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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

L'Enfant Prodigue

Voltaire· créée en 1736, imprimée en 1738· 5 actes· 1 807 vers· 8 personnages

Représentée sur le théâtre de la Comédie Française le 10 octobre 1736.

Personnages

  • EUPHÉMON Père
  • EUPHÉMON Fils
  • FIERENFAT, président de Cognac, second fils d'Euphémon
  • RONDON, Bourgeois de Cognac
  • LISE, fille de Rondon
  • LA BARONNE DE CROUPILLAC.
  • MARTHE, suivante de Lise
  • JASMIN, Valet d'Euphémon fils
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Il est assez étrange que l'on n'ait pas songé plus tôt à imprimer cette comédie, qui fut jouée il y après de deux ans, et qui eut environ trente représentations. L'auteur ne s'étant point déclaré on l'a mise jusqu'ici sur le compte de diverses personnes très estimées ; mais elle est véritablement de M. De Voltaire, quoique le style de la Henriade et d'Alzire soit si différent de celui-ci qu'il ne permet guère d'y reconnaître la même main. C'est ce qui fait que nous donnons sous son nom cette pièce au public, comme la première comédie qui soit écrite en vers de cinq pieds. Peut-être cette nouveauté engagera-t-elle quelqu'un à se servir de cette mesure. Elle produira sur le théâtre français de la variété ; et qui donne des plaisirs nouveaux doit toujours être bien reçu.

Si la comédie doit être la représentation des moeurs, cette pièce semble être assez de ce caractère. On y voit un mélange de sérieux et de plaisanterie, de comique et de touchant. C'est ainsi que la vie des hommes est bigarrée ; souvent même une seule aventure produit tous ces contrastes. Rien n'est si commun qu'une maison dans laquelle un père gronde, une fille occupée de sa passion pleure, le fils se moque des deux, et quelques parents prennent différemment part à la scène. On raille très souvent dans une chambre de ce qui attendrit dans la chambre voisine, et la même personne a quelquefois ri et pleuré de la même chose dans le même quart d'heure.

Une dame très respectable, étant un jour au chevet d'une de ses filles qui était en danger de mort, entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant en larmes : « Mon_Dieu, rendez-la-moi, et prenez tous mes autres enfants ! » Un homme qui avait épousé une autre de ses filles s'approcha d'elle, et, la tirant par la manche : « Madame, dit-il, les gendres en sont-ils ? » Le sang-froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles fit un tel effet sur cette dame affligée qu'elle sortit en éclatant de rire ; tout le monde la suivit en riant ; et la malade, ayant su de quoi il était question, se mit à rire plus fort que les autres.

Nous n'inférons pas de là que toute comédie doive avoir des scènes de bouffonnerie et des scènes attendrissantes. Il y a beaucoup de très bonnes pièces où il ne règne que de la gaieté ; d'autres toutes sérieuses, d'autres mélangées, d'autres où l'attendrissement va jusqu'aux larmes. Il ne faut donner l'exclusion à aucun genre, et si l'on me demandait quel genre est le meilleur, je répondrais : « Celui qui est le mieux traité. »

Il serait peut-être à propos et conforme au goût de ce siècle raisonneur d'examiner ici quelle est cette sorte de plaisanterie qui nous fait rire à la comédie.

La cause du rire est une de ces choses plus senties que connues. L'admirable Molière, Regnard, qui le vaut quelquefois, et les auteurs de tant de jolies petites pièces, se sont contentés d'exciter en nous ce plaisir, sans nous en rendre jamais raison, et sans dire leur secret.

J'ai cru remarquer aux spectacles qu'il ne s'élève presque jamais de ces éclats de rire universels qu'à l'occasion d'une méprise. Mercure pris pour Sosie ; le chevalier Ménechme pris pour son frère ; Crispin faisant son testament sous le nom du bonhomme Géronte ; Valère parlant à Harpagon des beaux yeux de sa fille, tandis qu'Harpagon n'entend que les beaux yeux de sa cassette ; Pourceaugnac à qui on tâte le pouls, parce qu'on le veut faire passer pour fou ; en un mot, les méprises, les équivoques de pareille espèce, excitent un rire général. Arlequin ne fait guère rire que quand il se méprend ; et voilà pourquoi le litre de balourd lui était si bien approprié.

Il y a bien d'autres genres de comique. Il y a des plaisanteries qui causent une autre sorte de plaisir ; mais je n'ai jamais vu ce qui s'appelle rire de tout son coeur, soit aux spectacles, soit dans la société, que dans des cas approchants de ceux dont je viens de parler.

Il y a des caractères ridicules dont la représentation plaît, sans causer ce rire immodéré de joie. Trissotin et Vadius, par exemple, semblent être de ce genre ; le Joueur, le Grondeur, qui font un plaisir inexprimable, ne permettent guère le rire éclatant.

Il y a d'autres ridicules mêlés de vices, dont on est charmé de voir la peinture, et qui ne causent qu'un plaisir sérieux. Un malhonnête homme ne fera jamais rire, parce que dans le rire il entre toujours de la gaieté, incompatible avec le mépris et l'indignation. Il est vrai qu'on rit au Tartuffe ; mais ce n'est pas de son hypocrisie, c'est de la méprise du bonhomme qui le croit un saint, et, l'hypocrisie une fois reconnue, on ne rit plus : on sent d'autres impressions.

On pourrait aisément remonter aux sources de nos autres sentiments, à ce qui excite la gaieté, la curiosité, l'intérêt, l'émotion, les larmes. Ce serait surtout aux auteurs dramatiques à nous développer tous ces ressorts, puisque ce sont eux qui les font jouer. Mais ils sont plus occupés de remuer les passions que de les examiner ; ils sont persuadés qu'un sentiment vaut mieux qu'une définition, et je suis trop de leur avis pour mettre un traité de philosophie au devant d'une pièce de théâtre.

Je me bornerai simplement à insister encore un peu sur la nécessité où nous sommes d'avoir des choses nouvelles. Si l'on avait toujours mis sur le théâtre tragique la grandeur romaine, à la fin on s'en serait rebuté ; si les héros ne parlaient jamais que de tendresse, on serait affadi.

O imitatores, servum pecus !

Les bons ouvrages que nous avons depuis les Corneille, les Molière, les Racine, les Quinault, Les Lulli, les Le Brun, me paraissent tous avoir quelque chose de neuf et d'original qui les a sauvés du naufrage. Encore une fois, tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Ainsi il ne faut jamais dire si cette musique n'a pas réussi, si ce tableau ne plaît pas, si cette pièce est tombée, c'est que cela était d'une espèce nouvelle ; il faut dire : C'est que cela ne vaut rien dans son espèce.

ACTE I

SCÈNE I. Euphémon, Rondon.

EUPHÉMON

Quoi donc !

RONDON

Tout fier de sa magistrature Il fait l'amour avec poids et mesure ; Adolescent qui s'érige en barbon, Jeune écolier qui vous parle en Caton, Est, à mon sens, un animal bernable ; Et j'aime mieux l'air fou que l'air capable : Il est trop fat.

Barbon : Vieillard, avec une idée de dénigrement. [L]

Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.

Bernable : Qui mérite d'être berné, moqué.

EUPHÉMON

Non.

EUPHÉMON

Non.

EUPHÉMON

Que cet objet charmant Soit préservé d'un pareil garnement.

Garnement : Mauvais sujet, libertin, vaurien.

EUPHÉMON

Cessez.

RONDON

Je me tairai, soit : j'y consens, d'accord ; Pardon ; mais diable, aussi vous aviez tort, En connaissant le fougueux caractère De votre fils, d'en faire un mousquetaire.

Mousquetaire : Autrefois, soldat à pied qui portait le mousquet ; on dit aujourd'hui [XIXème] fusilier. [L]

EUPHÉMON

Encor ?

SCÈNE II. Euphémon, Rondon, Lise, Marthe.

EUPHÉMON

Fort bien.

SCÈNE III. Lise, Marthe.

MARTHE s'en allant

N'en parlons plus.

SCÈNE IV. Lise, Marthe, Fierenfat.

SCÈNE V. Les Précédents, Rondon.

RONDON

Nenni vraiment, Un béquillard, un vieux ridé, sans dent, Nos deux barbons d'abord avec franchise, L'un contre l'autre ont mis leur barbe grise, Leurs dos voûtés s'élevaient, s'abaissaient, Aux longs élans des soupirs qu'ils poussaient, Et sur leur nez leur prunelle éraillée, Versait les pleurs dont elle était mouillée, Puis Euphémon, d'un air tout rechigné, Dans son logis soudain s'est rencogné ; Il dit qu'il sent une douleur insigne, Qu'il faut au moins qu'il pleure avant qu'il signe, Et qu'à personne il ne prétend parler.

Béquillard : Vieillard qui se sert d'une béquille. [L]

Rencogner : Terme familier. Pousser, serrer quelqu'un dans un coin. Fig. Rencogner ses larmes, faire effort pour ne pas pleurer. [L]

Insigne : Qu'on distingue à quelque signe remarquable ; digne d'être remarqué, d'être distingué en bien ou en mal, en parlant des choses. [L]

ACTE II

SCÈNE I. Lise, Marthe.

SCÈNE II. Lise, Marthe, un laquais.

SCÈNE III. Lise, Madame Croupillac, Marthe.

MADAME CROUPILLAC

Ah ! Madame !

MADAME CROUPILLAC

Il faut aussi...

LISE

Ah !

MADAME CROUPILLAC

Est-il possible ?

SCÈNE IV. Madame Croupillac, Lise, Rondon.

MADAME CROUPILLAC

Votre gendre est sans foi, C'est un fripon d'espèce toute neuve, Galant, avare, écornifleur de veuve ; C'est de l'argent qu'il aime.

Écornifleur : Celui, celle qui écornifle. i.e. Prendre, se faire donner çà et là de l'argent, un dîner, etc. Il va écornifler un dîner où il peut. [L]

MADAME CROUPILLAC

Vous-même.

MADAME CROUPILLAC

Nous plaiderons.

SCÈNE V. Rondon, Fierenfat, Lise.

RONDON

Tarare. Va, mon enfant, le contrat est dressé, Sur tout cela le notaire a passé.

Tarare : Interjection familière. Il marque la moquerie, le dédain. [L]

SCÈNE VI. Euphémon, Rondon, Lise, Fierenfat.

RONDON

Eh ! Vous n'êtes pas sage. Quoi ! Différer un hymen projeté, Pour un ingrat cent fois déshérité, Maudit de vous, de sa famille entière !

v.7155, ce vers se termine par un point d'interrogation La phrase ne le laisse pas espérer.

EUPHÉMON

Mais...

ACTE III

SCÈNE I. Euphémon Fils, Jasmin.

EUPHÉMON Fils

Aucun.

EUPHÉMON Fils

Ah malheureux !

EUPHÉMON Fils

J'en ai sujet.

EUPHÉMON Fils

Ah ! Laisse-moi.

SCÈNE II. Madame Croupillac, Euphémon Fils, Jasmin.

MADAME CROUPILLAC, s'avançant vers Euphémon fils

Mon fils, quelle étrange aventure, T'a donc réduit en si piètre posture ?

EUPHÉMON Fils

Ma faute.

EUPHÉMON Fils

Adieu, Madame.

EUPHÉMON FILS, revenant

Euphémon ?

MADAME CROUPILLAC

Oui.

MADAME CROUPILLAC

Eh oui.

MADAME CROUPILLAC

Oui.

EUPHÉMON Fils

Et que dit-on... ?

MADAME CROUPILLAC

De qui ?

EUPHÉMON, voyant son fils

Que vois-je, ô Ciel !

Il s'enfuit.

MADAME CROUPILLAC

Poltron ! Demeure, arrête, écoute, écoute.

Poltron : Qui est sans courage. [L]

SCÈNE III. Euphémon Père, Jasmin.

JASMIN

Mais... c'est mon camarade, Un pauvre hère, affamé comme moi, Qui, n'ayant rien, cherche aussi de l'emploi.

Hère : Homme qui est sans bien, ou sans crédit. Il se joint ordinairement avec pauvre. [F]

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Euphémon Fils revenant, Jasmin.

EUPHÉMON Fils

Ah !

SCÈNE VI. Euphémon Fils, Fierenfat, Jasmin.

EUPHÉMON Fils

Rien.

EUPHÉMON Fils

À votre femme ?

EUPHÉMON Fils

Quand ?

FIERENFAT

Dès ce soir.

FIERENFAT

Oui.

EUPHÉMON Fils

Monsieur...

FIERENFAT

Hem !

ACTE IV

SCÈNE I. Madame Croupillac, Euphémon Fils, Jasmin.

EUPHÉMON Fils

Hélas ! Non.

MADAME CROUPILLAC

Comment ?

EUPHÉMON Fils

Je l'ai perdue.

MADAME CROUPILLAC

C'est ce que je vais faire.

EUPHÉMON Fils

Je tremble, hélas !

SCÈNE II. Lise, Marthe ; Jasmin dans l'enfoncement, et Eupéhmon Fils, plus reculé.

MARTHE, à Jasmin

Très volontiers.

SCÈNE III. Lise, Marthe, Euphémon Fils, s'appuyant sur Jasmin.

LISE sans le regarder

Que voulez-vous, Monsieur ?

EUPHÉMON Fils se jetant à genoux

Ce que je veux ? La mort que je mérite.

SCÈNE IV. Lise, Euphémon Fils, Marthe, Jasmin ; Fienrenfat, dans le fond, pendant qu'Euphémon lui tourne le dos.

EUPHÉMON Fils, en colère

Je !

FIERENFAT

Non, tout ceci m'assomme, Si c'eût été du moins un gentilhomme ! Mais un valet, un gueux contre lequel, En intentant un procès criminel, C'est de l'argent que je perdrai peut-être.

Vers 1401, le verbe perdre est au futur alors que le peut être qui le suit incitetait à y lire conditionnel.

EUPHÉMON Fils

Oh ! C'en est trop.

EUPHÉMON Fils, en colère, et mettant la main sur la garde de son épée

Savez-vous vous taire ?

FIERENFAT, en posture de se battre

Je n'y puis plus tenir : à moi, mes gens.

EUPHÉMON Fils

Comment ?

LISE, à Euphémon

Retirez-vous.

FIERENFAT

Moi... moi ?

EUPHÉMON Fils

Vous... vous.

FIERENFAT

Il dépendra bientôt de la justice, Je t'en réponds ; va, va, je cours hâter Tous mes recors, et vite instrumenter. Allez, perfide, et craignez ma colère, J'amènerai vos parents, votre père ; Votre innocence en son jour paraîtra, Et comme il faut on vous estimera.

Recors : Nom qu'on donne à des officiers subalternes de la justice, qui accompagnent les huissiers pour leur servir de témoins ou pour leur prêter main-forte dans l'exercice de leur fonction. [L]

SCÈNE V. Lise, Euphémon Fils, Marthe.

SCÈNE VI. Rondon, Lise.

SCÈNE VII. Fierenfat, Rondon, Sergents.

FIERENFAT

Ah les fripons ! Ils sont fins et subtils ; Où les trouver ? Où sont-ils ? Où sont-ils ? Où cachent-ils ma honte et leur fredaine ?

Fredaine : Écart de conduite par folie de jeunesse, de tempérament ou autrement. Il se dit, par extension, de ce qui est irrégulier, capricieux. [L]

ACTE V

SCÈNE I. Lise, Marthe.

SCÈNE II. Lise, Marthe, Jasmin.

SCÈNE III. Lise, Marthe, Rondon.

SCÈNE IV. Lise, Marthe.

SCÈNE V. Euphémon Père, Lise.

EUPHÉMON, l'empêchant de se mettre à genoux

Vous m'outragez.

LISE

Non, mon coeur vous révère ; Je vous regarde à jamais comme un père.

Révérer : Honorer avec un sentiment de crainte respectueuse. [L]

EUPHÉMON Père

Eh bien ?

EUPHÉMON Père

Que dites-vous ?

EUPHÉMON Père

Mais sauriez-vous...

SCÈNE VI. Acteurs précédents, Fierenfat, Rondon, Mme Croupillac, Euphémon Fils l'épée à la main, exempts.

FIERENFAT

Mon frère ?

MADAME CROUPILLAC

Ô Ciel !

MARTHE

Lui-même.

1 807 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica