour te fâcher : c'est le droit du seigneur ; Et c'est à nous, en personnes discrètes, À nous soumettre aux lois qu'on nous a faites.MATHURIN
D'où vient ce droit ?LE BAILLIF
Oh ! Point du tout... c'est une invention Qu'on inventa pour les gens d'un grand nom. Car, vois-tu bien, autrefois les ancêtres De monseigneur s'étaient rendus les maîtres De nos aïeux, régnaient sur nos hameaux.LE BAILLIF
Pas plus que toi. Les seigneurs du village Devaient avoir un droit de vasselage.Vasselage : Servitude et dépendance d'une seigneur supérieur. Signifie aussi la foi que le vassal rend à son seigneur.
MATHURIN
Pourquoi cela ? Sommes-nous pas pétris D'un seul limon, de lait comme eux nourris ? N'avons-nous pas comme eux des bras, des jambes, Et mieux tournés, et plus forts, plus ingambes : Une cervelle avec quoi nous pensons Beaucoup mieux qu'eux, car nous les attrapons ? Sommes-nous pas cent contre un ? Ça m'étonne De voir toujours qu'une seule personne Commande en maître à tous ses compagnons, Comme un berger fait tondre ses moutons. Quand je suis seul, à tout cela je pense Profondément. Je vois notre naissance Et notre mort, à la ville, au hameau, Se ressembler comme deux gouttes d'eau. Pourquoi la vie est-elle différente ? Je n'en vois pas la raison : ça tourmente. Les Mathurins et les godelureaux, Et les baillifs, ma foi, sont tous égaux.Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]
LE BAILLIF
C'est très bien dit, Mathurin : mais, je gage, Si tes valets te tenaient ce langage, Qu'un nerf-de-boeuf appliqué sur le dos Réfuterait puissamment leurs propos ; Tu les ferais rentrer vite à leur place.MATHURIN
Oui, vous avez raison : ça m'embarrasse ; Oui, ça pourrait me donner du souci. Mais, palsembleu, vous m'avouerez aussi Que quand chez moi mon valet se marie, C'est pour lui seul, non pour ma seigneurie ; Qu'à sa moitié je ne prétends en rien ; Et que chacun doit jouir de son bien.Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. [L]
LE BAILLIF
Si les petits à leurs femmes se tiennent, Compère, aux grands les nôtres appartiennent. Que ton esprit est bas, lourd et brutal ! Tu n'as pas lu le code féodal.MATHURIN
Féodal ! Qu'est-ce ?MATHURIN
Sais-tu qu'avec Ton vieux latin et ton ennuyeux grec, Si tu me dis des sottises pareilles, Je pourrais bien frotter tes deux oreilles ?Il menace le baillif, qui parle toujours en reculant ; et Mathurin court après lui.
LE BAILLIF
Je suis baillif, ne t'en avise pas. Fides veut dire foi. Conviens-tu pas Que tu dois foi, que tu dois plein hommage À Monseigneur le marquis du Carrage ? Que tu lui dois dîmes, champart, argent ? Que tu lui dois...Dîme : Prélèvement que l'église ou le seigneur faisait sur les récoltes, et qui en était ordinairement le dixième. [L]
Champart : Terme de jurisprudence féodal. Une certaine portion des fruits que le seigneur percevait sur l'héritage donné à cens. [L]
SCÈNE II.
MATHURIN
Chien de baillif ! Que ton latin m'irrite ! Ah ! Sans latin marions-nous bien vite ; Parlons au père, à la fille surtout ; Car ce que je veux, moi, j'en viens à bout. Voilà comme je suis... J'ai dans ma tête Prétendu faire une fortune honnête : La voilà faite ; une fille d'ici Me tracassait, me donnait du souci, C'était Colette, et j'ai vu la friponne Pour mes écus mugueter ma personne : J'ai voulu rompre, et je romps ; j'ai l'espoir D'avoir Acanthe, et je m'en vais l'avoir, Car je m'en vais lui parler. Sa manière Est dédaigneuse, et son allure est fière : Moi, je le suis ; et, dès que je l'aurai, Tout aussitôt je vous la réduirai Car je le veux. Allons...Mugueter : Faire le galant, le cajoleur, tâcher de se rendre agréable à une Dame. [F]
SCÈNE III. Mathurin ; Colette, courant après.
COLETTE
Je t'y prends, traître !MATHURIN, sans la regarder
Allons.MATHURIN
Si fait... bonjour.COLETTE
Mathurin ! Mathurin ! Tu causeras ici plus d'un chagrin. De tes bonjours je suis fort étonnée, Et tes bonjours valaient mieux l'autre année : C'était tantôt un bouquet de jasmin, Que tu venais me placer de ta main ; Puis des rubans pour orner ta bergère ; Tantôt des vers, que tu me faisais faire Par le baillif, qui n'y comprenait rien, Ni toi ni moi, mais tout allait fort bien : Tout est passé, lâche ! tu me délaisses.MATHURIN
Oui, mon enfant.COLETTE
Après tant de promesses, Tant de banquets acceptés et rendus, C'en est donc fait ? Je ne te plais donc plus ?MATHURIN
Non, mon enfant.COLETTE
Et pourquoi, misérable ?MATHURIN
Mais je t'aimais : je n'aime plus. Le diable À t'épouser me poussa vivement ; En sens contraire il me pousse à présent Il est le maître.COLETTE
Eh ! Va, va, ta Colette N'est plus si sotte, et sa raison s'est faite. Le diable est juste, et tu diras pourquoi Tu prends les airs de te moquer de moi. Pour avoir fait à Paris un voyage, Te voilà donc petit-maître au village ? Tu penses donc que le droit t'est acquis D'être en amour fripon comme un marquis ? C'est bien à toi d'avoir l'âme inconstante ! Toi, Mathurin, me quitter pour Acanthe !Petit maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]
MATHURIN
Oui, mon enfant.COLETTE
Et quelle est la raison ?MATHURIN
C'est que je suis le maître en ma maison Et pour quelqu'un de notre Picardie Tu m'as paru un peu trop dégourdie : Tu m'aurais fait trop d'amis, entre nous ; Je n'en veux point, car je suis né jaloux. Acanthe, enfin, aura la préférence : La chose est faite : adieu ; prends patience.COLETTE
Adieu ! Non pas, traître ! je te suivrai, Et contre ton contrat je m'inscrirai. Mon père était procureur ; ma famille A du crédit, et j'en ai ; je suis fille, Et monseigneur donne protection, Quand il le faut, aux filles du canton ; Et devant lui nous ferons comparaître Un gros fermier qui fait le petit-maître, Fait l'inconstant, se mêle d'être un fat. Je te ferai rentrer dans ton état : Nous apprendrons à ta mine insolente À te moquer d'une pauvre innocente.Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]
SCÈNE IV. Mathurin, Dignant, Acanthe, Colette.
MATHURIN
Allons, beau-père, allons bâcler la chose.Bâcler : Fig. et familièrement, expédier un travail à la hâte. [L]
MATHURIN
Quelle innocente !COLETTE
Oh ! Tu n'es pas au bout.À Acanthe.
Gardez-vous bien, s'il vous plaît, ma voisine, De vous laisser enjôler sur sa mine : Il me trompa quatorze mois entiers. Chassez cet homme.ACANTE
Hélas ! Très volontiers.MATHURIN
Très volontiers !... Tout ce train-là me lasse : Je suis têtu ; je veux que tout se passe À mon plaisir, suivant mes volontés, Car je suis riche... Or, beau-père, écoutez Pour honorer en moi mon mariage, Je me décrasse, et j'achète au bailliage L'emploi brillant de receveur royal Dans le grenier à sel : ça n'est pas mal. Mon fils sera conseiller, et ma fille Relèvera quelque noble famille ; Mes petits-fils deviendront présidents : De monseigneur un jour les descendants Feront leur cour aux miens ; et, quand j'y pense, Je me rengorge, et me carre d'avance.Carrer (se) : Pour dire, marcher avec affectation et témoignage d'orgueil, comme font les fanfarons, en tenant les mains sur le côtés. [F]
DIGNANT
Carre-toi bien ; mais songe qu'à présent On ne peut rien sans le consentement De monseigneur : il est encor ton maître.MATHURIN
Et pourquoi ça ?COLETTE, à Mathurin
Oui, vilain. Il t'en cuira, je t'en réponds.Vilain : Ce mot dans le vieux langage français signifiait, roturier. [F]
MATHURIN
Voisin, Notre baillif t'a donné sa folie. Eh ! Dis-moi donc, s'il prend en fantaisie À monseigneur d'avoir femme au logis, A-t-il besoin de prendre ton avis ?DIGNANT
C'est différent ; je fus son domestique De père en fils dans cette terre antique. Je suis né pauvre, et je deviens cassé. Le peu d'argent que j'avais amassé Fut employé pour élever Acanthe. Notre baillif dit qu'elle est fort savante, Et qu'entre nous, son éducation Est au-dessus de sa condition ; C'est ce qui fait que ma seconde épouse, Sa belle-mère, est fâchée et jalouse, Et la maltraite, et me maltraite aussi De tout cela je suis fort en souci. Je voudrais bien te donner cette fille : Mais je ne puis établir ma famille Sans monseigneur ; je vis de ses bontés, Je lui dois tout ; j'attends ses volontés : Sans son aveu nous ne pouvons rien faire.SCÈNE V. Les Précédents, Berthe.
MATHURIN, à Berthe, qui arrive
Ma belle-mère, arrivez, venez vite. Vous n'êtes plus la maîtresse au logis, Chacun rebèque ; et je vous avertis Que si la chose en cet état demeure, Si je ne suis marié tout à l'heure, Je ne le serai point ; tout est fini, Tout est rompu.Rebéquer : Il est bas, et ne se dit qu'avec le pronom personnel [sic], et signifie, Se révolter, ou perdre le respect contre l'autorité d'un supérieur domestique. [F]
BERTHE
Qui m'a désobéi ? Qui contredit, s'il vous plaît, quand j'ordonne ? Serait-ce vous, mon mari ? Vous ?DIGNANT
Personne, Nous n'avons garde ; et Mathurin veut bien Prendre ma fille à peu près avec rien : J'en suis content, et je dois me promettre Que monseigneur daignera le permettre.BERTHE
Allez, allez, épargnez-vous ce soin ; C'est de moi seule ici qu'on a besoin ; Et quand la chose une fois sera faite, Il faudra bien, ma foi, qu'il la permette.DIGNANT
Mais...BERTHE
Mais il faut suivre ce que je dis. Je ne veux plus souffrir dans mon logis, À mes dépens, une fille indolente, Qui ne fait rien, de rien ne se tourmente, Qui s'imagine avoir de la beauté Pour être en droit d'avoir de la fierté. Mademoiselle, avec sa froide mine, Ne daigne pas aider à la cuisine ; Elle se mire, ajuste son chignon, Fredonne un air en brodant un jupon, Ne parle point, et le soir, en cachette, Lit des romans que le baillif lui prête. Eh bien ! Voyez, elle ne répond rien. Je me repens de lui faire du bien. Elle est muette ainsi qu'une pécore.Pécore : se dit figurément en burlesque pour signifier une personne sotte, stupide, et qui a de la peine à concevoir quelque chose. [F]
DIGNANT
Ma bonne, il faut quelques ménagements Pour une fille ; elles ont d'ordinaire De l'embarras dans cette grande affaire C'est modestie et pudeur que cela. Comme elle, enfin, vous passâtes par là ; Je m'en souviens, vous étiez fort revêche.BERTHE
Eh ! Finissons. Allons, qu'on se dépêche : Quels sots propos ! Suivez-moi promptement Chez le baillif.COLETTE, à Acanthe
N'en fais rien, mon enfant,BERTHE
Allons, Acanthe.ACANTE
À qui puis-je parler ?DIGNANT
Chez le baillif, ma bonne, allons l'attendre, Sans la gêner, et laissons-lui reprendre Un peu d'haleine.ACANTE
Ah ! Croyez que mes sens Sont pénétrés de vos soins indulgents ; Croyez qu'en tout je distingue mon père.SCÈNE VI. Acanthe, Colette.
COLETTE
Ah ! N'en fais rien, crois-moi, ma chère amie. Du mariage aurais-tu tant d'envie ? Tu peux trouver beaucoup mieux... que sait-on ? Aimerais-tu ce méchant ?ACANTE
Mon_Dieu, non. Mais, vois-tu bien, je ne suis plus soufferte Dans le logis de la marâtre Berthe ; Je suis chassée ; il me faut un abri ; Et par besoin je dois prendre un mari. C'est en pleurant que je cause ta peine. D'un grand projet j'ai la cervelle pleine ; Mais je ne sais comment m'y prendre, hélas ! Que devenir ?... Dis-moi, ne sais-tu pas Si monseigneur doit venir dans ses terres ?Marâtre : Belle mère, femme d'un second lit, qui maltraite es enfants d'un premier pour avantager les siens. Signifie aussi une mère dénaturée qui désavoue, qui expose ses enfants, qui n'a point de tendresse pour eux, qui n'a pas soin de leur éducation ni de leur fortune. [F]
COLETTE
Nous l'attendons.ACANTE
Bientôt ?COLETTE
Je ne sais guère Dans mon taudis les nouvelles de cour : Mais s'il revient, ce doit être un grand jour. Il met, dit-on, la paix dans les familles, Il rend justice, il a grand soin des filles.Taudis : Petit grenier ; ou petit logis étroit, sale et malpropre, où logent les petites gens. [F]
ACANTE
On dit qu'à Metz il a fait des merveilles, Qui dans l'armée ont très peu de pareilles ; Que Charles-Quint a loué sa valeur.COLETTE
Et qu'importe ? Ne m'en faites pas, vous, et que je sorte À mon honneur du cas triste où je suis.ACANTE
Comme le tien, mon coeur est plein d'ennuis. Non loin d'ici quelquefois on me mène Dans un château de la jeune Dormène...COLETTE
Prés de nos bois ?... Ah le plaisant château ! De Mathurin le logis est plus beau ; Et Mathurin est bien plus riche qu'elle.ACANTE
Oui, je le sais ; mais cette demoiselle Est autre chose ; elle est de qualité ; On la respecte avec sa pauvreté. Elle a chez elle une vieille personne Qu'on nomme Laure, et dont l'âme est si bonne ! Laure est aussi d'une grande maison.COLETTE
Qu'importe encor ?ACANTE
Les gens d'un certain nom, J'ai remarqué cela, chère Colette, En savent plus, ont l'âme autrement faite, Ont de l'esprit, des sentiments plus grands, Meilleurs que nous.COLETTE
Oui, dès leurs premiers ans, Avec grand soin leur âme est façonnée ; La nôtre, hélas languit abandonnée. Comme on apprend à chanter, à danser, Les gens du monde apprennent à penser.ACANTE
Cette Dormène et cette vieille dame Semblent donner quelque chose à mon âme ; Je crois en valoir mieux quand je les vois : J'ai de l'orgueil, et je ne sais pourquoi... Et les bontés de Dormène et de Laure Me font haïr mille fois plus encore Madame Berthe et monsieur Mathurin.COLETTE
Quitte-les tous.ACANTE
Je n'ose ; mais enfin J'ai quelque espoir : que ton conseil m'assiste. Dis-moi d'abord, Colette, en quoi consiste Ce fameux droit du seigneur.COLETTE
Oh, ma foi ! Va consulter de plus doctes que moi. Je ne suis point mariée ; et l'affaire, À ce qu'on dit, est un très grand mystère. Seconde-moi, fais que je vienne à bout D'être épousée, et je te dirai tout.ACTE II
SCÈNE I. Le Baillif, Philippe, son valet ; ensuite Colette.
LE BAILLIF
Ma robe, allons... du respect... vite, Philippe. C'est en baillif qu'il faut que je m'équipe : J'ai des clients qu'il faut expédier. Je suis baillif, je te fais mon huissier. Amène-moi Colette à l'audience.Il s'assied devant une table, et feuillette un grand livre.
L'affaire est grave, et de grande importance. De matrimonio... chapitre deux. Empêchements... Ces cas-là sont véreux ; Il faut savoir de la jurisprudence.À Colette.
Approchez-vous... faites la révérence, Colette il faut d'abord dire son nom.LE BAILLIF, écrivant
Bon. Colette... il faut dire ensuite son âge. N'avez-vous pas trente ans, et davantage ?COLETTE
Fi donc, monsieur ! J'ai vingt ans, tout au plus.Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]
LE BAILLIF, écrivant
Çà, vingt ans passés : ils sont bien révolus ?COLETTE
L'âge, monsieur, ne fait rien à la chose ; Et, jeune ou non, sachez que je m'oppose À tout contrat qu'un Mathurin sans foi Fera jamais avec d'autres que moi.COLETTE
J'ai cent raisons.LE BAILLIF
Dites-les... Aurait-il... ?COLETTE
Oh ! Oui, monsieur.COLETTE
Pardon, monsieur.LE BAILLIF
Vous a-t-il fait injure ?COLETTE
Mille pour une, et pleines de tendresses. Il promettait, il jurait que dans peu Il me prendrait en légitime noeud.COLETTE
Je n'en ai point ; jamais il n'écrivait, Et je croyais tout ce qu'il me disait. Quand tous les jours on parle tête à tête À son amant, d'une manière honnête, Pourquoi s'écrire ? À quoi bon ?COLETTE
Moi ? Point du tout ; mon témoin c'est moi-même : Est-ce qu'on prend des témoins quand on s'aime ? Et puis, monsieur, pouvais-je deviner Que Mathurin osât m'abandonner ? Il me parlait d'amitié, de constance ; Je l'écoutais, et c'était en présence De mes moutons, dans son pré, dans le mien : Ils ont tout vu, mais ils ne disent rien.LE BAILLIF
Non plus qu'eux tous je n'ai donc rien à dire. Votre complainte en droit ne peut suffire ; On ne produit ni témoins ni billets, On ne vous a rien fait, rien écrit.LE BAILLIF
En abuser ! Mais vraiment c'est un cas Épouvantable, et vous n'en parliez pas ! Instrumentons... Laquelle nous remontre Que Mathurin, en plus d'une rencontre, Se prévalant de sa simplicité, A méchamment contre icelle attenté ; Laquelle insiste, et répète dommages, Frais, intérêts, pour raison des outrages, Contre les lois, faits par le suborneur, Dit Mathurin, à son présent honneur.COLETTE
Rayez cela ; je ne veux pas qu'on dise Dans le pays une telle sottise. Mon honneur est très intact ; et, pour peu Qu'on l'eût blessé, l'on aurait vu beau jeu.LE BAILLIF
Que prétendez-vous donc ?COLETTE
Être vengée.LE BAILLIF
Pour se venger il faut être outragée, Et par écrit coucher en mots exprès Quels attentats encontre vous sont faits ; Articuler les lieux, les circonstances, Quis, quid, ubi, les excès, insolences, Énormités sur quoi l'on jugera.LE BAILLIF
Fort bien. Laquelle fille a dans ses procédures Perdu le sens, et nous dit des injures ; Et n'apportant nulle preuve du fait, L'empêchement est nul, de nul effet.Il se lève.
Depuis une heure en vain je vous écoute : Vous n'avez rien prouvé, je vous déboute.COLETTE
Me débouter, moi ?LE BAILLIF
Vous.LE BAILLIF
Oui ; quand le plaintif Ne peut donner des raisons qui convainquent, On le déboute, et les adverses vainquent. Sur Mathurin n'ayant point action, Nous procédons à la conclusion.COLETTE
Non, non, baillif ; vous aurez beau conclure, Instrumenter et signer, je vous jure Qu'il n'aura point son Acanthe.LE BAILLIF
Il l'aura ; De monseigneur le droit se maintiendra. Je suis baillif, et j'ai les droits du maître C'est devant moi qu'il faudra comparaître. Consolez-vous, sachez que vous aurez Affaire à moi quand vous vous marierez.LE BAILLIF
Oh ! je vous en défie.SCÈNE II.
SCÈNE III. Colette, Acanthe.
ACANTE
Déboutée !ACANTE
Hélas ! Je suis bien pis. De mes chagrins mon âme est oppressée ; Ma chaîne est prête, et je suis fiancée, Ou je vais l'être au moins dans un moment.COLETTE
Ne hais-tu pas mon lâche ?ACANTE
Honnêtement. Entre nous deux, juges-tu sur ma mine Qu'il soit bien doux d'être ici Mathurine ?COLETTE
Non pas pour toi ; tu portes dans ton air Je ne sais quoi de brillant et de fier : À Mathurin cela ne convient guère, Et ce maraud était mieux mon affaire.Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
COLETTE
Moi ? non, jamais.COLETTE
En quoi si belle ?COLETTE
Et d'où vient donc ?ACANTE
Ils forment trop l'esprit : En les lisant le mien bientôt s'ouvrit ; À réfléchir que de nuits j'ai passées ! Que les romans font naître de pensées ! Que les héros de ces livres charmants Ressemblent peu, Colette, aux autres gens ! Cette lumière était pour moi féconde ; Je me voyais dans un tout autre monde ; J'étais au ciel !... Ah ! Qu'il m'était bien dur De retomber dans mon état obscur ; Le coeur tout plein de ce grand étalage, De me trouver au fond de mon village, Et de descendre, après ce vol divin, Des Amadis à maître Mathurin !Amadis de Gaule : dit le Chevalier au Lion, Le Beau Brun, héros de Chevalerie, était fis de Périon, roi fabuleux de France. [B]
ACANTE
T'en souvient-il autant qu'il m'en souvient, Que ce marquis, ce beau seigneur, qui tient Dans le pays le rang, l'état d'un prince, De sa présence honora la province ? Il s'est passé juste un an et deux mois Depuis qu'il vint pour cette seule fois. T'en souvient-il ? Nous le vîmes à table, Il m'accueillit : ah ! Qu'il était affable ! Tous ses discours étaient des mots choisis, Que l'on n'entend jamais dans ce pays : C'était, Colette, une langue nouvelle, Supérieure et pourtant naturelle ; J'aurais voulu l'entendre tout le jour.ACANTE
Ce jour, Colette, occupe ta mémoire, Où monseigneur, tout rayonnant de gloire, Dans nos forêts, suivi d'un peuple entier, Le fer en main, courait le sanglier ?ACANTE
Je l'ai distincte et claire ; Je crois le voir avec cet air si grand, Sur ce cheval superbe et bondissant ; Près d'un gros chêne il perce de sa lance Le sanglier qui contre lui s'élance Dans ce moment j'entendis mille voix, Que répétaient les échos de nos bois ; Et de bon coeur (il faut que j'en convienne) J'aurais voulu qu'il démêlât la mienne. De son départ je fus encor témoin : On l'entourait, je n'étais pas bien loin. Il me parla... Depuis ce jour, ma chère, Tous les romans ont le don de me plaire Quand je les lis, je n'ai jamais d'ennui ; Il me paraît qu'ils me parlent de lui.COLETTE
Ah ! Qu'un roman est beau !ACANTE
Oh ! Non, je n'ose, et je sens la distance Qu'entre nous deux met son rang, sa naissance. Crois-tu qu'on ait des sentiments si doux Pour ceux qui sont trop au-dessus de nous ? À cette erreur trop de raison s'oppose. Non, je ne l'aime point... mais il est cause Que, l'ayant vu, je ne puis à présent En aimer d'autre... et c'est un grand tourment.COLETTE
Mais de tous ceux qui le suivaient, ma bonne, Aucun n'a-t-il cajolé ta personne ? J'avouerai, moi, que l'on m'en a conté.ACANTE
Un étourdi prit quelque liberté ; Il s'appelait le chevalier Germance : Son fier maintien, ses airs, son insolence, Me révoltaient, loin de m'en imposer. Il fut surpris de se voir mépriser ; Et, réprimant sa poursuite hardie, Je lui fis voir combien la modestie Était plus fière, et pouvait d'un coup d'oeil Faire trembler l'impudence et l'orgueil. Ce chevalier serait assez passable, Et d'autres moeurs l'auraient pu rendre aimable : Ah ! La douceur est l'appât qui nous prend. Que monseigneur, ô ciel, est différent !COLETTE
Ce chevalier n'était donc guère sage ? Çà, qui des deux te déplaît davantage, De Mathurin ou de cet effronté ?COLETTE
Mais, monseigneur est bon il est le maître ; Pourrait-il pas te dépêtrer du traître ! Tu me parais si belleACANTE
Hélas !ACANTE
Nous le verrons trop tard ; Il n'arrivera point ; on me fiance, Tout est conclu, je suis sans espérance. Berthe est terrible en sa mauvaise humeur ; Mathurin presse, et je meurs de douleur.COLETTE
Eh ! Moque-toi de Berthe.ACANTE
Hélas ! Dormène, Si je lui parle, entrera dans ma peine : Je veux prier Dormène de m'aider De son appui, qu'elle daigne accorder Aux malheureux ; cette dame est si bonne ! Laure, surtout, cette vieille personne, Par le malheur sensible à la pitié, Qui m'a souvent montré tant d'amitié, Me donnera ses conseils.ACANTE
Oui.SCÈNE IV. Acanthe, Colette, Berthe, Dignant, Mathurin.
BERTHE, arrêtant Acanthe
Quel chemin vous prenez ! Êtes-vous folle ? Et quand on doit se rendre À son devoir, faut-il se faire attendre ? Vous me glacez : votre mauvaise humeur Jusqu'à la fin vous sera reprochée. On vous marie, et vous êtes fâchée. Hom, l'idiote ! Allons, çà, Mathurin, Soyez le maître, et donnez-lui la main.Hom : Qui exprime le doute, la défiance. [L]
MATHURIN approche sa main, et veut l'embrasser
Ah ! Palsandié...ACANTE
Pardon, mon père ; hélas ! Vous excusez Mon embarras, vous le favorisez, Et vous sentez quelle douleur amère Je dois souffrir en quittant un tel père.BERTHE
Et rien pour moi ?MATHURIN
Ni rien pour moi non plus ?MATHURIN
On me fiance.SCÈNE V. Les Précédents, Champagne.
CHAMPAGNE
Oui, nous avons terminé la campagne : Nous avons sauvé Metz, mon maître et moi ; Et nous aurons la paix. Vive le roi ! Quelle indolence ! Et quel air de froideur ! Vive mon maître !... Il a bien du courage ; Mais il est trop sérieux pour son âge ; J'en suis fâché. Je suis bien aise aussi, Mon vieux Dignant, de te trouver ici ; Tu me parais en grande compagnie.CHAMPAGNE
Bon ! Tant mieux ! Nous danserons, nous serons tous joyeux. Ta fille est belle... Ha ! ha ! C'est toi. Colette ; Ma chère enfant, ta fortune est donc faite ? Mathurin est ton mari ?COLETTE
Mon_Dieu, non.CHAMPAGNE
Il fait fort mal.CHAMPAGNE
Il fait fort bien ; je réponds sur mon âme Que cet hymen à mon maître agréera, Et que la noce à ses frais se fera.ACANTE
Comment ! Il vient ?CHAMPAGNE
Peut-être ce soir même.DIGNANT
Quoi ! Ce seigneur, ce bon maître que j'aime, Je puis le voir encore avant ma mort ? S'il est ainsi, je bénirai mon sort.ACANTE
Puisqu'il revient, permettez, mon cher père, De vous prier, devant ma belle-mère, De vouloir bien ne rien précipiter Sans son aveu, sans l'oser consulter ; C'est un devoir dont il faut qu'on s'acquitte ; C'est un respect, sans doute, qu'il mérite.MATHURIN
Foin du respect !COLETTE, à Acanthe
Bon, tenez ferme.MATHURIN
Est un sot qui diffère. Je ne veux point soumettre mon honneur, Si je le puis, à ce droit du seigneur.BERTHE
Eh ! Pourquoi tant s'effaroucher ? La chose Est bonne au fond, quoique le monde en cause, Et notre honneur ne peut s'en tourmenter. J'en fis l'épreuve ; et je puis protester Qu'à mon devoir quand je me fus rendue, On s'en alla dès l'instant qu'on m'eut vue.COLETTE
Je le crois bien.SCÈNE VI. Le Chevalier, Champagne.
CHAMPAGNE
Vous êtes fin, Monsieur le Chevalier ; Très à propos vous venez le premier. Dans tous vos faits votre beau talent brille ; Vous vous doutez qu'on marie une fille ; Acanthe est belle, au moins.LE CHEVALIER
Eh ! Oui, vraiment, Je la connais ; j'apprends en arrivant Que Mathurin se donne l'insolence De s'appliquer ce bijou d'importance ; Mon bon destin nous a fait accourir Pour y mettre ordre : il ne faut pas souffrir Qu'un riche rustre ait les tendres prémices D'une beauté qui ferait les délices Des plus huppés et des plus délicats. Pour le marquis, il ne se hâte pas : C'est, je l'avoue, un grave personnage, Pressé de rien, bien compassé, bien sage, Et voyageant comme un ambassadeur. Parbleu, jouons un tour à sa lenteur : Tiens, il me vient une bonne pensée, C'est d'enlever presto la fiancée, De la conduire en quelque vieux château, Quelque masure.Masure : petite maison mal bâtie, ou vieux logis qui est abandonné, et qui tombe en ruine. [F]
CHAMPAGNE
Oui, le projet est beau.LE CHEVALIER
Un vieux château, vers la forêt prochaine, Tout délabré, que possède Dormène, Avec sa vieille...CHAMPAGNE
Oui, c'est Laure, je crois.LE CHEVALIER
Oui.CHAMPAGNE
Cette vieille était jeune autrefois ; Je m'en souviens, votre étourdi de père Eut avec elle une certaine affaire, Où chacun d'eux fit un mauvais marché. Ma foi, c'était un maître débauché Tout comme vous, buvant, aimant les belles, Les enlevant, et puis se moquant d'elles. Il mangea tout, et ne vous laissa rien.LE CHEVALIER
J'ai le marquis, et c'est avoir du bien ; Sans nul souci je vis de ses largesses. Je n'aime point l'embarras des richesses : Est riche assez qui sait toujours jouir. Le premier bien, crois-moi, c'est le plaisir.CHAMPAGNE
Eh que ne prenez-vous cette Dormène ? Bien plus qu'Acanthe elle en vaudrait la peine ; Elle est très fraîche, elle est de qualité ; Cela convient à votre dignité : Laissez pour nous les filles du village.LE CHEVALIER
Vraiment Dormène est un très doux partage, C'est très bien dit. Je crois que j'eus un jour, S'il m'en souvient, pour elle un peu d'amour ; Mais, entre nous, elle sent trop sa dame ; On ne pourrait en faire que sa femme. Elle est bien pauvre, et je le suis aussi ; Et pour l'hymen j'ai fort peu de souci. Mon cher Champagne, il me faut une Acanthe ; Cette conquête est beaucoup plus plaisante : Oui, cette Acanthe aujourd'hui m'a piqué. Je me sentis, l'an passé, provoqué Par ses refus, par sa petite mine. J'aime à dompter cette pudeur mutine. J'ai deux coquins, qui font trois avec toi, Déterminés, alertes comme moi ; Nous tiendrons prêt à cent pas un carrosse, Et nous fondrons tous quatre sur la noce. Cela sera plaisant ; j'en ris déjà.LE CHEVALIER
Il faudra bien qu'il rie, et que Dormène En rie encor, quoique prude et hautaine, Et je prétends que Laure en rie aussi. Je viens de voir, à cinq cents pas d'ici, Dormène et Laure, en très mince équipage, Qui s'en allaient vers le prochain village, Chez quelque vieille : il faut prendre ce temps.LE CHEVALIER
Bon ! L'on se fâche, on s'apaise, on pardonne. Tous les gens gais ont le don merveilleux De mettre en train tous les gens sérieux.CHAMPAGNE
Fort bien.LE CHEVALIER
L'esprit le plus atrabilaire Est subjugué quand on cherche à lui plaire. On s'épouvante, on crie, on fuit d'abord, Et puis l'on soupe, et puis l'on est d'accord.LE CHEVALIER
Et c'est ce qui m'enchante. La résistance est un charme de plus ; Et j'aime assez une heure de refus. Comment souffrir la stupide innocence D'un sot tendron faisant la révérence, Baissant les yeux, muette à mon aspect, Et recevant mes faveurs par respect ? Mon cher Champagne, à mon dernier voyage, D'Acanthe ici j'éprouvai le courage. Va, sous mes lois je la ferai plier. Rentre pour moi dans ton premier métier, Sois mon trompette, et sonne les alarmes ; Point de quartier, marchons, alerte, aux armes, Vite.ACTE III
SCÈNE I. Le Marquis, Le Chevalier.
LE MARQUIS
Cher chevalier, que mon coeur est en paix ! Que mes regards sont ici satisfaits ! Que ce château qu'ont habité nos pères, Que ces forêts, ces plaines, me sont chères ! Que je voudrais oublier pour toujours L'illusion, les manèges des cours ! Tous ces grands riens, ces pompeuses chimères, Ces vanités, ces ombres passagères, Au fond du coeur laissent un vide affreux. C'est avec nous que nous sommes heureux. Dans ce grand monde, où chacun veut paraître, On est esclave, et chez moi je suis maître. Que je voudrais que vous eussiez mon goût !LE CHEVALIER
Eh ! Oui, l'on peut se réjouir partout, En garnison, à la cour, à la guerre, Longtemps en ville, et huit jours dans sa terre.LE MARQUIS
Que vous et moi nous sommes différents !LE CHEVALIER
Nous changerons peut-être avec le temps. En attendant, vous savez qu'on apprête Pour ce jour même une très belle fête ; C'est une noce.LE MARQUIS
Oui, Mathurin vraiment Fait un beau choix, et mon consentement Est tout acquis à ce doux mariage ; L'époux est riche, et sa maîtresse est sage : C'est un bonheur bien digne de mes voeux, En arrivant, de faire deux heureux.LE CHEVALIER
Acanthe encore en peut faire un troisième.LE MARQUIS
Je vous reconnais là, toujours vous-même. Mon cher parent, vous m'avez fait cent fois Trembler pour vous, par vos galants exploits. Tout peut passer dans des villes de guerre ; Mais nous devons l'exemple dans ma terre.LE CHEVALIER
L'exemple du plaisir, apparemment ?LE MARQUIS
Au moins, mon cher, que ce soit prudemment ; Daignez en croire un parent qui vous aime. Si vous n'avez du respect pour vous-même, Quelque grand nom que vous puissiez porter, Vous ne pourrez vous faire respecter. Je ne suis pas difficile et sévère ; Mais, entre nous, songez que votre père, Pour avoir pris le train que vous prenez, Se vit au rang des plus infortunés, Perdit ses biens, languit dans la misère, Fit de douleur expirer votre mère, Et près d ici mourut assassiné. J'étais enfant ; son sort infortuné Fut à mon coeur une leçon terrible, Qui se grava dans mon âme sensible ; Utilement témoin de ses malheurs, Je m'instruisais en répandant des pleurs. Si, comme moi, cette fin déplorable Vous eût frappé, vous seriez raisonnable.LE CHEVALIER
Oui, je veux l'être un jour, c'est mon dessein ; J'y pense quelquefois ; mais c'est en vain ; Mon feu m'emporte.LE MARQUIS
Vous vous trompez : de son coeur on est maître J'en fis l'épreuve : est sage qui veut l'être ; Et, croyez-moi, cette Acanthe, entre nous, Eut des attraits pour moi comme pour vous ; Mais ma raison ne pouvait me permettre Un fol amour qui m'allait compromettre ; Je rejetai ce désir passager, Dont la poursuite aurait pu m'affliger, Dont le succès eût perdu cette fille, Eût fait sa honte aux yeux de sa famille, Et l'eût privée à jamais d'un époux.LE CHEVALIER
Je ne suis pas si timide que vous ; La même pâte, (il faut que j'en convienne) N'a point formé votre branche et la mienne. Quoi ! Vous pensez être dans tous les temps Maître absolu de vos yeux, de vos sens ?LE MARQUIS
Et pourquoi non ?LE CHEVALIER
Très fort je vous respecte ; Mais la sagesse est tant soit peu suspecte Les plus prudents se laissent captiver, Et le vrai sage est encore à trouver. Craignez surtout le titre ridicule De philosophe.LE MARQUIS
Ô l'étrange scrupule ! Ce noble nom, ce nom tant combattu, Que veut-il dire ? Amour de la vertu. Le fat en raille avec étourderie, Le sot le craint, le fripon le décrie ; L'homme de bien dédaigne les propos Des étourdis, des fripons, et des sots ; Et ce n'est pas sur les discours du monde Que le bonheur et la vertu se fonde. Écoutez-moi. Je suis las aujourd'hui Du train des cours où l'on vit pour autrui : Et j'ai pensé, pour vivre à la campagne, Pour être heureux, qu'il faut une compagne, J'ai le projet de m'établir ici, Et je voudrais vous marier aussi.LE CHEVALIER
Très humble serviteur.LE CHEVALIER
L'étourderie a du bon.LE CHEVALIER
J'aimerais mieux le dernier.LE CHEVALIER
Tant pis.LE CHEVALIER
Oui, tout d'ennui.LE CHEVALIER
Notre Dormène est bien pauvre.LE MARQUIS
Tant mieux. C'est un bonheur si pur, si précieux, De relever l'indigente noblesse, De préférer l'honneur à la richesse ! C'est l'honneur seul qui chez nous doit former Tout notre sang ; lui seul doit animer Ce sang reçu de nos braves ancêtres, Qui dans les camps doit couler pour ses maîtres.LE CHEVALIER
Je pense ainsi : les Français libertins Sont gens d'honneur. Mais, dans vos beaux desseins, Vous avez donc, malgré votre réserve, Un peu d'amour ?LE MARQUIS
Qui, moi ? Dieu m'en préserve ! Il faut savoir être maître chez soi ; Et si j'aimais, je recevrais la loi. Se marier par amour, c'est folie.LE CHEVALIER
Ma foi, marquis, votre philosophie Me paraît toute à rebours du bon sens ; Pour moi, je crois au pouvoir de nos sens ; Je les consulte en tout, et j'imagine Que tous ces gens si graves par la mine, Pleins de morale et de réflexions, Sont destinés aux grandes passions. Les étourdis esquivent l'esclavage, Mais un coup d'oeil peut subjuguer un sage.LE MARQUIS
Soit, nous verrons.SCÈNE II. Le Marquis, Le Chevalier ; Le Baillif, à la tête des habitants.
LE BAILLIF
Nous venons tous avec conjouissance Nous présenter devant Votre Excellence, Comme les Grecs jadis devant Cyrus... Comme les Grecs...LE BAILLIF
Les Grecs de qui la proie...MATHURIN
Oui-da, monsieur : la fiançaille est faite, Et nous prions que monseigneur permette Qu'on nous finisse.COLETTE
Oh ! Tu ne l'auras pas ; Je te le dis, tu me demeureras. Oui, Monseigneur, vous me rendrez justice ; Vous ne souffrirez pas qu'il me trahisse ; Il m'a promis...MATHURIN
Bon ! J'ai promis en l'air.COLETTE
Ça n'y fait rien, et Monseigneur saura Qu'on force Acanthe à ce beau marché-là, Qu'on la maltraite, et qu'on la violente, Pour épouser.LE MARQUIS
Est-il vrai, belle Acanthe ?LE CHEVALIER
Bon, bon, tant mieux.LE MARQUIS, à Acanthe
Votre père verra Que j'aime en lui la probité, le zèle, Et les travaux, d'un serviteur fidèle. Votre sagesse à mes yeux satisfaits Augmente encor le prix de vos attraits. Comptez, amis, qu'en faveur de la fille Je prendrai soin de toute la famille.COLETTE
Et de moi donc ?LE MARQUIS
De vous, Colette, aussi. Cher chevalier, retirons-nous d'ici Ne troublons point leur naïve allégresse.COLETTE
Va, tu verras.LE MARQUIS
Vous aurez soin, baillif, en homme sage, D'arranger tout suivant l'antique usage : D'un si beau droit je veux m'autoriser Avec décence, et n'en point abuser.LE CHEVALIER
Ah ! Quel Caton ! Mais mon Caton, je pense, La suit des yeux, et non sans complaisance. Mon cher cousin...LE MARQUIS
Eh bien ?LE MARQUIS
Moi, mon cousin !LE CHEVALIER
Oui, vous.LE MARQUIS
L'extravagance !LE MARQUIS
Soit.LE CHEVALIER
Vous perdrez.LE MARQUIS
Soyez bien sûr que non.SCÈNE III. Le Baillif, Les Précédents moins le Marquis et le Chevalier.
MATHURIN
Que disent-ils ?MATHURIN
Moi, que je sorte !LE BAILLIF
Oui, sans doute.MATHURIN, au baillif
Mais doit-on ?...DIGNANT
Allez, d'Acanthe on n'aura rien à craindre ; Trop de vertu règne au fond de son coeur ; Et notre maître est tout rempli d'honneur.À Acanthe.
Quand près de vous il daignera se rendre, Quand sans témoin il pourra vous entendre, Remettez-lui ce paquet cacheté :Lui donnant des papiers cachetés.
C'est un devoir de votre piété ; N'y manquez pas... Ô fille toujours chère... Embrassez-moi.ACANTE
Tous vos ordres, mon père, Seront suivis ; ils sont pour moi sacrés ; Je vous dois tout... D'où vient que vous pleurez ?DIGNANT
Ah ! Je le dois... de vous je me sépare, C'est pour jamais ; mais si le ciel avare, Qui m'a toujours refusé ses bienfaits, Pouvait sur vous les verser désormais, Si votre sort est digne de vos charmes, Ma chère enfant, je dois sécher mes larmes.BERTHE
Marchons, marchons ; tous ces beaux compliments Sont pauvretés qui font perdre du temps. Venez, Colette.SCÈNE IV. Le Baillif, Mathurin, Acanthe.
LE BAILLIF
C'est la condition sine qua non.LE BAILLIF
Pas encore Il faut premier que monseigneur l'honore D'un entretien selon les nobles us En ce châtel de tous les temps reçus.Châtel : Probable diminutif de châtelet, qui est un petit château.
MATHURIN
Ces maudits us, quels sont-ils ?LE BAILLIF
L'épousée Sur une chaise est sagement placée ; Puis Monseigneur, dans un fauteuil à bras, Vient vis-à-vis se camper à six pas.MATHURIN
Quoi ! Pas plus loin ?LE BAILLIF
C'est la règle.MATHURIN
Passe pour des présents.LE BAILLIF
Puis il lui parle ; il vous la considère ; Il examine à fond son caractère ; Puis il l'exhorte à la vertu.MATHURIN
Un quart d'heure est beaucoup. Et le mari Peut-il au moins se tenir près d'ici Pour écouter sa femme ?LE BAILLIF
La loi porte Que s'il osait se tenir à la porte, Se présenter avant le temps marqué, Faire du bruit, se tenir pour choqué, S'émanciper à sottises pareilles, On fait couper sur-le-champ ses oreilles.MATHURIN, sortant
Ma femme heureusement N'a point d'esprit ; et son air innocent, Sa conversation ne plaira guère.LE BAILLIF
Veux-tu partir ?SCÈNE V.
ACANTE
Il est aimable... Ah ! Je le sais, sans doute. Pourrai-je, hélas ! mériter qu'il m'écoute ? Entrera-t-il dans mes vrais intérêts, Dans mes chagrins et dans mes torts secrets ? Il me croira du moins fort imprudente De refuser le sort qu'on me présente, Un mari riche, un état assuré. Je le prévois, je ne remporterai Que des refus avec bien peu d'estime ; Je vais déplaire à ce coeur magnanime ; Et si mon âme avait osé former Quelque souhait, c'est qu'il pût m'estimer. Mais pourra-t-il me blâmer de me rendre Chez cette dame et si noble et si tendre, Qui fuit le monde, et qu'en ce triste jour J'implorerai pour le fuir à mon tour ?... Où suis-je ?... On ouvre !... À peine j'envisage Celui qui vient... Je ne vois qu'un nuage.SCÈNE VI. Le Marquis, Acanthe.
LE MARQUIS
Asseyez-vous. Lorsqu'ici je vous vois, C'est le plus beau, le plus cher de mes droits. J'ai commandé qu'on porte à votre père Les faibles dons qu'il convient de vous faire ; Ils paraîtront bien indignes de vous.ACANTE, s'asseyant
Trop de bontés se répandent sur nous ; J'en suis confuse, et ma reconnaissance N'a pas besoin de tant de bienfaisance : Mais avant tout il est de mon devoir De vous prier de daigner recevoir Ces vieux papiers que mon père présente Très humblement.LE MARQUIS, les mettant dans sa poche
Donnez-les, belle Acanthe, Je les lirai ; c'est sans doute un détail De mes forêts : ses soins et son travail M'ont toujours plu ; j'aurai de sa vieillesse Les plus grands soins comptez sur ma promesse. Mais est-il vrai qu'il vous donne un époux Qui, vous causant d'invincibles dégoûts, De votre hymen rend la chaîne odieuse ? J'en suis fâché... Vous deviez être heureuse.ACANTE
Ah ! Je le suis un moment, Monseigneur, En vous parlant, en vous ouvrant mon coeur ; Mais tant d'audace est-elle ici permise ?ACANTE
Qui douterait de votre probité ? Pardonnez donc à ma plainte importune. Ce mariage aurait fait ma fortune, Je le sais bien ; et j'avouerai surtout Que c'est trop tard expliquer mon dégoût ; Que, dans les champs élevée et nourrie, Je ne dois point dédaigner une vie Qui sous vos lois me retient pour jamais, Et qui m'est chère encor par vos bienfaits. Mais, après tout, Mathurin, le village, Ces paysans, leurs moeurs et leur langage, Ne m'ont jamais inspiré tant d'horreur ; De mon esprit c'est une injuste erreur ; Je la combats, mais elle a l'avantage. En frémissant je fais ce mariage.LE MARQUIS, approchant son fauteuil
Mais vous n'avez pas tort.ACANTE, à genoux
J'ose à genoux Vous demander, non pas un autre époux, Non d'autres noeuds : tous me seraient horribles ; Mais que je puisse avoir des jours paisibles. Le premier bien serait votre bonté, Et le second de tous, la liberté.LE MARQUIS, la relevant avec empressement
Eh ! Relevez-vous donc... Que tout m'étonne Dans vos desseins, et dans votre personne,Ils s'approchent.
Dans vos discours, si nobles, si touchants, Qui ne sont point le langage des champs ! Je l'avouerai, vous ne paraissez faite Pour Mathurin ni pour cette retraite. D'où tenez-vous, dans ce séjour obscur, Un ton si noble, un langage si pur ? Partout on a de l'esprit ; c'est l'ouvrage De la nature, et c'est votre partage : Mais l'esprit seul, sans éducation, N'a jamais eu ni ce tour ni ce ton, Qui me surprend... je dis plus, qui m'enchante.ACANTE
Ah ! Que pour moi votre âme est indulgente ! Comme mon sort, mon esprit est borné. Moins on attend, plus on est étonné. Un peu de soins, peut-être, et de lecture Ont pu dans moi corriger la Nature C'est vous surtout, vous qui, dans ce moment, Formez en moi l'esprit, le sentiment ; Qui m'élevez, qui dans moi faites naître L'ambition d'imiter un tel maître.LE MARQUIS
Je n'y tiens plus : son mérite inouï M'a plus encor pénétré qu'ébloui. Quoi ! Dans ces lieux la nature bizarre Aura voulu mettre une fleur si rare, Et le Destin veut ailleurs l'enterrer ! Non, belle Acanthe, il vous faut demeurer.Il s'approche.
ACANTE
Pour épouser Mathurin ?ACANTE
Mon père quelquefois Me conduisait tout auprès de vos bois, Chez une dame aimable et révérée, .......................... Pleine d'esprit, de sentiments, d'honneur. Elle daigne m'aimer ; votre faveur, Votre bonté peut me placer près d'elle. Ma belle-mère est avare et cruelle ; Elle me hait ; et je hais malgré moi Ce Mathurin qui compte sur ma foi. Voilà mon sort ; vous en êtes le maître. Je ne serai point heureuse peut-être. Je souffrirai ; mais je souffrirai moins En devant tout à vos généreux soins. Protégez-moi ; croyez qu'en ma retraite Je resterai toujours votre sujette.LE MARQUIS
Tout me surprend. Dites-moi, s'il vous plaît, Celle qui prend à vous tant d'intérêt, Qui vous chérit, ayant su vous connaître, Serait-ce point Dormène ?ACANTE
Oui.LE MARQUIS
Mais peut-être... Il est aisé d'ajuster tout cela. Oui... votre idée est très bonne... Oui, voilà Un vrai moyen de rompre avec décence Ce sot hymen, cette indigne alliance. J'ai des projets. En un mot, voulez-vous Près de Dormène un destin noble et doux ?ACANTE
J'aimerais mieux la servir, servir Laure, Laure si bonne, et qu'à jamais j'honore, Manquer de tout, goûter dans leur séjour Le seul bonheur de vous faire ma cour, Que d'accepter la richesse importune De tout mari qui ferait ma fortune.LE MARQUIS
Acanthe, allez... Vous pénétrez mon coeur : Oui, vous pourrez, Acanthe, avec honneur Vivre auprès d'elle... et dans mon château même.LE MARQUIS s'approche un peu
Elle vous aime ; Elle a raison... J'ai, vous dis-je, un projet : Mais je ne sais s'il aura son effet. Et cependant vous voilà fiancée, Et votre chaîne est déjà commencée ; La noce prête, et le contrat signé. Le ciel voulut que je fusse éloigné Lorsqu'en ces lieux on parait la victime. J'arrive tard, et je m'en fais un crime.ACANTE
Quoi ! Vous daignez me plaindre ? Ah ! Qu'à mes yeux Mon mariage en est plus odieux ! Qu'il le devient chaque instant davantage !Ils s'approchent.
LE MARQUIS
Mais, après tout, puisque de l'esclavage...Il s'approche.
Avec décence on pourra vous tirer...ACANTE, s'approchant un peu
Ah ! Le voudriez-vous ?LE MARQUIS
J'ose espérer... Que vos parents, la raison, la loi même, Et plus encor votre mérite extrême...Il s'approche encore.
Oui, cet hymen est trop mal assorti.Elle s'approche.
Mais le temps presse : il faut prendre un parti. Écoutez-moi...Ils se trouvent tout près l'un de l'autre.
SCÈNE VII. Le Marquis, Acanthe, Le Baillif, Mathurin.
MATHURIN, entrant brusquement
Je crains, ma foi, que l'on ne me déboute : Entrons, entrons ; le quart d'heure est fini.ACANTE
Eh quoi ! Sitôt ?LE MARQUIS, tirant sa montre
Il est vrai, mon ami.UN DOMESTIQUE
Monseigneur ?MATHURIN
Ouais ! Ceci me tourmente.ACANTE, s'en allant
Ciel, prends pitié de mes secrets ennuis.LE MARQUIS, sortant d'un autre côté
Sortons, cachons le désordre où je suis. Ah ! Que j'ai peur de perdre la gageure !SCÈNE VIII. Mathurin, Le Baillif.
MATHURIN
Dis-moi, baillif, ce que cela figure. Notre seigneur est sorti bien sournois. Il me parlait poliment autrefois, J'aimais assez ses honnêtes manières ; Et même à coeur il prenait mes affaires. Je me marie : il s'en va tout pensif.LE BAILLIF
C'est qu'il pense beaucoup.MATHURIN
Maître Baillif, Je pense aussi. Ce « Nous verrons » m'assomme. Quand on est prêt, « Nous verrons » ! Ah ! Quel homme ! Que je fis mal, ô ciel ! Quand je naquis Chez mes parents ; de naître en ce pays ! J'aurais bien dû choisir quelque village Où j'aurais pu contracter mariage Tout uniment, comme cela se doit, À mon plaisir, sans qu'un autre eût le Droit De disposer de moi-même à mon âge, Et de fourrer son nez dans mon ménage.LE BAILLIF
C'est pour ton bien.ACTE IV
SCÈNE I.
LE MARQUIS
Non, je ne perdrai point cette gageure... Amoureux ! moi ! quel conte ! ah ! je m'assure Que sur soi-même on garde un plein pouvoir : Pour être sage, on n'a qu'à le vouloir. Il est bien vrai qu'Acanthe est assez belle... Et de la grâce ! ah ! nul n'en a plus qu'elle... Et de l'esprit !... Quoi ! Dans le fond des bois ! Pour avoir vu Dormène quelquefois, Que de progrès ! Qu'il faut peu de culture Pour seconder les dons de la nature ! J'estime Acanthe : oui, je dois l'estimer ; Mais, grâce au ciel, je suis très loin d'aimer ;Il s'assied à une table.
Ah ! Respirons. Voyons, sur toute chose, Quel plan de vie enfin je me propose... De ne dépendre en ces lieux que de moi, De n'en sortir que pour servir mon roi, De m'attacher par un sage hyménée Une compagne agréable et bien née, Pauvre de bien, mais riche de vertu, Dont la noblesse et le sort abattu À mes bienfaits doivent des jours prospères : Dormène seule a tous ces caractères ; Le ciel pour moi la réserve aujourd'hui. Allons la voir... d'abord écrivons-lui Un compliment... mais que puis-je lui dire ?En se cognant le front avec la main.
Acanthe est là qui m'empêche d'écrire ; Oui, je la vois : comment la fuir ! Par où ?Il se relève.
Qui se croit sage, ô ciel ! Est un grand fou. Achevons donc... Je me vaincrai sans doute.Il finit sa lettre.
Holà ! Quelqu'un... Je sais bien qu'il en coûte.SCÈNE II. Le Marquis, un domestique.
LE MARQUIS
Tenez, portez cette lettre à l'instant.LE DOMESTIQUE
Où ?LE MARQUIS
Chez Acanthe.LE DOMESTIQUE
Acanthe ? Mais vraiment...SCÈNE III. Le Marquis, Dignant, Berthe, Mathurin.
LE MARQUIS
Quoi ?BERTHE
Oui, votre honneur Sera honteux de cette vilenie ; Et je n'aurais pas cru cette infamie D'un grand seigneur si bon, si libéral.Vilenie : Ordure, saleté. On le dit aussi au figuré, des paroles sales et des injures. [F]
LE MARQUIS
Comment ? Qu'est-il arrivé ?BERTHE
Bien du mal.MATHURIN
Vous le savez comme moi.MATHURIN
C'est un enlèvement. Savez-vous pas qu'à peine chez son père Elle arrivait pour finir notre affaire, Quatre coquins alertes, bien tournés, Effrontément me l'ont prise à mon nez, Tout en riant, et vite l'ont conduite Je ne sais où ?LE MARQUIS
Qu'on aille à leur poursuite... Holà ! Quelqu'un... ne perdez point de temps ; Allez, courez ; que mes gardes, mes gens, De tous côtés marchent en diligence. Volez, vous dis-je ; et s'il faut ma présence, J'irai moi-même.BERTHE, à son mari
Il parle tout de bon ; Et l'on croirait, mon cher, à la façon Dont monseigneur regarde cette injure, Que c'est à lui qu'on a pris la future.LE MARQUIS
Et vous son père, et vous qui l'aimiez tant, Vous qui perdez une si chère enfant, Un tel trésor, un coeur noble, un coeur tendre, Avez-vous pu souffrir, sans la défendre, Que de vos bras on osât l'arracher ? Un tel malheur semble peu vous toucher. Que devient donc l'amitié paternelle ? Vous m'étonnez.DIGNANT
Tout mon coeur est pour elle, C'est mon devoir ; et j'ai dû pressentir Que par votre ordre on la faisait partir.LE MARQUIS
Par mon ordre ?DIGNANT
Oui.LE MARQUIS
Quelle injure nouvelle ! Tous ces gens-ci perdent-ils la cervelle ? Allez-vous-en, laissez-moi, sortez tous. Ah ! S'il se peut, modérons mon courroux... Non ; vous, restez.MATHURIN
Qui ? Moi ?LE MARQUIS, à Dignant
Non ; vous, vous dis-je.SCÈNE IV. Le Marquis, sur le devant ; Dignant, au fond.
LE MARQUIS
Je vois d'où part l'attentat qui m'afflige. Le chevalier m'avait presque promis De se porter à des coups si hardis. Il croit au fond que cette gentillesse Est pardonnable au feu de sa jeunesse : Il ne sait pas combien je suis choqué. À quel excès ce fou-là m'a manqué ! Jusqu'à quel point son procédé m'offense ! Il déshonore, il trahit l'innocence ; Il perd Acanthe ; et pour percer mon coeur, Je n'ai passé que pour son ravisseur ! Un étourdi, que la débauche anime, Me fait porter la peine de son crime : Voilà le prix de mon affection Pour un parent indigne de mon nom ! Il est pétri des vices de son père ; Il a ses traits, ses moeurs, son caractère ; Il périra malheureux comme lui. Je le renonce, et je veux qu'aujourd'hui Il soit puni de tant d'extravagance.DIGNANT
Au transport douloureux Où votre coeur devant moi s'abandonne, Je ne reconnais plus votre personne. Vous avez lu ce qu'on vous a porté, Ce gros paquet qu'on vous a présenté ?...LE MARQUIS
Eh ! Mon ami, suis-je en état de lire ?DIGNANT
Vous me faites frémir.LE MARQUIS
Que veux-tu dire ?LE MARQUIS
Non.LE MARQUIS, assis, examine le paquet
Mais ce paquet, qui n'est pas à mon nom, Est cacheté des sceaux de ma maison ?DIGNANT
Oui.LE MARQUIS
Lisons donc.DIGNANT
Cet étrange mystère En d'autres temps aurait de quoi vous plaire ; Mais à présent il devient bien affreux.LE MARQUIS, lisant
Je ne vois rien jusqu'ici que d'heureux. Je vois d'abord que le ciel la fit naître D'un sang illustre ; et cela devait être. Oui, plus je lis, plus je bénis les cieux. Quoi ! Laure a mis ce dépôt précieux Entre vos mains ! Quoi ! Laure est donc sa mère ? Mais pourquoi donc lui serviez-vous de père ? Indignement pourquoi la marier ?LE DOMESTIQUE
En ce moment Dormène Arrive ici, tremblante, hors d'haleine, Fondant en pleurs : elle veut vous parler.LE MARQUIS
Ah ! C'est à moi de l'aller consoler.SCÈNE V. Le Marquis, Dignant, Dormène.
LE MARQUIS, à Dormène, qui entre
Pardonnez-moi, j'allais chez vous, madame, Mettre à vos pieds le courroux qui m'enflamme. Acanthe... À peine encore entré chez moi, J'attendais peu l'honneur que je reçois... Une aventure assez désagréable... Me trouble un peu... Que Gernance est coupable !DORMÈNE
De tous mes biens il me reste l'honneur ; Et je ne doutais pas qu'un si grand coeur Ne respectât le malheur qui m'opprime, Et d'un parent ne détestât le crime. Je ne viens point vous demander raison De l'attentat commis dans ma maison...LE MARQUIS
Comment ? Chez vous ?LE MARQUIS
Le traître !DORMÈNE
Il est plus criminel cent fois Qu'il ne croit l'être... Hélas ! Ma faible voix En vous parlant expire dans ma bouche.DORMÈNE
Apprenez donc...SCÈNE VI. Le Marquis, Dormène, Dignant ; quelques domestique entrent précipitamment avec Mathurin.
MATHURIN
Tout va bien, tout va bien, Tout est en paix, la femme est retrouvée ; Votre parent nous l'avait enlevée : Il nous la rend ; c'est peut-être un peu tard. Chacun son bien ; tudieu ! Quel égrillard !LE MARQUIS, à Dignant
Courez soudain recevoir votre fille ; Qu'elle demeure au sein de sa famille. Veillez sur elle ; ayez soin d'empêcher Qu'aucun mortel ose s'en approcher.MATHURIN
Excepté moi ?MATHURIN
Ouais ! Tout ceci m'étonne.LE MARQUIS
Obéissez...MATHURIN
Par ma foi, tous ces grands Sont dans le fond de bien vilaines gens. Droit du seigneur, femme que l'on enlève ! Défense à moi de lui parler... Je crève. Mais je l'aurai, car je suis fiancé : Consolons-nous, tout le mal est passé.Il sort.
LE MARQUIS
Elle revient ; mais l'injure cruelle Du chevalier retombera sur elle ; Voilà le monde ; et de tels attentats Faits à l'honneur ne se réparent pas.À Dormène.
Eh bien ! Parlez, parlez ; daignez m'apprendre Ce que je brûle et que je crains d'entendre : Nous sommes seuls.DORMÈNE
Il le faut donc, monsieur ? Apprenez donc le comble du malheur : C'est peu qu'Acanthe, en secret étant née De cette Laure, illustre infortunée, Soit sous vos yeux prête à se marier Indignement à ce riche fermier ; C'est peu qu'au poids de sa triste misère On ajoutât ce fardeau nécessaire ; Votre parent qui voulait l'enlever, Votre parent qui vient de nous prouver Combien il tient de son coupable père, Gernance enfin...LE MARQUIS
Gernance ?DORMÈNE
Il est son frère.DORMÈNE
Entre vos mains vous avez cet écrit, Qui montre assez ce que nous devons craindre : Lisez, voyez combien Laure est à plaindre.LE MARQUIS, lit
C'est ma parente ; et mon coeur est lié À tous ses maux que sent mon amitié. Elle mourra de l'affreuse aventure Qui sous ses yeux outrage la nature.LE MARQUIS
Ah ! Qu'ai-je lu ! Que souvent nous voyons D'affreux secrets dans d'illustres maisons ! De tant de coups mon âme est oppressée ; Je ne vois rien, je n'ai point de pensée. Ah ! Pour jamais il faut quitter ces lieux : Ils m'étaient chers, ils me sont odieux. Quel jour pour nous ! Quel parti dois-je prendre ? Le malheureux ose chez moi se rendre ! Le voyez-vous ?LE MARQUIS
Il passe, il vient à moi. Daignez rentrer, madame, et que sa vue N'accroisse pas le chagrin qui vous tue ; C'est à moi seul de l'entendre ; et je crois Que ce sera pour la dernière fois. Sachons dompter le courroux qui m'anime.En regardant de loin.
Il semble, ô ciel ! Qu'il connaisse son crime. Que dans ses yeux je lis d'égarement ! Ah ! L'on n'est pas coupable impunément. Comme il rougit ! Comme il pâlit !... Le traître ! À mes regards il tremble de paraître : C'est quelque chose.Tandis qu'il parle, Dormène se retire en regardant attentivement Gernance.
SCÈNE VII. Le Marquis, Le Chevalier.
LE CHEVALIER, de loin, se cachant le visage
Ah ! monsieur.LE CHEVALIER
Je tombe à vos genoux.LE MARQUIS
Qu'avez-vous fait ?LE CHEVALIER
Une faute, une offense, Dont je ressens l'indigne extravagance, Qui pour jamais m'a servi de leçon, Et dont je viens vous demander pardon.LE CHEVALIER
Rien n'est plus vrai.LE MARQUIS
Votre faute est horrible Plus que vous ne pensez ; mais votre coeur Est-il sensible à mes soins, à l'honneur, À l'amitié ? Vous sentez-vous capable D'oser me faire un aveu véritable, Sans rien cacher ?LE CHEVALIER
Comptez sur ma candeur : Je suis un libertin, mais point menteur ; Et mon esprit, que le trouble environne, Est trop ému pour abuser personne.LE MARQUIS
Je prétends tout savoir.LE CHEVALIER
Je vous dirai Que, de débauche et d'ardeur enivré, Plus que d'amour, j'avais fait la folie De dérober une fille jolie Au possesseur de ses jeunes appas, Qu'à mon avis il ne mérite pas. Je l'ai conduite à la forêt prochaine, Dans ce château de Laure et de Dormène C'est une faute, il est vrai, j'en conviens ; Mais j'étais fou, je ne pensais à rien. Cette Dormène, et Laure sa compagne, Étaient encor bien loin dans la campagne En étourdi je n'ai point perdu temps ; J'ai commencé par des propos galants. Je m'attendais aux communes alarmes, Aux cris perçants, à la colère, aux larmes ; Mais qu'ai-je vu ! la fermeté, l'honneur, L'air indigné, mais calme avec grandeur : Tout ce qui fait respecter l'innocence S'armait pour elle, et prenait sa défense. J'ai recouru, dans ces premiers moments, A l'art de plaire, aux égards séduisants, Aux doux propos, à cette déférence Qui fait souvent pardonner la licence ; Mais, pour réponse, Acanthe à deux genoux M'a conjuré de la rendre chez vous ; Et c'est alors que ses yeux moins sévères Ont répandu des pleurs involontaires.LE MARQUIS
Que dites-vous ?LE CHEVALIER
Elle voulait en vain Me les cacher de sa charmante main : Dans cet état, sa grâce attendrissante Enhardissait mon ardeur imprudente ; Et, tout honteux de ma stupidité, J'ai voulu prendre un peu de liberté. Ciel ! comme elle a tancé ma hardiesse ! Oui, j'ai cru voir une chaste déesse Qui rejetait de son auguste autel L'impur encens qu'offrait un criminel.LE MARQUIS
Ah ! Poursuivez.LE CHEVALIER
Comment se peut-il faire Qu'ayant vécu presque dans la misère, Dans la bassesse, et dans l'obscurité, Elle ait cet air et cette dignité, Ces sentiments, cet esprit, ce langage, Je ne dis pas au-dessus du village, De son état, de son nom, de son sang, Mais convenable au plus illustre rang ? Non, il n'est point de mère respectable Qui, condamnant l'erreur d'un fils coupable, Le rappelât avec plus de bonté A la vertu dont il s'est écarté ; N'employant point l'aigreur et la colère, Fière et décente, et plus sage qu'austère. De vous surtout elle a parlé longtemps.LE MARQUIS
De moi ?...LE CHEVALIER
Montrant à mes égarements Votre vertu, qui devait, disait-elle, Être à jamais ma honte ou mon modèle. Tout interdit, plein d'un secret respect, Que je n'avais senti qu'à son aspect, Je suis honteux ; mes fureurs se captivent. Dans ce moment les deux dames arrivent ; Et, me voyant maître de leur logis, Avec Acanthe et deux ou trois bandits, D'un juste effroi leur âme s'est remplie La plus âgée en tombe évanouie. Acanthe en pleurs la presse dans ses bras Elle revient des portes du trépas ; Alors sur moi fixant sa triste vue, Elle retombe, et s'écrie éperdue : « Ah ! Je crois voir Gernance... c'est son fils, C'est lui... je meurs... » À ces mots je frémis ; Et la douleur, l'effroi de cette dame, Au même instant ont passé dans mon âme. Je tombe aux pieds de Dormène, et je sors, Confus, soumis, pénétré de remords.LE MARQUIS
Ce repentir dont votre âme est saisie Charme mon coeur, et nous réconcilie. Tenez, prenez ce paquet important, Lisez-le seul, pesez-le mûrement Et si pour moi vous conservez, Gernance, Quelque amitié, quelque condescendance, Promettez-moi, lorsque Acanthe en ces lieux Pourra paraître à vos coupables yeux, D'avoir sur vous un assez grand empire Pour lui cacher ce que vous allez lire.LE CHEVALIER
Oui, je vous le promets, oui.LE CHEVALIER
Comment ?LE MARQUIS
Allez, vous tremblerez, vous dis-je.SCÈNE VIII.
LE MARQUIS
Quel jour pour moi ? Tout m'étonne et m'afflige. La belle Acanthe est donc de ma maison ! Mais sa naissance avait flétri son nom ; Son noble sang fut souillé par son père ; Rien n'est plus beau que le nom de la mère ; Mais ce beau nom a perdu tous ses droits Par un hymen que réprouvent nos lois. La triste Laure, ô pensée accablante ! Fut criminelle en faisant naître Acanthe ; Je le sais trop, l'hymen fut condamné ; L'amant de Laure est mort assassiné. De maux cruels quel tissu lamentable ! Acanthe, hélas ! N'en est pas moins aimable, Moins vertueuse ; et je sais que son coeur Est respectable au sein du déshonneur ; Il ennoblit la honte de ses pères ; Et cependant, ô préjugés sévères ! Ô loi du monde ! Injuste et dure loi ! Vous l'emportez...SCÈNE IX. Le Marquis, Dormène.
DORMÈNE
Oui, je l'ai vu ; sa douleur est sincère. Il est bien étourdi ; mais, entre nous, Son coeur est bon ; il est conduit par vous.LE MARQUIS
Eh ! Mais Acanthe !LE MARQUIS
Quoi ! Sa naissance illégitime !...LE MARQUIS
Non, elle ne l'est pas.DORMÈNE
Que dites-vous ?LE MARQUIS, relisant un papier qu'il a gardé
Sa mère était sans crime ; Sa mère au moins crut l'hymen légitime ; On la trompa ; son destin fut affreux. Ah ! Quelquefois le ciel moins rigoureux Daigne approuver ce qu'un monde profane Sans connaissance avec fureur condamne.LE MARQUIS
Vous trouvez le moyen, Ayant si peu, de faire encor du bien. Riches et grands, que le monde contemple, Imitez donc un si touchant exemple. Nous contentons à grands frais nos désirs ; Sachons goûter de plus nobles plaisirs. Quoi ! Pour aider l'amitié, la misère, Dormène a pu s'ôter le nécessaire ; Et vous n'osez donner le superflu ! Ô juste ciel ! Qu'avez-vous résolu ? Que faire enfin ?DORMÈNE
Vous êtes juste et sage. Votre famille a fait plus d'un outrage Au sang de Laure ; et ce sang généreux Fut par vous seuls jusqu'ici malheureux.LE MARQUIS
Comment ? Comment ?DORMÈNE
Le comte votre père, Homme inflexible en son humeur sévère, Opprima Laure, et fit par son crédit Casser l'hymen ; et c'est lui qui ravit À cette Acanthe, à cette infortunée, Les nobles droits du sang dont elle est née.LE MARQUIS
Ah ! C'en est trop... Mon coeur est ulcéré. Oui, c'est un crime... Il sera réparé, Je vous le jure.DORMÈNE
Et que voulez-vous faire ?LE MARQUIS
Je veux...DORMÈNE
Quoi donc ?LE MARQUIS
Mais... lui servir de père.DORMÈNE
Elle en est digne.DORMÈNE
Comment, trop loin ?LE MARQUIS
Hélas !... Madame, un mot ; conseillez-moi de grâce ; Que feriez-vous, s'il vous plaît, à ma place ?LE MARQUIS
Ah !...DORMÈNE
Qu'avez-vous ?SCÈNE X.
DORMÈNE
Dans cet état quel chagrin peut le mettre ? Qu'il est troublé ! J'en juge par sa lettre ; Un style assez confus, des mots rayés, De l'embarras, d'autres mots oubliés. J'ai lu pourtant le mot de mariage. Dans le pays il passe pour très sage. Il veut me voir, me parler, et ne dit Pas un seul mot sur tout ce qu'il m'écrit ! Et pour Acanthe il paraît bien sensible ! Quoi ! Voudrait-il ?... Cela n'est pas possible. Aurait-il eu d'abord quelque dessein Sur son parent ?... demandait-il ma main ? Le chevalier jadis m'a courtisée ; Mais qu'espérer de sa tête insensée ? L'amour encor n'est point connu de moi ; Je dus toujours en avoir de l'effroi ; Et le malheur de Laure est un exemple Qu'en frémissant tous les jours je contemple : Il m'avertit d'éviter tout lien ; Mais qu'il est triste, ô ciel ! De n'aimer rien ?ACTE V
SCÈNE I. Le marquis, Le Chevalier.
LE MARQUIS
Faisons la paix, Chevalier, je confesse Que tout mortel est pétri de faiblesse, Que le sage est peu de chose ; entre nous, J'étais tout prêt de l'être moins que vous.LE MARQUIS
Oh ! non , je vous le jure : Mais par l'hymen tout prêt de me lier, Je ne veux plus jamais me marier.LE CHEVALIER
Votre inconstance est étrange et soudaine. Passe pour moi : mais que dira Dormene ? N'a-t-elle pas certains mots par écrit, Où par hasard le mot d'hymen se lit .LE MARQUIS
Il est trop vrai ; c'est-là ce qui me gêne. Je prétendais m'imposer cette chaîne ; Mais à la fin, m'étant bien consulté, Je n'ai de goût que pour la liberté.LE CHEVALIER
La liberté d'aimer ?LE MARQUIS
Eh ! bien, si j'aime, Je suis encor le maître de moi-même, Et je pourrai réparer tout le mal ; Je n'ai parlé d'hymen qu'en général, Sans m'engager, et sans me compromettre ; Car en effet si j'avais pu promettre, Je ne pourrais balancer un moment. À gens d'honneur promesses sont serment : Cher Chevalier, j'ai conçu dans ma tête Un beau dessein qui parait fort honnête, Pour me tirer d'un pas embarrassant ; Et tout le monde ici sera content.SCÈNE II. Le Marquis, Le Chevalier, Colette.
LE MARQUIS
Venez, Colette.LE MARQUIS
Voulez-vous être heureuse ?COLETTE
Oui, l'un et l'autre.LE MARQUIS
Eh ! Bien donc, je vous donne Trois mille francs pour la dot, et j'ordonne Que Mathurin vous épouse aujourd'hui.COLETTE
Ou Mathurin, ou tout antre que lui, Qui vous voudrez, j'obéis sans réplique. Trois mille francs ! Ah ! L'homme magnifique ! Le beau présent ! Que Monseigneur est bon ! Que Mathurin va bien changer de ton ! Qu'il va m'aimer ! Que je vais être fière ! De ce pays je serai la première, Je meurs de joie.LE MARQUIS
Et j'en ressens aussi D'avoir déjà pleinement réussi : L'une des trois est déjà fort contente ; Tout ira bien.COLETTE
Et mon amie Acante Que devient elle ? On va la marier, À ce qu'on dit, à ce beau chevalier. Tout le monde est heureux : j'en suis charmée, Ma chere Acante.LE MARQUIS, au Chevalier
La voici, je ne puis La consoler en l'état où je suis. Venez, je vais vous dire ma pensée.Ils sortent.
SCÈNE III. Acante, Colette.
ACANTE
À qui ?COLETTE
À Mathurin.COLETTE
Eh ! Depuis tout à l'heure.ACANTE
Comment cela ?COLETTE
Du fond de ma demeure, J'ai comparu devant mon bon Seigneur. Ah ! La belle âme ! Ah ! Qu'il est plein d'honneur !ACANTE
Il l'est sans doute.COLETTE
Oui, mon aimable Acante. Il m'a promis une dot opulente, Fait ma fortune , et tout le monde dit Qu'il fait la tienne, et l'on s'en réjouît. Tu vas, dit-on, devenir chevalière : Cela te sied, car ton allure est fière. On te fera Dame de qualité, Et tu me recevras avec bonté.ACANTE
Ma chère enfant, je suis fort satisfaite Que ta fortune ait été sitôt faite : Mon coeur ressent tout ton bonheur... Hélas ! Elle est heureuse, et je ne le suis pas.ACANTE
Va, ces Seigneurs qui peuvent tout oser, N'enlèvent point, crois-moi, pour épouser. Pour nous, Colette, ils ont des fantaisies, Non de l'amour : leurs demandes hardies, Leurs procédés montrent avec éclat Tout le mépris qu'ils font de notre état. C'est le dédain qui me met en colère.COLETTE
Bon ! Des dédains ! C'est bien tout le contraire. Rien n'est plus beau que ton enlèvement. On t'aime, Acante, on t'aime assurément. Le Chevalier va t'épouser, te dis je, Tout grand Seigneur qu'il est. Cela t'afHige ?COLETTE
Lui ? Rien du tout.ACANTE
Hélas !COLETTE
C'est un esprit Tout en dedans, secret, plein de mystère ; Mais il parait fort approuver l'affaire.COLETTE
Oui ! Oui ! Plains-toi de te voir, en un jour, De Mathurin pour jamais délivrée, D'un beau Seigneur poursuivie, adorée : Un mariage en un moment cassé, Par Monseigneur un autre commencé. Si cet Amant n'a pas de quoi te plaire, Tu me parais difficile, ma chère. Tiens, le vois-tu, celui qui t'enleva ? Il vient à toi ; n'est-ce rien que cela ? T'ai-je trompée ? Es-tu donc tant à plaindre ?ACANTE
Allons, fuyons.SCÈNE IV. Acante, Colette, Le Chevalier.
COLETTE, à Acante
Qu'avais-je dit ?LE CHEVALIER, à Acante
Eh ! Quoi, vous me fuyez !ACANTE
J'aimerais mieux qu'il daignât me parler.À Colette qui veut s'en aller.
Ah ! Reste ici : ce ravisseur m'accable.LE CHEVALIER, à Acante
Conservez-vous au fond de votre coeur Pour ma personne une invincible horreur ?LE CHEVALIER
Oui, je le fuis : mais mon remords extrême Répare tout et doit vous apaiser. Ma folle erreur avait pu m'abuser ; Je fus surpris par une indigne flamme, Et mon devoir m'amène ici, Madame.ACANTE
Cessez, Monsieur : ce titre est un outrage : C'est s'avilir que d'oser recevoir Un faux honneur qu'on ne doit point avoir ; Je suis Acante, et mon nom doit suffire ; Il est sans tache.LE CHEVALIER
Ah ! Que puis-je vous dire ? Ce nom m'est cher : allez, vous oublierez Mon attentat quand vous me connaîtrez ; Vous trouverez très bon que je vous aime.ACANTE
Qui ? Moi Monsieur !COLETTE, à Acante
C'est son remords extrême.ACANTE
Je le désire, et me plais à vous croire ; Vous êtes né pour connaître la gloire : Mais ménagez la mienne et me laissez.LE CHEVALIER
Non, c'est en vain que vous vous offensez ; Je ne suis point amoureux, je vous jure : Mais je prétends rester.COLETTE
Bon ! Double injure. Cet homme est fou ; je l'ai pensé toujours. Dormene vient, ma chère, à ton secours. Démêle toi de cette grande affaire : Ou donne grâce, ou garde ta colère ; Ton rôle est beau, tu fais ici la loi, Tu vois les Grands à genoux devant toi. Pour moi je suis condamnée au Village. On ne m'enlève point, et j'en enrage. On vient, adieu : suis ton brillant destin ; Et je retourne à mon gros Mathurin.Elle sort.
SCÈNE V. Acante, Le Chevalier, Dormène, Dignant.
ACANTE
Hélas ! Madame, une fille perdue, En rougissant, parait à votre vue ; Pourquoi faut-il, pour combler ma douleur, Que l'on me laisse avec mon ravisseur ? Et vous aussi, vous m'accablez, mon père, À ce méchant au lieu de me soustraire, Vous m'amenez vous-même dans ces lieux. Je l'y revois : mon maître fuit mes yeux. Mon père, au moins, c'est en vous que j'espère.ACANTE
Que dites-vous ?DIGNANT
Non, je ne le suis pas.DORMÈNE
Non, mon enfant, de si charmants appas Sont nés d'un sang dont vous êtes plus digne ; Préparez-vous au changement insigne De votre sort, et surtout pardonnez Au Chevalier.ACANTE
Moi, Madame !ACANTE
Elle ?... Est-il vrai ?DORMÈNE
Gernance est votre frère.LE CHEVALIER
Oui, je le suis, oui ; vous êtes ma soeur.LE CHEVALIER
Il l'est pour moi.ACANTE
De Laure je suis fille ! Et pourquoi donc faut-il que ma famille M'ait tant caché mon état et mon nom ? D'où peut venir ce fatal abandon ? D'où vient qu'enfin daignant me reconnaître Ma mère ici n'a point osé paraître ? Ah ! S'il est vrai que le sang nous unit, Sur ce mystère éclairez mon esprit. Parlez, Monsieur, et dissipez ma crainte.DORMÈNE
Dans ce moment, Acante, il vous suffit D'avoir connu quelle est votre naissance. Vous me devez un peu de confiance.LE CHEVALIER
Vous la verrez : vous serez dans ses bras.ACANTE
J'admire en tout ma fortune nouvelle. Quoi ! J'ai l'honneur d'être de la Maison De Monseigneur ?LE CHEVALIER
Vous honorez son nom.ACANTE
Abusez-vous de mon esprit crédule, Et voulez-vous me rendre ridicule ? Moi de son sang ! Ah ! S'il était ainsi, Il me l'eût dit : je le verrais ici.ACANTE
Ah ! Je le vois.SCÈNE DERNIÈRE. Acante, Dormène, Dignant, Le Chevalier, Le Marquis, au fond.
LE MARQUIS, au Chevalier
Il ne sera pas dit Que cet enfant ait troublé mon esprit. Bientôt l'absence affermira mon âme.Apercevant Dormene.
Ah ! Pardonnez : vous étiez là, Madame ?LE CHEVALIER
Vous paraissez étrangement ému !LE MARQUIS
Moi ? Point du tout. Vous serez convaincu Qu'avec sang froid je règle ma conduite. De son destin Acante est-elle instruite ?LE MARQUIS
Que vous m'obligerez.À Dormene.
Belle Dormene, oubliez- vous l'offense L'égarement du coupable Gernance ?DORMÈNE
Oui, tout est réparé.LE MARQUIS
Tout ne l'est pas. Votre grand nom, vos vertueux appas Sont maltraités par l'aveugle fortune. Je le sais trop ; votre âme non commune N'a pas de quoi suffire à vos bienfaits ; Votre destin doit changer désormais. Si j'avais pû d'un heureux mariage Choisir pour moi l'agréable esclavage, C'eût été vous (et je vous l'ai mandé) Pour qui mon coeur se serait décidé. Voudriez-vous, Madame, qu'à ma place Le Chevalier, pour mieux obtenir grâce Pour devenir à jamais vertueux, Prît avec vous d'indissolubles noeuds ? Le meilleur frein pour ses moeurs, pour son âge , Est une épouse aimable, noble et sage. Daignerez vous accepter un château Environné d'un domaine assez beau ? Pardonnez-vous cette offre ?DORMÈNE
Ma surprise Est si puissante, à tel point me maîtrise, Que ne pouvant, encor me déclarer, Je n'ai de voix que pour vous admirer.LE CHEVALIER
J'admire aussi : mais je fais plus, Madame ; Je vous soumets l'empire de mon âme. À tous les deux je devrai mon bonheur, Mais seconderez-vous mon bienfaiteur !LE MARQUIS
Et... Vous, Acante...LE MARQUIS, à part
Pourquoi tremblé-je en parlant ?ACANTE
Quoi ? Monsieur...LE MARQUIS
Acante, vous qui venez de renaître, Vous qu'une mère ici va reconnaître, Vivez prés d'elle ; et de ses tristes jours Adoucissez et prolongez le cours. Vous commencez, une nouvelle vie, Avec un père, une mère, une amie ; Je veux... Souffrez qu'à votre mère, à vous, Je fasse un sort indépendant et doux. Votre fortune, Acante, est assurée ; L'acte est passé : vous vivrez honorées ; Riche, contente, autant que je le peux. J'aurais voulu. Mais goûtez toutes deux, Dormene et vous, les douceurs fortunées Que l'amitié donne aux âmes bien nées. Un autre bien que le coeur peut sentir Est dangereux. Adieu, je vais partir.ACANTE
Je suis reconnaissante, Je suis confuse... Ah ! C'en est trop pour moi, Mais j'ai perdu plus que je ne reçois ; Et ce n'est pas la fortune que j'aime. Mon état change, et mon âme est la même ; Elle doit être à vous... Ah ! Permettez Que, le coeur plein de vos rares bontés, J'aille oublier ma première misère, J'aille pleurer dans le sein de ma mère.ACANTE
Vous partez.DORMÈNE
Ah ! Qu'as-tu dit ?ACANTE
Hélas !...LE MARQUIS
Ne partirai-je plus ?LE CHEVALIER
Mon cher parent, de Laure elle est la fille ; Elle retrouve un frère, une famille ; Et moi je trouve un mariage heureux. Mais je vois bien que vous en ferez deux. Vous payerez ; la gageure est perdue.1 959 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica