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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Divertissement en vers· A son Altesse Sérénissime Mademoiselle de Clermont

La Fête de Bellébat

Voltaire· créée en 1724, imprimée en 1801· 486 vers· 11 personnages

.

Personnages

  • L'ORATEUR
  • UN HABITANT DE COURDIMANCHE
  • LE CHOEUR
  • LE BEDEAU
  • LE CURÉ
  • LES JEUNES FILLES
  • VOLTAIRE
  • LA MARQUISE DE PRIE
  • LE CHOEUR
  • LE COADJUTEUR
  • LE CORYPHÉE
AVERTISSEMENT

Cette lettre contient la description d'une fête donnée à Bellébat, chez Monsieur_le_Marquis de Livry, en 1724. Tous les vers, à beaucoup près, ne sont pas de Voltaire, et ceux qui lui appartiennent sont faciles à distinguer.

LA FÊTE DE BELLÉBAT.

SCÈNE I.

Les citoyens de Bellébat ne peuvent vous rendre compte que de leurs divertissements et de leurs fêtes ; ils n'ont ici d'affaires que relies de leurs plaisirs. Bien différents en cela de Monsieur votre frere ainé*, qui ne travaille tous les jours que pour le bonheur des autres. Nous sommes tous devenus ici poètes et musiciens, sans pourtant être devenus bizarres. Nous avons de fondation un grand homme qui excelle en ces deux genres ; c'est le curé de Courdimanche : ce bonhomme a la tête tournée de vers et de musique, et on le prendrait volontiers pour l'aumônier du cocher de Monsieur de Vertamont**. Nous le couronnâmes poète hier en cérémonie dans le château de Bellébat, et nous nous flattons que le bruit de cette fête magnifique excitera partout l'émulation, et ranimera les beaux arts en France.

(*) Monsieur_le_Duc, premier ministre. [NdA]

(**) C'était un chansonnier du Pont-neuf, très célebre alors, comme le Savoyard, dont parle Boileau, l'avait été de son temps. Depuis, les chausonuiers ont quitté le Pont-neuf pour le théâtre de l'opéra-comique. [NdA]

On avait illuminé la grand'salle de Bellébat, au bout de laquelle on avait dressé un trône sur une table de lansquenet ; an-dessus du trône pendait à une ficelle imperceptible une grande couronne de laurier, où était renfermée une petite lanterne allumée, qui donnait à la couronne un éclat singulier. Monseigneur le Comte de Clermont et tous les citoyens de Bellébat étaient rangés sur des tabourets ; ils avaient tous des branches de laurier à la main, de belles moustaches faites avec du charbon, un bonnet de papier sur la tète, fait en forme de pain de sucre ; et sur chaque bonnet on lisait en grosses lettres le nom des plus grands poètes de l'antiquité. Ceux qui faisaient les fonctions de grands-maitres de cérémonies avaient une couronne de laurier sur la tête, un bâton à la main, et étaient décorés d'nn tapis vert qui leur servait de mante.

Tout étant disposé, et le curé étant arrivé dans une calèche a six chevaux qu'on avait envoyée au devant de lui, il fut conduit à son trône. Dès qu'il fut assis, l'orateur lui prononça à genoux une harangue dans le style de l'académie, pleine de louanges, d'antithèses, et de mots nouveaux. Le curé reçut tous ces éloges avec l'air d'un homme qui sait bien qu'il en mérite encore davantage ; car tout le monde n'est pas de l'humeur de notre reine***, qui hait les louanges autant qu'elle les mérite. Après la harangue, on exécuta le concert dont on vous envoie les paroles ; les choeurs allèrent à merveille, et la cérémonie finit par une grande pièce de vers poupeux, à laquelle ni les assistants, ni le curé, ni l'auteur, n'entendirent rien. Il faudrait avoir été témoin de cette fête pour en bien sentir l'agrément : les projets et les préparatifs de ces divertissements sont toujours agréables, l'exécution rarement bonne, et le récit souvent ennuyeux.

*** Marie Leczinski, qui venait d'épouser Louis XV, Mademoiselle de Clermont était surintendante de sa maison.

L'ORATEUR

Ainsi, dans les plaisirs d'une vie innocente, Nous attendons l'heureux jour Où nous réverrons le séjour De cette reine aimable et bienfaisante, L'objet de nos respects, l'objet de notre amour : Le plaisir de vivre à sa Cour Vaut la fête la plus brillante.

Le curé de Courdimanche s'étant placé sur le trône qui lui était destiné, tous les habitants de Courdimanche vinrent en cérémonie le haranguer ; Voltaire porta la parole. La harangue finie, la cérémonie commença.

UN HABITANT DE COURDIMANCHE chante

Peuples fortunés de Courdimanche, Devant le curé que tout s'épanche ; À le couronner qu'on se prépare , De pampre, en attendant la tiare.

On met une couronne sur la tête du Curé.

Courdimanche-sur-Essonne : Commune au sud de Paris. Le Château de Bellébat est au bord de la rivière Essonne.

UN HABITANT chante

Versez-lui de ce vin vieux. Sylvie, Versez-lui de ce vin vieux ; Encore un coup, je vous prie, L'Amour vous en rendra deux. Vénus permet qu'en ces beaux lieux Bacchus préside ; Le curé de ce lieu joyeux Est le druide : Honneur, cent fois honneur À ce divin pasteur ; Le plaisir est son guide : Que les curés d'alentour Viennent lui faire la cour.

Sur l'air : Le pays de Cocagne, d'une comédie de le Grand.

Où trouver la grâce du comique, Un style noble et plaisant, Et du grand et sublime tragique Le récit tendre et touchant ? Voltaire a-t-il tout cela dans sa manche ? Et lon lon la Ce n'est pas là Qu'on trouve cela, C'est chez le grand Courdimanche.
Oh, que c'est un homme divin !

Éclanche : Épaule de mouton séparée du corps de l'animal. [L]

Du pain bis, une simple éclanche ; Salut au curé de Courdimanche :

Bécassine : Oiseau de passage comme la bécasse, et qui a comme elle le bec fort long, mais qui n'a que la moitié de sa grosseur. [L]

Tanche : Poisson d'eau douce du genre de la carpe. [L]

Maigre ou gras, bécassine ou tanche, Tout est bon dès qu'il a du vin. Salut au curé de Courdimanche ; Oh, que c'est un homme divin !

La scène change et représente l'agonie du curé de Courdimanche : il paraît étendu sur un lit.

LE CHOEUR

Ah ! notre curé S'est bien échaudé, Faisant sa lessive, Ah ! notre curé Est presque enterré , Pour s'être échaudé.

Il lui était tombé sur les jambes une chaudière d'eau bouillante. On le suppose si incommodé qu'il est à l'extrémité.

LE CHOEUR, l'interrompant

Ah ! Notre curé, etc.

LE CHOEUR, l'interrompant

Ah ! notre curé , etc.

Exhortation faite au curé de Courdimanche en son agonie.

Curé de Courdimanche, et prêtre d'Apollon, Que je vois sur ce lit étendu tout du long, Après avoir vingt ans, dans une paix profonde, Enterré, confessé, baptisé votre monde ; Après tant d'oremus chantés si plaisamment, Après cent requiem entonnés si gaiement, Pour nous, je l'avouerai, c'est une peine extrême, Qu'il nous faille aujourd'hui prier Dieu pour vous-même. Mais tout passe et tout meurt ; tel est l'arrêt du sort : L'instant où nous naissons est un pas vers la mort. Le petit père André n'est plus qu'un peu de cendre ; Frère i'redon n'est plus ; Diogene, Alexandre, César, le poète Roi, la Fillon, Constantin ; Abraham, Brioché, tous ont même destin ; Ce cocher si fameux à la Cour, à la ville, Amour des beaux esprits, père du vaudeville, Dont vous auriez été le très digne aumônier, Près Saint-Eustache encore est pleuré du quartier. Vous les suivrez bientôt ; c'est donc ici, mon frère, Qu'il faut que vous songiez à votre grande affaire. Si vous aviez été toujours homme de bien , Va bon prêtre, un nigaud, je ne vous dirais rien : Mais qui peut, entre nous, garder son innocence ? Quel caré n'a besoin d'un peu de pénitence ? Combien en a-t-on vus jusqu'aux pieds des autels Porter un coeur pétri de penchants criminels ; Dans ce tribunal même, où, par des lois sévères, Des fautes des mortels ils sont dépositaires, Convoiter les beautés qui vers eux s'accusaient, Et commettre la chose, alors qu'ils l'écoutaient ! Combien n'en vit-on pas, dans une sacristie, Conduire une dévote avec hypocrisie, Et, sur un banc trop dur, travailler en ce lieu À faire à son prochain des serviteurs de Dieu ! Je veux que de la chair le démon redoutable N'ait pu vous enchanter par son pouvoir aimable ; Que, digue imitateur des saints du premier temps, Vous ayez pu dompter la révolte des sens ; Vous viviez en châtré ; c'est un bonheur extrême : Mais ce n'est pas assez, curé, Dieu veut qu'on l'aime. Avez-vous bien connu cette ardente ferveur, Ce goût, ce sentiment, cette ivresse du coeur, La charité, mon fils ? Le chrétien vit par elle : Qui ne sait point aimer n'a qu'un coeur infidèle ; La charité fait tout : vous possédez en vain Les moeurs de nos prélats, l'esprit d'un capucin, D'un cordelier nerveux la timide innocence , La science d'un carme avec sa continence , Des fils de Loyola toute l'humilité ; Vous ne serez chrétien que par la charité.

Air du Confiteor.

Lorsque vous aimâtes Margot,

Diacre : Dans l'Église catholique, celui qui est revêtu du second des ordres sacrés. [L]

Vous n'étiez pas encor sous-diacre ;

Quasimodo : Terme de liturgie (avec un Q majuscule). Le dimanche qui suit Pâques. [L]

Un beau jour de Quasimodo, Avec elle montant en fiacre... Vous en souviendrait-il encor ? Dites votre Confiteor.
Élève, et quelquefois rival

De Pure, Michel, Abbé (1620-1680) fut aumonier de Louis XIV, e un poète et auteur dramatique. On lui doit la comédie "La Déroute des précieuses" (1658) et un tragédie nommé "Ostorius" (1658).

De l'abbé de Pure et d'Horace, Du fond du confessionnal, Quand vous grimpez sur le Parnasse,

Thabor : Nom d'une montagne isolée en Galilée, où l'on croit que Jésus-Christ se transfigura en présence de trois de ses disciples. On met un grand T. Par souvenir, piédestal recouvert d'une pièce de tapisserie où l'on pose le saint sacrement. [L]

Vous vous croyez sur le Thabor : Dites votre Confiteor.

Chaque instant de vie est un pas vers la mort. Vers de Corneille, dans Bérénice.

Saint-Eustache est une église de 1633 qui jouxte les Halles de Paris.

Fils de Loyola : Saint-Ignace de Loyola (1491-1556) est le créateur de l'ordre des jésuites ? reconnue par Paul III en 1540 .

Confiteor : Nom donné à la prière que font les catholiques avant de se confesser, à la messe et dans d'autres circonstances. Dire son Confiteor.

LE BEDEAU

Qu'avec plaisir Rellébot reconnaisse De ce curé le digne successeur ; Il faut toujours dans la paroisse Un grand poète avec un grand buveur.

À Voltaire.

Que l'on bénisse Le choix propice Qui du pasteur Vous fait coadjuteur.

Coadjuteur : Ecclésiastique nommé pour aider un évêque ou un archevêque dans les fonctions épiscopales et pour lui succéder, le siège venant à vaquer. [L]

LE CHOEUR

Que de tous côtés on entende Le beau nom de Voltaire, et qu'il soit célébré , etc.

Madame_la_Marquise_de_Prie présente à Voltaire une couronne de laurier, et l'installe en chantant.

LE CHOEUR

Hélas ! etc.

LE CHOEUR, répète

Il eût cru , etc.

LE CHOEUR

Bonhomme, etc.

LE CHOEUR

Honneur et cent fois honneur À notre coadjuteur !

À Monseigneur le Comte de Clermont.

Viens, parais, jeune prince, et qu'on te reconnaisse Pour le coq de notre paroisse ; Que ton frère, à son gré, soit le digne pasteur De tous les peuples de la France ; Qu'on chante, si l'on veut, sa vertu, sa prudence : Toi seul dans Bellébat rempliras nos désirs : On peut partout ailleurs célébrer sa justice ; Nous ne voulons ici chanter que nos plaisirs ; Oui pourrait mieux que toi commencer cet office ?

À Monsieur de Billy, son gouverneur.

Billy, nouveau Mentor bien plus sage qu'austère De ce Télémaque nouveau, Si, pour éclairer sa carrière, Ta main de la raison nous montre le flambeau, Le flambeau de l'amour s'allume pour lui plaire : Loin d'éteindre ses feux, ose en brûler encor ; Et que jamais surtout quelque nymphe jolie Ne renvoie à la Peyronie Le Télémaque et le Mentor.

Au Seigneur de Bellébat.

Duchy, maitre de la maison, Vous êtes franc, vrai, sans façon, Très peu complimenteur, et je vous en révère. La louange à vos yeux n'eut jamais rien de doux ; Allez, ne craignez rien des transports de ma lyre ; Je vous estimerai , mais sans vous en rien dire : C'est comme il faut vivre avec vous.

À Monsieur de Montchesne.

Continuez, monsieur : avec l'heureux talent D'être plaisant et froid, sans être froid plaisant, De divertir souvent, et de ne jamais rire, Vous savez railler sans médire, Et vous possédez l'art charmant De ne jamais fâcher, de toujours contredire.

À Madame de Montchesne.

Vous, aimable moitié de ce grand disputeur, Vous, qui pensez toujours bien plus que vous et en dites, Vous, de qui l'on estime et l'esprit et le coeur, Lorsque vous ne songez qu'à cacher leurs mérites, Jouissez du plaisir d'avoir toujours donné Les contradictions dont son esprit abonde ; Car ce n'est que pour vous qu'il a toujours été De l'avis du reste du monde.

À Madame la Marquise de Prie.

De Prie, objet aimable, et rare assurément, Que vous passez d'un vol rapide Du grave à l'enjoué, du frivole au solide ! Que vous unissez plaisamment L'esprit d'un philosophe et celui d'un enfant ! J'accepte les lauriers que votre main me donne : Mais ne peut-on tenir de vous qu'une couronne ? Vous connaissez Alain, ce poète fameux, Qui s'endormit un jour au palais de sa reine : Il en reçut un baiser amoureux ; Mais il dormait, et la faveur fut vaine. Vous me pourriez payer d'un prix beaucoup plus doux ; Et si votre bouche vermeille Doit quelque chose aux vers que je chante pour vous, N'attendez pas que je sommeille.

À Monsieur de Baye, frère de Madame de Prie.

Vous êtes, cher de Baye, au printemps de votre âge ; Vous promettez beaucoup, vous tiendrez davantage. Surtout n'ayez jamais d'humeur ; Vous plairez quand vous voudrez plaire : D'ailleurs imitez votre frère : Mais, hélas ! Qui pourrait imiter votre soeur ?

À Monsieur_le_Duc de la Fenillade.

Vous avez, jeune la Feuillade, Ce don charmant que jadis eut Saucourt, Ce don qui toujours persuade, Et qui plaît surtout à la Cour. Gardez qu'un jour on ne vous plaigne D'avoir su mal user d'un talent si parfait ; N'allez pas devenir un méchant cabaret Portant une si belle enseigne.

À Monsieur de Bonneval.

Et vous, cher Bonneval, que vous êtes heureux ! Vous écrivez souvent sous l'aimable de Prie, Et vous avez des vers le talent gracieux ; Ainsi diversement vous passez votre vie À parler la langue des dieux. Partagez avec moi ce brin de ma couronne ; De Prie, aux yeux de tous, m'a promis encor mieux : Ah ! Si ce mieux venait, je jure par les cieux De ne le partager jamais avec personne.

À Monsieur le président Hénault.

Hénault, aimé de tout le monde, Vous enchantez également Le philosophe, l'ignorant, Le galant à perruque blonde, Le citoyen, le courtisan : En Apollon vous êtes mon confrère. Grand maître en l'art d'aimer, bien plus en l'art de plaire ; Vif sans emportement, complaisant sans fadeur, Homme d'esprit sans être auteur, Vous présidez à cette fête ; Vous avez tout l'honneur de cet aimable jour. Mes lauriers étaient faits pour ceindre votre tête ; Mais vous n'en recevez que des mains de l'amour.

À Messieurs le Marquis et l'abbé de Livry.

Plus on connait Livry, plus il est agréable : Il donne des plaisirs, et toujours il en prend ; Il est le dieu du lit et celui de la table. Son frère, en tapinois, en fait bien tout autant ; Et sans perdre de sa prudence, Lorsqu'avec des buveurs il se trouve engagé, Il soutient mieux que le clergé Les libertés de l'Église de France.

À Monsieur Delaistre.

Doux, sage, ingénieux, agréable Delaistre, Vous avez gagné mon coeur. Dès que j'ai pu vous connaître. Mon estime envers vous à l'instant va paraître ; Je vous fais mon enfant de choeur.

Duchy, Jean-Baptiste Berthelot de, (1672-1740) Seigneur de Bellébat , de Courtomanche, Directeur et Intendant de l'Hôtel Royal des Invalides , mourut en cette Maison, sans avoir été marié, dans la 68ème année de son âge. [Mercure de France]

De Prie (Jeanne-Agnès Berthelot de Pléneuf, marquise) (1698-1727) aristocrate très influente de la Cour de Louis XV qui tenait salon au Château Bellébat.

Hénault d'Armorezan, Charles-Jean-François dit « le président Hénault », (1685-1770) historien et écrivain. Académicien en 1723. Initiateur du club de l'Entresol qui réunit philosophes et lettrés.

L'abbé de Livry, ambassadeur en Portugal, en Espagne, et en Pologne. [NdA]

486 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0