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Tragédie en vers· Tragédie en Trois Actes

Le Duc d'Alençon ou Les Frères Ennemis

Voltaire· créée en 1751· 3 actes· 746 vers· 5 personnages

Représenté pour la première fois à Postdam en 1751.

Personnages

  • LE DUC D'ALENÇON
  • NEMOURS, son frère
  • LE SIEUR DE COUCY
  • DANGESTE, frère d'Adélaïde du Guesclin
  • UN OFFICIER
AVERTISSEMENT DE DECROIX

En 1751, pendant son séjour en Prusse, M. de Voltaire transforma sa tragédie d'Adélaïde en celle du Duc de Foix, et l'envoya à Paris, où elle fut représentée l'année suivante. Il avait alors pour confident de ses travaux littéraires le roi de Prusse, qui frappé du sujet de cette pièce, témoigna un vif désir de la voir représenter sur son théâtre de Potsdam, par les princes de sa famille. C'était un de leurs délassements ordinaires. Souvent les acteurs, et surtout les actrices, ne se trouvant pas en nombre suffisant pour les pièces, le répertoire en était nécessairement borné. Pour surmonter cet inconvénient dans l'occasion dont il s'agit, le roi pressa M. de Voltaire d'arranger sa tragédie en trois actes, en retranchant les rôles de femmes. C'est ce qui fut exécuté dans le Duc d'Alençon ou les Frères ennemis. La pièce fut ainsi représentée plusieurs fois à Potsdam, à la grande satisfaction de ce monarque. Les rôles furent très bien remplis, et le prince Henri, son frère, s'y distinguait surtout par un talent rare, dont M. de Voltaire, nombre d'années après, parlait encore avec beaucoup d'intérêt.

La copie s'en est trouvée, avec celle d'Alamire dans les papiers de l'auteur.

ACTE I

SCÈNE I. Dangeste, Coucy.

COUCY

Jusqu'aujourd'hui, seigneur, il ne l'est pas pour moi. Je voudrais, il est vrai, lui porter mon hommage ; Tous mes veux sont pour lui, mais l'amitié m'engage. Le duc a mes serments : je ne peux, aujourd'hui, Ni servir, ni traiter, ni changer qu'avec lui. Le malheur de nos temps, nos discordes sinistres, La cour abandonnée aux brigues des ministres, Dans ce cruel parti tout l'a précipité. Je ne peux à mon choix fléchir sa volonté ; J'ai souvent, de son cour aigrissant les blessures, Révolté sa fierté par des vérités dures. Votre soeur aux vertus le pourrait rappeler, Seigneur, et c'est de quoi je cherche à vous parler. J'aimais Adélaïde en un temps plus tranquille, Avant que Lusignan fût votre heureux asile ; Je crus qu'elle pouvait, approuvant mon dessein, Accepter sans mépris mon hommage et ma main. Bientôt par les Anglais elle fut enlevée ; À de nouveaux destins elle fut réservée. Que faisais-je ? Où le ciel emportait-il mes pas ? Le duc, plus fortuné, la sauva de leurs bras. La gloire en est à lui, qu'il en ait le salaire : Il a par trop de droits mérité de lui plaire. Il est prince, il est jeune, il est votre vengeur ; Ses bienfaits et son nom, tout parle en sa faveur. La justice et l'amour la pressent de se rendre. Je ne l'ai point vengée, et n'ai rien à prétendre. Je me tais... Cependant, s'il faut la mériter, À tout autre qu'à lui j'irai la disputer. Je céderais à peine aux enfants des rois même ; Mais ce prince est mon chef ; il me chérit, je l'aime. Coucy, ni vertueux ni superbe à demi, Aurait bravé le prince, et cède à son ami. Je fais plus : de mes sens maîtrisant la faiblesse, J'ose de mon rival appuyer la tendresse, Vous montrer votre gloire, et ce que vous devez Au héros qui vous sert et par qui vous vivez. Je verrai, d'un oeil sec et d'un cour sans envie, Cet hymen qui pouvait empoisonner ma vie ; Je réunis pour vous mon service et mes voeux : Ce bras, qui fut à lui, combattra pour tous deux. Amant d'Adélaïde, ami noble et fidèle, Soldat de son époux, et plein du même zèle, Je servirai sous lui, comme il faudra qu'un jour, Quand je commanderai, l'on me serve à mon tour. Voilà mes sentiments ; si je me sacrifie, L'amitié me l'ordonne, et surtout la patrie. Songez que si l'hymen la range sous sa loi, Si le prince la sert, il servira son roi.

SCÈNE II. Le Duc d'Alençon, Coucy, Dangeste.

SCÈNE III. Le Duc d'Alençon, Coucy.

SCÈNE IV. Le Duc d'Alençon, Coucy, Un officier.

ACTE II

SCÈNE I. Le Duc d'Alençon, Coucy.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le Duc de Nemours, Dangeste.

SCÈNE IV. Le Duc d'Alençon, Nemours, Dangeste, Suite.

NEMOURS

Comment ?

NEMOURS

À part.

Cruel !...

Au Duc.

Elle vous aime !

NEMOURS

Oui, depuis deux années L'amour le plus secret a joint nos destinées. C'est toi dont les fureurs ont voulu m'arracher Le seul bien sur la terre où j'ai pu m'attacher ; Tu fais depuis trois mois les horreurs de ma vie ; Les maux que j'éprouvais passaient ta jalousie. Par tes égarements, juge de mes transports. Nous puisâmes tous deux dans ce sang dont je sors L'excès des passions qui dévorent une âme ; La nature à tous deux fit un coeur tout de flamme ; Mon frère est mon rival, et je l'ai combattu ; J'ai fait taire le sang, peut-être la vertu ; Furieux, aveuglé, plus jaloux que toi-même, J'ai couru, j'ai volé, pour t'ôter ce que j'aime. Rien ne m'a retenu ni tes superbes tours, Ni le peu de soldats que j'avais pour secours, Ni le lieu, ni le temps, ni surtout ton courage Je n'ai vu que ma flamme, et ton feu qui m'outrage. Je ne te dirai point que, sans ce même amour, J'aurais, pour te servir, voulu perdre le jour ; Que, si tu succombais à tes destins contraires, Tu trouverais en moi le plus tendre des frères ; Que Nemours, qui t'aimait, eût immolé pour toi Tout dans le monde entier, tout, hors elle et mon roi. Je ne veux point en lâche apaiser ta vengeance : Je suis ton ennemi, je suis en ta puissance ; L'amour fut dans mon cour plus fort que l'amitié ; Sois cruel comme moi, punis-moi sans pitié ; Aussi bien, tu ne peux t'assurer ta conquête, Tu ne peux l'épouser, qu'aux dépens de ma tête. A la face des cieux je lui donne ma foi ; Je te fais de nos voeux le témoin malgré toi. Frappe, et qu'après ce coup ta cruauté jalouse Traîne au pied des autels ta soeur et mon épouse ! Frappe, dis-je : oses-tu ?

SCÈNE V. Le Duc, Nemours, Dangeste, Coucy, Suite.

SCÈNE VI. Nemours, Coucy.

ACTE III

SCÈNE I. Nemours, Dangeste.

SCÈNE II. Le Duc, Nemours, Dangeste, Gardes.

SCÈNE III. Le Duc D'Alençon, Coucy.

SCÈNE IV. Le Duc d'Alençon, Gardes.

LE DUC

Non, sa froide amitié ne me servira pas ; Non ; je n'ai point d'amis : tous les coeurs sont ingrats.

À un soldat.

Écoutez : vers la tour allez en diligence...

Il lui parle bas.

Vous m'entendez ; volez, et servez ma vengeance.

Le soldat sort.

Sur l'incertain Coucy mon cour a trop compté. Il a vu ma fureur avec tranquillité ; On ne soulage point des douleurs qu'on méprise ; Il faut qu'en d'autres mains ma vengeance soit mise. Vous, que sur nos remparts on porte nos drapeaux ; Allez, qu'on se prépare à des périls nouveaux !

Il reste seul.

Eh bien ! C'en est donc fait : une femme perfide Me conduit au tombeau, chargé d'un parricide !... Qui, moi, je tremblerais des coups qu'on va porter ! Je chéris la vengeance, et ne puis la goûter ; Je frissonne, une voix gémissante et sévère Crie au fond de mon cour : Arrête, il est ton frère ! Ah ! prince infortuné, dans ta haine affermi, Songe à des droits plus saints ; Nemours fut ton ami. Ô jours de notre enfance ! Ô tendresses passées ! Il fut le confident de toutes mes pensées. Avec quelle innocence et quels épanchements Nos coeurs se sont appris leurs premiers sentiments ! Que de fois, partageant mes naissantes alarmes, D'une main fraternelle essuya-t-il mes larmes ! Et c'est moi qui l'immole, et cette même main D'un frère que j'aimai déchirerait le sein ! Funeste passion dont la fureur m'égare ! Non, je n'étais point né pour devenir barbare : Je sens combien le crime est un fardeau cruel... Mais, que dis-je ? Nemours est le seul criminel. Je reconnais mon sang, mais c'est à sa furie : Il m'enlève l'objet dont dépendait ma vie ; Il aime Adélaïde... Ah ! Trop jaloux transport ! Il l'aime, est-ce un forfait qui mérite la mort ? Mais, lui-même, il m'attaque, il brave ma colère, Il me trompe, il me hait... N'importe, il est mon frère. C'est à lui seul de vivre : on l'aime, il est heureux ; C'est à moi de mourir ; mais mourons généreux. Je n'ai point entendu le signal homicide, L'organe des forfaits, la voix du parricide ; Il en est temps encor.

SCÈNE V. Le Duc, Un Officier.

L'OFFICIER

Seigneur...

SCÈNE VI. Le Duc d'Alençon, Coucy, Gardes.

SCÈNE VII. Le Duc, Nemours, Coucy, Dangeste.

DANGESTE

Seigneur...

NEMOURS, s'avançant du fond du théâtre

J'ose encor te revoir, te plaindre et t'embrasser.

746 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0