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Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes

Les Lois de Minos ou Astérie

Voltaire· créée en 1774, imprimée en 1773· 5 actes· 1 320 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois le 17 janvier 1774 au Grand Théâtre de la Monnaie de Bruxelles.

Personnages

  • TEUCER, roi de Crète
  • MÉRIONE, archonte
  • DICTIME, archonte
  • PHARÈS, grand sacrificateur
  • AZÉMON, guerrier de Cydonie
  • DATAME, guerrier de Cydonie
  • ASTÉRIE, captive
  • Un HÉRAUT
  • PLUSIEURS GUERRIERS CYDONIENS
  • SUITE, etc

ACTE I

Le théâtre représente les portiques d'un temple, des tours sur les côtés, des cyprès sur le devant.

SCÈNE I. Teucer, Dictime.

SCÈNE II. Teucer, Dictime ; le pontife Pharès avance avec le sacrificateur à sa droite : le roi est à sa gauche, accompagné des archontes de la Crète.

PHARÈS, au roi et aux Archontes

Prenez place, seigneurs, au temple de Gortine ; Adorez et vengez la puissance divine.

Ils montent sur une estrade, et s'asseyent dans le même ordre. Pharès continue.

Prêtres de Jupiter, organes de ses lois, Confidents de nos dieux, et vous, roi des crétois, Vous, archontes vaillants, qui marchez à la guerre Sous les drapeaux sacrés du maître du tonnerre, Voici le jour de sang, ce jour si solennel, Où je dois présenter aux marches de l'autel L'holocauste attendu, que notre loi commande. De sept ans en sept ans nous devons en offrande Une jeune captive aux mânes des héros ; Ainsi dans ses décrets nous l'ordonna Minos, Quand lui-même il vengeait sur les enfants d'Égée La majesté des dieux, et la mort d'Androgée. Nos suffrages, Teucer, vous ont donné son rang : Vous ne le tenez point des droits de votre sang ; Nous vous avons choisi quand par Idoménée L'île de Jupiter se vit abandonnée. Soyez digne du trône où vous êtes monté ; Soutenez de nos lois l'inflexible équité. Jupiter veut le sang de la jeune captive Qu'en nos derniers combats on prit sur cette rive. On la croit de Cydon. Ces peuples odieux, Ennemis de nos lois, et proscrits par nos dieux, Des repaires sanglants de leurs antres sauvages, Ont cent fois de la Crète infesté les rivages ; Toujours en vain punis, ils ont toujours brisé Le joug de l'esclavage à leur tête imposé. Remplissez à la fin votre juste vengeance. Une épouse, une fille à peine en son enfance, Aux champs de Bérécinthe, en vos premiers combats, Sous leurs toits embrasés mourantes dans vos bras, Demandent à grands cris qu'on apaise leurs mânes. Exterminez, grands dieux, tous ces peuples profanes ! Le vil sang d'une esclave, à nos autels versé, Est d'un bien faible prix pour le ciel offensé. C'est du moins un tribut que l'on doit à mon temple ; Et la terre coupable a besoin d'un exemple.

TEUCER

Vrais soutiens de l'état, guerriers victorieux, Favoris de la gloire, et vous, prêtres des dieux, Dans cette longue guerre où la Crète est plongée, J'ai perdu ma famille, et ce fer l'a vengée ; Je pleure encor sa perte ; un coup aussi cruel Saignera pour jamais dans ce coeur paternel. J'ai dans les champs d'honneur immolé mes victimes ; Le meurtre et le carnage alors sont légitimes ; Nul ne m'enseignera ce que mon bras vengeur Devait à ma famille, à l'état, à mon coeur : Mais l'autel ruisselant du sang d'une étrangère Peut-il servir la Crète, et consoler un père ? Plût aux dieux que Minos, ce grand législateur, De notre république auguste fondateur, N'eût jamais commandé de pareils sacrifices ! L'homicide en effet rend-il les dieux propices ? Avons-nous plus d'états, de trésors, et d'amis, Depuis qu'Idoménée eut égorgé son fils ? Guerriers, c'est par vos mains qu'aux feux vengeurs en proie, J'ai vu tomber les murs de la superbe Troie, Nous répandons le sang des malheureux mortels ; Mais c'est dans les combats, et non point aux autels. Songez que de Calchas et de la Grèce unie Le ciel n'accepta point le sang d'Iphigénie. Ah ! Si pour nous venger le glaive est dans nos mains, Cruels aux champs de mars, ailleurs soyons humains ; Ne peut-on voir la Crète heureuse et florissante Que par l'assassinat d'une fille innocente ? Les enfants de Cydon seront-ils plus soumis ? Sans en être plus craints nous serons plus haïs. Au souverain des dieux rendons un autre hommage : Méritons ses bontés, mais par notre courage : Vengeons-nous, combattons, qu'il seconde nos coups ; Et vous, prêtres des dieux, faites des voeux pour nous,

SCÈNE III. Les précédents, Astérie.

PHARÈS

Pharès se lève, les sacrificateurs aussi, et descendent de l'estrade.

Qu'aux autels on traîne la victime.

SCÈNE IV. les précédents ; un héraut arrive, le caducée à la main.

Le roi, les archontes, les sacrificateurs, sont debout.

ACTE II

SCÈNE I. Dictime, gardes ; Datame, les Cydoniens, dans le fond.

DATAME

C'est moi.

DATAME

Nous !

SCÈNE II. Teucer, Dictime, gardes.

SCÈNE III. Teucer, Dictime, Astérie, gardes.

SCÈNE IV. Teucer, Dictime, Mérione.

TEUCER

Parlez.

MÉRIONE

Nos lois...

ACTE III

SCÈNE I. Datame, Cydoniens.

SCÈNE II. Les précédents ; un cydonien, arrivant.

Le CYDONIEN

Astérie...

Le premier CYDONIEN

Ah ! Grand dieu !

DATAME

Je me meurs.

Il tombe entre les bras d'un cydonien.

VOIX de la tour

Datame, arrête !

La même VOIX

Datame !...

SCÈNE III. Les Cydoniens, Dictime.

SCÈNE IV. Teucer, Dictime.

SCÈNE V. Teucer, Dictime, un héraut.

ACTE IV

SCÈNE I. Le vieillard Azémon, accompagné d'un esclave qui lui donne la main.

SCÈNE II. Azémon, sur le devant ; Teucer, dans le fond, précédé du héraut.

SCÈNE III. Teucer, Dictime, Azémon, le héraut, gardes.

AZÉMON

Tu voulais la remettre à son père ? Va, tu la lui rendras.

Deux Cydoniens apportent une cassette couverte de lames d'or. Azémon continue.

Enfin donc en ces lieux On apporte à tes pieds ces dons dignes des dieux.

TEUCER, s'écriant

Ma fille !

AZÉMON

Astérie !

ASTÉRIE

Mon père !

ACTE V

SCÈNE I.Teucer, Azémon, Mérione, le héraut, suite.

SCÈNE II. Astérie, Azémon, gardes.

ASTÉRIE, voulant sortir

Ne puis-je pas mourir ?

AZÉMON, se mettant au-devant d'elle

Tu n'en fus que trop près.

SCÈNE III. Les précédents, Datame.

DATAME

Il avait à combattre, en ce jour mémorable, Des tyrans de l'état le parti redoutable, Les archontes, Pharès, un peuple furieux, Qui, trahissant ton père, a cru servir ses dieux. Nous entendions leurs cris, tels que sur nos rivages Les sifflements des vents appellent les orages ; Et nous étions réduits au désespoir honteux De ne pouvoir mourir en combattant contre eux. Teucer a pénétré dans la prison profonde Où, cachés aux rayons du grand astre du monde, On nous avait chargés du poids honteux des fers, Pour être avec toi-même en sacrifice offerts, Ainsi que leurs agneaux, leurs béliers, leurs génisses, Dont le sang, disent-ils, plaît à leurs dieux propices ; Il nous arme à l'instant. Je reprends mon carquois, Mes dards, mes javelots, dont ma main tant de fois Moissonna dans nos champs leur troupe fugitive. Bientôt de ces crétois une foule craintive Fuit, et laisse un champ libre au héros que je sers. La foudre est moins rapide en traversant les airs. Il vole à ce grand chef, à ce fier Mérione ; Il l'abat à ses pieds : aux fers on l'abandonne ; On l'enchaîne à mes yeux. Ceux qui, le glaive en main, Couraient pour le venger, l'accompagnent soudain : Je les vois, sous mes coups, roulant dans la poussière. Tout couvert de leur sang, je vole au sanctuaire, À cette enceinte horrible et si chère aux crétois, Où de leur Jupiter les détestables lois Avaient proscrit ta tête en holocauste offerte ; Où, des voiles de mort indignement couverte, On t'a vue à genoux, le front ceint d'un bandeau, Prête à verser ton sang sous les coups d'un bourreau : Ce bourreau sacrilège était Pharès lui-même ; Il conservait encor l'autorité suprême Qu'un délire sacré lui donna si longtemps Sur les serfs odieux de ce temple habitants. Ils l'entouraient en foule, ardents à le défendre, Appelant Jupiter qui ne peut les entendre, Et poussant jusqu'au ciel des hurlements affreux. Je les écarte tous ; je vole au milieu d'eux ; Je l'atteins, je le perce ; il tombe, et je m'écrie : "Barbare, je t'immole à ma chère Astérie !" De ma juste vengeance et d'amour transporté, J'ai traîné jusqu'à toi son corps ensanglanté : Tu peux le voir, tu peux jouir de ta victime ; Tandis que tous les siens, étonnés de leur crime, Sont tombés en silence, et saisis de terreur, Le front dans la poussière, aux pieds de leur vainqueur.

Carquois : Étui à flèches. Le carquois se portait sur le dos. [L]

SCÈNE IV. Les précédents, Teucer ; Mérione, enchaîné ; Cydoniens, soldats, peuple.

1 320 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica