Comédie en vers· Comédie en Trois Actes
L'Envieux
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Personnages
- CLÉON, officier général commandant de la province
- HORTENSE, épouse de Cléon
- ARISTON, ami de Cléon et d'Hortense
- CLITANDRE, ami d'Ariston
- ZOÏLIN, écrivain de feuilles littéraires périodiques, introduit et accueilli chez Cléon sous les auspices d'Ariston
- NICODON, neveu de Zoïlin
- LAURE, suivante de Hortense
- UN EXEMPT, de maréchaussée
- LA FLEUR, valet de chambre d'Hortense
- UN LAQUAIS
- GARDES
- PLUSIEURS VALETS, de la suite de Cléon
AVERTISSEMENT DE BEUCHOT
L'abbé de Lamare étant venu passer quelque temps à Cirey, dans les derniers mois de 1738, Voltaire, qui lui avait souvent envoyé de l'argent, ne put lui donner que cent livres ; mais il lui remit le manuscrit d'une comédie dont il devait partager le produit avec un jeune homme plus sage et plus pauvre que lui. Cette comédie était celle de "l'Envieux". Voltaire croyait n'avoir fait qu'une action de bon chrétien, et non un bon ouvrage, en peignant l'abbé Desfontaines sous le nom de "l'Envieux".
Mme du Châtelet n'approuvait pas cet ouvrage, puisqu'elle désirait qu'il ne parût point. Il n'était question de rien moins que de le faire représenter sur le Théâtre-Français ; Voltaire tenait beaucoup à ce projet ; Mme du Châtelet voulait qu'on l'abandonnât.
Voltaire était malade lorsque Lamare envoya à Cirey un gros paquet que Mme du Châtelet, par sollicitude pour Voltaire, ouvrit à son insu : il contenait le manuscrit de l'Envieux.
Mme du Châtelet parle encore de "l'Envieux" dans ses lettres des 7 janvier et 10 janvier 1739. Ce qu'elle désirait eut lieu : cette comédie ne fut pas représentée. L'auteur la perdit totalement de vue, et longtemps on la crut anéantie. Les éditeurs de Kehl n'avaient pu se la procurer. Mais longtemps après l'édition terminée, feu Decroix, l'un de ces éditeurs, constant dans ses recherches sur tout ce qui concernait Voltaire, parvint à la trouver.
Elle devait faire partie d'un supplément qu'il préparait pour les éditions de Kehl. Il est mort en 1827 sans exécuter ce projet. Quelques heures avant de mourir, il m'envoya la copie qu'il avait faite de lEnvieux, et c'est sur cette copie unique que j'imprime cette pièce, qui n'avait pas encore vu le jour.
Paris, ce 14 décembre 1833.
ACTE I
SCÈNE I.
ZOÏLIN, une gazette à la main, se promenant dans l'antichambre d'Hortense
Que ces gazettes-là sont des choses cruelles ! J'y vois presque toujours d'affligeantes nouvelles. A de plats écrivains l'on donne pension, A Valère un emploi, des honneurs à Damon ; Le petit monsieur Pince est de l'Académie ; A la riche Chloé Dalinval se marie. De parvenir comme eux n'aurais-je aucun moyen ? Ô Fortune bizarre ! ils ont tout, et moi rien. Aujourd'hui le mérite à cent dégoûts s'expose. Autrefois, au bon temps, c'était tout autre chose... Voyons, tâchons d'entrer.SCÈNE II. Zoïlin, La Fleur sortant de l'appartement d'Hortense.
ZOÏLIN
Bonjour, monsieur La Fleur. Puis-je vous demander si j'obtiendrai l'honneur D'entrer à la toilette, et si madame Hortense Voudra bien agréer mon humble révérence ?LA FLEUR
Non, monsieur Zoïlin.ZOÏLIN
Je n'entrerai point ?SCÈNE III.
ZOÏLIN
Ce monsieur Ariston est heureux, je l'avoue : Partout on le reçoit, on le fête, on le loue. Le maître de céans, Cléon, est son appui, Et laisse, en tout honneur, son épouse avec lui. Je ne suis point jaloux, mais je sens qu'à mon âge Piquer une antichambre est d'un bas personnage ; Tandis que mon égal, du haut de sa faveur, Se donne encor les airs d'être mon protecteur. Cette amitié d'Hortense est pour moi fort suspecte... Je sais que le public l'estime et la respecte... Le public est un sot ; j'appelle, sans détour, Une telle amitié le masque de l'amour. Que le sort d'Ariston m'humilie et m'outrage !SCÈNE IV. Zoïlin, Un Laquais, porteur d'une lettre.
LE LAQUAIS
Monsieur...ZOÏLIN
Que me veux-tu ?LE LAQUAIS
C'est, monsieur, un message.ZOÏLIN
Pour moi ?SCÈNE V.
ZOÏLIN, seul
Ha ! je perds patience. Que je souffre en secret ! quels dégoûts ! Plus j'y pense, Moins je puis concevoir comment certaines gens, Avec très peu d'esprit, nul savoir, sans talents, Ont trouvé le secret d'éblouir le vulgaire, De captiver des grands la faveur passagère, De faire adroitement leur réputation. Chacun veut réussir, veut percer, cherche un nom. Le plus petit gredin, dans l'estime du monde, Croit s'ériger un trône où son orgueil se fonde ; Et ce trône si vain, ce règne des esprits, Ce crédit, ces honneurs, de quoi sont-ils le prix ? Je vois qu'on y parvient par cent brigues secrètes, Par de mauvais dîners que l'on donne aux poètes Qui font bruit au Pont-Neuf, aux cafés, aux tripots. Réussir quelquefois est le grand art des sots. Pour moi, depuis trente ans j'intrigue, je compose, J'écris tous les huit jours quelque pamphlet en prose. Quels tours n'ai-je pas faits ? que n'ai-je point tenté ? Cependant je croupis dans mon obscurité.SCÈNE VI. Zoïlin, Laure, sortant de l'appartement d'Hortense.
ZOÏLIN
Du moins, en attendant, parlez-moi, belle Laure. Faut-il que le destin, qui comble de ses dons Tant d'illustres faquins, tant de fières laidrons, Puisse au méchant métier d'une fille suivante Réduire une beauté si fine et si piquante !LAURE
Eh mais, oui.ZOÏLIN
L'avantage est de votre côté. Vous avez tout, jeunesse, esprit, grâces, beauté. Elle n'a, croyez-moi, que son rang, sa richesse. Le hasard qui fait tout la fit votre maîtresse. Moins aveugle, il eût pu la rabaisser très bien À l'état de suivante, et vous placer au sien.LAURE
Je n'avais jamais eu cette bonne pensée. Je la trouve, en effet, très juste et très sensée. Vous m'éclairez beaucoup, vous me faites sentir Que j'étais dès longtemps très lasse de servir.ZOÏLIN
Qui, vous, servir Hortense ? et pourquoi, je vous prie ? Ce monde-ci, ma fille, est une loterie ; Chacun y met : on tire, et tous les billets blancs Sont, je ne sais pourquoi, pour les honnêtes gens. Voyez monsieur Cléon, ce fier mari d'Hortense, Qui nous écrase ici du poids de sa puissance ; Dont l'insolent accueil est un rire outrageant ; Qui m'avilit encor, même en me protégeant ; Qui croit que la raison n'est rien que son caprice ; Qui nomme impudemment sa dureté, justice : Cet homme si puissant, entre nous, quel est-il ? Un ignare, un pauvre homme, un esprit peu subtil. Cependant vous voyez, il est chéri du maître ; Chacun est son esclave, ou cherche à le paraître ; Et moi, dans sa maison, je rampe comme un ver.ZOÏLIN
Pensant moins.LAURE
Sombre.ZOÏLIN
Pétri de bile.LAURE
Si sérieux !ZOÏLIN
Si noir !ZOÏLIN
Vous ferez à merveille. Il faut vous établir, et je vous le conseille. Cléon depuis longtemps me promet un emploi ; Mais dès que je l'aurai, je vous jure ma foi Que monseigneur Cléon reverra peu ma face. J'ai fait assez ma cour, je veux qu'on me la fasse. Aidez-moi seulement, je vous promets dans peu De vous faire épouser Nicodon, mon neveu.LAURE
Bon, bon ! c'est un jeune homme à son apprentissage, Qui ne sait ce qu'il veut, et qui n'est point formé. Il est si neuf, si gauche ! il n'a jamais aimé.ZOÏLIN
Il en aimera mieux. Oui, mon enfant, j'espère Entre vous deux bientôt terminer cette affaire ; Mais à condition que vous m'avertirez De ce qu'on fait ici, de ce que vous verrez ; De ce qu'on dit de moi chez monsieur, chez madame : Je veux savoir par vous tout ce qu'ils ont dans l'âme. Rapportez mot pour mot les propos d'Ariston, Et les moindres secrets de toute la maison. Pour voire bien, ma fille, il faut de tout m'instruire ; Ne parlez qu'à moi seul et laissez-vous conduire.LAURE
Très volontiers, monsieur ; et tout présentementOn entend la sonnette de l'appartement.
Je veux... Madame sonne,... et voici mon amant.À Nicodon qui entre.
Bonjour, mon beau garçon ; votre oncle est adorable. Ah, quel oncle ! il médite un projet admirable ! Il veut... croyez, suivez, faites ce qu'il voudra : Plaisir, fortune, honneur, tout de vous dépendra.On entend encore la sonnette, Laure s'enfuit précipitamment.
ZOÏLIN, à part
Il est bon de gagner cette franche étourdie.SCÈNE VII. Zoïlin, Nicodon.
ZOÏLIN
Qui ?ZOÏLIN
Eh, qui donc ?NICODON
Ariston.NICODON
Ce que je veux ? lui plaire... Je voudrais pour beaucoup prendre son caractère ; L'étudier du moins, lui ressembler un peu.ZOÏLIN
Dites-moi, s'il vous plaît, mon nigaud de neveu, Bel-esprit de collège, imbécile cervelle, Pourquoi voulez-vous prendre Ariston pour modèle ? Pourquoi pas moi ?NICODON
Pardon, mais, c'est, mon oncle, c'est... Qu'Ariston chaque jour se voit fêté, qu'il plaît, Qu'il réussit partout ; c'est que, sans peine aucune, Le chemin du plaisir le mène à la fortune ; Que chacun le recherche, et profite avec lui ; Tandis que toujours seul vous périssez d'ennui. Je sens que je pourrais, pour peu qu'on me seconde, Devenir à mon tour un homme du beau monde(8).ZOÏLIN, à part
Pauvre garçon !ZOÏLIN, à part
Le plaisant animal ! il a, je le vois bien, Juste l'esprit qu'il faut pour faire des sottises. Par sa simplicité poussons nos entreprises.À Nicodon.
Mon ami, du beau monde avant peu tu seras ; Suis mes conseils en tout, et tu réussiras.NICODON
Vous n'avez qu'à parler.ZOÏLIN
Il faut, sur toute chose, Lorsqu'au grand jour du monde un jeune homme s'expose, Il faut, pour débuter, aimer quelque beauté Un peu sur le retour, riche, et de qualité ; Hortense, par exemple.ZOÏLIN
Non, ma foi ! c'est la vérité pure. Je sais cent jeunes gens plus sots, plus mal tournés, De leur bonne fortune eux-mêmes étonnés. Tout le secret consiste...NICODON
Ah ! c'est madame Hortense.SCÈNE VIII. Hortense, Ariston, Zoïlin, Nicodon.
HORTENSE, à Zoïlin et à Nicodon
Avec plaisir vraiment Je vous rencontre ici tous deux en ce moment. Apprenez de ma bouche une heureuse nouvelle, Qui doit vous réjouir.NICODON, faisant une grande révérence
Madame, quelle est-elle ?HORTENSE, à Zoïlin
Vous connaissez, monsieur, ce beau poste vacant, Et que tant de rivaux briguaient avidement ?NICODON, bas à Zoïlin
Vous pâlissez, mon oncle !ZOÏLIN, à Ariston, avec contrainte
Ah ! recevez, monsieur,Bas, à part.
Mes compliments...Haut.
J'enrage. Et c'est du fond du coeur.ARISTON
Je veux bien l'avouer ; la part si peu commune Que chacun daigne prendre à ma bonne fortune Est un très grand honneur, un bien plus cher pour moi, Un plaisir plus touchant que cet illustre emploi ; Et ce qui plus encor flatte en secret mon âme, C'est qu'un tel choix n'est dû qu'aux bontés de madame. Mais elle sait aussi que la seule amitié Peut remplir tout mon coeur, à ses bienfaits lié. Touché, reconnaissant de lui devoir ma place, J'ose lui demander encore une autre grâce.ZOÏLIN, avec étonnement
Oh, oh !ZOÏLIN, d'un air satisfait
Bon, cela.ARISTON
C'est pourquoi je parlais à madame. Un tel bienfait, sans doute, est digne de son âme ; Car enfin cet emploi, l'objet de tant de voeux, Si je le peux céder, rend deux hommes heureux.ZOÏLIN
Deux heureux à la fois ! votre âme est généreuse : Cette noble action sera très glorieuse. J'ai bien pensé d'abord que ce poste, entre nous, Quelque beau qu'il puisse être, est au-dessous de vous.HORTENSE, à Ariston
Non, gardez cette place : elle en sera plus belle. Et pourquoi la quitter ? c'est le prix du vrai zèle, C'est le prix des talents ; et les coeurs vertueux (Car il en est encor) joignaient pour vous leurs voeux. Ce choix les satisfait, il remplit leur idée. Songez qu'au vrai mérite une place accordée Est un bienfait du roi, pour tous les gens de bien. Je vous ai toujours vu penser en citoyen, Et vous savez assez qu'à son devoir docile, Il faut rester au poste où l'on peut être utile.ARISTON
J'en demeure d'accord ; mais ce n'est pas à moi De penser que moi seul puisse être utile au roi. Je sais qu'un honnête homme est né pour la patrie ; Mais, sans vouloir m'armer de fausse modestie, Je connais bien des gens dont l'esprit, dont l'humeur De ce fardeau brillant soutiendraient mieux l'honneur. Enfin, je l'avouerai, ces places désirées Ne seraient à mes yeux que des chaînes dorées. Mon esprit est trop libre, il craint trop ces liens : On ne vit plus alors pour soi ni pour les siens. L'homme (on le voit souvent) se perd dans l'homme en place. Je vis auprès de vous tout le reste est disgrâce. La tranquille amitié, voilà ma passion : Je suis heureux sans faste et sans ambition. Sans que le sort m'élève et sans qu'il me renverse, Je suis né pour jouir d'un sage et doux commerce, Pour vous, pour mes amis, pour la société. Dès longtemps rien ne manque à ma félicité : Votre noble amitié, sur qui mon sort se fonde, Me tient lieu de fortune et des honneurs du monde. Que me vaudrait de plus un illustre fardeau ? Qu'obtiendrai-je de mieux de l'emploi le plus beau ? Dans les soins qu'il entraîne, et les pas qu'il nous coûte, Que pourrait-on chercher ? c'est le bonheur sans doute ; Mais ce bonheur enfin, je l'ai sans tout cela. Qui sait toucher au but ira-t-il par delà ?ZOÏLIN
Vous parlez bien. Cédez à votre noble envie : Il ne faut pas, monsieur, se gêner dans la vie. Dans vos justes dégoûts sagement affermi, Faites de cet emploi le bonheur d'un ami. Vous saurez le choisir prudent, discret, capable.ARISTON
Oui.ZOÏLIN
Plein d'esprit.ARISTON
Assez.ZOÏLIN
Qui soit d'âge sortable.ARISTON
D'un âge mûr.ARISTON
Oui, très bien.ZOÏLIN, bas à part
Ma fortune est faite en ce moment.À Ariston.
Ainsi donc votre choix, monsieur, est...ARISTON
Pour Clitandre.ZOÏLIN, stupéfait, les derniers mots à part
Clitandre !... Ouf, ouf !HORTENSE, à Ariston, après un moment de silence
Eh bien, puisqu'il faut condescendre À ce que vous voulez, je me console : au moins L'amitié désormais obtiendra tous vos soins.ZOÏLIN, à part
Oh ! que de cet ami je voudrais la défaire !HORTENSE
Votre présence ici m'était bien nécessaire : Je trouve en vous toujours des consolations, Des conseils, du soutien dans les afflictions ; Un ami vertueux, éclairé, doux, et sage, Est un présent du ciel, et son plus digne ouvrage.NICODON, à Zoïlin
Oh ! comme en l'écoutant mon coeur est transporté ! Que de grâce, mon oncle, et que de dignité ! Quel bonheur ce serait que de vivre auprès d'elle !ZOÏLIN, bas à Nicodon
Ce monsieur Ariston lui tourne la cervelle.HORTENSE, à Ariston
C'est par exemple encore un trait digne de vous, D'avoir, par vos conseils, engagé mon époux À jeter dans le feu l'injurieux libelle Dont hier, en secret, un flatteur infidèle Avait voulu, sous main, rallumer son courroux Contre le vieux Ergaste, en procès avec nous.ARISTON
Eh ! madame, en cela quelle était donc ma gloire ? J'ai trop facilement gagné cette victoire : L'ouvrage était si plat, si dur, si mal écrit ! Sans doute il fut forgé par quelque bel-esprit, Quelque bas écrivain dont la main mercenaire Va vendre au plus vil prix son encre et sa colère(9).ZOÏLIN, bas à part
Ah ! morbleu ! c'était moi... Connaîtrait-il l'auteur ? Fuyons ! je suis rempli de honte et de fureur.ARISTON, à Zoïlin
Vous ne connaissez pas ce misérable ouvrage ?ZOÏLIN
Moi ?ZOÏLIN
Oui.ARISTON
Qui, toujours cachés, bravent le genre humain ; De ces oiseaux de nuit que la lumière irrite, De ces monstres formés pour noircir le mérite. Que je les hais, monsieur !HORTENSE, à Ariston
Vous avez bien raison.ZOÏLIN, à Nicodon
Sortons.NICODON
Eh non, mon oncle.ARISTON, à Nicodon
Écoutez, Nicodon ; Gardez-vous pour jamais de ces traîtres cyniques. Vous hantez les cafés où ces pestes publiques Vont, dit-on, quelquefois faire les beaux-esprits, Ramasser les poisons qu'on voit dans leurs écrits. Vous êtes jeune, et simple, et sans expérience ; Le monde jusqu'ici n'est pas votre science ; Vous pouvez avec eux aisément vous gâter : Madame vous protège, il le faut mériter. Étudiez beaucoup, acquérez des lumières Pour entrer au barreau, pour régir les affaires ; Rendez-vous digne enfin de quelque honnête emploi. Surtout ne prenez point votre exemple sur moi.À Hortense.
Madame, pardonnez cette leçon diffuse ; Mais vous le protégez, et c'est là mon excuse. Permettez qu'avec vous j'aille trouver Cléon, Pour résigner l'emploi dont vous m'avez fait don.Hortense sort avec Ariston.
SCÈNE IX. Zoïlin, Nicodon.
ZOÏLIN, à part
Je hais mon sort... Je hais cet homme davantage ; Sans même le savoir, à toute heure il m'outrage. Oui, je l'abaisserai.NICODON
Vous voulez vous moquer ; il me sied bien à moi D'oser être jaloux ! Et puis d'ailleurs sur quoi ?ZOÏLIN
Comment sur quoi, mon fils ? Tu ne sais pas, te dis-je, Tout le mal qu'il te fait, et tout ce qui t'afflige.NICODON
Comment ?ZOÏLIN
Ton coeur est ulcéré par un mal incurable ; Il est jaloux, te dis-je, et jaloux comme un diable.NICODON
Est-il possible ?NICODON
Eh, mon_Dieu, point du tout. Moi ! je n'ai, de ma vie, Osé penser, mon oncle, à semblable folie.NICODON
Je n'en savais donc rien.NICODON
Oh, oh ! vous le croyez ?NICODON
Très aise assurément.ZOÏLIN
Si ton heureux destin Te faisait parvenir jusqu'à baiser su main, N'est-il pas vrai, mon cher, que tu serais en proie À de tendres désirs, à des transports de joie ?NICODON
Quel conte faites-vous !NICODON
Eh mais...ZOÏLIN
T'ayant prouvé ton amour sans réplique, Tu conçois tout d'un coup, sans trop de rhétorique, Que de cet Ariston tu dois être jaloux, Que tu l'es, qu'il le faut.ZOÏLIN
Dans quelle sotte erreur ta jeunesse t'a mis ! Apprends, pauvre écolier, à connaître les hommes. Il n'est point d'amitié dans le siècle où nous sommes ; Et pour peu qu'une femme ait quelques agréments, Ses amis prétendus sont de secrets amants.NICODON
Moi ?NICODON
Quoi ?ZOÏLIN
Mais chez Ariston lorsque tu fais ta cour, As-tu dans ses papiers, ouverts par négligence, Ramassé par hasard quelques lettres d'Hortense ? C'est un conseil prudent que je t'ai répété ; Car tu sais qu'elle écrit avec légèreté, Avec esprit, d'un air si tendre et si facile ! Et tout ce que j'en dis, c'est pour former ton style.ZOÏLIN
Bon, bon. Donne ; lisons un peu. Voyons si l'on y trouve Quelques mots un peu vifs, et ce que cela prouve ; Ce qu'on peut en tirer.Il lit.
« L'amour... » Ah ! L'y voilà ! « L'amour... »NICODON
Oui, mais lisez ; le mot d'amour est là Dans un tout autre sens que vous semblez le croire. Tournez, voyez plutôt : c'est l'amour de la gloire, L'amour de la vertu.ZOÏLIN, tirant un cahier de sa poche
Va, va, jeune innocent, Tais-toi. Pour ton bonheur, obéis seulement. Porte chez Ariston ce paquet d'importance, Et parmi ses papiers le glisse avec prudence. Ta fortune en dépend.ZOÏLIN
Eh oui, l'honneur ! mon_Dieu ! j'ai l'honneur fort à coeur. Faisons d'abord fortune, et puis je te proteste Qu'à la suite du bien l'honneur viendra de reste.NICODON
Vous croyez ?SCÈNE X. Nicodon, Laure.
NICODON
Avec qui ?LAURE
Comment donc, votre coeur tendre et sage N'est pas tout résolu de me donner sa foi, Avec un bon contrat qui vous soumette à moi ?LAURE
Sur l'aveu dont cent fois vous m'avez excédée, Sur l'amour, sur l'honneur qui vous tient engagé !NICODON
Oui, c'est tout autre chose. Lorsqu'au jour du grand monde un jeune homme s'expose, Il faut, pour débuter, aimer quelque beauté Un peu sur le retour, riche, et de qualité.LAURE
Vous ne m'aimez donc plus ? Je ne sais qui m'arrête Que deux larges soufflets, avec cinq doigts marqués, Ne soient sur ton beau teint d'un bras ferme appliquésÀ son geste, Nicodon effrayé s'enfuit.
Allons, je vais trouver son chien d'oncle, et lui dire Ce qu'un dépit très juste en pareil cas inspire.ACTE II
SCÈNE I. Laure, Zoïlin.
ZOÏLIN
Je le crois.LAURE
Un méchant.ZOÏLIN
Pourquoi non ?LAURE
Un ingrat, Un effronté. Comment ! sans honte il m'ose dire Qu'à mon coeur, à ma main, il est faux qu'il aspire, Qu'à tâter de l'hymen il n'avait point songé ! À peine encore amant, me donner mon congé ! Pourquoi m'amusiez-vous par ces vaines sornettes ? Écoutez c'est un traître, ou bien c'est vous qui l'êtes ; Le fait est net et clair. Prenez votre parti ; Ou votre neveu ment, ou vous avez menti.ZOÏLIN
Ce n'est ni l'un ni l'autre. Écoutez-moi, la belle : Je ne garantis pas qu'il vous soit bien fidèle, Mais je vous garantis que vous seriez à lui, Que je vous marierais, et peut-être aujourd'hui, Si...ZOÏLIN
Ariston, qui s'oppose A tout ce que l'on veut, et qui de vous dispose. Ariston ne veut pas qu'on vous épouse.ZOÏLIN
Oui, le trait est cruel.ZOÏLIN, d'un ton railleur
Non, il ne peut permettre Que dans vos bras charmants mon neveu s'aille mettre.ZOÏLIN
Des raisons ! Bon, ma fille, il me parle d'un ton... Il dit de vous hier... il faisait une histoire... Un conte à faire rire, et que je ne peux croire.LAURE
Encore ?...LAURE
Je défie Tous vos plaisants conteurs avec leur calomnie. Ne vous parlait-il point de ce jeune commis Qui fut, à mon insu, dans mon armoire admis, Qu'on rencontra deux fois dans cette allée obscure ? J'ai fait tirer au clair cette belle aventure ; J'en suis très nette.LAURE
Je sais ; apparemment Il voulait vous parler d'un étourdi de page... Il est vraiment aimable, et fort grand pour son âge ; Mais nous ne croyons rien... Ah ! n'est-ce pas aussi Ce petit écuyer, cet amoureux transi... ? Attendez, m'y voilà : c'est le neveu d'Hortense. Ah ! je puis hautement braver la médisance.ZOÏLIN
Çà, vous voyez mon coeur et ma naïveté ; Tout ce qu'on dit de vous, je vous l'ai rapporté. Votre tour est venu : c'est à vous de m'apprendre Tout ce que sur mon compte on vous a fait entendre. Parlez, que pense-t-on de moi dans la maison ? Expliquez-vous nûment, sans détour, sans façon.LAURE
Volontiers : aujourd'hui, trois ou quatre personnes Vous drapaient joliment ; qu'ils en disaient de bonnes !LAURE
D'abord certain Damis Assurait que jamais vous n'aviez eu d'amis. Hélas ! s'il disait vrai que vous seriez à plaindre ! Il ajoutait encor qu'il faut toujours vous craindre.ZOÏLIN
C'est peu de chose.ZOÏLIN
Bagatelle. Est-ce tout ?LAURE
Non. Un certain Henrique Disait que vous n'étiez qu'un pédant satirique, Un menteur sans vergogne, un fourbe, un plat auteur, Jaloux de tout succès jusques à la fureur ; Haï des gens de bien, des beaux-esprits, des belles Il barbouillait par an trente mauvais libelles, Si grossiers, disait-il, si sots...Vergogne : Vieux mot qui signifie honte, et qui ne s'employe plus que dans le burlesque. [F]
Libelle : Ecrit qui contient des injures, des reproches, des accusations contre l'honneur et la réputation de quelqu'un. [F]
ZOÏLIN
Ce dernier trait Me blesse, je l'avoue, et j'en suis stupéfait. Que sur mes goûts, mes moeurs, mon coeur et ma personne, On glose librement, tout cela se pardonne ; Mais dénigrer mon style, attaquer mon esprit ! Oh ! Parbleu, c'en est trop ; j'en crève de dépit.Gloser : Signifie aussi commenter. Signifie encore Ajouter quelque cose à une histoire qu'on raconte. [F]
LAURE
Attendez : Libermont, qui très peu vous honore, En ricanant beaucoup, nous ajoutait encore Qu'en un certain enclos...ZOÏLIN, l'interrompant brusquement
Il suffit, mon enfant ; C'est assez m'éclairer ; je suis plus que content. Mais à tous ces discours que répondait Hortense ?ZOÏLIN
Et monsieur Ariston ?ZOÏLIN
Me mépriser ! pourquoi ?LAURE
Ne faut-il pas qu'il dise Beaucoup de mal de vous, puisqu'il en dit de moi ? S'opposer à ma noce ? ah ! si je le revoi, Je vous le traiterai de la bonne manière.ZOÏLIN
Modérez-vous.SCÈNE II. Hortense, Laure, Zoïlin.
HORTENSE
Mon_Dieu ! que tout ceci me surprend et m'afflige ! Que l'on cherche Ariston ; courez partout, vous dis-je.LAURE
Madame...HORTENSE
Absolument je veux l'entretenir.HORTENSE
Ariston m'exposer à pareille aventure ! Lui, mon intime ami ! non, je n'y conçois rien : Il est trop raisonnable, et trop homme de bien.HORTENSE, à Zoïlin
Mais vous pourriez m'instruire Mieux qu'un autre, monsieur, de ce que j'entends dire.ZOÏLIN
Moi ?HORTENSE
Vous. Votre neveu perd-il le sens commun ? Que prétend donc de moi ce petit importun, En me suivant partout, en me faisant cortège, Cent fois m'affadissant de phrases de collège ? Il me soutient à moi qu'il a vu, lu, tenu, Un billet de ma main qu'Ariston a reçu. Enfin, si je l'en crois, mes lettres sont publiques. Et je serai bientôt l'entretien des critiques.ZOÏLIN
Si ce n'est que cela, calmez votre douleur ; Ce petit accident vous fera grand honneur. De vos moindres billets la grâce naturelle Du style épistolaire est un charmant modèle. Les femmes, j'en conviens, entendent mieux que nous Cet art si délicat, si naïf et si doux. Leur coeur avec esprit sait peindre leurs pensées, Des mains de la nature ingénument tracées ; Les hommes ont toujours trop d'art dans leurs écrits, J'aime mieux Sévigné que trente beaux-esprits.HORTENSE
De ce flatteur encens je ne suis point la dupe. Quelques lettres sans fard, où mon esprit s'occupe, Sont pour Ariston seul, et non pour d'autres yeux. Je hais un vain éclat, je crains les curieux. Oui, de quelque haut rang que l'on soit décorée, La plus heureuse femme est la plus ignorée. Je sais bien que ma main jamais n'a pu tracer Un billet dont personne eût lieu de s'offenser, Et que jamais mon coeur ne conçut de pensée Dont ma gloire un instant dût se sentir blessée ; Mais je sais trop aussi que le public malin Sur les femmes se plaît à jeter son venin. Quoi qu'il en soit, monsieur, d'une telle imprudence, J'en vois avec douleur toute la conséquence ; Et surtout je ressens un très juste courroux De voir qu'un jeune fat, aux yeux de mon époux, Sans égard au bon sens, s'en vienne à ma toilette De ce bruit dangereux débiter la gazette. Auprès de nous admis par les soins d'Ariston, Vous démêlez assez l'air de notre maison ; Vous connaissez Cléon, et sa délicatesse ; Votre air mystérieux le surprend et le blesse. Il fallait lui parler. Je n'en dirai pas plus ; Vous aimez Ariston : réglez-vous là-dessus. Quelquefois un seul mot, dit par un homme sage, Porte avec soi la paix, et détourne l'orage. L'oncle réparera la faute du neveu : Il le peut, il le doit, j'ose y compter ; adieu.Elle sort.
SCÈNE III. Laure, Nicodon.
NICODON, d'un air confus et embarrassé
Il est vrai, cette fois Je fus un grand benêt, et je m'en aperçois.NICODON
Hélas ! comme dans moi palissait la nature ! Quel maudit embarras ! quel excès de tourment ! Et qu'il m'en a coûté pour être impertinent !LAURE
Vraiment, je le crois bien. C'est moi seule en effet Qu'il te convient d'aimer : c'est moi qui suis ton fait.NICODON, à part
Hélas ! Elle a raison, car elle est jeune et belle, Elle est à mon niveau, je suis libre avec elle ; L'autre force au respect par son air imposant, Et me fait d'un coup d'oeil rentrer dans mon néant.NICODON
Eh ! C'est madame Hortense.LAURE
Miséricorde ! Quoi ! Vous auriez l'impudence, En abusant ici des bontés de Cléon, D'oser aimer sa femme ?NICODON
Aimer madame ! Oh non ; Je n'ai pu, je l'avoue, assez me méconnaître Pour en être amoureux ; seulement j'ai cru l'être.NICODON
D'où ? de la vanité.NICODON
Non, non, Laure. Je me garderai bien d'y retomber encore. Ah ! si vous m'aviez vu, je me sentais si sot ! Je cherchais à parler sans pouvoir dire un mot ; J'ouvrais la bouche à peine, et dans ma lourde extase Je bégayais tout bas, en cherchant une phrase. Quand sur moi de madame un regard s'échappait, C'était comme un éclair qui soudain me frappait ; J'étais plus mort que vif, j'étais cent pieds sous terre ; On raillait ma figure, on me faisait la guerre ; Un page et des valets, voyant mon embarras, Pour rire à mes dépens ne se contraignaient pas ; Enfin, j'aurais voulu que cent coups d'étrivière M'eussent chassé de là, pour me tirer d'affaire... Ce n'est pas tout encore.Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]
NICODON
Ces lettres d'Ariston font un méchant effet. Je crois que là-dessus il est quelque mystère. Madame en a pleuré, monsieur est en colère ; Il gronde entre ses dents, dit qu'il se vengera, Que bientôt...NICODON
Oui, très innocemment. Mon oncle me console, Dit que c'est pour un bien il m'a donné parole Qu'en abandonnant tout à sa discrétion, Il obtiendrait bientôt le poste d'Ariston, Et que du même instant ma fortune était faite.NICODON
Vraiment je le souhaite.NICODON
Quel mal ?LAURE
Mon cher enfant, il faut que je vous donne Un conseil plus sensé : ne croyez plus personne, Défiez-vous de tout, ne vous mêlez de rien, Aimez-moi tendrement, et le reste ira bien.LAURE
Ce sera pour tous deux une très bonne affaire. Pour vous conduire en tout avec discernement, N'être point dans le monde un servile instrument Avec quoi les fripons travailleraient pour nuire ; Je veux prendre sur moi le soin de vous instruire : Je vous dirai d'abord...NICODON
Oui, vos sages avis, Chaque jour avec zèle écoutés et suivis, M'auront bientôt changé, grâce à votre science. Déjà même à présent j'en fais l'expérience : Mon esprit se dégage, et sans doute mon coeur Profite encore mieux sous un tel précepteur.NICODON
Soit.LAURE
Ne présumez pas qu'en sortant du collège, On ait de parler seul acquis le privilège, Ni que ce soit toujours au beau pays latin Qu'on puise un grand savoir, qu'on a l'esprit très fin : On peut l'avoir très faux : c'est à son verbiage Qu'on reconnaît d'abord un fâcheux personnage, Qui se fait sottement mépriser ou haïr De ceux dont les bontés ont daigné l'accueillir. Faut-il vous répéter un conseil salutaire ? Observez, écoutez, sachez longtemps vous taire.LAURE
Il y paraît !LAURE
Vous le dites du moins, j'en accepte l'augure ; Mais l'art ne peut toujours corriger la nature. Votre oncle, par exemple, est vieux, et cependant Est-il moins qu'autrefois orgueilleux et pédant ? Jamais de ses défauts rien n'a pu le défaire. S'il sait en imposer, et surtout au vulgaire, C'est pure hypocrisie ; il faut, pour être heureux, Se former sur des gens plus vrais, plus vertueux. Si mon futur époux s'en rapporte à mon zèle, Je peux lui proposer un excellent modèle, L'opposé de votre oncle.NICODON
Et c'est... ?SCÈNE IV. Hortense, Laure.
HORTENSE, sortant de son appartement
Laure, il n'est plus pour moi de paix ni de bonheur, Je ne peux soutenir l'excès de ma douleur. Partons, fuyons ces lieux.LAURE
Eh ! qui peut donc, madame, Troubler en ce moment le calme de votre âme ? Rien ne semblait encor l'altérer ce matin.HORTENSE
Oui, chacun prenait part à notre heureux destin. Ariston parmi nous répandait l'allégresse ; De l'époux qui m'est cher l'amitié, la tendresse, Partageaient nos beaux jours et remplissaient mon coeur ; Sous nos yeux éclataient la joie et le bonheur. Entourés des vertus, du travail, de l'aisance, Et des accents si doux de la reconnaissance, Au comble de nos voeux, quel démon en fureur Jette ici tout_à_coup le désordre et l'horreur ?HORTENSE
Écoute : tu connais ce noble monastère Où, délaissant le monde et ses plaisirs trompeurs, D'un calme inaltérable on goûte les douceurs, Loin de la calomnie et de la médisance ; Eh bien ! j'ai résolu, connaissant ta constance, D'aller en cet asile, avec toi seulement, Cacher à tous les yeux ma honte et mon tourment. Je n'ai point d'autre espoir : échappée au naufrage, Dans ce port tutélaire, à l'abri de l'orage, Sans regrets, sans remords, j'irai vivre et mourir.LAURE
Mais, madame, avant tout ne peut-on découvrir Quels sont les ennemis dont la soudaine rage Avec tant d'injustice aujourd'hui nous outrage ?HORTENSE
Du jour les malfaiteurs redoutent la clarté, Et c'est dans le silence et dans l'obscurité Qu'ils forgent sans danger leurs armes criminelles, Inventent des noirceurs, composent des libelles. Semés adroitement ; ces écrits imposteurs Égarent le public au gré de leurs auteurs, Et trop souvent, hélas ! timide et sans défense, Sous d'invincibles traits succombe l'innocence.LAURE
Quelque vil scélérat, excité contre vous, Avec un art perfide abusant votre époux, Aurait-il réveillé sa triste jalousie ?HORTENSE
Hélas ! ce seul défaut empoisonne sa vie. Mais ce défaut enfin, grâce à mes heureux soins, S'il n'était pas détruit, s'était caché du moins. Du sincère Ariston l'esprit doux, sympathique, Cimentait chaque jour notre paix domestique. Cette paix est rompue, et le sort ennemi Vient m'ôter à la fois mon époux, mon ami, Mon repos, mon bonheur, et ma gloire peut-être ! C'en est fait, je ne peux, je ne veux plus paraître ; Je mourrai de douleur.LAURE
Mais c'est mourir vraiment Que d'aller s'enterrer dans le fond d'un couvent. Il faudra vous y suivre, et j'en suis fort fâchée.HORTENSE
Que des hommes, bon Dieu ! l'âme est fausse et cachée ! Aurais-tu pu penser que mon affection, Que mes calamités me viendraient d'Ariston ?HORTENSE
Non, cet événement ne saurait se comprendre. Honneur, raison, devoir, est-ce donc vainement Que mon coeur vous aima ? qu'il suivit constamment Vos lois, celles du monde, et de la bienséance ? Nos vertus, je le vois, sont en notre puissance ; Notre félicité ne dépend pas de nous.SCÈNE V. Hortense, Clitandre, Laure.
ARISTON, à Hortense
Vous me voyez saisi d'un juste étonnement ; Chez votre époux, madame, empressé de me rendre, Je venais vous prier d'y présenter Clitandre. On m'annonce un refus, on me dit que Cléon Me défend pour toujours l'accès de sa maison.HORTENSE
Cléon, et vous, et moi, je vous le dis sans feindre, Plus que vous ne pensez nous sommes tous à plaindre. Vous devez par raison, surtout par probité, Rompre avec moi, monsieur, toute société. Gardez-vous de venir chez Cléon davantage ; Évitez tout éclat, dans un silence sage. À ces tristes conseils prompt à vous conformer, Fuyez-moi, plaignez-moi, mais sachez m'estimer.Elle sort.
SCÈNE VI. Ariston, Clitandre, Laure.
CLITANDRE
Je suis confus pour vous d'une telle incartade. Quelle réception ! quelle étrange boutade !ARISTON
Je suis épouvanté, saisi, pétrifié.À Laure, qui sortait, et qu'il arrête.
Ma belle enfant, parlez, dites-moi, par pitié, Quel crime j'ai commis, ce que cela veut dire,Elle veut sortir.
Ce que j'ai fait. Un mot... arrêtez !... Quel délire Semble être répandu sur toute la maison ! De grâce, instruisez-moi.SCÈNE VII. Ariston, Clitandre.
ARISTON
Elle est folle. On ne peut comprendre ce langage. Que veut-elle nous dire avec son mariage ? Quelle sottise étrange, et quel galimatias ! Hortense est en courroux...CLITANDRE
Cela ne s'entend pas. Serait-ce une gageure, ou bien quelque méprise ? Car, enfin, de tout temps Cléon vous favorise ; On sait qu'Hortense et lui dans vous avaient trouvé Un ami tendre et sûr, et d'un zèle éprouvé. Quel ennemi secret, quelles sourdes menées Corrompraient en un jour le fruit de tant d'années ?ARISTON
Je m'examine à fond : j'ai beau tourner, fouiller, C'est une énigme obscure à ne pas débrouiller. Je tâcherai pourtant d'en percer les mystères. Ah ! S'ils étaient tous deux des amis ordinaires, Je pourrais justement, piqué de leur humeur, A leur caprice indigne opposer la froideur. Tranquille, et renfermé dans ma pure innocence, Je laisserais leurs coeurs à leur propre inconstance. Mais Hortense et Cléon m'ont cent fois protégé ; De leurs nouveaux bienfaits je suis encor chargé. Ils ont toujours des droits à ma reconnaissance ; Le souvenir du bien l'emporte sur l'offense. C'est à moi d'adoucir leur injuste courroux : Oui, je vais de ce pas embrasser leurs genoux. L'amour-propre se tait : j'écoute la tendresse. Ami, quand le coeur parle, il n'est pas de bassesse.ACTE III
SCÈNE I. Ariston, Clitandre.
ARISTON
Ma disgrâce est complète autant qu'elle fut prompte. Tout mon coeur est flétri de douleur et de honte ; Et je rougis surtout que ma crédulité Vous ait de cet emploi si faussement flatté. Je n'avais accepté cette charge honorable Que pour en revêtir un ami véritable. Hélas ! de mon crédit j'étais trop prévenu. A cet honneur trop haut malgré moi parvenu, Soudain on me l'arrache, on m'outrage, et j'ignore Quel est l'heureux mortel que le prince en honore. Ami, ce n'est pas moi, c'est vous qu'on a perdu.CLITANDRE
Je reconnais en tout votre aimable vertu ; Ariston, vous savez qu'à vous seul attachée, Des honneurs et du bien mon âme est peu touchée. Rien ne m'afflige ici que votre seul chagrin.ARISTON
De ce coup imprévu quelle est la cause ? En vain Je veux la pénétrer ; je m'y perds quand j'y pense.CLITANDRE
Ne vous rebutez point. Voyez Cléon, Hortense. Songez qu'en s'expliquant on réussit bien mieux. Croyez qu'un honnête homme a toujours dans les yeux Un secret ascendant dont le pouvoir impose ; Un air de vérité sur ses lèvres repose ; Son coeur est sur sa bouche, et jusque dans son ton Il a je ne sais quoi que n'a point un fripon. En un mot, voyez-les ; leurs caprices frivoles Disparaîtront sans doute à vos seules paroles.ARISTON
Pour les revoir tous deux, j'ai tout fait, tout tenté ; L'humiliation ne m'a point rebuté ; De deux refus cruels j'ai dévoré l'outrage ; Cléon s'est détourné quand j'étais au passage ; Enfin, de deux billets j'ai hasardé l'envoi : Je pleurais, je l'avoue, en écrivant. Je voi Que l'on a repoussé ma démarche importune.ARISTON
Aucune.CLITANDRE
Il faut vous l'avouer, cette obstination Jette au fond de mon coeur un étrange soupçon : J'entrevois contre vous quelque orage sinistre. Tout à l'heure on disait que contre un grand ministre Il courait dans la ville un mémoire imposteur, Écrit très offensant dont on vous fait auteur. J'ai d'abord regardé cette absurde nouvelle Comme un fruit avorté d'une folle cervelle, Comme un discours en l'air des oisifs de Paris ; Mais ce discours commence à frapper mes esprits : La chose est sérieuse, on ourdit votre perte, Et je vois que la haine acharnée et couverte De quelque scélérat, avec un art subtil, D'une trame si noire aura tissu le fil.ARISTON
Voyons quels ennemis j'aurai donc lieu de craindre. Je crois qu'on ne m'a vu médire, ni me plaindre, Nuire, ni cabaler, ni des traits d'un bon mot Blesser dans un souper l'amour-propre d'un sot. Ma seule ambition était celle de plaire ; La haine est pour mon coeur une chose étrangère. Quoi ! je ne hais personne, et l'on peut me haïr !CLITANDRE
Quoi qu'il en soit, on cherche à vous faire périr : Moins vous le méritez, plus on veut vous détruire. Ariston, faut-il donc être ennemi pour nuire ? Ah ! c'est assez d'être homme. Un obscur envieux, Dont l'éclat qui vous suit importune les yeux, Sans qu'avec vous jamais il ait eu de querelle, Sans intérêt présent, sans haine personnelle, Osera bien souvent ce qu'un homme insulté À peine en sa colère aurait exécuté. Toujours la jalousie aux crimes aiguillonne ; L'ennemi le plus fier avec le temps pardonne, Mais le lâche envieux ne pardonne jamais.ARISTON
Non, non ; sur moi l'envie aurait perdu ses traits. Jaloux de moi ? comment ? de quoi pourrait-on l'être ?CLITANDRE
De ce goût que pour vous Hortense a fait paraître, De votre emploi nouveau, de cent traits généreux, De ce qu'on vous estime, et qu'on vous croit heureux.ARISTON
Ah ! vous mettez le comble à ma douleur profonde ! La vie est un fardeau ; je vois que dans le monde On est comme en un camp par des Turcs assiégé, Toujours guetté, surpris, au point d'être égorgé ; Qu'il faut prévoir sans cesse une embûche nouvelle, Être armé jusqu'aux dents, et vivre en sentinelle. Ô malheureux humains ! Un antre et des déserts Seraient cent fois plus doux que ce monde pervers !SCÈNE I.. Ariston, Clitandre, Un Laquais.
LE LAQUAIS
Venez, monsieur, venez ; cachez-vous au plus vite, Changez d'habit, de train, gagnez un autre gîte.ARISTON
Que veux-tu ?CLITANDRE
Que dis-tu ?CLITANDRE
Ô ciel !ARISTON
Quelle horreur !CLITANDRE
Essayons si l'on peut vous cacher.ARISTON
Non, mon ami, sans doute on a su l'empêcher. Croyez qu'on y prend garde, et qu'une vaine fuite Servirait seulement à noircir ma conduite. Clitandre, je veux voir à quelle extrémité Un homme vertueux sera persécuté. Je connaîtrai du moins quel est mon caractère ; Je n'étais point bouffi d'un sort assez prospère ; Et puisque le bonheur ne m'avait point gâté, Peut-être je saurai souffrir l'adversité.CLITANDRE
Je ne vous quitte point ; il faut que je partage Dans l'horreur des prisons le sort qui vous outrage.LE LAQUAIS, à part
Voilà de sottes gens ! quelle démangeaison Leur a pris à tous deux d'aller vivre en prison ?Il sort.
SCÈNE III. Ariston, Clitandre, Nicodon.
ARISTON
Qu'est-ce qui vous étonne ? De quoi rougissez-vous ? pourquoi baisser les yeux ? N'osez-vous voir en face un homme malheureux ?ARISTON
Voyons ce qu'elle annonce.NICODON, donnant la lettre
Pardon, monsieur.CLITANDRE
Je reconnais son style en cet aveu sincère ; Il ne déguise rien, tel est son caractère. Son coeur est inflexible autant que généreux ; Juge intègre, ami vif, ennemi dangereux. S'il est préoccupé, vous avez tout à craindre.ARISTON
Je vois de tous côtés combien je suis à plaindre. Un de mes grands chagrins c'est qu'étant opprimé, Je ne pourrai plus rien pour ceux qui m'ont aimé. Voyez-vous ce jeune homme ? Il m'aimait ; il m'inspire Plus de compassion que je ne saurais dire. Il est sans bien, sans père ; il ferait quelque effort Pour percer dans le monde, et corriger le sort. C'est un plaisir bien doux d'animer la culture D'un champ qu'on croit fertile, et d'aider la nature ; Je me fis un devoir de prendre soin de lui, Je voulais lui servir et de père et d'appui ; Nous lui gardions tous deux une assez bonne place Dans cet emploi nouveau ravi par ma disgrâce. Sur mes secours encore il a droit de compter, C'est une juste dette, il la faut acquitter.Il tire un portefeuille de sa poche.
CLITANDRE, à part
Faut-il qu'un tel mérite ait un sort si funeste !ARISTON, à Clitandre
Un seul instant, ami, peut-être ici me reste Pour vivre encore en homme, et pour faire du bien. En subissant mon sort, je veux pourvoir au sien.À Nicodon.
Approchez-vous, prenez ces billets sur la place ; Daignez les accepter, et sans me rendre grâce : C'est de l'argent comptant, il faut vous en servir Pour un travail utile, et non pour le plaisir.NICODON
Ah, monsieur !ARISTON
Achetez les livres nécessaires Qui puissent de votre âme étendre les lumières. Songez à vous instruire, et tâchez qu'à la fin Votre propre vertu fasse votre destin. Si vous voyez Cléon, si vous voyez Hortense, Dites-leur, s'il vous plaît, que ma reconnaissance Survivra dans mon coeur même à leur amitié. Excepté leurs bienfaits, le reste est oublié. Adieu ; mes compliments à votre oncle.ARISTON
À lui-même.NICODON
Ah, Dieu ! Quel homme étrange !Il se jette aux pieds d'Ariston.
Monsieur... Mon protecteur... Vertueux Ariston !...ARISTON, le relevant
Eh bien ?ARISTON
À vous que j'aime.NICODON, à part
Ô ciel ! Qu'ai-je fait, misérable !NICODON, présentant les billets
Reprenez...ARISTON, à Clitandre
Et c'est ce qui me plaît : D'un coeur noblement né c'est le vrai témoignage.À Nicodon.
Tenez, prenez encor ce diamant, ce gage Du bien qu'avec raison je vous ai destiné.NICODON, en pleurs
Hélas ! monsieur, je suis indigne d'être né. Je vais... Je vais d'ici, la tête la première, Me jeter, loin de vous, au fond de la rivière.NICODON
Si vous saviez, monsieur...NICODON
Je n'en peux plus, monsieur, il faut bien que je pleure ; Je suis désespéré... Je m'en vais tout à l'heure... Je vais... Reprenez tout, billets et diamant. Je suis... Adieu, monsieur !Il pose tout sur les bras d'Ariston, et s'enfuit.
ARISTON
Mais il est fou vraiment.CLITANDRE
Pas si fou. Sa douleur, ce refus et ce trouble Me donnent à penser, et mon soupçon redouble.ARISTON
Point, point ; les jeunes gens sont tous compatissants, Leur coeur est tout de feu : c'est le lot des beaux ans. L'âge endurcit notre âme ; hélas ! l'indifférence Est le premier effet de notre décadence.LE LAQUAIS, qui, en entrant, a entendu les dernières paroles d'Ariston
Bon, bon, moralisez ; voici près de ce mur Des coquins, vieux ou non, dont le coeur est plus dur.SCÈNE IV. Ariston, Clitandre, Un Exempt, Gardes, Le Laquais.
CLITANDRE, embrassant Ariston
Ah, mon ami !ARISTON
Je pars, et j'obéis.À l'exempt.
Mais seulement, monsieur, me serait-il permis, Sans déroger en rien à vos ordres sévères, D'aller, pour un moment, mettre ordre à mes affaires, Escorté de vos gens, avec vous, sous vos yeux ?ARISTON
Si la pitié pouvait toucher un peu votre âme ! Je voudrais embrasser mes enfants et ma femme.L'EXEMPT
Non, monsieur.ARISTON
J'ai mon père au bord de son tombeau. Hélas ! je suis trop sûr que ce malheur nouveau Suffit pour l'accabler, va lui coûter la vie.L'EXEMPT
Il faut marcher.CLITANDRE, à l'exempt
Au moins souffrez donc, je vous prie, Que j'aille de ce pas instruire et consoler Ses parents malheureux, si je puis leur parler ; Et qu'en prison soudain je vienne me remettre Auprès de mon ami.L'EXEMPT
Je ne puis le permettre.CLITANDRE
Avec quel front d'airain et quelle dureté Ces indignes humains traitent l'humanité ! Quoi ! mon cher Ariston, de vos bras on m'entraîne !ARISTON
L'inflexible Cléon m'avait promis sa haine : Il me tient bien parole. Eh ! qui peut deviner Où mon sort malheureux se pourra terminer ? Adieu ! partons.L'exempt et les gardes emmènent Ariston. Cléon paraît à leur rencontre.
SCÈNE V. Cléon, Ariston, Clitandre, L'Exempt, Gardes, dans le fond, laquais et diverses personnes de la suite de Cléon.
CLÉON, à l'exempt et aux gardes
À Ariston.
Cessez, arrêtez Ah ! de grâce, Venez, cher Ariston, et que je vous embrasse.CLITANDRE
Quoi, c'est Cléon !ARISTON
Qui, vous !CLITANDRE
Rêvé-je ?CLÉON
Non, non : nul n'est ici malheureux que moi-même, Moi, que l'on a trompé, qui reviens, qui vous aime ; Moi, qui dans mon erreur ai pu vous outrager, Qui de moi-même enfin demande à me venger. Hélas ! je ne pourrai réparer de ma vie Un trait si détestable et tant de calomnie.ARISTON, à part
Ô ciel ! que tout ceci me touche et me surprend !À Cléon, avec attendrissement.
Monsieur, qu'avez-vous fait ?CLÉON
Le crime le plus grand Que pût se reprocher jamais un homme en place : D'un homme vertueux j'ai causé la disgrâce, Je l'ai persécuté. Dans l'erreur affermi, J'ai fait bien plus encor, j'ai perdu mon ami.ARISTON
Pourquoi le perdiez-vous ?CLITANDRE, à Cléon
Monsieur, de grâce, apprenez-nous...SCÈNE VI. Ariston, Cléon, Hortense, Clitandre, L'Exempt, Gardes dans le fond, suite de Cléon.
HORTENSE
Ariston, grâce au ciel, je viens, aux yeux de tous, Montrer cette amitié, cette estime épurée Que l'infâme imposture avait déshonorée. Hélas ! pardonnez-vous à mon époux, à moi ?ARISTON
Eh ! puis-je rien comprendre à tout ce que je voi ? J'ignore absolument quel trouble vous anime, Quelle était votre erreur, votre soupçon, mon crime, D'où vient ce prompt retour et ce grand changement.CLÉON
Vous allez de la chose être instruit pleinement ; Et je vais faire voir aux yeux de l'innocence Quel crime l'attaquait, et quelle est la vengeance. Mettez-vous là, de grâce, et dans cet entretien Daignez ne point paraître.Cléon fait entrer Ariston dans un cabinet.
On vient, écoutez bien.À l'exempt.
Vous, monsieur, vous savez quel devoir est le vôtre. Rendez le premier ordre, et recevez cet autre. Il est signé du nom de notre souverain. Quand il en sera temps, obéissez soudain.L'exempt lit le nouvel ordre, et le referme.
SCÈNE VII. Les acteurs précédents, Zoïlin.
CLÉON
Çà, monsieur Zoïlin, votre amitié prudente M'a demandé tantôt cette place importante Dont le prince honorait Ariston votre ami ; Vous m'avez bien fait voir comme j'en suis trahi ; Vous m'avez éclairci sur ses moeurs, sur ses vices : Je ne puis trop payer ces importants services.CLÉON
Croyez qu'ils le seront ; mais ce n'est point assez. Vous connaissez, je crois, quel est mon caractère ; Je suis reconnaissant, mais je suis très sévère.CLÉON
C'est un devoir sacré de payer les vertus ; Mais du public aussi l'inflexible service Exige sans pitié qu'un crime se punisse.CLÉON
Vous le croyez ?ZOÏLIN
J'en suis convaincu.CLÉON
Dites-moi, Comment traiteriez-vous un ingrat dont l'envie Aurait voulu couvrir son ami d'infamie, Et qui, jusqu'en ces lieux répandant son poison, D'un bienfaiteur trop simple eût troublé la maison ; Qui par d'affreux écrits, non moins plats que coupables, Eût perdu, sans remords, des hommes estimables ; Un hypocrite enfin, dont la fausse candeur Du coeur le plus abject eût caché la noirceur ?ZOÏLIN, bas, à part
Tout va bien : d'Ariston il veut parler sans doute.ZOÏLIN
Je jugerais trop mal ; et puis votre justice Sait assez bien, sans moi, comme on punit le vice.CLÉON
Mais répondez.ZOÏLIN
Le bien de la société Veut le retranchement d'un membre si gâté. Peut-être la prison où l'on doit le conduire Le mettrait hors d'état de penser à nous nuire.CLÉON
C'est très bien dit. Monsieur, c'est donc là votre avis, Qu'en un cachot obscur un tel fripon soit mis ?CLÉON
En indiquant Zoïlin.
Eh bien, moi, je la fais. Gardes, qu'on le saisisse ; Que ce monstre perfide aille dans la prison Où son intrigue infâme entraînait Ariston.ZOÏLIN, consterné
Ah ! pardon, monseigneur !CLÉON
Âme lâche et farouche, Subis le jugement qu'a prononcé ta bouche ; Et, pour te mieux punir, revois ton protecteur, Ton ami, dont l'aspect augmente ta rougeur.Ariston paraît.
HORTENSE, à Zoïlin
Votre pauvre neveu, dont votre âme traîtresse Avait empoisonné l'imprudente jeunesse, Vient d'avouer, aux pieds de Cléon offensé, L'ingratitude horrible où vous l'avez forcé. Nous lui pardonnons tout ; un vrai remords l'anime ; Son coeur est étonné d'avoir pu faire un crime.ARISTON, à Cléon
Dédaignez son offense, et laissez-vous fléchir. Faut-il, malgré ses torts, qu'un homme méprisable, Un homme tel qu'il soit, par moi soit misérable ? Cléon, vous me verrez demander à genoux Sa grâce au souverain, si je ne l'ai de vous. Il a souffert assez puisqu'il connut l'envie ; Lui-même il s'est couvert de trop d'ignominie. N'est-il pas bien puni, puisque je suis heureux ? Ah ! Ce seul châtiment suffit à l'envieux.CLÉON
Généreux Ariston, vous êtes trop facile. Mon coeur admire en vous cette vertu tranquille. Étant homme privé, vous pouvez pardonner ; Je suis homme public, je le dois condamner. Un peuple renommé, dont les moeurs sont l'étude, Fit autrefois des lois contre l'ingratitude : Je suis ce grand exemple, et je dois vous venger Des envieux ingrats qu'on ne peut corriger.1 054 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0