Comédie en vers
L'Enfant Prodigue
Représentée sur le théâtre de la Comédie Française le 10 octobre 1736.
Personnages
- EUPHÉMON Père
- EUPHÉMON Fils
- FIERENFAT, président de Cognac, second fils d'Euphémon
- RONDON, Bourgeois de Cognac
- LISE, fille de Rondon
- LA BARONNE DE CROUPILLAC.
- MARTHE, suivante de Lise
- JASMIN, Valet d'Euphémon fils
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Il est assez étrange que l'on n'ait pas songé plus tôt à imprimer cette comédie, qui fut jouée il y après de deux ans, et qui eut environ trente représentations. L'auteur ne s'étant point déclaré on l'a mise jusqu'ici sur le compte de diverses personnes très estimées ; mais elle est véritablement de M. De Voltaire, quoique le style de la Henriade et d'Alzire soit si différent de celui-ci qu'il ne permet guère d'y reconnaître la même main. C'est ce qui fait que nous donnons sous son nom cette pièce au public, comme la première comédie qui soit écrite en vers de cinq pieds. Peut-être cette nouveauté engagera-t-elle quelqu'un à se servir de cette mesure. Elle produira sur le théâtre français de la variété ; et qui donne des plaisirs nouveaux doit toujours être bien reçu.
Si la comédie doit être la représentation des moeurs, cette pièce semble être assez de ce caractère. On y voit un mélange de sérieux et de plaisanterie, de comique et de touchant. C'est ainsi que la vie des hommes est bigarrée ; souvent même une seule aventure produit tous ces contrastes. Rien n'est si commun qu'une maison dans laquelle un père gronde, une fille occupée de sa passion pleure, le fils se moque des deux, et quelques parents prennent différemment part à la scène. On raille très souvent dans une chambre de ce qui attendrit dans la chambre voisine, et la même personne a quelquefois ri et pleuré de la même chose dans le même quart d'heure.
Une dame très respectable, étant un jour au chevet d'une de ses filles qui était en danger de mort, entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant en larmes : « Mon_Dieu, rendez-la-moi, et prenez tous mes autres enfants ! » Un homme qui avait épousé une autre de ses filles s'approcha d'elle, et, la tirant par la manche : « Madame, dit-il, les gendres en sont-ils ? » Le sang-froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles fit un tel effet sur cette dame affligée qu'elle sortit en éclatant de rire ; tout le monde la suivit en riant ; et la malade, ayant su de quoi il était question, se mit à rire plus fort que les autres.
Nous n'inférons pas de là que toute comédie doive avoir des scènes de bouffonnerie et des scènes attendrissantes. Il y a beaucoup de très bonnes pièces où il ne règne que de la gaieté ; d'autres toutes sérieuses, d'autres mélangées, d'autres où l'attendrissement va jusqu'aux larmes. Il ne faut donner l'exclusion à aucun genre, et si l'on me demandait quel genre est le meilleur, je répondrais : « Celui qui est le mieux traité. »
Il serait peut-être à propos et conforme au goût de ce siècle raisonneur d'examiner ici quelle est cette sorte de plaisanterie qui nous fait rire à la comédie.
La cause du rire est une de ces choses plus senties que connues. L'admirable Molière, Regnard, qui le vaut quelquefois, et les auteurs de tant de jolies petites pièces, se sont contentés d'exciter en nous ce plaisir, sans nous en rendre jamais raison, et sans dire leur secret.
J'ai cru remarquer aux spectacles qu'il ne s'élève presque jamais de ces éclats de rire universels qu'à l'occasion d'une méprise. Mercure pris pour Sosie ; le chevalier Ménechme pris pour son frère ; Crispin faisant son testament sous le nom du bonhomme Géronte ; Valère parlant à Harpagon des beaux yeux de sa fille, tandis qu'Harpagon n'entend que les beaux yeux de sa cassette ; Pourceaugnac à qui on tâte le pouls, parce qu'on le veut faire passer pour fou ; en un mot, les méprises, les équivoques de pareille espèce, excitent un rire général. Arlequin ne fait guère rire que quand il se méprend ; et voilà pourquoi le litre de balourd lui était si bien approprié.
Il y a bien d'autres genres de comique. Il y a des plaisanteries qui causent une autre sorte de plaisir ; mais je n'ai jamais vu ce qui s'appelle rire de tout son coeur, soit aux spectacles, soit dans la société, que dans des cas approchants de ceux dont je viens de parler.
Il y a des caractères ridicules dont la représentation plaît, sans causer ce rire immodéré de joie. Trissotin et Vadius, par exemple, semblent être de ce genre ; le Joueur, le Grondeur, qui font un plaisir inexprimable, ne permettent guère le rire éclatant.
Il y a d'autres ridicules mêlés de vices, dont on est charmé de voir la peinture, et qui ne causent qu'un plaisir sérieux. Un malhonnête homme ne fera jamais rire, parce que dans le rire il entre toujours de la gaieté, incompatible avec le mépris et l'indignation. Il est vrai qu'on rit au Tartuffe ; mais ce n'est pas de son hypocrisie, c'est de la méprise du bonhomme qui le croit un saint, et, l'hypocrisie une fois reconnue, on ne rit plus : on sent d'autres impressions.
On pourrait aisément remonter aux sources de nos autres sentiments, à ce qui excite la gaieté, la curiosité, l'intérêt, l'émotion, les larmes. Ce serait surtout aux auteurs dramatiques à nous développer tous ces ressorts, puisque ce sont eux qui les font jouer. Mais ils sont plus occupés de remuer les passions que de les examiner ; ils sont persuadés qu'un sentiment vaut mieux qu'une définition, et je suis trop de leur avis pour mettre un traité de philosophie au devant d'une pièce de théâtre.
Je me bornerai simplement à insister encore un peu sur la nécessité où nous sommes d'avoir des choses nouvelles. Si l'on avait toujours mis sur le théâtre tragique la grandeur romaine, à la fin on s'en serait rebuté ; si les héros ne parlaient jamais que de tendresse, on serait affadi.
O imitatores, servum pecus !Les bons ouvrages que nous avons depuis les Corneille, les Molière, les Racine, les Quinault, Les Lulli, les Le Brun, me paraissent tous avoir quelque chose de neuf et d'original qui les a sauvés du naufrage. Encore une fois, tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Ainsi il ne faut jamais dire si cette musique n'a pas réussi, si ce tableau ne plaît pas, si cette pièce est tombée, c'est que cela était d'une espèce nouvelle ; il faut dire : C'est que cela ne vaut rien dans son espèce.
ACTE I
SCÈNE I. Euphémon, Rondon.
RONDON
Mon triste ami, mon cher et vieux voisin, Que de bon coeur j'oublierai ton chagrin ! Que je rirai ! Quel plaisir ! Que ma fille Va ranimer ta dolente famille ! Mais Monsieur ton fils, le sieur de Fierenfat, Me semble avoir un procédé bien plat.EUPHÉMON
Quoi donc !RONDON
Tout fier de sa magistrature Il fait l'amour avec poids et mesure ; Adolescent qui s'érige en barbon, Jeune écolier qui vous parle en Caton, Est, à mon sens, un animal bernable ; Et j'aime mieux l'air fou que l'air capable : Il est trop fat.Barbon : Vieillard, avec une idée de dénigrement. [L]
Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.
Bernable : Qui mérite d'être berné, moqué.
RONDON
Ah ! Je suis fait ainsi. J'aime le vrai, je me plais à l'entendre ; J'aime à le dire, à gourmander mon gendre, À bien mater cette fatuité, Et l'air pédant dont il est encrouté. Vous avez fait, beau-père, en père sage, Quand son aîné, ce joueur, ce volage, Ce débauché, ce fou partit d'ici, De donner tout à ce sot cadet-ci ; De mettre en lui toute votre espérance, Et d'acheter pour lui la Présidence De cette ville : oui, c'est un trait prudent. Mais dès qu'il fut monsieur le président Il fut un peu gonflé d'impertinence : Sa gravité marche et parle en cadence ; Il dit qu'il a bien plus d'esprit que moi, Qui, comme on sait, en ai bien plus que toi, Il est...RONDON
Va, va, laisse, qu'importe, Tous ces défauts, vois-tu, sont comme rien Lorsque d'ailleurs on amasse un gros bien. Il est avare, et tout avare est sage : Oh ! C'est un vice excellent en ménage, Un très bon vice. Allons, dès aujourd'hui Il est mon gendre, et ma Lise est à lui. Il reste donc, notre triste beau-père, À faire ici donation entière De tous vos biens, contrats, acquis, conquis, Présents, futurs, à monsieur votre fils, En réservant sur votre vieille tête D'un usufruit l'entretien fort honnête ; Le tout en bref arrêté, cimenté, Pour que ce fils, bien cossu, bien doté, Joigne à nos biens une vaste opulence : Sans quoi soudain ma Lise à d'autres pense.Cossu : Fig. et populairement, riche. [L]
EUPHÉMON
Je l'ai promis, et j'y satisferai ; Oui, Fierenfat aura le bien que j'ai. Je veux couler au sein de la retraite La triste fin de ma vie inquiète ; Mais je voudrais qu'un fils si bien doté, Eût pour mes biens un peu moins d'âpreté : J'ai vu d'un fils la débauche insensée ; Je vois dans l'autre une âme intéressée.RONDON
Voilà-t-il pas de vos jérémiades, De vos regrets, de vos complaintes fades ? Voulez-vous pas que ce maître étourdi, Ce bel aîné dans le vice enhardi, Venant gâter les douceurs que j'apprête, Dans cet hymen paraisse en trouble-fête ?Jérémiades : Plainte fréquente et importune. [L] Jérémie, par allusion aux lamentations de ce prophète de la Bible.
EUPHÉMON
Non.EUPHÉMON
Non.EUPHÉMON
Que cet objet charmant Soit préservé d'un pareil garnement.Garnement : Mauvais sujet, libertin, vaurien.
EUPHÉMON
Non... Rout est à son frère.EUPHÉMON
Il aura Lise et mes biens aujourd'hui ; Et son aîné n'aura pour tout partage, Que le courroux d'un père qu'il outrage ; Il le mérite, il fut dénaturé.RONDON
Ah ! Vous l'aviez trop longtemps enduré ; L'autre du moins agit avec prudence ; Mais cet aîné ! Quels traits d'extravagance ! Le libertin, mon_Dieu, que c'était là ! Te souvient-il, vieux beau-père ? ah, ah, ah, Qu'il te vola, ce tour est bagatelle Chevaux, habits, linge, meubles, vaisselle, Pour équiper la petite Jourdain, Qui le quitta le lendemain matin ; J'en ai bien ri, je l'avoue.EUPHÉMON
Cessez.RONDON
Te souvient-il encor, Quand l'étourdi dut en face d'église, Se fiancer à ma petite Lise, Dans quel endroit on le trouva caché, Comment, pour qui ?... Peste, quel débauché !EUPHÉMON
Épargnez-moi ces indignes histoires, De sa conduite impressions trop noires ; Ne suis-je pas assez infortuné ? Je suis sorti des lieux où je suis né Pour m'épargner, pour ôter de ma vue Ce qui rappelle un malheur qui me tue ; Votre commerce ici vous a conduit, Mon amitié, ma douleur vous y suit ; Ménagez-les : vous prodiguez sans cesse La vérité, mais la vérité blesse.RONDON
Je me tairai, soit : j'y consens, d'accord ; Pardon ; mais diable, aussi vous aviez tort, En connaissant le fougueux caractère De votre fils, d'en faire un mousquetaire.Mousquetaire : Autrefois, soldat à pied qui portait le mousquet ; on dit aujourd'hui [XIXème] fusilier. [L]
EUPHÉMON
Encor ?EUPHÉMON
Je dois Oublier tout pour notre nouveau choix, Pour mon cadet, et pour son mariage. Çà, pensez-vous que ce cadet si sage, De votre fille ait pu toucher le coeur ?RONDON
Assurément. Ma fille a de l'honneur, Elle obéit à mon pouvoir suprême, Et quand je dis : « Allons, je veux qu'on aime, » Son coeur docile, et que j'ai su tourner, Tout aussitôt aime sans raisonner ; À mon plaisir j'ai pétri sa jeune âme.EUPHÉMON
On veut pourtant douter qu'elle s'enflamme Par vos leçons, et je me trompe fort, Si de vos soins votre fille est d'accord, Pour mon aîné j'obtins le sacrifice Des premiers voeux de son âme novice ; Je sais quels sont ces premiers traits d'amour : Le coeur est tendre ; il saigne plus d'un jour.RONDON
Vous radotez.SCÈNE II. Euphémon, Rondon, Lise, Marthe.
RONDON
Approchez, venez Lise. Ce jour pour vous est un grand jour de crise. Que je te donne un mari jeune ou vieux, Ou laid ou beau, triste ou gai, riche ou gueux, Ne sens-tu pas des désirs de lui plaire ? Du goût pour lui, de l'amour ?LISE
Non, mon père.RONDON
Comment coquine ?EUPHÉMON
Ah, ah, notre féal ! Votre pouvoir va, ce semble, un peu mal ; Qu'est devenu ce despotique empire ?RONDON
Comment ! Après tout ce que j'ai pu dire, Tu n'aurais pas un peu de passion Pour ton futur époux ?LISE
Mon père, non.LISE
Non, vous dis-je. Je sais, mon père, à quoi ce noeud sacré Oblige un coeur de vertu pénétré ; Je sais qu'il faut, aimable en sa sagesse, De son époux mériter la tendresse, Et réparer du moins par la bonté, Ce que le Ciel nous refuse en beauté : Être au dehors discrète, raisonnable ; Dans sa maison, douce, égale, agréable ; Quant à l'amour, c'est tout un autre point, Les sentiments ne se commandent point ; N'ordonnez rien ; l'amour fuit l'esclavage, De mon époux le reste est le partage ; Mais pour mon coeur, il le doit mériter, Ce coeur au moins difficile à dompter, Ne peut aimer ni par ordre d'un père, Ni par raison, ni par devant notaire.La fin de vers 148 n'est pas présent dans l'édition de 1738.
EUPHÉMON
C'est à mon gré raisonner sensément ; J'approuve fort ce juste sentiment. C'est à mon fils à tâcher de se rendre Digne d'un coeur aussi noble que tendre.RONDON
Vous tairez-vous, radoteur complaisant, Flatteur barbon, vrai corrupteur d'enfant ? Jamais sans vous ma fille bien apprise, N'eût devant moi lâché cette sottise.À Lise.
Écoute, toi : je te baille un mari, Tant soit peu fat et par trop renchéri ; Mais c'est à moi de corriger mon gendre ; Toi, tel qu'il est, c'est à toi de le prendre, De vous aimer, si vous pouvez, tous deux, Et d'obéir à tout ce que je veux : C'est là ton lot ; et toi, notre beau-père, Allons signer chez notre gros notaire, Qui vous allonge en cent mots superflus Ce qu'on dirait en quatre tout au plus. Allons hâter son bavard griffonnage ; Lavons la tête à ce large visage ; Puis je reviens ; après cet entretien, Gronder ton fils, ma fille, et toi.EUPHÉMON
Fort bien.SCÈNE III. Lise, Marthe.
MARTHE
Mon_Dieu ! Qu'il joint à tous ses airs grotesques ; Des sentiments et des travers burlesques !LISE
Je suis sa fille, et de plus son humeur N'altère point la bonté de son coeur, Et sous les plis d'un front atrabilaire, Sous cet air brusque, il a l'âme d'un père ; Quelquefois même, au milieu de ses cris, Tout en grondant il cède à mes avis ; Il est bien vrai qu'en blâmant la personne Et les défauts du mari qu'il me donne, En me montrant d'une telle union Tous les dangers, il a grande raison ; Mais lorsqu'ensuite il ordonne que j'aime, Dieu ! Que je sens que son tort est extrême !MARTHE
Comment aimer un monsieur Fierenfat ? J'épouserais plutôt un vieux soldat, Qui jure, boit, bat sa femme, et qui l'aime, Qu'un fat en robe enivré de lui-même, Qui, d'un ton grave et d'un air de pédant Semble juger sa femme en lui parlant, Qui comme un paon dans lui-même se mire Sous son rabat, se rengorge et s'admire, Et plus avare encor que suffisant, Vous fait l'amour en comptant son argent.LISE
Ah ! Ton pinceau l'a peint d'après nature ; Mais qu'y ferai-je ? Il faut bien que j'endure L'état forcé de cet hymen prochain. On ne fait pas comme on veut son destin, Et mes parents, ma fortune, mon âge, Tout de l'hymen me prescrit l'esclavage : Ce Fierenfat est, malgré mes dégoûts, Le seul qui puisse être ici mon époux ; Il est le fils de l'ami de mon père, C'est un parti devenu nécessaire. Hélas ! Quel coeur libre dans ses soupirs Peut se donner au gré de ses désirs ! Il faut céder : le temps, la patience Sur mon époux vaincront ma répugnance, Et je pourrai soumise à mes liens, À ses défauts me prêter comme aux miens.MARTHE
C'est bien parler, belle et discrète Lise ; Mais votre coeur tant soit peu se déguise, Si j'osais... mais vous m'avez ordonné De ne parler jamais de cet aîné.LISE
Quoi ?MARTHE
D'Euphémon, qui malgré tous ses vices, De votre coeur eut les tendres prémices, Qui vous aimait.MARTHE s'en allant
N'en parlons plus.LISE la retanant
Il est vrai : sa jeunesse Pour quelque temps a surpris ma tendresse ; Était-il fait pour un coeur vertueux ?MARTHE s'en allant
C'était un fou, ma foi, très dangereux.LISE la retenant
De corrupteurs sa jeunesse entourée, Dans les excès se plongeait égarée. Le malheureux ! Il cherchait tour à tour Tous les plaisirs, il ignorait l'amour.MARTHE
Mais autrefois vous m'avez paru croire Qu'à vous aimer il avait mis sa gloire, Que dans vos fers il était engagé ?LISE
S'il eût aimé, je l'aurais corrigé ; Un amour vrai, sans feinte et sans caprice, Est en effet le plus grand frein du vice ; Dans ses liens qui sait se retenir, Est honnête homme ou va le devenir ; Mais Euphémon dédaigna sa maîtresse, Pour la débauche il quitta la tendresse. Ses faux amis, indigents scélérats, Qui dans le piège avaient conduit ses pas, Ayant mangé tout le bien de sa mère, Ont sous son nom volé son triste père ; Pour comble enfin, ces séducteurs cruels, L'ont entraîné loin des bras paternels, Loin de mes yeux, qui noyés dans les larmes, Pleuraient encor ses vices et ses charmes, Je ne prends plus nul intérêt à lui.MARTHE
Son frère enfin lui succède aujourd'hui. Il aura Lise, et certes c'est dommage ; Car l'autre avait un bien joli visage, De blonds cheveux, la jambe faite au tour, Dansait, chantait, était né pour l'amour.MARTHE
Même dans ces mélanges D'égarements, de sottises étranges, On découvrait aisément dans son coeur, Sous ces défauts, un certain fonds d'honneur.MARTHE
Ne croyez pas que ma bouche le loue ; Mais il n'était, me semble, point flatteur, Point médisant, point escroc, point menteur.LISE
Oui, mais...SCÈNE IV. Lise, Marthe, Fierenfat.
FIERENFAT
Je l'avouerai, cette donation Doit augmenter la satisfaction Que vous avez d'un si beau mariage. Surcroît de biens est l'âme d'un ménage. Fortune, honneurs, et dignités, je crois, Abondamment se trouvent avec moi ; Et vous aurez dans Cognac à la ronde, L'honneur du pas sur les gens du beau monde. C'est un plaisir bien flatteur que cela. Vous entendrez murmurer, « La voilà. » En vérité, quand j'examine au large, Mon rang, mon bien, tous les droits de ma charge, Les agréments que dans le monde j'ai, Les droits d'aînesse où je suis subrogé, Je vous en fais mon compliment, Madame ?MARTHE
Moi, je la plains, c'est une chose infâme, Que vous mêliez dans tous vos entretiens Vos qualités, votre rang et vos biens ; Être à la fois et Midas et Narcisse, Enflé d'orgueil et pincé d'avarice, Lorgner sans cesse avec un oeil content Et sa personne et son argent comptant, Être en rabat un petit-maître avare, C'est un excès de ridicule rare ; Un jeune fat passe encor ; mais ma foi, Un jeune avare est un monstre pour moi.Midas : personnage de la mythologie grecque, roi cupide et stupide sui reçut en récompense de son hospitalité un don : transformer tout e qu'il touchait en or.
FIERENFAT
Ce n'est pas vous probablement, ma mie, À qui mon père aujourd'hui me marie ; C'est à Madame, ainsi donc s'il vous plaît, Prenez à nous un peu moins d'intérêt. Le silence est votre fait...À Lise.
Vous, Madame, Qui dans une heure ou deux serez ma femme, Avant la nuit vous aurez la bonté De me chasser ce Cadet effronté, Qui, sous le nom d'une fille suivante, Donne carrière à sa langue impudente ; Je ne suis pas un président pour rien, Et nous pourrions l'enfermer pour son bien.MARTHE à Lise
Défendez-moi, parlez-lui, parlez ferme ; Je suis à vous, empêchez qu'on m'enferme, Il pourrait bien vous enfermer aussi.MARTHE
Des injures.SCÈNE V. Les Précédents, Rondon.
FIERENFAT
Eh quoi, Monsieur ?RONDON
Écoute. À ton vieux père J'allais porter notre papier timbré, Quand nous l'avons ici près rencontré, Entretenant au pied de cette roche, Un voyageur qui descendait du coche.RONDON
Nenni vraiment, Un béquillard, un vieux ridé, sans dent, Nos deux barbons d'abord avec franchise, L'un contre l'autre ont mis leur barbe grise, Leurs dos voûtés s'élevaient, s'abaissaient, Aux longs élans des soupirs qu'ils poussaient, Et sur leur nez leur prunelle éraillée, Versait les pleurs dont elle était mouillée, Puis Euphémon, d'un air tout rechigné, Dans son logis soudain s'est rencogné ; Il dit qu'il sent une douleur insigne, Qu'il faut au moins qu'il pleure avant qu'il signe, Et qu'à personne il ne prétend parler.Béquillard : Vieillard qui se sert d'une béquille. [L]
Rencogner : Terme familier. Pousser, serrer quelqu'un dans un coin. Fig. Rencogner ses larmes, faire effort pour ne pas pleurer. [L]
Insigne : Qu'on distingue à quelque signe remarquable ; digne d'être remarqué, d'être distingué en bien ou en mal, en parlant des choses. [L]
ACTE II
SCÈNE I. Lise, Marthe.
LISE
Ah ! Plus mon coeur s'étudie et s'essaie, Plus de ce joug la pesanteur m'effraie ; À mon avis l'hymen et ses liens, Sont les plus grands ou des maux ou des biens. Point de milieu, l'état du mariage Est des humains le plus cher avantage ; Quand le rapport des esprits et des coeurs, Des sentiments, des goûts et des humeurs, Serre ces noeuds tissus par la nature ; Que l'amour forme, et que l'honneur épure : Dieux ! Quel plaisir d'aimer publiquement, Et de porter le nom de son amant ! Votre maison, vos gens, votre livrée, Tout vous retrace une image adorée, Et vos enfants, ces gages précieux, Nés de l'amour, en sont de nouveaux noeuds : Un tel hymen, une union si chère, Si l'on en voit, c'est le Ciel sur la Terre ; Mais tristement vendre par un contrat Sa liberté, son nom, et son état, Aux volontés d'un maître despotique, Dont on devient le premier domestique ; Se quereller ou s'éviter le jour, Sans joie à table, et la nuit sans amour ; Trembler toujours d'avoir une faiblesse, Y succomber ou combattre sans cesse, Tromper son maître, ou vivre sans espoir Dans les langueurs d'un importun devoir, Gémir, sécher dans sa douleur profonde, Un tel hymen est l'enfer de ce monde.MARTHE
En vérité les filles, comme on dit, Ont un démon qui leur forme l'esprit : Que de lumière en une âme si neuve ! La plus experte et la plus fine veuve, Qui sagement se console à Paris D'avoir porté le deuil de trois maris, N'en eût pas dit sur ce point davantage ; Mais vos dégoûts sur ce beau mariage, Auraient besoin d'un éclaircissement, L'hymen déplaît avec le Président, Vous plairait-il avec Monsieur son frère ? Débrouillez-moi, de grâce, ce mystère ; L'aîné fait-il bien du tort au cadet, Haïssez-vous, aimez-vous, parlez net.LISE
Je n'en sais rien, je ne puis et je n'ose De mes dégoûts bien démêler la cause ; Comment chercher la triste vérité, Au fond d'un coeur, hélas, trop agité ? Il faut au moins pour se mirer dans l'onde, Laisser calmer la tempête qui gronde, Et que l'orage et les vents en repos, Ne rident plus la surface des eaux.MARTHE
Comparaison n'est pas raison, Madame ; On lit très bien dans le fond de son âme ; On y voit clair et si les passions Portent en nous tant d'agitations, Fille de bien sait toujours dans sa tête D'où vient le vent qui cause la tempête ; On sait...LISE
Et moi, je ne veux rien savoir : Mon oeil se ferme, et je ne veux rien voir ; Je ne veux point chercher si j'aime encore Un malheureux qu'il faut bien que j'abhorre ; Je ne veux point accroître mes dégoûts Du vain regret d'un plus aimable époux. Que loin de moi cet Euphémon, ce traître, Vive content, soit heureux, s'il peut l'être ; Qu'il ne soit pas au moins déshérité : Je n'aurai pas l'affreuse dureté, Dans ce contrat où je me détermine, D'être sa soeur pour hâter sa ruine. Voilà mon coeur ; c'est trop le pénétrer : Aller plus loin serait le déchirer.SCÈNE II. Lise, Marthe, un laquais.
LISE
Hélas sur quoi ?SCÈNE III. Lise, Madame Croupillac, Marthe.
MARTHE
Voilà la dame.MADAME CROUPILLAC
Ah ! Madame !LISE
Eh ! Madame !MADAME CROUPILLAC
Il faut aussi...MADAME CROUPILLAC, assise
En vérité, Madame, Je suis confuse ; et dans le fond de l'âme Je voudrais bien...LISE
Madame ?MADAME CROUPILLAC
Ah ! Je voudrais Vous enlaidir, vous ôter vos attraits ; Je pleure hélas ! Vous voyant si jolie.MADAME CROUPILLAC
Oh non, ma mie, Je ne saurais, je vois que vous aurez Tous les maris que vous demanderez ; J'en avais un, du moins en espérance ; Un seul hélas ! C'est bien peu, quand j'y pense ; Et j'avais eu grand'peine à le trouver ; Vous me l'ôtez, vous allez m'en priver ; Il est un temps ; ah ! Que ce temps vient vite, Où j'en perd tout, quand un amant nous quitte, Où l'on est seule, et certes il n'est pas bien, D'enlever tout à qui n'a presque rien.LISE
Excusez-moi si je suis interdite De vos discours et de votre visite ; Quel accident afflige vos esprits ? Qui perdez-vous, et qui vous ai-je pris ?MADAME CROUPILLAC
Ma chère enfant, il est force bégueules, Au teint ridé, qui pensent qu'elles seules, Avec du fard et quelques fausses dents. Fixent l'amour, les plaisirs et le temps. Pour mon malheur hélas ! Je suis plus sage, Je vois trop bien que tout passe, et j'enrage.Bégueule : Femme prude et dédaigneuse d'une façon mal plaisante. Il se dit d'un homme en plaisantant. [L]
MADAME CROUPILLAC
Si fait : J'espère encore ; et ce serait peut-être Me rajeunir, que me rendre mon traître.MADAME CROUPILLAC
D'un président, d'un ingrat, d'un époux, Que je poursuis, pour qui je perds haleine, Et sûrement qui n'en vaut pas la peine.MADAME CROUPILLAC
Eh bien, dans mon printemps, Je ne parlais jamais aux Présidents, Je haïssais leur personne et leur style ; Mais avec l'âge on est moins difficile.LISE
Enfin, Madame ?MADAME CROUPILLAC
J'étais dans Angoulême, Veuve et pouvant disposer de moi-même ; Dans Angoulême en ce temps Fierenfat, Étudiait apprentif magistrat ; Il me lorgnait, il se mit dans la tête, Pour ma personne un amour malhonnête, Bien malhonnête hélas ! Bien outrageant ; Car il faisait l'amour à mon argent ; Je fis écrire au bonhomme de père, On s'entremit, on poussa bien l'affaire, Car en mon nom souvent on lui parla, Il répondit qu'il verrait tout cela : Vous voyez bien que la chose était sûre.LISE
Oh, oui.MADAME CROUPILLAC
Pour moi, j'étais prête à conclure ; De Fierenfat alors le frère aîné, À votre lit fut, dit-on, destiné.LISE
Quel souvenir !LISE
Ah !MADAME CROUPILLAC
Ce fou-là s'étant fort dérangé, Et de son père ayant pris son congé, Errant, proscrit, peut-être mort, que sais-je ? (Vous vous troublez) mon héros de collège, Mon Président sachant que votre bien Est, tout compté, plus ample que le mien, Méprise enfin ma fortune et mes larmes ; De votre dot il convoite les charmes, Entre vos bras il est ce soir admis ; Mais pensez-vous qu'il vous soit bien permis D'aller ainsi courant de frère en frère, Vous emparer d'une famille entière ; Pour moi déjà par protestation, J'arrête ici la célébration ; J'y mangerai mon château, mon douaire ; Et le procès sera fait de manière, Que vous, son père et les enfants que j'ai, Nous serons morts avant qu'il soit jugé.Douaire : biens que le mari assigne à sa femme en se mariant, pour en jouir par usufruit pendant sa viduité, et en laisser la propriété à ses enfants. [F]
LISE
En vérité je suis toute honteuse Que mon hymen vous rende malheureuse ; Je suis peu digne hélas de ce courroux. Sans être heureux on fait donc des jaloux ! Cessez, Madame avec un oeil d'envie, De regarder mon état et ma vie ; On nous pourrait aisément accorder, Pour un mari je ne veux point plaider.MADAME CROUPILLAC
Est-il possible ?SCÈNE IV. Madame Croupillac, Lise, Rondon.
RONDON
Oh, oh, ma fille, on nous fait des affaires, Qui font dresser les cheveux aux beaux-pères ; On m'a parlé de protestation. Et vertubleu, qu'on en parle à Rondon : Je chasserai bien loin ces créatures.RONDON
Que vous plaît-il ?MADAME CROUPILLAC
Votre gendre est sans foi, C'est un fripon d'espèce toute neuve, Galant, avare, écornifleur de veuve ; C'est de l'argent qu'il aime.Écornifleur : Celui, celle qui écornifle. i.e. Prendre, se faire donner çà et là de l'argent, un dîner, etc. Il va écornifler un dîner où il peut. [L]
RONDON
Il a raison.MADAME CROUPILLAC
Il m'a quittée, hélas ! Si durement ?MADAME CROUPILLAC
Je vais parler comme il faut à son père.RONDON
On doit en rire.RONDON
Qui, moi ?MADAME CROUPILLAC
Vous-même.RONDON
Oh ! Je vous en défie.MADAME CROUPILLAC
Nous plaiderons.RONDON
Mais voyez la folie.SCÈNE V. Rondon, Fierenfat, Lise.
RONDON à Lise
Je voudrais bien savoir aussi pourquoi, Vous recevez ces visites chez moi ? Vous m'attirez toujours des algarades. Et vous, Monsieur,À Fierenfat.
Le roi des pédants fades, Quel sot démon vous force à courtiser Une Baronne afin de l'abuser ? C'est bien à vous, avec ce plat visage, De vous donner des airs d'être volage ; Il vous sied bien, grave et triste indolent, De vous mêler du métier de galant ; C'était le fait de votre fou de frère ? Mais vous, mais vous !Algarade : Incursion militaire. Vive sortie contre quelqu'un, insulte brusque, inattendue. [L]
FIERENFAT
Détrompez-vous, beau-père ; Je n'ai jamais requis cette union ; Je ne promis que sous condition, Me réservant toujours au fond de l'âme, Le droit de prendre une plus riche femme, De mon aîné l'exhérédation, Et tous ses biens en ma possession.Exhérédation : Action d'Exhérader ; Synonyme, dans le langage technique, de déshériter. [L]
RONDON
L'argent fait tout. Va, c'est chose très sure. Hâtons-nous donc sur ce pied de conclure. D'écus tournois soixante pesants sacs, Finiront tous malgré les Croupillacs ; Qu'Euphémon tarde, et qu'il me désespère ? Signons toujours avant lui.LISE
Je dis ce que je pense. Peut-on goûter le bonheur odieux, De se nourrir des pleurs d'un malheureux ? Et vous, Monsieur, dans votre sort prospère, Oubliez-vous que vous avez un frère ?FIERENFAT
Mon frère ? Moi ? Je ne l'ai jamais vu, Et du logis il était disparu, Lorsque j'étais encor dans notre école, Le nez collé sur Cujas et Barthole. J'ai su depuis ses beaux déportements : Et si jamais il reparaît céans, Consolez-vous, nous savons les affaires, Nous l'enverrons en douceur aux galères.Cujas : Jurisconsulte français, brillant représentant de l'École historique du droit romain.
Barthole : Jurisconsulte italien du XIVème siècle, spécialiste du droit romain.
LISE
C'est un projet fraternel et chrétien ; En attendant, vous confisquez son bien, C'est votre avis ; mais moi, je vous déclare, Que je déteste un tel projet.RONDON
Tarare. Va, mon enfant, le contrat est dressé, Sur tout cela le notaire a passé.Tarare : Interjection familière. Il marque la moquerie, le dédain. [L]
FIERENFAT
Nos pères l'ont ordonné de la sorte, En droit écrit leur volonté l'emporte ; Lisez Cujas, chapitres cinq, six, sept : « Tout libertin de débauches infect, Qui renonçant à l'aile paternelle, Fuit la maison, ou bien qui pille icelle, Ipso facto de tout dépossédé, Comme un bâtard il est exhérédé. »Exhéréder : Synonyme, dans le langage technique, de déshériter. [L]
LISE
Je ne connais le droit ni la coutume ; Je n'ai point lu Cujas, mais je présume Que ce sont tous de malhonnêtes gens, Vrais ennemis du coeur et du bon sens, Si dans leur code ils ordonnent qu'un frère Laisse périr son frère de misère ; Et la nature et l'honneur ont leurs droits, Qui valent mieux que Cujas et vos lois.RONDON
Ah ! Laissez là vos lois et votre code, Et votre honneur, et faites à ma mode, De cet aîné que t'embarrasses-tu ? Il faut du bien.LISE
Il faut de la vertu. Qu'il soit puni : mais au moins qu'on lui laisse Un peu de bien, reste d'un droit d'aînesse ; Je vous le dis, ma main ni mes faveurs, Ne seront point le prix de ses malheurs ; Corrigez donc l'article que j'abhorre, Dans ce contrat, qui tous nous déshonore ; Si l'intérêt ainsi l'a pu dresser, C'est un opprobre, il le faut effacer.LISE
Pourquoi non ?LISE
Je n'ai pas grand usage Jusqu'à présent, du monde et du ménage ; Mais l'intérêt, mon coeur vous le maintient, Perd des maisons autant qu'il en soutient ; Si j'en fais une, au moins cet édifice Sera d'abord fondé sur la justice.RONDON
Elle est têtue, et, pour la contenter, Allons, mon gendre, il faut s'exécuter ; Çà, donne un peu.RONDON
Ne lui donne donc guère.SCÈNE VI. Euphémon, Rondon, Lise, Fierenfat.
RONDON
Ah ! Le voici le bonhomme Euphémon ; Viens, viens, j'ai mis ma fille à la raison ; On n'attend plus rien que ta signature, Presse-moi donc cette tardive allure, Dégourdis-toi, prends un ton réjoui, Un air de noce, un front épanoui ; Car dans neuf mois je veux, ne te déplaise, Que deux enfants : je ne me sens pas d'aise ; Allons, ris donc, chassons tous les ennuis ; Signons, signons.EUPHÉMON
Non, monsieur, je ne puis.FIERENFAT
Vous ne pouvez ?FIERENFAT
Quelle raison ?RONDON
Quelle rage est la vôtre ? Quoi ? Tout le monde est-il devenu fou ? Chacun dit non : comment ? Pourquoi ? Par où ?EUPHÉMON
Non, cette femme est folle, et dans sa tête Elle veut rompre un hymen que j'apprête ; Mais ce n'est pas de ses cris impuissants Que sont venus les ennuis que je sens.EUPHÉMON
Une, hélas ! Trop cruelle : Devers Bordeaux cet homme a vu mon fils Dans les prisons, sans secours, sans habits, Mourant de faim. La honte et la tristesse Vers le tombeau conduisaient sa jeunesse ; La maladie et l'excès du malheur, De son printemps avaient séché la fleur, Et dans son sang la fièvre enracinée, Précipitait sa dernière journée, Quand il le vit il était expirant, Sans doute, hélas ! Il est mort à présent.LISE
Il serait mort !EUPHÉMON
Ne craignez rien, vous serez son époux ; C'est mon bonheur ; mais il serait atroce, Qu'un jour de deuil devînt un jour de noce. Puis-je, mon fils, mêler à ce festin, Le contre-temps de mon juste chagrin, Et sur vos fronts parés de fleurs nouvelles, Laisser couler mes larmes paternelles ? Donnez, mon fils, ce jour à nos soupirs, Et différez l'heure de vos plaisirs ; Par une joie indiscrète, insensée, L'honnêteté serait trop offensée.LISE
Ah ! Oui, Monsieur, j'approuve vos douleurs ; Il m'est plus doux de partager vos pleurs, Que de former les noeuds du mariage.FIERENFAT
Eh ! Mais, mon père...RONDON
Eh ! Vous n'êtes pas sage. Quoi ! Différer un hymen projeté, Pour un ingrat cent fois déshérité, Maudit de vous, de sa famille entière !v.7155, ce vers se termine par un point d'interrogation La phrase ne le laisse pas espérer.
EUPHÉMON
Dans ces moments un père est toujours père, Ses attentats et toutes ses erreurs Furent toujours le sujet de mes pleurs, Et ce qui pèse à mon âme attendrie, C'est qu'il est mort sans réparer sa vie.RONDON
Réparons-la, donnons-nous aujourd'hui Des petits-fils qui valent mieux que lui ; Signons, dansons, mon_Dieu, que de faiblesse !EUPHÉMON
Mais...RONDON
Mais morbleu, ce procédé me blesse ; De regretter même le plus grand bien, C'est fort mal fait ; douleur n'est bonne à rien ; Mais regretter le fardeau qu'on vous ôte, C'est une énorme et ridicule faute ; Ce fils aîné, ce fils votre fléau, Vous mit trois fois sur le bord du tombeau ; Pauvre cher homme ! Allez sa frénésie Eût tôt ou tard abrégé votre vie ; Soyez tranquille, et suivez mes avis , C'est un grand gain que de perdre un tel fils.RONDON, à Fierenfat
Va, suis ton père, et sois expéditif, Prends ce contrat, le mort saisit le vif ; Il n'est plus temps qu'avec moi l'on barguigne Prends-lui la main, qu'il parafe et qu'il signe.À Lise.
Et toi, ma fille, attendons à ce soir, Tout ira bien.Barguigner : Hésiter, avoir de la peine à se déterminer.[L]
ACTE III
SCÈNE I. Euphémon Fils, Jasmin.
JASMIN
Oui, mon ami, tu fus jadis mon maître, Je t'ai servi deux ans sans te connaître ; Ainsi que moi réduit à l'hôpital, Ta pauvreté m'a rendu ton égal. Non, tu n'es plus ce Monsieur d'Entremonde, Ce chevalier si pimpant dans le monde, Fêté, couru, de femmes entouré, Nonchalamment de plaisirs enivré ; Tout est au diable ; éteins dans ta mémoire, Ces vains regrets des beaux jours de ta gloire, Sur du fumier l'orgueil est un abus, Le souvenir d'un bonheur qui n'est plus Est à nos maux un poids insupportable ; Toujours Jasmin, j'en suis moins misérable, Né pour souffrir, je sais souffrir gaîment, Manquer de tout, voilà mon élément ; Ton vieux chapeau, tes guenillons de bure, Dont tu rougis, c'était là ma parure ; Tu dois avoir, ma foi, bien du chagrin, De n'avoir pas été toujours Jasmin.Guenillon : Petite guenille. Haillon, chiffon. Par extension et surtout au pluriel, toutes sortes de hardes vieilles et usées. [L]
Bure : Grosse étoffe de laine. [L]
EUPHÉMON Fils
Que la misère entraîne d'infamie ! Faut-il encor qu'un valet m'humilie ? Quelle accablante et terrible leçon ! Je sens encor, je sens qu'il a raison ; Il me console au moins à sa manière, Il m'accompagne, et son âme grossière, Sensible et tendre, ou sa rusticité, N'a point pour moi perdu l'humanité, Né mon égal (puisqu'enfin il est homme,) Il me soutient sous le poids qui m'assomme ; Il suit gaîment mon sort infortuné, Et mes amis m'ont tous abandonné.JASMIN
Toi, des amis !... Hélas ! Mon pauvre maître, Apprends-moi donc de grâce à les connaître ; Comment sont faits les gens qu'on nomme amis ?EUPHÉMON Fils
Tu les as vus chez moi toujours admis, M'importunant souvent de leurs visites, À mes soupers délicats parasites, Vantant mes goûts d'un esprit complaisant, Et sur le tout empruntant mon argent, De leur bon coeur m'étourdissant la tête, Et me louant moi présent.JASMIN
Pauvre bête ! Pauvre innocent ! Tu ne les voyais pas Te chansonner au sortir d'un repas, Siffler, berner ta bénigne imprudence ?EUPHÉMON Fils
Ah ! Je le crois ; car, dans ma décadence, Lorsqu'à Bordeaux je me vis arrêté, Aucun de ceux à qui j'ai tout prêté, Ne me vint voir, nul ne m'offrit sa bourse ; Puis au sortir, malade et sans ressource, Lorsqu'à l'un d'eux que j'avais tant aimé, J'allai m'offrir mourant, inanimé, Sous ces haillons dépouillés, délabrées, De l'indigence exécrables livrées, Quand je lui vins demander un secours, D'où dépendaient mes misérables jours, Il détourna son oeil confus et traître ; Puis il feignit de ne me pas connaître, Et me chassa comme un pauvre importun.EUPHÉMON Fils
Aucun.EUPHÉMON Fils
Les hommes sont tous de fer ;JASMIN
Et les femmes ?EUPHÉMON Fils
J'en attendais, hélas ! Plus de douceur, J'en ai cent fois essuyé plus d'horreur ; Celle surtout qui, m'aimant sans mystère, Semblait placer son orgueil à me plaire, Dans son logis meublé de mes présents, De mes bienfaits acheta des amants, Et de mon vin régalait leur cohue, Lorsque de faim j'expirais dans sa rue ; Enfin, Jasmin, sans ce pauvre vieillard, Qui dans Bordeaux me trouva par hasard, Qui m'avait vu, dit-il, dans mon enfance, Une mort prompte eût fini ma souffrance : Mais en quel lieu sommes-nous, cher Jasmin ?JASMIN
Près de Cognac, si je sais mon chemin ; Et l'on m'a dit que mon vieux premier maître, Monsieur Rondon, loge en ces lieux peut-être.EUPHÉMON Fils
Rondon, le père de... Quel nom dis-tu ?JASMIN
Le nom d'un homme assez brusque et bourru ; Je fus jadis page dans sa cuisine ; Mais dominé d'une humeur libertine ; Je voyageai : je fus depuis coureur, Laquais, commis, fantassin, déserteur, Puis dans Bordeaux je te pris pour mon maître. De moi Rondon se souviendra peut-être, Et nous pourrions dans notre adversité...Coureur : Valet qui accompagne à pied la voiture. [L]
EUPHÉMON Fils
Et depuis quand, dis-moi, l'as-tu quitté ?JASMIN
Depuis quinze ans : c'était un caractère, Moitié plaisant, moitié triste et colère ; Au fond bon diable : il avait un enfant, Un vrai bijou, fille unique vraiment, Oeil bleu, nez court, teint frais, bouche vermeille, Et des raisons ! C'était une merveille ; Cela pouvait bien avoir de mon temps, À bien compter entre six à sept ans ; Et cette fleur avec l'âge embellie, Est en état, ma foi, d'être cueillie.EUPHÉMON Fils
Ah malheureux !JASMIN
Mais j'ai beau te parler, Ce que je dis, ne te peut consoler ; Je vois toujours à travers ta visière, Tomber des pleurs qui bordent ta paupière.EUPHÉMON Fils
Quel coup du sort, ou quel ordre des Cieux, A pu guider ma misère en ces lieux ? Hélas !EUPHÉMON Fils
J'en ai sujet.EUPHÉMON Fils
Ah ! Laisse-moi.EUPHÉMON FILS, en pleurant
Je suis... je suis un malheureux mortel, Je suis un fou, je suis un criminel, Qu'on doit haïr, que le ciel doit poursuivre, Et qui devrait être mort.JASMIN
Songe à vivre ; Mourir de faim est par trop rigoureux, Tiens, nous avons quatre mains à nous deux, Servons-nous en sans complainte importune ; Vois-tu d'ici ces gens dont la fortune Est dans leurs bras, qui la bêche à la main, Le dos courbé retournent ce jardin ; Enrôlons-nous parmi cette canaille ; Viens avec eux, imite-les, travaille, Gagne ta vie.SCÈNE II. Madame Croupillac, Euphémon Fils, Jasmin.
MADAME CROUPILLAC, dans l'enfoncement
Que vois-je ici, serais-je aveugle ou borgne ? C'est lui, ma foi, plus j'avise et je lorgne Cet homme-là, plus je dis que c'est lui.Elle le considère.
Mais ce n'est plus le même homme aujourd'hui, Ce cavalier brillant dans Angoulême, Jouant gros jeu, cousu d'or... c'est lui-même.Elle s'approche d'Euphémon.
Mais l'autre était riche, heureux, beau, bien fait ; Et celui-ci me semble pauvre et laid ; La maladie altère un beau visage, La pauvreté change encor davantage.EUPHÉMON Fils
Je la connais, hélas ! ou je me trompe ; Elle m'a vu dans l'éclat, dans la pompe ; Il est affreux d'être ainsi dépouillé Aux mêmes yeux, auxquels on a brillé ; Sortons.MADAME CROUPILLAC, s'avançant vers Euphémon fils
Mon fils, quelle étrange aventure, T'a donc réduit en si piètre posture ?EUPHÉMON Fils
Ma faute.MADAME CROUPILLAC
Hélas ! Comme te voilà mis !MADAME CROUPILLAC
Volé ! Par qui ? Comment ?JASMIN
Par bonté d'âme. Nos voleurs sont de très honnêtes gens ; Gens du beau monde, aimables fainéants, Buveurs, joueurs et conteurs agréables, Des gens d'esprit, des femmes adorables.MADAME CROUPILLAC
J'entends, j'entends, vous avez tout mangé ; Mais vous serez cent fois plus affligé, Quand vous saurez les excessives pertes, Qu'en fait d'hymen j'ai depuis peu souffertes.EUPHÉMON Fils
Adieu, Madame.EUPHÉMON Fils
Soit ; je vous plains, adieu.MADAME CROUPILLAC
Non, je te jure Tu sauras toute mon syllabe. Un Fierenfat robin de son métier, Vint avec moi connaissance lier, Dans Angoulême, au temps où vous battîtes Quatre huissiers, et la fuite vous prîtes ; Ce Fierenfat habite en ce canton, Avec son père, un Seigneur Euphémon.vers 904, ce vers ne comporte que 9 pieds.
Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
EUPHÉMON FILS, revenant
Euphémon ?MADAME CROUPILLAC
Oui.EUPHÉMON Fils
Ciel ! Madame, de grâce, Cet Euphémon, cet honneur de sa race, Que ses vertus ont rendu si fameux, Serait...MADAME CROUPILLAC
Eh oui.EUPHÉMON Fils
Quoi ! Dans ces mêmes lieux ?MADAME CROUPILLAC
Oui.EUPHÉMON Fils
Puis-je au moins savoir... comme il se porte ?MADAME CROUPILLAC
Fort bien, je crois... Que diable vous importe ?EUPHÉMON Fils
Et que dit-on... ?MADAME CROUPILLAC
De qui ?MADAME CROUPILLAC
Ah ! C'est un fils mal né, Un garnement, une tête légère, Un fou fieffé, le fléau de son père, Depuis longtemps de débauches perdu, Et qui peut-être est à présent pendu.MADAME CROUPILLAC
Poursuivons donc : Fierenfat son cadet, Chez moi l'amour hautement me faisait ; Il me devait avoir par mariage.MADAME CROUPILLAC
Non, ce fat engraissé De tout le lot de son frère insensé, Devenu riche, et voulant l'être encore, Rompt aujourd'hui cet hymen qui l'honore ; Il veut saisir la fille d'un Rondon, D'un plat bourgeois, le coq de ce canton.EUPHÉMON Fils
Que dites-vous ?... Quoi, Madame, il l'épouse ?MADAME CROUPILLAC
Vous m'en voyez terriblement jalouse.EUPHÉMON Fils
Ce jeune objet aimable... dont Jasmin M'a tantôt fait un portrait si divin, Se donnerait...JASMIN
Quelle rage est la vôtre ! Autant lui vaut ce mari-là qu'un autre. Quel diable d'homme ! Il s'afflige de tout.EUPHÉMON Fils, à part
Ce coup a mis ma patience à bout ;À Mme Croupillac.
Ne doutez point que mon coeur ne partage Amèrement un si sensible outrage ; Si j'étais cru, cette Lise aujourd'hui Assurément ne serait pas pour lui.MADAME CROUPILLAC
Oh ! Tu le prends du ton qu'il le faut prendre ; Tu plains mon sort, un gueux est toujours tendre, Tu paraissais bien moins compatissant, Quand tu roulais sur l'or et sur l'argent ; Écoute : on peut s'entr'aider dans la vie.MADAME CROUPILLAC
Je veux ici te faire agir pour moi.EUPHÉMON Fils
Moi, vous servir ? Hélas ! Madame, en quoi ?MADAME CROUPILLAC
En tout. Il faut prendre en main mon injure ; Un autre habit, quelque peu de parure Te pourraient rendre encore assez joli ; Ton esprit est insinuant, poli, Tu connais l'art d'empaumer une fille ; Introduis-toi, mon cher, dans la famille, Fais le flatteur auprès de Fierenfat, Vante son bien, son esprit, son rabat, Sois en faveur, et lorsque je proteste Contre son vol, toi, mon cher, fais le reste ; Je veux gagner du temps en protestant.Empaumer : Fig. Empaumer une affaire, la bien saisir, la bien conduire. Empaumer quelqu'un, se rendre maître de son esprit. [L]
SCÈNE III. Euphémon Père, Jasmin.
EUPHÉMON
Je l'avouerai, cet aspect imprévu D'un malheureux avec peine entrevu, Porte à mon coeur je ne sais quelle atteinte, Qui me remplit d'amertume et de crainte ; Il a l'air noble, et même certains traits Qui m'ont touché ; las ! Je ne vois jamais De malheureux à peu près de cet âge, Que de mon fils la douloureuse image Ne vienne alors par un retour cruel Persécuter ce coeur trop paternel ; Mon fils est mort, ou vit dans la misère, Dans la débauche, et fait honte à son père. De tous côtés je suis bien malheureux, J'ai deux enfants, ils m'accablent tous deux ; L'un par sa perte et par sa vie infâme, Fait mon supplice et déchire mon âme ; L'autre en abuse, il sent trop que sur lui De mes vieux ans j'ai fondé tout l'appui ; Pour moi la vie est un poids qui m'accable.Apercevant Jasmin qui le salue.
Que me veux-tu l'ami ?EUPHÉMON
C'est toi ? Le temps change un visage, Et mon front chauve en sent le long outrage ; Quand tu partis, tu me vis encor frais ; Mais l'âge avance, et le terme est bien près ; Tu reviens donc enfin dans ta patrie ?JASMIN
Oui, je suis las de tourmenter ma vie, De vivre errant et damné comme un juif ; Le bonheur semble un Être fugitif : Le Diable enfin, qui toujours me promène, Me fit partir ; le Diable me ramène.EUPHÉMON
Je t'aiderai : sois sage, si tu peux ; Mais quel était cet autre malheureux Qui te parlait dans cette promenade, Qui s'est enfui ?JASMIN
Mais... c'est mon camarade, Un pauvre hère, affamé comme moi, Qui, n'ayant rien, cherche aussi de l'emploi.Hère : Homme qui est sans bien, ou sans crédit. Il se joint ordinairement avec pauvre. [F]
JASMIN
Il doit l'être. Je lui connais d'assez bons sentiments ; Il a de plus de fort jolis talents, Il sait écrire, il sait l'arithmétique, Dessine un peu, sait un peu de musique ; Ce drôle-là fut très bien élevé.EUPHÉMON
S'il est ainsi, son poste est tout trouvé ; Jasmin, mon fils deviendra votre maître : Il se marie, et dès ce soir peut-être, Avec son bien son train doit augmenter ; Un de ses gens qui vient de le quitter Vous laisse encore une place vacante ; Tous deux ce soir il faut qu'on vous présente, Vous le verrez chez Rondon, mon voisin, J'en parlerai ; j'y vais, adieu, Jasmin, En attendant, tiens, voici de quoi boire.Train : Genre de vie.
SCÈNE IV.
SCÈNE V. Euphémon Fils revenant, Jasmin.
EUPHÉMON Fils
Ah !JASMIN
S'il te plaît, quel excès de surprise ? Pourquoi ces yeux de gens qu'on exorcise ? Et ces sanglots coup sur coup redoublés, Pressant tes mots au passage étranglés ?EUPHÉMON Fils
Elle m'a dit... Je n'ai rien écouté.JASMIN
Qu'avez-vous donc ?JASMIN
Eh bien ?EUPHÉMON Fils
Ah !... c'est mon père.JASMIN
Qui lui, Monsieur ?EUPHÉMON Fils
Oui, je suis cet aîné, Ce criminel et cet infortuné, Qui désola sa famille éperdue ; Ah ! Que mon coeur palpitait à sa vue, Qu'il lui portait ses voeux humiliés, Que j'étais prêt de tomber à ses pieds !JASMIN
Qui ? Vous, son fils ? Ah ! Pardonnez de grâce, Ma familière et ridicule audace, Pardon, Monsieur.JASMIN
Vous êtes fils d'un homme qu'on admire, D'un homme unique ; et, s'il faut tout vous dire, D'Euphémon fils la réputation Ne flaire pas à beaucoup près si bon.JASMIN
Moi, je disais que nous étions tous deux Prêts à servir, bien élevés, très gueux ; Et lui, plaignant nos destins sympathiques, Nous recevait tous deux pour domestiques ; Il doit ce soir vous placer chez ce fils, Ce Président à Lise tant promis, Ce Président votre fortuné frère, De qui Rondon doit être le beau-père.EUPHÉMON Fils
Eh bien ! Il faut développer mon coeur. Vois tous mes maux, connais leur profondeur : S'être attiré pour un tissu de crimes, D'un père aimé les fureurs légitimes, Être maudit, être déshérité, Sentir l'horreur de la mendicité, À mon cadet voir passer ma fortune, Être exposé dans ma honte importune, À le servir quand il m'a tout ôté ; Voilà mon sort, je l'ai bien mérité ; Mais croirais-tu qu'au sein de la souffrance, Mort aux plaisirs, et mort à l'espérance, Haï du monde, et méprisé de tous, N'attendant rien, j'ose être encor jaloux ?JASMIN
Jaloux ! De qui ?EUPHÉMON Fils
De mon frère, de Lise.JASMIN
Vous sentiriez un peu de convoitise Pour votre soeur ? Mais vraiment c'est un trait Digne de vous, ce péché vous manquait.EUPHÉMON Fils
Tu ne sais pas qu'au sortir de l'enfance ; (Car chez Rondon tu n'étais plus, je pense), Par nos parents l'un à l'autre promis, Nos coeurs étaient à leurs ordres soumis, Tout nous liait, la conformité d'âge, Celle des goûts, les jeux, le voisinage. Plantés exprès deux jeunes arbrisseaux, Croissent ainsi pour unir leurs rameaux. Le temps, l'amour qui hâtait sa jeunesse, La fit plus belle, augmenta sa tendresse ; Tout l'univers alors m'eût envié ; Mais moi pour lors à des méchants lié, Qui de mon coeur corrompaient l'innocence, Ivre de tout dans mon extravagance, Je me faisais un lâche point d'honneur, De mépriser, d'insulter son ardeur ; Le croirais-tu ? Je l'accablai d'outrages, Quels temps, hélas ! Les violents orages Des passions qui troublaient mon destin, À mes parents m'arrachèrent enfin ; Tu sais depuis quel fut mon sort funeste, J'ai tout perdu, mon amour seul me reste, Le Ciel, ce Ciel qui doit nous désunir, Me laisse un coeur, et c'est pour me punir.SCÈNE VI. Euphémon Fils, Fierenfat, Jasmin.
FIERENFAT
En vérité, cela ne va pas mal ; J'ai tant pressé, tant sermonné mon père, Que malgré lui nous finissons l'affaire ;En voyant Jasmin.
Où sont ces gens qui voulaient me servir ?FIERENFAT
Qui de vous deux sait lire ?JASMIN
C'est lui, Monsieur.FIERENFAT
Il sait sans doute écrire ?FIERENFAT
Il a pourtant la mine assez hardie, Il me paraît qu'il sent assez son bien : Combien veux-tu gagner de gages ?EUPHÉMON Fils
Rien.FIERENFAT
À ce prix-là, viens, sois mon domestique, C'est un marché que je veux accepter, Viens, à ma femme il faut te présenter.EUPHÉMON Fils
À votre femme ?FIERENFAT
Oui, oui, je me marie.EUPHÉMON Fils
Quand ?FIERENFAT
Dès ce soir.FIERENFAT
Oui.EUPHÉMON Fils
Monsieur...FIERENFAT
Hem !EUPHÉMON Fils
En seriez-vous aimé ?FIERENFAT
Qu'est-ce qu'il dit ?FIERENFAT
Eh, je le crois, mon homme est téméraire ; Çà : qu'on me suive, et qu'on soit diligent, Sobre, frugal, soigneux, adroit, prudent, Respectueux ; allons, La Fleur, La Brie, Venez, faquins.ACTE IV
SCÈNE I. Madame Croupillac, Euphémon Fils, Jasmin.
MADAME CROUPILLAC
J'ai, mon très cher, par prévoyance extrême, Fait arriver deux huissiers d'Angoulême. Et toi, t'es-tu servi de ton esprit ? As-tu bien fait tout ce que je t'ai dit ? Pourras-tu bien d'un air de prud'homie Dans la maison semer la zizanie ? As-tu flatté le bonhomme Euphémon ? Parle : as-tu vu la future ?Zizanie : Fig. Désunion, mésintelligence. [L]
EUPHÉMON Fils
Hélas ! Non.MADAME CROUPILLAC
Comment ?MADAME CROUPILLAC
Allons donc, je t'en prie ; Attaque-la pour me plaire, et rends-moi Ce traître ingrat, qui séduisit ma foi ; Je vais pour toi procéder en justice, Et tu feras l'amour pour mon service ; Reprends cet air imposant et vainqueur, Si sûr de soi, si puissant sur un coeur, Qui triomphait sitôt de la sagesse ; Pour être heureux, reprends ta hardiesse.EUPHÉMON Fils
Je l'ai perdue.MADAME CROUPILLAC
Eh quoi ! Quel embarras !EUPHÉMON Fils
J'étais hardi lorsque je n'aimais pas.JASMIN
D'autres raisons l'intimident peut-être, Ce Fierenfat est, ma foi, notre maître, Pour ses valets il nous retient tous deux.MADAME CROUPILLAC
C'est fort bien fait, vous êtes trop heureux, De sa maîtresse être le domestique, Est un bonheur, un destin presque unique ; Profitez-en.JASMIN
Je vois certains attraits S'acheminer pour prendre ici le frais , De chez Rondon, me semble, elle est sortie.MADAME CROUPILLAC
Eh, sois donc vite amoureux, je t'en prie, Voici le temps : ose un peu lui parler. Quoi ! Je te vois soupirer et trembler ! Tu l'aimes donc ? Ah ! Mon cher, ah ! De grâce !EUPHÉMON Fils
Si vous saviez, hélas ! Ce qui se passe Dans mon esprit interdit et confus, Ce tremblement ne vous surprendrait plus.JASMIN, en voyant Lise
L'aimable enfant ! Comme elle est embellie !MADAME CROUPILLAC
Adieu, je vais te servir à mon tour.MADAME CROUPILLAC
C'est ce que je vais faire.EUPHÉMON Fils
Je tremble, hélas !SCÈNE II. Lise, Marthe ; Jasmin dans l'enfoncement, et Eupéhmon Fils, plus reculé.
LISE
J'ai beau me fuir, me chercher, m'éviter, Rentrer, sortir, goûter la solitude, Et de mon coeur faire en secret l'étude, Plus j'y regarde, hélas ! Et plus je vois Que le bonheur n'était pas fait pour moi. Si quelque chose un moment me console, C'est Croupillac, c'est cette vieille folle, À mon hymen mettant empêchement ; Mais ce qui vient redoubler mon tourment, C'est qu'en effet Fierenfat et mon père, En sont plus vifs à presser ma misère ; Ils ont gagné le bonhomme Euphémon.LISE
Il aime un fils unique ; Je lui pardonne, accablé du premier, Au moins sur l'autre il cherche à s'appuyer.LISE
Ma chère enfant, ce mot me désespère ; Pour Fierenfat tu connais ma froideur, L'aversion s'est changée en horreur ; C'est un breuvage affreux, plein d'amertume, Que dans l'excès du mal qui me consume, Je me résous de prendre malgré moi, Et que ma main rejette avec effroi.JASMIN, tirant Marthe par la robe
Puis-je en secret, ô gentille merveille ! Vous dire ici quatre mots à l'oreille ?MARTHE, à Jasmin
Très volontiers.LISE, à part
Ô sort ! Pourquoi faut-il, Que de mes jours tu respectes le fil, Lorsqu'un ingrat, un amant si coupable, Rendit ma vie, hélas ! Si misérable ?MARTHE, venant à Lise
C'est un des gens de votre Président ; Il est à lui, dit-il, nouvellement ; Il voudrait bien vous parler.LISE
Qu'il attende.LISE
Quoi ? Toujours m'excéder, Et même absent en tous lieux m'obséder ; De mon hymen que je suis déjà lasse !JASMIN, à Marthe
Ma belle enfant, obtiens-nous cette grâce.MARTHE, revenant
Absolument il prétend vous parler.SCÈNE III. Lise, Marthe, Euphémon Fils, s'appuyant sur Jasmin.
LISE sans le regarder
Que voulez-vous, Monsieur ?EUPHÉMON Fils se jetant à genoux
Ce que je veux ? La mort que je mérite.EUPHÉMON Fils
Oui, je le suis ; votre coeur est vengé ; Oui, vous devez en tout me méconnaître ; Je ne suis plus ce furieux, ce traître, Si détesté, si craint dans ce séjour, Qui fit rougir la nature et l'amour ; Jeune, égaré, j'avais tous les caprices, De mes amis j'avais pris tous les vices, Et le plus grand qui ne peut s'effacer, Le plus affreux fut de vous offenser ; J'ai reconnu, j'en jure, par vous-même, Par la vertu que j'ai fui, mais que j'aime ; J'ai reconnu ma détestable erreur, Le vice était étranger dans mon coeur, Ce coeur n'a plus les taches criminelles Dont il couvrit ses clartés naturelles, Mon feu pour vous, ce feu saint et sacré, Y reste seul ; il a tout épuré ; C'est cet amour, c'est lui qui me ramène, Non pour briser votre nouvelle chaîne, Non pour oser traverser vos destins, Un malheureux n'a pas de tels desseins : Mais quand les maux où mon esprit succombe, Dans mes beaux jours avaient creusé ma tombe ; À peine encore échappé du trépas, Je suis venu ; l'amour guidait mes pas, Oui, je vous cherche à mon heure dernière ; Heureux cent fois, en quittant la lumière, Si destiné pour être votre époux, Je meurs au moins sans être haï de vous !LISE
Je suis à peine en mon sens revenue ; C'est vous ? Ô ciel ! Vous qui cherchez ma vue, Dans quel état ? Quel jour !... Ah malheureux ! Que vous avez fait de tort à tous deux !EUPHÉMON Fils
Oui, je le sais ; mes excès, que j'abhorre, En vous voyant, semblent plus grands encore ; Ils sont affreux, et vous les connaissez ; J'en suis puni, mais point encore assez.LISE
Est-il bien vrai ? Malheureux que vous êtes ! Qu'enfin domptant vos fougues indiscrètes, Dans votre coeur en effet combattu, Tant d'infortune ait produit la vertu ?EUPHÉMON Fils
Qu'importe, hélas ! Que la vertu m'éclaire ; Ah ! J'ai trop tard aperçu sa lumière, Trop vainement mon coeur en est épris, De la vertu je perds en vous le prix.LISE
Mais répondez, Euphémon, puis-je croire, Que vous avez gagné cette victoire ? Consultez-vous, ne trompez point mes voeux, Seriez-vous bien et sage et vertueux ?EUPHÉMON Fils
Oui, je le suis ; car mon coeur vous adore.EUPHÉMON Fils
Si je vous aime ? Hélas, je n'ai vécu Que par l'amour qui seul m'a soutenu ; J'ai tout souffert, tout jusqu'à l'infamie ; Ma main cent fois allait trancher ma vie, Je respectai les maux qui m'accablaient, J'aimai mes jours, ils vous appartenaient ; Oui, je vous dois mes sentiments, mon être, Ces jours nouveaux qui me luiront peut-être ; De ma raison je vous dois le retour ; Si j'en conserve avec autant d'amour, Ne cachez point à mes yeux pleins de larmes, Ce front serein, brillant de nouveaux charmes ; Regardez-moi, tout changé que je suis, Voyez l'effet de mes cruels ennuis, De longs remords, une horrible tristesse, Sur mon visage ont flétri la jeunesse ; Je fus peut-être autrefois moins affreux ; Mais voyez-moi, c'est tout ce que je veux.EUPHÉMON Fils
Que dites-vous ? Juste ciel ! Vous pleurez ?LISE à Marthe
Ah ! Soutiens-moi, mes sens sont égarés ; Moi, je serais l'épouse de son frère ?... N'avez-vous point vu déjà votre père ?EUPHÉMON Fils
Mon front rougit, il ne s'est point montré À ce vieillard que j'ai déshonoré ; Haï de lui, proscrit, sans espérance, J'ose l'aimer, mais je fuis sa présence.EUPHÉMON Fils
Si de mes jours Dieu recule la fin, Si votre sort vous attache à mon frère, Je vais chercher le trépas à la guerre, Changeant de nom aussi bien que d'état. Avec honneur je servirai soldat, Peut-être un jour le bonheur de mes armes Fera ma gloire, et m'obtiendra vos larmes, Par ce métier l'honneur n'est point blessé, Rose et Fabert ont ainsi commencé.LISE
Ce désespoir est d'une âme bien haute, Il est d'un coeur au-dessus de sa faute ; Ces sentiments me touchent encor plus, Que vos pleurs même à mes pieds répandus : Non, Euphémon, si de moi je dispose, Si je peux fuir l'hymen qu'on me propose, De votre sort si je puis prendre soin, Pour le changer vous n'irez pas si loin.EUPHÉMON Fils
Ô ciel ! Mes maux ont attendri votre âme !EUPHÉMON Fils
Quoi ! Vos beaux yeux, si longtemps courroucés Avec amour sur les miens sont baissés ! Vous rallumez ces feux si légitimes, Ces feux sacrés qu'avaient éteints mes crimes ; Ah ! Si mon frère, aux trésors attaché, Garde mon bien à mon père arraché, S'il engloutit à jamais l'héritage Dont la nature avait fait mon partage ; Qu'il porte envie à ma félicité, Je vous suis cher, il est déshérité. Ah ! Je mourrai de l'excès de ma joie.EUPHÉMON Fils
Pourquoi ? Si vous m'aimez ?SCÈNE IV. Lise, Euphémon Fils, Marthe, Jasmin ; Fienrenfat, dans le fond, pendant qu'Euphémon lui tourne le dos.
FIERENFAT
Ou quelque diable a troublé ma visière, Ou si mon oeil est toujours clair et net, Je suis, j'ai vu... je le suis, j'ai mon fait.En avançant vers Euphémon.
Ah ! C'est donc toi, traître, impudent, faussaire.EUPHÉMON Fils, en colère
Je !JASMIN, se mettant entre eux
C'est, monsieur, une importante affaire, Qui se traitait, et que vous dérangez ; Ce sont deux coeurs en peu de temps changés ; C'est du respect, de la reconnaissance, De la vertu... Je m'y perds, quand j'y pense.FIERENFAT
Non, tout ceci m'assomme, Si c'eût été du moins un gentilhomme ! Mais un valet, un gueux contre lequel, En intentant un procès criminel, C'est de l'argent que je perdrai peut-être.Vers 1401, le verbe perdre est au futur alors que le peut être qui le suit incitetait à y lire conditionnel.
LISE, à Euphémon
Contraignez-vous si vous m'aimez.MARTHE
Oui, monsieur.FIERENFAT
Tu ne sais pas à quoi ceci t'expose Ma bonne amie, et ce qu'au nom du Roi, On fait parfois aux filles comme toi.FIERENFAT, à Lise
Et vous semblez vous boucher les oreilles ; Vous, infidèle avec votre air sucré, Qui m'avez fait ce tour prématuré ; De votre coeur l'inconstance est précoce, Un jour d'hymen, une heure avant la noce ! Voilà, ma foi, de votre probité.LISE
Calmez, Monsieur, votre esprit irrité, Il ne faut pas sur la simple apparence, Légèrement condamner l'innocence[.]FIERENFAT
Quelle innocence !EUPHÉMON Fils
Oh ! C'en est trop.EUPHÉMON Fils, en colère, et mettant la main sur la garde de son épée
Savez-vous vous taire ?LISE
Eh, Modérez...EUPHÉMON Fils
Monsieur le Président, Prenez un air un peu moins imposant, Moins fier, moins haut, moins juge ; car Madame N'a pas l'honneur d'être encor votre femme ; Elle n'est point votre maîtresse aussi, Eh, pourquoi donc gronder de tout ceci ? Vos droits sont nuls, il faut avoir su plaire, Pour obtenir le droit d'être en colère ; De tels appas n'étaient point faits pour vous, Il vous sied mal d'oser être jaloux ; Madame est bonne, et fait grâce à mon zèle : Imitez-la, soyez aussi bon qu'elle.FIERENFAT, en posture de se battre
Je n'y puis plus tenir : à moi, mes gens.EUPHÉMON Fils
Comment ?FIERENFAT
Allez me chercher des sergents.LISE, à Euphémon
Retirez-vous.EUPHÉMON Fils
Observez Ce qu'à Madame ici vous en devez, Et quant à moi, quoi qu'il puisse en paraître, C'est vous, Monsieur, qui m'en devez, peut-être.FIERENFAT
Moi... moi ?EUPHÉMON Fils
Vous... vous.FIERENFAT
Ce drôle est bien osé. C'est quelque amant en valet déguisé : Qui donc es-tu, réponds-moi ?EUPHÉMON Fils
Je l'ignore ; Ma destinée est incertaine encore, Mon sort, mon rang, mon état, mon bonheur, Mon être enfin, tout dépend de son coeur, De ses regards, de sa bonté propice.FIERENFAT
Il dépendra bientôt de la justice, Je t'en réponds ; va, va, je cours hâter Tous mes recors, et vite instrumenter. Allez, perfide, et craignez ma colère, J'amènerai vos parents, votre père ; Votre innocence en son jour paraîtra, Et comme il faut on vous estimera.Recors : Nom qu'on donne à des officiers subalternes de la justice, qui accompagnent les huissiers pour leur servir de témoins ou pour leur prêter main-forte dans l'exercice de leur fonction. [L]
SCÈNE V. Lise, Euphémon Fils, Marthe.
LISE
Eh, cachez-vous ; de grâce rentrons vite : De tout ceci je crains pour nous la suite, Si votre père apprenait que c'est vous, Rien ne pourrait apaiser son courroux ; Il penserait qu'une fureur nouvelle, Pour l'insulter en ces lieux vous rappelle ; Que vous venez entre nos deux maisons Porter le trouble et les divisions ; Et l'on pourrait pour ce nouvel esclandre, Vous enfermer, hélas ! Sans vous entendre.Esclandre : Bruit scandaleux à propos de quelque accident fâcheux, désagréable. [L]
SCÈNE VI. Rondon, Lise.
RONDON
Où vas-tu donc ?SCÈNE VII. Fierenfat, Rondon, Sergents.
FIERENFAT
Ah les fripons ! Ils sont fins et subtils ; Où les trouver ? Où sont-ils ? Où sont-ils ? Où cachent-ils ma honte et leur fredaine ?Fredaine : Écart de conduite par folie de jeunesse, de tempérament ou autrement. Il se dit, par extension, de ce qui est irrégulier, capricieux. [L]
RONDON
Ta gravité me semble hors d'haleine, Que t'as-t-on fait ? Qu'est-ce qui te poursuit ? Que cherches-tu, qu'as tu ?RONDON
Si je croyais...FIERENFAT
Vous pouvez croire tout.ACTE V
SCÈNE I. Lise, Marthe.
LISE
Ah ! Je me sauve à peine entre tes bras ; Que de danger ! Quel horrible embarras ! Faut-il qu'une âme aussi tendre, aussi pure, D'un tel soupçon souffre un moment l'injure ! Cher Euphémon, cher et funeste amant, Es-tu donc né pour faire mon tourment ? À ton départ tu m'arrachas la vie, Et ton retour m'expose à l'infamie.À Marthe.
Prends garde au moins, car on cherche partout.MARTHE
J'ai mis, je crois, tous mes chercheurs à bout ; Nous braverons le greffe et l'écritoire ; Certains recoins chez moi dans mon armoire, Pour mon usage en secret pratiqués, Par ces furets ne sont point remarqués ; Là, votre amant se tapit, se dérobe Aux yeux hagards des noirs pédants en robe ; Je les ai tous fait courir comme il faut, Et de ces chiens la meute est en défaut.SCÈNE II. Lise, Marthe, Jasmin.
JASMIN
Avec gloire J'ai soutenu mon interrogatoire, Tel qu'un fripon blanchi dans le métier ; J'ai répondu sans jamais m'effrayer : L'un vous traînait sa voix de pédagogue, L'autre braillait d'un ton cas, d'un air rogue ; Tandis qu'un autre, avec un ton flûté, Disait : mon fils, sachons la vérité ; Moi, toujours ferme et toujours laconique, Je rembarrais la troupe scolastique.Rogue : Terme familier. Arrogant avec une nuance de rudesse en plus. [L]
Cas, Casse : Mot qui n'est plus usité, surtout au masuclin, et qui a signifié cassé, mal articulé, enroué. [Dictionnaire Bescherelle 1843]
LISE
Ah ! Que du moins Fierenfat en colère, N'ait pas le temps de prévenir son père : Je tremble encore, et tout accroît ma peur. Je crains pour lui, je crains pour mon honneur ; Dans mon amour j'ai mis mes espérances ; Il m'aidera...MARTHE
Moi, je suis dans des transes, Que tout ceci ne soit cruel pour vous ; Car nous avons deux pères contre nous ; Un Président, les bégueules, les prudes ; Si vous saviez quels airs hautains et rudes, Quel ton sévère, et quel sourcil froncé De leur vertu le faste rehaussé, Prend contre vous, avec quelle insolence Leur âcreté poursuit votre innocence ; Leurs cris, leur zèle et leur sainte fureur Vous feraient rire, ou vous feraient horreur.Prude : Il se dit d'une femme dont la vertu est difficile et hautaine, ou même d'une femme qui n'en a que les apparences affectées. [L]
JASMIN
J'ai voyagé, j'ai vu du tintamarre, Je n'ai jamais vu semblable bagarre, Tout le logis est sens dessus-dessous. Ah ! Que les gens sont sots, méchants et fous : On vous accuse, on augmente, on murmure, En cent façons on conte l'aventure ; Les violons sont déjà renvoyés, Tout interdits, sans boire, et point payés ; Pour le festin six tables bien dressées, Dans ce tumulte ont été renversées ; Le peuple accourt, le laquais boit et rit, Et Rondon jure, et Fierenfat écrit.Tintamarre : Terme familier. Bruit éclatant, accompagné de confusion et de désordre. [L]
MARTHE
Madame on voit sur son front éperdu Cette douleur qui sied à la vertu ; Il lève au ciel les yeux ; il ne peut croire Que vous ayez d'une tache si noire Souillé l'honneur de vos jours innocents ; Par des raisons il combat vos parents ; Enfin surpris des preuves qu'on lui donne, Il en gémit, et dit que sur personne, Il ne faudra s'assurer désormais, Si cette tache a flétri vos attraits.JASMIN
Moi, je crains donc.SCÈNE III. Lise, Marthe, Rondon.
RONDON
Matoise ! Mijaurée ! Fille pressée, âme dénaturée ! Ah ! Lise, Lise : allons, je veux savoir Tous les entours de ce procédé noir. Çà, depuis quand connais-tu le corsaire ? Son nom ? Son rang ? Comment t'a-t-il pu plaire ? De ses méfaits je veux savoir le fil ; D'où nous vient-il ? En quel endroit est-il ? Réponds, réponds ; tu ris de ma colère, Tu ne meurs pas de honte ?Matois : Terme familier. Qui a, comme le renard, la ruse et la hardiesse. [L]
Mijaurée : Fille ou femme qui montre des prétentions par des manières affectées et ridicules. [L]
Entour : Fig. Ce qui entoure, ce qui concourt à. [L]
LISE
Non, mon père.RONDON
Encor des non ? Toujours ce chien de ton ; Et toujours non, quand on parle à Rondon ? La négative est pour moi trop suspecte, Quand on a tort, il faut qu'on me respecte, Que l'on me craigne, et qu'on sache obéir.LISE
Je ne veux qu'une grâce ; C'est qu'Euphémon daignât auparavant Seul en ce lieu me parler un moment.SCÈNE IV. Lise, Marthe.
LISE
Digne Euphémon ! Pourrai-je te toucher ? Mon coeur de moi semble se détacher, J'attends ici mon trépas ou ma vie ;À Marthe.
Écoute un peu.Elle lui parle à l'oreille.
MARTHE
Vous serez obéie.SCÈNE V. Euphémon Père, Lise.
EUPHÉMON, l'empêchant de se mettre à genoux
Vous m'outragez.LISE
Non, mon coeur vous révère ; Je vous regarde à jamais comme un père.Révérer : Honorer avec un sentiment de crainte respectueuse. [L]
EUPHÉMON Père
Qui, vous ? Ma fille ?LISE
Soyez mon juge, et lisez dans mon coeur, Mon juge enfin sera mon protecteur ; Écoutez-moi, vous allez reconnaître Mes sentiments et les vôtres peut-être.Elle prend un siège à côté de lui.
Si votre coeur avait été lié Par la plus tendre et plus pure amitié, À quelque objet de qui l'aimable enfance, Donna d'abord la plus belle espérance, Et qui brilla dans son heureux printemps, Croissant en grâce, en mérite, en talents, Si quelque temps sa jeunesse abusée, Des vains plaisirs suivant la pente aisée, Au feu de l'âge avait sacrifié Tous ses devoirs et même l'amitié.EUPHÉMON Père
Eh bien ?LISE
Monsieur, si son expérience Eût reconnu la triste jouissance De ces faux biens, objets de ses transports, Nés de l'erreur et suivis des remords, Honteux enfin de sa folle conduite, Si sa raison par le malheur instruite, De ses vertus rallumant le flambeau, Le ramenait avec un coeur nouveau ; Ou que plutôt honnête homme et fidèle, Il eût repris sa forme naturelle, Pourriez-vous bien lui fermer aujourd'hui L'accès d'un coeur qui fut ouvert pour lui ?EUPHÉMON Père
De ce portrait que voulez-vous conclure, Et quel rapport a-t-il à mon injure ? Le malheureux qu'à vos pieds on a vu, Est un jeune homme en ces lieux inconnu, Et cette veuve, ici dit elle-même Qu'elle l'a vu six mois dans Angoulême ; Un autre dit que c'est un effronté, D'amours obscurs follement entêté, Et j'avouerai que ce portrait redouble L'étonnement et l'horreur qui me trouble.LISE
Hélas ! Monsieur, quand vous aurez appris Tout ce qu'il est, vous serez plus surpris ; De grâce un mot, votre âme est noble et belle, La cruauté n'est pas faite pour elle ; N'est-il pas vrai, qu'Euphémon votre fils, Fut longtemps cher à vos yeux attendris ?EUPHÉMON Père
Oui, je l'avoue, et ses lâches offenses Ont d'autant mieux mérité mes vengeances ; J'ai plaint sa mort, j'avais plaint ses malheurs ; Mais la nature au milieu de mes pleurs Aurait laissé ma raison saine et pure, De ses excès punir sur lui l'injure.LISE
Vous ! Vous pourriez à jamais le punir, Sentir toujours le malheur de haïr, Et repousser encore avec outrage, Ce fils changé, devenu votre image, Qui de ses pleurs arroserait vos pieds, Le pourriez-vous ?EUPHÉMON Père
Hélas ! Vous oubliez, Qu'il ne faut point, par de nouveaux supplices, De ma blessure ouvrir les cicatrices ; Mon fils est mort, ou mon fils loin d'ici, Est sans retour dans le crime endurci : De la vertu s'il eût repris la trace, Viendrait-il pas me demander sa grâce ?EUPHÉMON Père
Que dites-vous ?LISE
Oui, si la mort trop prompte, N'a pas fini sa douleur et sa honte, Peut-être ici vous le verrez mourir À vos genoux d'excès de repentir.LISE
De son coeur.EUPHÉMON Père
Mais sauriez-vous...SCÈNE VI. Acteurs précédents, Fierenfat, Rondon, Mme Croupillac, Euphémon Fils l'épée à la main, exempts.
MARTHE
Comment faire ?EUPHÉMON Fils
Lâches, fuyez... Où suis-je ? C'est mon père.EUPHÉMON Père
Que vois-je ? Ô ciel !EUPHÉMON Fils, aux pieds de son père
Un trop malheureux fils. Qu'on poursuivait, et qui vous est soumis.RONDON
Ma foi, c'est lui.FIERENFAT
Mon frère ?MADAME CROUPILLAC
Ô Ciel !MARTHE
Lui-même.EUPHÉMON Père
Ah ! Qui ramène en cette conjoncture ?EUPHÉMON Fils
Le repentir, l'amour et la nature.LISE, se mettant à genoux
À vos genoux vous voyez vos enfants ; Oui, nous avons les mêmes sentiments, Le même coeur...EUPHÉMON Fils, se montrant à Lise
Hélas ! Son indulgence, De mes fureurs a pardonné l'offense ; Suivez, suivez, pour cet infortuné L'exemple heureux que l'amour a donné ; Je n'espérais, dans ma douleur mortelle Que d'expirer aimé de vous et d'elle, Et si je vis, ah ! C'est pour mériter Ces sentiments dont j'ose me flatter ; D'un malheureux vous détournez la vue, De quels transports votre âme est-elle émue ? Est-ce la haine ? Et ce fils condamné...EUPHÉMON Père, se levant et l'embrassant
C'est la tendresse, et tout est pardonné. Si la vertu règne enfin dans ton âme : Je suis ton père.LISE
Et j'ose être sa femme.À Rodon.
Unis tous trois permettez qu'à vos pieds, Nos premiers noeuds soient enfin renoués.À Euphémon.
Non, ce n'est pas votre bien qu'il demande, D'un coeur plus pur il vous porte l'offrande, Il ne veut rien, et s'il est vertueux, Tout ce que j'ai suffira pour nous deux.MADAME CROUPILLAC
C'est Euphémon ? Tant mieux..EUPHÉMON Fils, à Fierenfat
Il faut enfin que vous me connaissiez, C'est vous, Monsieur, qui me la ravissiez ; Dans d'autres temps j'avais eu sa tendresse ; L'emportement d'une folle jeunesse M'ôta ce bien dont on doit être épris, Et dont j'avais trop mal connu le prix ; J'ai retrouvé, dans ce jour salutaire, Ma probité, ma maîtresse, mon père. M'envierez-vous l'inopiné retour Des droits du sang et des droits de l'amour ? Gardez mes biens, je vous les abandonne ; Vous les aimez... moi, j'aime sa personne ; Chacun de nous aura son vrai bonheur, Vous dans mes biens, moi, Monsieur, dans son coeur.EUPHÉMON Père
Non, sa bonté si désintéressée, Ne sera pas si mal récompensée ; Non, Euphémon, ton père ne veut pas T'offrir sans bien, sans dot à ses appas.RONDON
Oh ! Bon cela.MADAME CROUPILLAC
Je suis émerveillée, Tout ébaubie, et toute consolée ; Ce gentilhomme est venu tout exprès, En vérité, pour venger mes attraits.À Euphémon fils.
Vite épousez, le Ciel vous favorise, Car tout exprès pour vous il a fait Lise, Et je pourrais par ce bel accident, Si l'on voulait, ravoir mon Président.Ébaubi : Terme très familier. Interdit, surpris, au point de bégayer. [L]
LISE, à Rondon
De tout mon coeur ; et vous, souffrez, mon père, Souffrez qu'une âme et fidèle et sincère, Qui ne pouvait se donner qu'une fois, Soit ramenée à ses premières lois.LISE
N'en doutez pas.FIERENFAT
Je gagne en cette affaire Beaucoup, sans doute, en trouvant un mien frère ; Mais cependant je perds en moins de rien Mes frais de noce, une femme, et du bien.MADAME CROUPILLAC
Eh, fi vilain, Quel coeur sordide et chiche ! Faut-il toujours courtiser la plus riche ? N'ai-je donc pas en contrats, en châteaux, Assez pour vivre, et plus que tu ne vaux ? Ne suis-je pas en date la première ? N'as-tu pas fait, dans l'ardeur de me plaire, De longs serments, tous couchés par écrit, Des madrigaux, des chansons sans esprit ? Entre les mains j'ai toutes tes promesses, Nous plaiderons, je montrerai les pièces ; Le parlement doit en semblable cas, Rendre un arrêt contre tous les ingrats.EUPHÉMON Père, à Madame Croupillac
Je suis confus du vif empressement, Dont vous flattez mon fils le Président ; Votre procès lui devrait plaire encore, C'est un dépit dont la cause l'honore ; Mais permettez que mes soins réunis, Soient pour l'objet qui m'a rendu mon fils ; Vous, mes enfants, dans ces moments prospères, Soyez unis, embrassez-vous en frères ; Nous, mon ami, rendons grâces aux Cieux, Dont les bontés ont tout fait pour le mieux ; Non, il ne faut, et mon coeur le confesse, Désespérer jamais de la jeunesse.1 807 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica