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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie en Trois Actes

La Mort de César

Voltaire· créée en 1743, imprimée en 1736· 3 actes· 1 030 vers· 10 personnages

Représentée au public, pour la première fois, le 29 avril 1743 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par la Comédie française. Représenté une première fois à l'Hôtel Sassenage en 1733, puis au Collège d'Harcourt le 11 août 1735.

Personnages

  • JULES CÉSAR, dictateur
  • MARC-ANTOINE, consul
  • JUNIUS BRUTUS, préteur
  • CASSIUS, sénateur
  • CIMBER, sénateur
  • DÉCIMUS, sénateur
  • DOLABELLA, sénateur
  • CASCA, sénateur
  • LES ROMAINS
  • LICTEURS
PRÉFACE DES ÉDITEURS

Nous donnons cette édition de la tragédie de le Mort de César de Monsieur de Voltaire : nous pouvons dire qu'il est le premier qui ait fait connaître des Les Muses Anglaises en France. Il traduisit il y a quelques années plusieurs morceaux des meilleurs poètes d'Angleterre, pour l'instruction de ses amis, et par là il engagea beaucoup de personnes à apprendre l'Anglais ; en sorte qu'aujourd'hui cette langue est devenue familière aux Gens de Lettres. C'est rendre service à l'esprit humain de l'orner ainsi des richesses des pays étrangers.

Parmi les morceaux les plus singuliers des poètes anglais que notre ami qui traduisit, il nous donna la scène d'Antoine, et du peuple romain prise à la Tragédie de Jules-César, écrite il y a cent cinquante ans par le fameux Shakespeare, et jouée encore aujourd'hui avec un très grand concours, sur le théâtre de Londres. Nous le prîmes de nous donner le reste de la pièce ; mais il était impossible de la traduire.

Shakespeare était un grand génie, mais vivait dans un siècle grossier, et l'on retrouve dans ses pièces la grossièreté de ce temps beaucoup plus que le génie de l'auteur. Monsieur de Voltaire au lieu de traduire l'ouvrage monstrueux Shakespeare, composa dans le goût anglais Jules-César que nous donnons au public ; Il n'est pas ici une pièce telle que le Sir Politic, pour faire connaître la comédie de Londres aux Français. On peut dire que cette comédie du Sir Politic n'était ni du goût des Anglais, ni de celui d'aucune autre nation.

Il est aisé d'apercevoir dans la tragédie de La Mort de César le génie et le caractère des écrivains anglais, aussi bien que celui du peuple romain. On y voit cet amour dominant de la Liberté, et ces hardiesses que les auteurs français ont rarement.

Il y a encore en Angleterre une autre tragédie de la Mort de César composée par le Duc de Buckingham. Il y en a une en Italien de M. l'abbé Conti Noble vénitien. Ces pièces nous ressemblent qu'en un seul point, c'est qu'on ne trouve point d'amour. Aucun de ces auteurs n'a avili ce grand sujet par une intrigue de galanterie ; mais il y a environ trente cinq ans que l'un des plus beaux génies de France s'étant associé avec Mademoiselle Barbier, pour composer une Jules-César, il ne manqua pas de représenter César et Brutus amoureux et jaloux. Cette petitesse ridicule, personne n'ose guérir le Théâtre Français de cette contagion. Il a fallu que dans Racine, Mithridate, Alexandre, Porus aient été galants. Corneille n'a jamais évité cette faiblesse. Il n'a fait aucuune pièce sans amour, et il faut avouer que dans ses tragédies (si vous exceptez le Cid et Polyeucte) cette passion est aussi mal peinte, qu'elle y est étrangère. Notre auteur a donné peut-être ici dans un autre excès. Bien des gens trouvent dans sa pièce trop de férocité ; ils voient avec horreur que Brutus sacrifie à l'amour de sa patrie non seulement son bienfaiteur, mais son père. On n'a à répondre autre chose, sinon que tel était la caractère de Brutus, et qu'il faut peindre les hommes tels qu'ils étaient. On a encore une lettre de ce fier romain dans laquelle qu'il dit qu'il immolerait son propre père à la République. On fait que César était son père : il n'en fait pas davantage pour justifier cette hardiesse.

On imprime au devant de cette édition, la lettre du Marquis Algaroti, jeune homme déjà connu pour un bon poète, et pour un bon philosophe, et ami de Mr. de Voltaire.

On met à la suite de la tragédie de César, l'épître de notre auteur sur la calomnie ; ouvrage déjà connu : il y a un trait de Satire violent. Il ne s'est jamais permis la satire personnelle que contre Rousseau, comme DEspréaux ne se l'est pas permise que contre Rollet, voici les vers qui regardent cet homme :

L'affreux Rousseau loin de cacher en paix Des jours tissus d'opprobe et de forfaits, Vient rallumer aux Marais de Bruxelles, D'un feu mourant les pâles étincelles, Et contre moi croit rejeter l'affront De l'infamie écrite sur son front. Eh ! Que pourront tous les traits satiriques, Que d'un bras faible il décoche aujourd'hui, Et ce ramas de larcins Marotiques Moitié français, moitié Germanique ? etc.

La conduite de Rousseau, et les mauvais vers qu'il fait depuis quinze ans justifient assez ce travail. Notre auteur n'est pas le seul que Rousseau ait déchiré dans les vers durs qu'il compose tous les jours. Il en a fait aussi contre l'illustre Mr. de Fontenelle, contre l'Abbé de Bos, homme très sage, très savant et très estimé ; contre M. l'Abbé Bignon, le protecteur des Sciences, contre Mr. Le Maréchal de Noailles, à qui on ne peut reprocher, que d'avoir autrefois protégé Rousseau. Enfin, il vomit les injures les plus méprisables contre ce qu'il y a de plus respectables dans le monde, et contre tous ses bienfaiteurs. Il faut avouer qu'il est bine permis à Mr. de Voltaire de témoigner, en passant, dans un de ses ouvrages, ce dédain et cette exécration avec lesquels tous les honnêtes gens regardent et Rousseau et tout ce que Rousseau imprime depuis quelques années. C'est trop longtemps nous arrêter sur un sujet si désagréable ; nous finissons en informant le public que nous allons donner une très belle, et très correcte édition de la Henriade et des autres ouvrages de notre auteur, tous revus, corrigés, et beaucoup augmentés.

LETTRE DE Mr ALGAROTI, À Mr. l'Abbé FRANQUINI, ENVOYÉ de FLORENCE

Sur la tragédie de Jules-César, par M. de Voltaire.

J'ai différé jusqu'à présent, Monsieur, de vous envoyer le Jules-César que vous me demandez, pour vous faire part de celui de Mr. de Voltaire.

L'édition qu'on en a faire à Paris, il y a quelques mois, est très informe. On y reconnaît assez la main de quelqu'un du genre de ceux que Pétrone appelle Doctores Umbratici. Elle est défectueuse au point qu'on y trouve des vers qu'on qui n'ont pas le nombre de syllabes nécessaires. Cependant le Critique a jugé cette pièce avec la même sévérité, que si Mr. de Voltaire l'eût donnée lui-même au public. Ne serait-il pas injuste d'imputer au Titien le mauvais coloris d'un de ses tableaux barbouillés par un peintre moderne ? J'ai été assez heureux pour qu'il m'en soit tombé entre les mains un manuscrit digne de vous être envoyé, et voilà enfin le tableau tel q'uil est sorti des mains du maître. J'ose même l'accompagner des réflexions que vous m'avez demandées.

Il faudrait ignorer qu'il y a une langue française et un théâtre, pour ne pas savoir à quel degré de perfection Corneille e tRacine ont porté de Dramatique. Il semblait qu'après ces grands hommes, ile ne restait plus rien à souhaiter, et que tacher de les imiter, était tout ce qu'on pouvait faire de mieux. Désire-t-on quelque chose dans la peinture après le Galathée de Raphaël ? Cependant la célèbre tête de Michel ange dans le petit Farnese donna l'idée d'un genre plus terrible et plus fier auquel cet art pouvait être élevé. Il semble que dans les Beaux-Arts on ne s'aperçoit qu'il y avait des vides qu'après qu'ils soient remplis. Les plupart des tragédies de ces maîtres, soit que l'action se passe à Rome, à Athènes ou à Constantinople, ne contiennent qu'au mariage concerté, traversé, ou rompu. On ne peut s'attendre à rien de mieux dans ce genre, ou l'Amour donne avec un sous ou la paix ou la guerre. Il me paraît qu'on pourrait donner au Dramatique un tom supérieur à celui-ci. Le Jules-César m'en est une preuve ; l'auteur de la tendre Zaïre ne respirant ici que des sentiments d'ambition, de vengeance et de liberté.

La tragédie doit être l'imitation des grands homme. C'est ce qui la distingue de la comédie ; mais si les actions qu'elle représente, sont aussi des plus grandes, cette distinction n'en sera que plus marquée, et l'on peut atteindre par ce moyen à un genre supérieur. N'admire-t-on pas Marc-Antoine à Philippes qu'à Actium. Je ne doute pourtant pas que ces raisons ne puissent essuyer de sortes contradictions. Il faudrait avoir bien peu de connaissance de l'homme, pour ne pas savoir faire que les préjugés l'emportent presque toujours sur la Raison, et surtout les préjugés autorisés par un sexe qui impose une loi qu'on suit toujours avec plaisir.

L'amour est depuis trop longtemps en possession du Théâtre Français, pour souffrir que d'autres passions y prennent sa place. C'est ce qui me fait croire que le Jules-César pourrait bine avoir le même sort que les Thémistocles, les Alcibiades et les autres grands hommes d'Athènes admirés de toute la terre, pendant que l'ostracisme les bannissait de leur patrie.

Mr. de Voltaore a imité en quelques endroits Shakespeare poète anglais qui a réuni dans la même pièce les puérilités les plus ridicules et les morceaux les plus sublimes. Il en a fait la même usage que Virgile faisait des ouvrages d'ennuis ; il a imité de l'auteur anglais les deux dernières scènes qui sont deux des plus beaux modèles d'éloquence qu'y ait au théâtre.

Quum flueret lutulentus, erat quod tollere velles.

N'est-ce point un rest de barbarie en Europe de vouloir que les bornes que la Politique et la fantaisie des hommes ont prescrites pour la séparation des États, servent aussi de limites aux Sciences et aux Beaux-Arts, dont les progrès pourraient s'étendre pâr un commerce mutuel des lumières de ses voisins. Cette réflexion convient même mieux à la Nation Française qu'à toute autre. Elle est dans le cas de ces auteurs dont le public exige plus à mesure qu'il en a le plus reçu ; elle est si généralement polie et cultivée, que cela met en droit d'exiger d'elle que non seulement elle approuve, mais qu'elle cherche même à s'enrichir de ce qu'elle trouve de bon chez les voisins :

Tros Rurulusve fuat, nullo discriminé habeto.

Unobjecttion dont je ne vous parlerais pas, si je ne l'eusse entendu faire, est sur ce que cette tragédie n'est qu'en trois actes. C'est dit-on pécher contre le théâtre, qui veut que le nombre des actes doit fixé à cinq. Il est vrai qu'une des règles, est qu'à toutye rigueur la représentation ne dure pas plus de temps que n'aurait duré l'action, si véritablement elle fut arrivé. On a borné avec raison le temps à trois heures, parce qu'une plus longue diurée lasserait l'attention, et empêcherait qu'on ne put réunir aisément dans le même point de vueles différentes circonstances de l'action qui se passe. Sur ce principe on, a divisé les actes en cinq, pour la commodité des spectateurs et de l'auteur, qui peu faire arriver dans ces intervalles quelque événement nécessaire au noeud ou au dénouement de la pièce, toute l'objection se réduit donc à n'avoir fait durer l'action du César que ceux heures au lieu de trois. Si ce n'est pas un défaut, la divisiond es actes n'en doit pas être un non plus, puisque la même raison qui veut qu'une action de trois heures soit partagée en cinq actes, demande aussi qu'une action de deux heures ne le soit qu'en trois. Il ne s'ensuit pas de ce que la plus grande étendue qui a été prescrite est de trois heures , qu'on ne puisse pas la rendre moindre ; et je ne vois point pourquoi une tragédie assujettie aux trois unités, d'ailleurs pleine d'intérêts, excitant la terreur et la compassion ; enfin faisant en deux heures ce que les autres font en trois, ne serait pas une excellente tragédie. Une statue dans laquelle les belles proportions et les autres règles de l'Art soient observées, ne laisse pas d'être une belle statue, quoiqu'elle soit plue petite qu'une autre, faite sur les mêmes règles. Je ne crois pas que personne trouve le Vénus de M2dicis moins belle dans son genre, que le Gladiateur, parce qu'elle n'a que quatre pieds de hauteur, et que le Gladiateur en a six. Mr de Voltaire a peut être voulu donner à son César moins d'étendue que l'on en donne communément aux pièces dramatiques, pour fonder le goût du public par un essai, si l'on peut appeler de ce nom une pièce aussi achevée. Il s'agit pour cela d'une révolution dans le théâtre français, et c'eût été peut être trop hasarder, que de commencer par parler de Liberté et de Politique trois heures de suite à une NAtion accoutumée à voir soupirer Mithridate, sur le point de marcher vers le Capitole. On doit tenir compte à Mr. de Voltaire de ce ménagement, et ne lui point faire d'ailleurs un crime de n'avoir mis ni amour, ni femmes dans sa pièce : nées pour inspirer la mollesse et les sentiments, elles ne pourraient jouer qu'un rôle ridicule entre Brutus et Cassius, atrioces animae. Elles en jouent de si brillants partout ailleurs, qu'elle ne doivent pas se plaindre de n'en avoir aucun dans César. Je ne vous parlerai point des beautés de détail qui sont sans nombre dans cette pièce, ni de la force de la poésie, pleine d'images et de sentiments. Que ne doit-on pas attendre de Brutus et de la Henriade ? La Scène de la conspiration me paraît des plus belles, et des plus fortes qu'on ait encore vues sur le théâtre ; elle fait voir en action ce qui jusqu'à présent ne s'était presque toujours passé en récit,

Segnius irritant animos demissa par aures, Quam quae oculis subjecta fadelibus.

La Mort meê de César se passe presqu'à la vue des spectateurs, ce qui nous épargne un récit qui, quelque beau qu'il fût, ne pourrait être que froid :

ACTE I

SCÈNE I. César, Antoine.

CÉSAR

L'amitié. Cher Antoine : il faut t'ouvrir mon coeur. Tu sais que je te quitte, et le destin m'ordonne De porter nos drapeaux aux champs de Babylone. Je pars, et vais venger sur le Parthe inhumain La honte de Crassus et du peuple romain. L'Aigle des légions, que je retiens encore, Demande à s'envoler vers les mers du Bosphore, Et mes braves soldats n'attendent pour signal Que de revoir mon front ceint du bandeau royal. Peut-être avec raison César peut entreprendre D'attaquer un pays qu'a soumis Alexandre. Peut-être les Gaulois, Pompée, et les Romains, Valent bien les Persans subjugués par ses mains/ J'ose au moins le penser, et ton ami se flatte Que le vainqueur du Rhin, peut l'être de l'Euphrate : Mais cet espoir m'anime et ne m'aveugle pas : Le sort peut se lasser de marcher sur mes pas : La plus haute sagesse en est souvent trompée, Il peut quitter César, ayant trahi Pompée. Et, dans les factions comme dans les combats, Du triomphe à la chute, il n'est souvent qu'un pas. J'ai servi, commandé, vaincu, quarante années ; Du monde entre mes mains j'ai vu les destinées ; Et j'ai toujours connu qu'en chaque événement Le destin des États dépendait d'un moment. Quoi qu'il puisse arriver, mon coeur n'a rien à craindre : Je vaincrai sans orgueil, ou mourrai sans me plaindre ; Mais j'exige en partant, de ta tendre amitié Qu'Antoine à mes enfants soit pour jamais lié : Que Rome par mes mains défendue et conquise, Que la terre à mes fils, comme à toi soit soumise, Et qu'emportant d'ici le grand titre de Roi, Mon sang, et mon ami le prennent après moi. Je te laisse aujourd'hui ma volonté dernière, Antoine, à mes enfants il faut servir de père. Je ne veux point de toi demander des serments, De la foi des humains sacrés et vains garants, Ta promesse suffit, et je la crois plus pure Que les autels des dieux entourés du parjure.

ANTOINE

Crois-moi.

SCÈNE II. César, Antoine, Dolabella.

SCÈNE III. César, Antoine, Brutus, Cassius, Cimber, Décime, Cinna, Casca, etc. ; Licteurs.

CÉSAR assis

Venez, dignes soutiens de la grandeur romaine, Compagnons de César. Approchez, Cassius, Cimber, Cinna, Décime, et toi, mon cher Brutus. Enfin voici le temps, si le ciel me seconde, Où je vais achever la conquête du Monde, Et voir dans l'Orient le trône de Cyrus, Satisfaire, en tombant, aux mânes de Crassus. Il est temps d'ajouter par le droit de la guerre, Ce qui manque aux Romains des trois parts de la Terre. Tout est prêt, tout prévu pour ce vaste dessein. L'Euphrate attend César, et je pars dès demain. Brutus et Cassius me suivront en Asie, Antoine retiendra la Gaule et l'Italie, De la mer Atlantique, et des bords du Bétis, Cimber gouvernera les rois assujettis : Je donne à Marcellus la Grèce, et la Lycie, À Marcellus le Pont, à Casca la Syrie. Ayant ainsi réglé le sort des nations, Et laissant Rome heureuse et sans divisions, Il ne reste au Sénat, qu'à juger sous quel titre, De Rome et des humains, je dois être l'arbitre. Sylla fut honoré du nom de dictateur, Marius fut consul, et Pompée empereur. J'ai vaincu ce dernier, et c'est assez vous dire Qu'il faut un nouveau nom pour un nouvel empire, Un nom plus grand, plus saint, moins sujet aux revers, Autrefois craint dans Rome, et cher à l'Univers. Un bruit trop confirmé se répand sur la Terre, Qu'en vain Rome aux Persans ose faire la guerre ; Qu'un roi seul peut les vaincre, et leur donner la loi : César va l'entreprendre, et César n'est pas Roi. Il n'est qu'un citoyen connu par ses services, Qui peut du peuple encore essuyer les caprices : Romains, vous m'entendez, vous savez mon espoir, Songez à mes bienfaits, songez à mon pouvoir.

Les sénateurs sortent.

SCÈNE IV. César, Antoine.

ACTE II

SCÈNE I. Brutus, Antoine, Dolabella

SCÈNE II.

BRUTUS

Quelle bassesse, ô ciel ! Et quelle ignominie ! Voilà donc les soutiens de ma triste patrie ! Voilà vos successeurs, Horace, Décius, Et toi vengeur des lois, toi mon sang, toi Brutus ! Quels restes, justes dieux, de la grandeur romaine ! Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne. César nous a ravi jusques à nos vertus, Et je cherche ici Rome, et ne la trouve plus. Vous que j'ai vus périr, vous, immortels courages, Héros, dont, en pleurant, j'aperçois les images, Famille de Pompée, et toi divin Caton, Toi, dernier des héros du sang de Scipion : Vous ranimez en moi ces vives étincelles Des vertus dont brillaient vos âmes immortelles ; Vous vivez dans Brutus, vous mettez dans mon sein, Tout l'honneur qu'un tyran ravit au nom romain. Que vois-je, Grand Pompée, au pied de ta statue ? Quel billet, sous mon nom, se présente à ma vue ? Lisons : « Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers ! » Rome, mes yeux sur toi seront toujours ouverts. Ne me reproche point des chaînes que j'abhorre. Mais quel autre billet à mes yeux s'offre encore ? « Non, tu n'es pas Brutus ! » Ah ! reproche cruel ! César ! Tremble, tyran : voilà ton coup mortel. « Non, tu n'es pas Brutus ! » Je le suis, je veux l'être. Je périrai, Romains, ou vous serez sans maître. Je vois que Rome encore a des coeurs vertueux. On demande un vengeur, on a sur moi les yeux : On excite cette âme, et cette main trop lente ; On demande du sang... Rome sera contente.

Il prend le billet.

SCÈNE III. Brutus, Cassius, Cinna, Casca, Décime, suite.

SCÈNE IV. Brutus, Cassieus, Cimber, Décime.

CIMBER

La honte de l'État. César était au temple, et cette fière idole Semblait être le Dieu qui tonne au Capitole. C'est là qu'il annonçait son superbe dessein D'aller joindre la Perse à l'Empire Romain. On lui donnait les noms de Foudre de la guerre, De Vengeur des Romains, de Vainqueur de la Terre. Mais parmi tant d'éclat, son orgueil imprudent Voulait un autre titre, et n'était pas content. Enfin parmi ces cris et ces chants d'allégresse Du peuple qui l'entoure, Antoine fend la presse : Il entre : ô honte ! ô crime indigne d'un Romain ! Il entre, la couronne, et le sceptre à la main. On se tait, on frémit : lui, sans que rien l'étonne, Sur le front de César attache la couronne ; Et soudain devant lui se mettant à genoux : « César, règne, dit-il, sur la Terre, et sur nous. » Des Romains à ces mots les visages palissent, De leurs cris douloureux les voûtes retentissent ; J'ai vu des citoyens s'enfuir avec horreur, D'autres rougir de honte, et pleurer de douleur. César qui cependant lisait sur leur visage De l'indignation l'éclatant témoignage, Feignant des sentiments longtemps étudiés, Jette et sceptre et couronne, et les foule à ses pieds. Alors tout se croit libre, alors tout est en proie Au fol enivrement d'une indiscrète joie. Antoine est alarmé : César feint, et rougit ; Plus il cèle son trouble, et plus on l'applaudit. La modération sert de voile à son crime : Il affecte à regret un refus magnanime ; Mais, malgré ses efforts, il frémissait tout bas Qu'on applaudît en lui les vertus qu'il n'a pas. Enfin ne pouvant plus retenir sa colère, Il sort du Capitole avec un front sévère. Il veut que dans une heure, on s'assemble au Sénat. Dans une heure, Brutus, César change l'État. De ce Sénat sacré la moitié corrompue Ayant acheté Rome, à César l'a vendue, Plus lâche que ce Peuple, à qui dans son malheur Le nom de Roi du moins fait toujours quelque horreur. César déjà trop roi, veut encor la Couronne : Le peuple la refuse, et le Sénat la donne ; Que faut-il faire enfin, Héros qui m'écoutez ?

SCÈNE V. Cécar, Brutus.

BRUTUS

César...

ACTE III

SCÈNE I. Cassius, Cimber, Décime, Cinna, Casca, les conjurés.

SCÈNE II. Cassius, Brutus, Cimber, Casca, Décime, les conjurés.

DÉCIME

Ô Rome !

BRUTUS

Parle.

BRUTUS

Oui.

BRUTUS

Eh bien, à vos regards mon âme est dévoilée, Lisez-y les horreurs dont elle est accablée. Je ne vous cèle rien : ce coeur s'est ébranlé ; De mes stoïques yeux des larmes ont coulé. Après l'affreux serment que vous m'avez vu faire, Prêt à servir l'État, mais à tuer mon père, Pleurant d'être son fils, honteux de ses bienfaits, Admirant ses vertus, condamnant ses forfaits, Voyant en lui mon père, un coupable, un grand homme, Entraîné par César, et retenu par Rome ; D'horreur et de pitié mes esprits déchirés, Ont souhaité la mort que vous lui préparez. Je vous dirai bien plus, sachez que je l'estime : Son grand coeur me séduit au sein même du crime, Et si sur les Romains quelqu'un pouvait régner, Il est le seul tyran que l'on dût épargner. Ne vous alarmez point : ce nom que je déteste, Ce nom seul de tyran l'emporte sur le reste. Le sénat, Rome, et vous, vous avez tous ma foi : Le bien du monde entier me parle contre un roi. J'embrasse avec horreur une vertu cruelle, J'en frissonne à vos yeux, mais je vous suis fidèle. César me va parler, que ne puis-je aujourd'hui L'attendrir, le changer, sauver l'État et lui ! Veuillent les immortels s'expliquant par ma bouche, Prêter à mon organe, un pouvoir qui le touche ! Mais si je n'obtiens rien de cet ambitieux Levez le bras, frappez, je détourne les yeux. Je ne trahirai point mon pays pour mon père ? Que l'on approuve, ou non, ma fermeté sévère, Qu'à l'Univers surpris cette grande action Soit un objet d'horreur, ou d'admiration, Mon esprit peu jaloux de vivre en la mémoire, Ne considère point le reproche, ou la gloire ; Toujours indépendant, et toujours citoyen, Mon devoir me suffit, tout le reste n'est rien. Allez, ne songez plus qu'à sortir d'esclavage.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. César, Brutus.

BRUTUS, d'un air consterné

Adieu, César.

SCÈNE V. César, Dolabella, Romains.

SCÈNE VI. Dolabella, Romains.

LES CONJURÉS, derrière le théâtre

Meurs, expire, Tyran. Courage, Cassius !

SCÈNE VII. Cassius, un poignard à la main ; Dolabella, Romains.

SCÈNE VIII. Antoine, Romains, Dolabella.

ROMAINS

Ah dieux !

Le fond du théâtre s'ouvre ; des licteurs apportent le corps de César couvert d'une robe sanglante ; Antoine descend de la tribune, et se jette à genoux auprès du corps.

Un ROMAIN

Ô monstre que les Dieux Devaient exterminer avant ce coup affreux !

Autres Romains en regardant le corps dont ils sont proches.

Dieux ! son sang coule encore.

1 030 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica