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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou la Tolérance

Les Guèbres

Voltaire· imprimée en 1769· 5 actes· 1 620 vers· 9 personnages

(non représentée)

Personnages

  • IRADAN, tribun militaire, commandant dans le château d'Apamée
  • CÉSÈNE, son frère et son lieutenant
  • ARZÉMON, Parsis ou Guèbre, agriculteur retiré près de la ville d'Apamée
  • ARZÉMON, son fils
  • ARZAME, sa fille
  • MÉGATISE, Guèbre, soldat de la garnison
  • PRÊTRES DE PLUTON
  • L'EMPEREUR, et ses OFFICIERS
  • SOLDATS
Épître

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE à M. DE VOLTAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, DE CELLES DE FLORENCE, DE LONDRES, DE PÉTERSBOURG, DE BERLIN, ETC. GENTILHOMME ORDINAIRE DU ROI TRÈS CHRÉTIEN, ANCIEN CHAMBELLAN DU ROI DE PRUSSE.

À qui dédierons-nous la tragédie de la Tolérance qu'à vous qui avez enseigné cette vertu pendant plus de cinquante années ? Tout le monde a retenu ces vers de la Henriade où le héros de la France, et le vôtre, dit à la reine Elisabeth :

Et périsse à jamais l'affreuse politique Qui prétend sur les coeurs un pouvoir despotique, Qui veut, le fer en main, convertir les mortels, Qui du sang hérétique arrose les autels, Et prenant un faux zèle et l'intérêt pour guides, Ne sert un Dieu de paix que par des homicides !

Quel est celui de vos ouvrages où vous n'ayez pas rendu les fanatiques persécuteurs odieux et la religion respectable ? Votre Traité de la Tolérance n'est-il pas le code de la raison et de l'humanité ? N'avez-vous pas toujours pensé et parlé comme le vénérable Berwick, évêque de Soissons, qui, dans son mandement de 1757, dit expressément que nous devons regarder les Turcs comme nos frères ?

De plus de mille voyageurs qui sont venus chez vous depuis que vous êtes retiré dans notre voisinage, on sait qu'il ne s'en est pas trouvé un seul qui n'ait adopté vos maximes ; et parmi ces voyageurs illustres on a compté des souverains.

S'il est encore des hommes atroces qui ressemblent en secret aux prêtres des furies de la tragédie des Guèbres, il est partout des souverains, des guerriers, des magistrats, des citoyens éclairés, qui imitent le César de cette tragédie singulière.

Nous la présentons à l'auteur de la Henriade et de tant de tragédies dictées par l'amour du genre humain, à l'auteur citoyen dont la vérité a toujours conduit la plume, soit lorsque ses vers rendaient le grand Henri IV encore plus cher aux nations, soit quand il célébrait en prose le roi Louis XIV si brillant et son successeur si chéri ; soit quand il peignait le grand siècle qui n'est que trop passé, et le siècle plus raffiné, plus philosophique, le siècle des paradoxes, dans lequel nous sommes ; l'un qui fut celui du génie, l'autre qui est celui des raisonnements sur le génie, mais qui est aussi celui de la science plus répandue, et surtout de la science économique : nous vous présentons, dis-je, les Guèbres comme un ouvrage que vous avez inspiré.

C'est à ceux de notre profession surtout à vous faire des remerciements. Vous nous avez comblés de vos bienfaits. Acceptez cet hommage public ; nous ne serons jamais au nombre des ingrats.

Le jeune auteur des Guèbres, qui se regarde comme votre disciple, et qui veut être inconnu, nous a expressément recommandé de vous dire tout ce que nous vous disons ici. Nous parlons en son nom comme au nôtre.

Nous avons l'honneur d'être avec un profond respect, Monsieur, Vos très humbles et très obéissants serviteurs.

Gabriel Grasset, et associés.

ACTE I

SCÈNE I. Iradan, Césène.

SCÈNE II. Iradan, Césène, Mégatise.

SCÈNE III. Iradan, Le Grand-Prêtre de Pluton et ses suivants ; Mégatise, Soldats.

LE GRAND-PRÊTRE

Oui, sur vous.

SCÈNE IV. Les Précédents, Arzame.

Iradan est placé entre le premier et le second pontife.

LE GRAND-PRÊTRE

C'en est assez.

ARZAME

Avant de me juger connaissez la justice : Votre esprit contre nous est en vain prévenu ; Vous punissez mon culte, il vous est inconnu. Sachez que ce soleil qui répand la lumière, Ni vos divinités de la nature entière, Que vous imaginez résider dans les airs, Dans les vents, dans les flots, sur la terre, aux enfers, Ne sont point les objets que mon culte envisage ; Ce n'est point au soleil à qui je rends hommage, C'est au Dieu qui le fit, au Dieu son seul auteur, Qui punit le méchant et le persécuteur, Au Dieu dont la lumière est le premier ouvrage ; Sur le front du soleil il traça son image, Il daigna de lui-même imprimer quelques traits Dans le plus éclatant de ses faibles portraits : Nous adorons en eux sa splendeur éternelle. Zoroastre, embrasé des flammes d'un saint zèle, Nous enseigna ce Dieu que vous méconnaissez. Que par des dieux sans nombre en vain vous remplacez, Et dont je crains pour vous la justice immortelle. Des grands devoirs de l'homme il donna le modèle ; Il veut qu'on soit soumis aux lois de ses parents, Fidèle envers ses rois, même envers ses tyrans, Quand on leur a prêté serment d'obéissance : Que l'on tremble surtout d'opprimer l'innocence ; Qu'on garde la justice, et qu'on soit indulgent ; Que le coeur et la main s'ouvrent à l'indigent ; De la haine à ce coeur il défendit l'entrée ; Il veut que parmi nous l'amitié soit sacrée : Ce sont là les devoirs qui nous sont imposés... Prêtres, voilà mon_Dieu : frappez, si vous l'osez.

SCÈNE V. Iradan, Arzame.

SCÈNE VI.

ACTE II

SCÈNE I. Iradan, Césène.

IRADAN

Pour la seconde fois ils ont paru, mon frère, Au nom de l'empereur et des dieux qu'on révère ; Ils les ont fait parler avec tant de hauteur, Ils ont tant déployé l'ordre exterminateur Du prétoire, émané contre les réfractaires, Tant attesté le ciel et leurs lois sanguinaires, Que mes soldats, tremblants et vaincus par ces lois, Ont baissé leurs regards au seul son de leur voix. Je l'avais bien prévu : ces prêtres du Tartare Avancent fièrement ; et, d'une main barbare, Ils saisissent soudain la fille d'Arzémon, Cette enfant si sublime, Arzame (c'est son nom) ; Ils la traînaient déjà : quelques soldats en larmes Les priaient à genoux ; nul ne prenait les armes. Je m'élance sur eux, je l'arrache à leurs mains : « Tremblez, hommes de sang ; arrêtez, inhumains ; Tremblez ! elle est Romaine ; en ces lieux elle est née, Je la prends pour épouse. O dieux de l'hyménée ! Dieux de ces sacrés noeuds, dieux cléments, que je sers, Je triomphe avec vous des monstres des enfers ! Armez et protégez la main que je lui donne ! » Ma cohorte à ces mots se lève et m'environne ; Leur courage renaît. Les tyrans confondus Me remettent leur proie, et restent éperdus. « Vous savez, ai-je dit, que nos lois souveraines Des saints noeuds de l'hymen ont consacré les chaînes ; Que nul n'ose porter sa téméraire main Sur l'auguste moitié d'un citoyen romain : Je le suis ; respectez ce nom cher à la terre. » Ma voix les a frappés comme un coup de tonnerre : Mais, bientôt revenus de leur stupidité, Reprenant leur audace et leur atrocité, Leur bouche ose crier à la fraude, au parjure ; Cet hymen, disent-ils, n'est qu'un jeu d'imposture, Une offense à César, une insulte aux autels ; Je n'en ai point tissu les liens solennels ; Ce n'est qu'un artifice indigne et punissable... Je vais donc le former cet hymen respectable : Vous l'approuvez, mon frère, et je n'en doute pas ; Il sauve l'innocence, il arrache au trépas Un objet cher aux dieux aussi bien qu'à moi-même, Qu'ils protègent par moi, qu'ils ordonnent que j'aime, Et qui, par sa vertu, plus que par sa beauté, Est l'image, à mes yeux, de la divinité.

SCÈNE II. Iradan, Césène, Arzame.

SCÈNE III. Iradan, Arzame.

SCÈNE IV. Iradan, Arzame, Césène.

SCÈNE V. Les Précédents, Les Prêtres de Pluton, Soldats.

IRADAN, aux soldats

Ingrats !

LE GRAND-PRÊTRE

Ne le redoutez pas.

ARZAME, en se retirant

Je meurs.

SCÈNE VI. Iradan, Césène.

SCÈNE VII. Iradan, Le Jeune Arzémon, parcourant le fond de la scène d'un air inquiet et égaré.

LE JEUNE ARZÉMON

Oui, je le suis.

LE JEUNE ARZÉMON

Je te l'apporte, frappe.

LE JEUNE ARZÉMON

Je viens ici pour l'être.

LE JEUNE ARZÉMON

Puis-je la voir enfin ?

ACTE III

SCÈNE I. Le Jeune Arzémon, Mégatise.

LE JEUNE ARZÉMON

Je le crois.

LE JEUNE ARZÉMON

Sans doute.

LE JEUNE ARZÉMON

Puis-je sauver Arzame ?

LE JEUNE ARZÉMON

Peux-tu le demander ?

LE JEUNE ARZÉMON

C'est elle-même.

SCÈNE II. Le Jeune Arzémon, Mégatise, Arzame.

LE JEUNE ARZÉMON

Il est trop vrai, ma soeur.

LE JEUNE ARZÉMON

On le dit.

LE JEUNE ARZÉMON

Près de ton meurtrier !

LE JEUNE ARZÉMON

Ils tardent bien longtemps.

LE JEUNE ARZÉMON, se jetant dans les bras de Mégatise

Cher ami, c'en est fait, tout est donc éclairci !

LE JEUNE ARZÉMON

Il en fait trop peut-être.

LE JEUNE ARZÉMON

Il t'aimait !

LE JEUNE ARZÉMON

Il t'aimait !

ARZAME

Oui.

ARZAME

L'horreur.

SCÈNE III. Arzame, Mégatise.

MÉGATISE

Des malheurs.

SCÈNE IV. Arzame, Mégatise, Césène, Solsats ; Le Jeune Arzémon, enchaîné.

MÉGATISE

Malheureux !

ARZAME tombe sur une banquette

Je me meurs.

SCÈNE V.

ACTE IV

SCÈNE I. Le Vieil Arzémon, Mégatise.

MÉGATISE, en pleurant

Oui.

MÉGATISE

À toi ?

LE VIEIL ARZÉMON

Lui !

LE VIEIL ARZÉMON

Que je voie Iradan.

LE VIEIL ARZÉMON

Tout doit nous alarmer.

SCÈNE II. Iradab, le bras en écharpe, appuyé sur Césène ; Mégatise.

IRADAN, à Mégatise

Donne, ne pleure point.

SCÈNE III. Iradan, Césène, Arzame.

SCÈNE IV. Iradan, Arzame, Césène, Mégatise.

SCÈNE V. Iradan, Arzame, Césène ; Mégatise, s'avançant vers Le Vieil Arzémon, qu'on voit à la porte.

LE VIEIL ARZÉMON

Je veux vous secourir.

SCÈNE VI. Les Précédents ; Le Jeune Arzémon, enchaîné.

IRADAN

Hélas !

CÉSÈNE

Ô destins

IRADAN, prend la main d'Amame, et regarde avec larmes le jeune Arzémon qui se couvre le visage

Voilà mon fils, ta fille, et tout est découvert.

ARZAME, à Césène, qui l'embrasse

Quoi ! Je naquis de vous !

IRADAN, se relevant et l'embrassant

Non, tu n'es que mon fils.

Il retombe.

LE JEUNE ARZÉMON

L'oserai-je ?

ACTE V

SCÈNE I. Iradan, Le Jeune Arzémon, Arzame.

LE JEUNE ARZÉMON, baisant la main d'Iradan

Je ne puis vous parler, je demeure éperdu, Mon père !

IRADAN, l'embrassant

Mon cher fils !

SCÈNE II. Les Précédents, Césène.

LE JEUNE ARZÉMON

Que je suis alarmé !

LE JEUNE ARZÉMON

J'y vole.

SCÈNE III. Iradan, Arzame.

SCÈNE IV. Iradan, Arzame, Le Vieil Arzémon.

SCÈNE V. Iradan, Césène, Arzame, Le Jeune Arzémon.

SCÈNE VI. Les précédents ; L'Eempreur, Gardes ; Le Vieil Arzémon, et Mégatise, au fond.

L'EMPEREUR

Les persécutions Ont mal servi ma gloire, et font trop de rebelles. Quand le prince est clément, les sujets sont fidèles. On m'a trompé longtemps ; je ne veux désormais Dans les prêtres des dieux que des hommes de paix, Des ministres chéris, de bonté, de clémence, Jaloux de leurs devoirs, et non de leur puissance ; Honorés et soumis, par les lois soutenus, Et par ces mêmes lois sagement contenus ; Loin des pompes du monde enfermés dans leur temple, Donnant aux nations le précepte et l'exemple ; D'autant plus révérés qu'ils voudront l'être moins ; Dignes de vos respects, et dignes de mes soins : C'est l'intérêt du peuple, et c'est celui du maître. Je vous pardonne à tous. C'est à vous de connaître Si de l'humanité je me fais un devoir, Et si j'aime l'État plutôt que mon pouvoir... Iradan, désormais, loin des murs d'Apamée, Votre frère avec vous me suivra dans l'armée ; Je vous verrai de près combattre sous mes yeux : Vous m'avez offensé ; vous m'en servirez mieux. De vos enfants chéris j'approuve l'hyménée.

À Arzame et au jeune Arzémon.

Méritez ma faveur, qui vous est destinée.

Au vieil Arzémon

Et toi, qui fus leur père, et dont le noble coeur Dans une humble fortune avait tant de grandeur, J'ajoute à ta campagne un fertile héritage ; Tu mérites des biens, tu sais en faire usage. Les Guèbres désormais pourront en liberté Suivre un culte secret longtemps persécuté : Si ce culte est le tien, sans doute il ne peut nuire Je dois le tolérer plutôt que le détruire. Qu'ils jouissent en paix de leurs droits, de leurs biens ; Qu'ils adorent leur dieu, mais sans blesser les miens : Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ; Mais la loi de l'État est toujours la première. Je pense en citoyen, j'agis en empereur : Je hais le fanatique et le persécuteur.

1 620 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0