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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie en Trois Actes

Mort de Caton

Voltaire· imprimée en 1768· 3 actes· 1 138 vers· 9 personnages

Personnages

  • PORCIUS, fils de Caton
  • SEXTUS, fils de Pompée
  • DÉMÉTRIUS, Soldat de l'armée de Pompée
  • SOTER, Soldat de l'armée de Pompée
  • FABIUS, Député de César
  • VARUS, Sénateur
  • BIBULUS, Sénateur
  • LENTULUS, Sénateur
  • SILLANUS, Sénateur
PRÉFACE

La mort de Caton est, sans contredit, l'un des sujets les plus difficiles à traiter dans le genre dramatique. La situation d'un homme qui, jaloux de sa liberté, préfère une mort glorieuse à un esclavage honteux, ne petit exciter dans l'âme des spectateurs que dé l'étonnement et de l'admiration. Or, il est presque impossible que cette espèce de sentiment se soutienne pendant cinq actes ; on se lasse aisément d'admirer ; et tout sentiment qui affecte l'esprit, sans aller au coeur, est bientôt épuisé.

Peur rendre ce sujet intéressant, il faudrait le gâter ; il faudrait, dis-je, avoir recours à l'invention, et suppléer au défaut d'action et d'intérêt par une intrigue amoureuse qui excitât dans l'âme une diversion de sentiments pour sauver l'uniformité d'un seul.

C'est ainsi que le célèbre Adisson a défiguré sa pièce en mêlant aux réflexions sublimes de Caton sur l'immortalité de l'âme, des propos amoureux fort déplacés dans une Tragédie philosophique, mais qui n'en est pas moins admirable pour la beauté des vers et là force de la diction. Si M. Adisson avait fait attention que quand on emploie l'amour dans une Tragédie, il faut que cette passion y domine absolument, il se serait bien gardé de l'introduire dans un sujet où non seulement elle est inutile, mais même ridicule.

Pour moi je suis tellement convaincu de cette vérité, que je n'ai point balancé un moment à l'exclure de ma pièce ; et de deux inconvénients ne pouvant choisir que le moindre, j'ai préféré de la rendre froide plutôt que fade ; mais en même-temps j'ai eu la précaution de la mettre en trois actes, et de cette manière l'action étant plus resserrée, en devient moins languissante.

Ayant exclu l'amour de ma pièce, j'ai cru, par la même raison, qu'un personnage de femme y serait également déplacé, d'autant plus qu'il y jouerait un rôle fort inutile. D'ailleurs, Monsieur de Voltaire ayant introduit cet usage dans une Tragédie à peu-près du même-genre, intitulée La Mort de César, j'ai cru pouvoir prendre la même liberté dans un sujet si conforme au sien.

En effet, pour se persuader de leur ressemblance, il ne faut que les comparer. Dans l'un, César uniquement occupé du soin de sa grandeur, sacrifie tout pour elle ; rien ne peut le distraire de ses projets ambitieux, ni les obstacles qui s'opposent à son élévation, ni l'aversion des Romains pour la Royauté, ni les prières de ses amis, ni les menaces de ses ennemis ; tout est vainement employé pour le détourner de ses pernicieux desseins ; il demeure inébranlable dans le projet qu'il a conçu, il faut qu'il règne ou qu'il meure, et il devient enfin la victime de son ambition démesurée.

Dans l'autre, Caton n'ayant pour objet que la conservation de sa liberté, s'y dévoue entièrement ; rien ne peut le détacher de ce bien suprême, ni la valeur de César, ni la supériorité de ses forces, ni rabattement des Romains, ni les conseils de ses amis, ni le soin de son propre salut ; rien ne fait im pression sur une âme aussi forte et aussi stoïque que la sienne, même opiniâtreté que César à la vue du danger, même résistance aux efforts du parti contraire ; et se trouvant enfin dans l'alternative de mourir libre, ou de vivre esclave, il prend généreusement le premier parti.

D'après cette observation, n'est-on pas étonné de voir que César et Caton, si opposés entr'eux d'intérêts, et qui semblent au premier coup d'oeil deux personnages bien différents, aient des ressemblances aussi marquées ? Leurs passions font les mêmes, mais dirigées vers un but opposé ; l'un a pour idole la souveraine puissance, et l'autre la liberté. Pour achever enfin le parallèle de ces deux grands hommes, j'ajouterai les vers suivants :

Caton, par ses vertus, fut la gloire de Rome, César, par ses talents, en eût été l'appui ; Si l'on peut décider entre Caton et lui, Caton fut un héros, César fut un grand Homme. Tous deux impatients d'illustrer leur mémoire, Pour le salut de Rome aucun d'eux ne mourut. Tous deux infortunés, victimes de la gloire, L'un se donna la mort, et l'autre la reçut.

Pour en revenir à ma pièce, si j'ai osé l'entreprendre malgré la difficulté du sujet, ce n'est pas que je me flatte d'avoir réussi \ mais entraîné et séduit par la grandeur d'âme de mon Héros, je n'ai pu me défendre de le faire paraître sur la scène ; cette Tragédie néanmoins n'a point été faite pour le Théâtre où elle n'aurait aucun mérite, mais pour avoir occasion de déployer dans tout son jour les sentiments philosophiques de Caton, et pour en faire part aux Lecteurs. Si je prête quelquefois à ce Romain des sentiments dignes de lui, je ne prétends pas m'en attribuer le mérite, et j'avoue que Lucain m'a servi d'interprète dans ces occasions.

Peu d'Auteurs, se font exercés sur un pareil sujet ; sans doute qu'il est peu attrayant pour ceux qui sont jaloux de mériter des applaudissements du Théâtre. C'est une carrière si épineuse, qu'on est bien aise de cueillir les roses qui naissent si difficilement sous les pas de ceux qui la parcourent. Aujourd'hui l'on cherche plus à éblouir le public qu'à l'éclairer ; il est vrai qu'il se prête volontiers à cette illusion, et que par ce moyen on est presque toujours sûr de lui plaire.

Comme l'empire de la mode s'étend parmi nous sur toutes choses, l'on veut aussi des Tragédies, à la mode, parce que la nouveauté plaît en tout genre. Rien cependant ne fait plus de tort aux Belles-Lettres que ce goût de mode en fait de Littérature. Les auteurs dramatiques, au lieu de prendre pour modèles les grands maîtres de l'Art, tels que les Corneilles, les Racines, etc. ne s'attachent uniquement qu'à étudier le goût du Public, qui, ne cherchant à son tour qu'à s'amuser, adopte d'abord, sans trop de discernement, tout ce qui peut l'éblouir et lui faire illusion, mais qu'il rejette ensuite, indigné d'avoir pu s'en laisser charmer ; de sorte qu'on peut quelquefois appeler, sans injustice, de son premier jugement, lequel est souvent précipité, mais jamais du second qui est ; toujours réfléchis.

Ainsi ceuX qui aspirent à mériter les suffrages de la postérité, devraient bien se garder de courir après cette vaine gloire qui meurt souvent avant tìux4 et de préférer un succès passager à une réputation durable, en s'étudiant ainsi à éblouit le Public par des situations brillantes, des coups de théâtre imprévus, de belles sentences, enfin par tout cet appareil d'éclat et de magnificence si fort en usage aujourd'hui, et qui n'en impose que pour un temps.

Il est bien difficile, je l'avoue, de se garantir tout-à-fait de la séduction d'un genre aussi brillant, et plus difficile encore de ne pas se laisser entraîner au goût du siècle, ainsi qu'au torrent de l'exemple. C'est lui qui dirige nos moeurs et nos actions ; il influe sur toutes choses, et l'on ne peut s'en écarter que par un effort sublime. On est jaloux d'ailleurs de plaire à ses Contemporains, et de mériter leurs suffrages. Racine, le grand Racine fut lui-même obligé de se plier au goût de son siècle ; on ne respirait alors que la galanterie, et il se vit forcé de l'introduire dans toutes ses pièces, qu'il tendit moins parfaites en les rendant plus agréables à la multitude ; et la seule Tragédie qu'il ait faite sans amour, n'a été reconnue pour un chef-d'oeuvre qu'après sa mort.

M. de Voltaire instruit pat l'exemple de ses prédécesseurs, et se sentant un génie fait pour dominer son siècle, eut le courage de s'écarter de la voie commune ; il ramena la Tragédie à son vrai genre, non pas à la vérité sans de grandes difficultés. Il fut également forcé de payer le tribut à son siècle dans OEdipe, pour ne pas heurter de front les préjugés du public qu'il faut mener insensiblement au but que l'on se propose ; mais on le vit bientôt triompher dans Mérope, et achever glorieusement ce qu'il avait si courageusement commencé.

Une autre raison encore qui engage les Auteurs à satisfaire le goût du siécle, et qui les empêche de suivre l'impulsion "de leur génie en prenant un nouvel essor, c'est que les Comédiens, destinés par état à plaire au Public, ne favorisent que les Pièces qui font de son goût ; de sorte qu'ils forcent les Auteurs à s'assujettir au genre qui est toujours le plus à la mode, pour ne point les mettre dans le cas de s'attirer des refus.

Mais dans cet art comme dans tous les autres on doit s'attendre à mille inconvénients qui pourraient retarder ou ralentir le progrès de la Littérature, si la nature ne produisait de temps en temps des génies supérieurs qui savent en triompher.

ACTE PREMIER.

Le théâtre représente les débris d'un Temple situé sur le port d'Utique ; on aperçoit dans l'éloignement le rivage de la Mer bordé de rochers, et les tours de la Ville.

SCÈNE PREMIÈRE. Soter, Sextus, abordanssur la rive.

SCÈNE II. Caton, Démétrius.

SCÈNE III. Caton, Porcius.

CATON

Oui, mon fils, c'en est fait, le sort en est jeté ; Je me soumets aux lois de la nécessité, Et de Rome en ce jour épousant la querelle, Je vole la défendre ou tomber avec elle.

Le sort enest jeté : célèbre citation latine Alea Jacte Est, attribuée à César quand il franchit le Rubicon avant d'entrer dans Rome.

SCÈNE IV. Caton, Porcius, Demetrius.

SCÈNE V. Caton, Sextus, Porcius.

SEXTUS

Ah ! Plût au Ciel, hélas ! Que César l'eut ravie ! Pompée, en expirant sous l'effort de son bras, N'aurait point à rougir d'un infâme trépas ; Il serait mort content, mais une main perfide A conduit dans son coeur le poignard homicide. Mon père malheureux, vaincu, désespéré, Crut trouver en Egypte un asile assuré ; Il aborde à l'instant cette terre étrangère ! Mais, ô comble d'horreur ! Ô trop malheureux père ! À peine arrive-t-il, qu'il est assassiné Par ordre d'un tyran qu'il avait couronné ; L'infâme roi du Nil, l'indigne Ptolomée. Croyant servir César, sacrifia Pompée. Hélas : pour mieux le perdre il lui tendit les bras ; Ce traître en l'embrassant lui donna le trépas, Par de vils assassins j'ai vu trancher sa vie, A-t-on jamais plus loin poussé la perfidie ? Pour moi, frappé d'horreur d'un attentat si noir, Furieux, égaré, rempli de désespoir, Et de mes sens troublés ayant perdu l'usage, Je croyais que César, avide de carnage, Nous avait devancés dans ce séjour d'horreur, Pour immoler mon père à sa propre fureur ; Je ne pouvais penser que l'ami de Pompée, D'un sang si précieux eût souillé son épée ; Bientôt d'un jour nouveau la funeste clarté Vint au lieu de l'erreur m'offrir la vérité ; Lorsqu'en effet je vis ce tyran sanguinaire Ordonner à grands cris, teint du sang de mon père, Que l'on offrît sa tête aux regards du vainqueur. Je ne pus supporter ce spectacle d'horreur ; Regrettant dans Memphis les plaines de Pharsale, Je retourne aussitôt vers la barque fatale Qui sur ces bords cruels nous avait apportés, Et je m'éloigne enfin de ces lieux détestés, Des Dieux vengeurs du crime implorant la puissance Contre un tyran barbare objet de leur vengeance.

Bataille de Pharsale eut lieu à l'été de de l'an 48 avant JC dans le nord de la Grèce. Elle vit la victoire de César sur Pompée.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Porcius, Varus, Bibulus, Lentulus, Sillanus.

SCÈNE II. Caton, Sextus, et les Acteurs précédents.

VARUS

Caton, il n'est plus temps de songer à la guerre, Il faut finir enfin les malheurs de la terre. Assez et trop longtemps victime des forfaits, L'Univers fut privé des douceurs de la paix. Quand, loin de leurs foyers, la discorde fatale Entraîna les Romains aux plaines de Pharsale, Pour régler par le fer le sort des Nations, Objet perpétuel de dos divisions ; Quand l'Univers enfin fut couvert de nos armes, Forcés de prendre part aux cruelles alarmes, Et de la liberté n'écoutant que la voix, Le parti le plus juste emporta notre choix. On nous vit à l'instant sur les pas de Pompée Marcher contre César aux rives du Pénée ; De le suivre en tous lieux nous fîmes le serment, Et nous l'avons rempli jusqu'au dernier moment ; En toute occasion son parti fut le nôtre, Il était notre appui, nous n'en voulions point d'autre ; Aux plaines de Pharsale il eût été vainqueur, Si le Ciel en courroux n'eût trahi sa valeur ; Et si la Parque enfin de sa gloire ennemie, Par un assassinat n'eût terminé sa vie, Le Ciel en est témoin, nous le jurons par lui, Ou nous verrait encor le servir aujourd'hui. Que peut-il maintenant exiger davantage ? Nos serments sont rompus, sa mort nous en dégage : C'est en vain qu'il voudrait, du fond de son tombeau, De la guerre en ce jour rallumer le flambeau. Nous chérissons sa gloire et respectons sa cendre, Mais Pompée au tombeau n'a plus rien à prétendre.

Le Fleuve Pénée se trouve en Thessalie (Grèce) au nord de Pharsale.

CATON

Ô Ciel ! Qu'ai-je entendu ? Quel horrible discours ! Ai-je pu si longtemps en supporter le cours ? Ô perfides Romains ! Si peu dignes de l'être, N'auriez-vous combattu que pour le choix d'un maître ? Auriez-vous pu former cet indigne, projet ? Était-ce pour Pompée, ou pour Rome en effet, Que vous alliez combattre aux champs de Thessalie ? Osiez-vous préférer un homme à la Patrie ? Pour des Républicains, quel horrible attentat ! Est-il d'autre parti que celui de l'État ? Ah ! Qu'était-il besoin de recourir aux armes ? Hélas ! Vous fallait-il prendre part aux alarmes, Et répandre le sang de vos concitoyens, Si de la liberté vous n'êtes les soutiens ? Si votre chef n'est plus, la mort de ce grand Homme Vous donne-t-elle enfin le droit de trahir Rome . C'était donc la faveur et non la liberté Qui guidait aux combats votre animosité ; Romains, pour vous confondre, en faut-il davantage ? Mais, que dis-je ? L'honneur n'est plus votre partage. Allez, vils Citoyens, infâmes déserteurs, Briguer, sous un tyran, de nouvelles faveurs, Partagez avez lui les dépouilles sanglantes De tant de Nations avec Rome expirantes. À l'amour de vos lois renoncez désormais, Expiez cet amour à force de forfaits. Ah ! Que n'imitez-vous l'indigne Ptolomée, Vous avez en vos mains le fils du Grand Pompée ? Que n'allez-vous porter sa tête au fier vainqueur, Avec de tels présents on calme sa fureur, Et si ce n'est assez pour assouvir sa rage, Prenez encor la mienne, ajoutez cet outrage ; S'il vous faut obtenir un indigne pardon, Vous l'obtiendrez, cruels, en lui faisant ce don.

On lit "à la fureur" mais une note à la fin d'édition 1768 indique qu'il lire "à la faveur".

SCÈNE III. Caton, Sextus, Porcius.

SCÈNE IV. Varus, Caton, Porcius, Sextus.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Caton, Les Sénateurs.

SCÈNE III. Sextus, Caton.

SCÈNE IV. CATON, PORCIUS.

CATON

Moi !

CATON

Elle inspire à mon coeur un courage intrépide, Et contre les revers me prête son égide.

Égide : Fig. Protection, sauvegarde. Placé sous l'égide des lois. [L]

SCÈNE V. Caton, Porcius, Demetrius.

SCÈNE VI. Fabius, Caton, Porcius.

SCÈNE DERNIÈRE. Caton, Porcius.

1 138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica