Comédie en vers· Comédie en Trois Actes
Nanine
Personnages
- Le COMTE d'OLBAN, seigneur retiré à la campagne
- La BARONNE de L'ORME, parente du Comte, femme impérieuse, aigre, difficile à vivre
- La MARQUISE d'OLBAN, mère du Comte
- NANINE, fille élevée à la maison du Comte
- PHILIBERT HOMBERT, paysan du voisinage
- BLAISE, jardinier
- GERMON, domestique
- MARIN, autre domestique
PRÉFACE
Cette bagatelle fut représentée au mois de juillet 1748. Elle n'a point été destinée pour le théâtre de Paris, encore moins pour l'impression, et on ne la donnerait pas aujourd'hui au public, s'il n'en avait paru une édition subreptice et toute défigurée sous le nom de la compagnie des libraires associés de Paris. Il y a dans cette édition fautive plus de cent vers qui ne sont pas de l'auteur. C'est avec la même infidélité , et avec plus de fautes encore, que l'on a imprimé clandestinement la tragédie de Sémiramis, et c'est ainsi qu'on a défiguré presque tous les ouvrages de l'auteur. Il est obligé de se servir de cette occasion pour avertir ceux qui cultivent les Lettres, et qui se forment des Cabinets de Livres, que toutes les éditions qu'on a faites de ses prétendus ouvrages, il n'y en a pas une seule qui mérite d'être regardée. Celle de Ledet à Amsterdam, celle de Merkus dans la même ville, les autres qu'on a faites d'après celles-là sont absurdes, et on y a même ajouté un volume entier, qui n'est rempli que de grossièretés insipides faites par la canaille ; celles qui sont intitulées de Londres et de Genève ne sont pas moins défectueuses.
L'Auteur n'a pas eu encore le temps d'examiner celle de Dresde, ainsi il ne peut rien en dire, mais en général les amateurs des Lettres ne doivent avoir aucun égard aux éditions qui ne sont point faites sous ses yeux et pas ses ordres, encore moins à tous ces petits ouvrages qu'on affecte de débiter sous son nom, à ses vers qu'on envoie au Mercure et aux journaux étrangers, et qui ne sont que le ridicule effet d'une réputation bien vaine et bien dangereuse. En attendant qu'il puisse un jour donner ses soins à faire imprimer ses véritables ouvrages, il est dans la nécessité de faire donner au moins par un libraire accrédité et muni d'un privilège la tragédie de Sémiramis, et cette petite pièce qui ont paru toutes deux l'année passée dans la foule des spectacles nouveaux qu'on donne à Paris tous les ans.
Dans cette autre foule beaucoup plus nombreuses dont on est inondé, il en parut une dans ce temps-là qui mérite d'être distinguée. C'est une dissertation ingénieuse et approfondie d'un Académicien de la Rochelle sur cette question qui semble partager depuis quelques années la Littérature ; savoir s'il est permis de faire des comédies attendrissantes. Il paraît se déclarer fortement contre ce genre, dont la petite comédie de Nanine tient beaucoup en quelques endroits. Il condamne avec raison tout ce qui aurait l'air d'une tragédie bourgeoise. En effet, que serait-ce qu'une intrigue tragique entre des hommes du commun ? Ce serait seulement avilir la cothurne ; ce serait manquer à la fois l'objet de la Tragédie et de la Comédie, ce serait une espèce bâtarde, un monstre né de l'impuissance de faire une comédie et une tragédie véritable.
Cet académicien judicieux blâme surtout les intrigues romanesques et forcées, dans ce genre de comédie où l'on veut attendrir les spectateurs, et qu'on appelle par dérision Comédie larmoyante. Mais dans quel genre les intrigues romanesques et forcées peuvent elles être admises ? Ne sont elles pas toujours un vice essentiel dans quelque ouvrage que ce puisse être ? Il conclut enfin en disant que si dans un comédie l'attendrissement peut aller quelquefois jusqu'aux larmes, il n'appartient qu'à la passion de l'amour de les faire répandre. Il n'entend pas sans doute l'amour tel qu'il est représenté dans les bonnes tragédie, l'amour furieux, barbare, funeste, suivi de crimes et de remords. Il entend l'amour naïf et tendre qui seul est du ressort de la comédie.
Cette réflexion en fait naître une autre, qu'on soumet au jugement des gens de Lettres. C'est que dans notre nation la tragédie a commencé par s'approprier la langage de la comédie. Si on y prend garde, l'amour dans beaucoup d'ouvrages dont la terreur et la pitié devraient être l'âme, est traité comme il doit l'être en effet dans le genre comique. La galanterie, les déclarations d'amour, la coquetterie, la naïveté, la familiarité, tout cela ne se trouve que trop chez nos héros et nos héroïnes de Rome et de la Grèce dont nos théâtre retentissent. De sorte qu'en effet l'amour naïf et attendrissant dans une comédie, n'est point un larcin fait à Melpomène, mais c'est au contraire Melpomène qui depuis longtemps a pris chez nous les brodequins de Thalie.
Qu'on jette les yeux sur les première tragédies qui eurent de si prodigieux succès vers le temps du Carfinal de Richelieu ; la Sophonisbe de Mairet, la Mariane, l'Amour tyrannique, Alcionnée. On verra que l'amour y parle toujours sur un ton familier et quelques fois aussi bas , que l'héroïsme s'y exprime avec un emphase ridicule. C'est peut-être la raison pour laquelle notre nation n'eut en ce temps aucune comédie supportable. C'est qu'en effet le théâtre tragique avait envahi tous les droits de l'autre. Il est même vraisemblable que cette raison détermina Molière à donner rarement aux amants qu'il met sur scène, une passion vive et touchante, il sentait que la tragédie l'avait prévenu.
Depuis la Sophonisbe de Mairet qui fut la première pièce dans laquelle on trouva quelque régularité, on avait commencé à regarder les déclarations d'amour des héros, les réponses artificieuses et coquettes des princesses, les peintures galantes de l'amour, comme des choses essentielles au théâtre tragique. Il est resté des écrits de ce temps là dans lesquels on cite avec de grands éloges ces vers que dit Massinissa après la bataille de Cirthe :
J'aime plus de moitié quand je me sens aimé, Et ma flamme s'accroît par un coeur enflammé, Comme par une vague une vague s'irrite, Un soupir amoureux par un autre s'excite, Quand les chaînes d'hymen étreignent deux esprits un plaisir doit se rendre aussitôt qu'il est pris.Cette habitude de parler ainsi d'amour influa sur les meilleurs esprits ; et ceux même dont le génie mâle et sublime était fait pour rendre en tout à la tragédie son ancienne dignité se laissèrent entraîner à la contagion.
On vit dans les meilleures pièces,
Un malheureux visage, Qui d'un chevalier romain Captiva la courage,Le héros dit à sa maîtresse :
Adieu trop vertueux objet et trop charmant.L'héroïne lui répond :
Adieu trop malheureux et trop parfait amant.Cléopâtre dit qu'ne princesse
aimant sa renommée, En avouant qu'elle aime est sûre d'être aimée.Que César :
Trace ses soupirs et d'un style plaintif, Dans son champs de victoire il se dit son captif.Elle ajoute qu'il ne tient qu'à elle d'avoir des rigueurs et de rendre César malheureux. Sur quoi sa confidente lui répond.
J'oserais bien jurer que vos charmants appas, Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas.Dans toutes les pièces du même auteur qui suivent le Mort de Pompée, on est obligé d'avouer que l'amour est toujours traité de ce ton familier. Mais sans prendre la peine inutile de rapporter des exemples de ces défauts trop visibles, examinons seulement les meilleurs vers que l'auteur de Cinna ait fait débiter sur le théâtre, comme maximes de galanterie.
Il est des noeuds secrets, il est des sympathies, Dont le doux rapport les armes assorties, S'attachent l'une et l'autre, et se laissent piquer, Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.De bonne foi croirait-on que ces vers du haut comique fussent dans la bouche d'une princesse des Parthes qui va demande à son amant la tête de sa mère ? Est-ce dans un jour si terrible qu'on parle "d'un je ne sais quoi, dont par le doux rapport des âmes sont assorties" ? Sophocles aurait-il débiter de tels madrigaux ? Et toutes ces petites sentences amoureuses ne sont-elles pas uniquement du ressort de la comédie ?
La grand homme qui a porté un si haut point la véritable éloquence des vers, qui a fait parler à l'amour un langage si touchant à la fois et si noble, a mis cependant dans ses tragédies plus d'une scène que Boileau trouvait plus propre de la haute comédie de Térence que du rival et vainqueur d'Euripide.
On pourrait citer plus de trois cent vers dans ce goût, ce n'est pas que la simplicité qui a ses charmes, la naïveté qui quelquefois même tient du sublime ne soient nécessaires, pour servir ou de préparation, ou de liaison et de passage au pathétique. Mais si ces traits naïfs et simples appartiennent même au tragique, à plus forte raison appartiennent-ils au grand comique, c'est dans ce point où la tragédie s'abaisse et où la comédie s'élève que ces deux arts se rencontrent et se touchent. C'est là seulement que leurs bornes se confondent. et s'il est permis à Oreste et à Hermione de se dire :
Ah ! Ne souhaites vous pas le destin de Pyrrhus ; Je vous haïrais trop - vous ne m'aimerez plus, Ah ! Que vous me verriez d'une regard moins contraire, Vous me voulez aimer, et je ne peux vous plaire, Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant haïr ; Car enfin vous hait, son âme ailleurs éprise, N'a plus qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me méprise, Jugez-vous que ma vue inspire des mépris ?Si ces héros, dis-je, se sont exprimés avec cette familiarité, à combien plus forte raison le MLisanthrope est-il bine reçu de dire à sa maîtresse avec véhémence.
Rougissez bien plutôt, vous en avez raison, Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison ; Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme : Ce n'était pas en vain que s'alarmait ma flamme ; Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je succombe à l'affront de ma voir outragé Ah ! Je ne trouverais aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte, Mon coeur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie, Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments, Oui, je peux tout permettre à mes ressentiments ; Redoutez tout, Madame, après un tel outrage ; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage, Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés,Certainement si toute la pièce du Misanthrope était dans ce goût ce ne serait plus une comédie, si Oreste et Hermione s'exprimaient toujours comme on vient de la voir, ce ne serait plus une tragédie. Mais après que ces deux genres si différents se sont ainsi rapprochés, ils rentrent chacun dans leur véritable carrière. L'un reprend le ton plaisant et l'autre le ton sublime.
La comédie encore une fois peut donc se passionner, s'emporter, attendrir pourvu qu'ensuite elle fasse rire les honnêtes gens. Si elle manquait de comique, si elle n'était que larmoyante, c'est alors qu'elle serait un genre très vicieux, et très désagréable.
On avoue qu'il est rare de faire passer les spectateurs insensiblement de l'attendrissement au rire. Mais ce passage, tout difficile qu'il est de la saisir dans une comédie, n'en est pas moins naturel aux hommes. On a déjà remarqué ailleurs que rien n'est plus ordinaire que les aventures qui, et dont certaines circonstances inspirent ensuite une gaieté passagère. C'est ainsi malheureusement que le genre humain est fait. Homère représente même les Dieux riant de la mauvaise grâce de Vulcain dans le temps qu'ils décident du destin du monde.
Hector sourit de la peur de son fils Astyanax, tendis qu'Andromaque répand des larmes, on voir souvent jusques dans l'horreur des batailles, des incendies, de tous les désastres qui nous affligent, qu'une naïveté, un bon mot excitent le rire jusques dans le sein de la désolation et de la pitié. On défendit à un régiment dans la bataille de Spire de faire quartier ; un officier allemand demande la vie à l'un des nôtres, qui lui répond : Monsieur, demandez-moi tout autre chose, mais pour la vie il n'y a pas de moyen. Cette naïveté passe aussitôt de bouche en bouche, et on rit au milieu du carnage. À combien plus forte raison le rire peut-il succéder dans la comédie à des sentiments touchants ? Ne s'attendrit-on pas avec Alcmène ? Ne rit-on pas avec Sosie ? Quel misérable et vain travail de disputer contre l'expérience ! Si ceux qui disputent ainsi, ne se payaient pas de raison et aimaient mieux des vers, ou leur citerait ceux-ci.
L'amour règne par le délire Sur ce ridicule univers. Tantôt aux esprits de travers Il fait rimer de mauvais vers, Tantôt il renverse un empire. L'oeil en feu, le fer à la main, Il frémit dans le tragédie ; Non moins touchant et plus humain Il anime la comédie ; Il affadit dans l'élégie ; Et dans un madrigal badin Il se joue aux pieds de Sylvie. Tous les genres de poésie, De Virgile jusqu'à Chaulieu, Sont aussi soumis à ce Dieu, Que tous les états de la vie.ACTE I
SCÈNE I. Le Comte D'Olban, La Baronne de L'Orme.
LA BARONNE
Il faut parler, il faut, Monsieur_le_Comte, Vous expliquer nettement sur mon compte. Ni vous ni moi n'avons un coeur tout neuf ; Vous êtes libre, et depuis deux ans veuf : Devers ce temps j'eus cet honneur moi-même ; Et nos procès, dont l'embarras extrême Était si triste et si peu fait pour nous, Sont enterrés, ainsi que mon époux.LE COMTE
Qui ? Vous, madame ?LA BARONNE
Oui, moi. Depuis deux ans, Libres tous deux, comme tous deux parents, Pour terminer nous habitons ensemble ; Le sang, le goût, l'intérêt nous rassemble.LE COMTE
Ah ! L'intérêt ! Parlez mieux.LA BARONNE
Non, Monsieur. Je parle bien, et c'est avec douleur ; Et je sais trop que votre âme inconstante Ne me voit plus que comme une parente.LA BARONNE
Vous avez l'air de me manquer de foi.LE COMTE, à part
Ah !LA BARONNE
Vous savez que cette longue guerre, Que mon mari vous faisait pour ma terre, A dû finir en confondant nos droits Dans un hymen dicté par notre choix : Votre promesse à ma foi vous engage ; Vous différez, et qui diffère outrage.LE COMTE
J'attends ma mère.LA BARONNE
Elle radote : bon !LE COMTE
Je la respecte, et je l'aime.LA BARONNE
Et moi, non. Mais pour me faire un affront qui m'étonne, Assurément vous n'attendez personne, Perfide ! Ingrat !LA BARONNE
Qui ? Vous ; Vous, votre ton, votre air d'indifférence, Votre conduite, en un mot, qui m'offense, Qui me soulève, et qui choque mes yeux : Ayez moins tort, ou défendez-vous mieux. Ne vois-je pas l'indignité, la honte, L'excès, l'affront du goût qui vous surmonte ? Quoi ! Pour l'objet le plus vil, le plus bas, Vous me trompez !LE COMTE
Non, je ne trompe pas ; Dissimuler n'est pas mon caractère : J'étais à vous, vous aviez su me plaire, Et j'espérais avec vous retrouver Ce que le ciel a voulu m'enlever, Goûter en paix, dans cet heureux asile, Les nouveaux fruits d'un noeud doux et tranquille ; Mais vous cherchez à détruire vos lois. Je vous l'ai dit, l'amour a deux carquois : L'un est rempli de ces traits tout de flamme, Dont la douceur porte la paix dans l'âme, Qui rend plus purs nos goûts, nos sentiments, Nos soins plus vifs, nos plaisirs plus touchants ; L'autre n'est plein que de flèches cruelles Qui, répandant les soupçons, les querelles, Rebutent l'âme, y portent la tiédeur, Font succéder les dégoûts à l'ardeur : Voilà les traits que vous prenez vous-même Contre nous deux ; et vous voulez qu'on aime !LA BARONNE
Oui, j'aurai tort ! Quand vous vous détachez, C'est donc à moi que vous le reprochez. Je dois souffrir vos belles incartades, Vos procédés, vos comparaisons fades. Qu'ai-je donc fait, pour perdre votre coeur ? Que me peut-on reprocher ?LE COMTE
Votre humeur, N'en doutez pas : oui, la beauté, Madame, Ne plaît qu'aux yeux ; la douceur charme l'âme.LA BARONNE
Mais êtes-vous sans humeur, vous ?LE COMTE
Moi ? Non ; J'en ai sans doute, et pour cette raison Je veux, madame, une femme indulgente, Dont la beauté douce et compatissante, À mes défauts facile à se plier, Daigne avec moi me réconcilier, Me corriger sans prendre un ton caustique, Me gouverner sans être tyrannique, Et dans mon coeur pénétrer pas à pas, Comme un jour doux dans des yeux délicats : Qui sent le joug le porte avec murmure ; L'amour tyran est un dieu que j'abjure. Je veux aimer, et ne veux point servir ; C'est votre orgueil qui peut seul m'avilir. J'ai des défauts ; mais le ciel fit les femmes Pour corriger le levain de nos âmes, Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs, Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs. C'est là leur lot ; et pour moi, je préfère Laideur affable à beauté rude et fière.LA BARONNE
C'est fort bien dit, traître ! Vous prétendez, Quand vous m'outrez, m'insultez, m'excédez, Que je pardonne, en lâche complaisante, De vos amours la honte extravagante ? Et qu'à mes yeux un faux air de hauteur Excuse en vous les bassesses du coeur ?LE COMTE
Comment, madame ?LA BARONNE
Oui, la jeune Nanine Fait tout mon tort. Un enfant vous domine, Une servante, une fille des champs, Que j'élevai par mes soins imprudents, Que par pitié votre facile mère Daigna tirer du sein de la misère. Vous rougissez !LE COMTE
Moi ! Je lui veux du bien.LA BARONNE
Non, vous l'aimez, j'en suis très sûre.LA BARONNE
Vous en êtes capable.LE COMTE
Assurément.LA BARONNE
Vous oseriez trahir impudemment De votre rang toute la bienséance ; Humilier ainsi votre naissance ; Et, dans la honte où vos sens sont plongés, Braver l'honneur ?LE COMTE
Dites les préjugés. Je ne prends point, quoi qu'on en puisse croire, La vanité pour l'honneur et la gloire. L'éclat vous plaît ; vous mettez la grandeur Dans des blasons : je la veux dans le coeur. L'homme de bien, modeste avec courage, Et la beauté spirituelle, sage, Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains, Sont à mes yeux les premiers des humains.LA BARONNE
Il faut au moins être bon gentilhomme. Un vil savant, un obscur honnête homme, Serait chez vous, pour un peu de vertu, Comme un seigneur avec honneur reçu ?LA BARONNE
Peut-on souffrir cette humble extravagance ? Ne doit-on rien, s'il vous plaît, à son rang ?LA BARONNE
Vous dégradez ainsi la qualité !LE COMTE
L'usage est fait pour le mépris du sage ; Je me conforme à ses ordres gênants, Pour mes habits, non pour mes sentiments. Il faut être homme, et d'une âme sensée, Avoir à soi ses goûts et sa pensée. Irai-je en sot aux autres m'informer Qui je dois fuir, chercher, louer, blâmer ? Quoi ! De mon être il faudra qu'on décide ? J'ai ma raison ; c'est ma mode et mon guide. Le singe est né pour être imitateur, Et l'homme doit agir d'après son coeur.SCÈNE II. Le Comte, La Baronne, Blaise.
LE COMTE
Que veux-tu, toi ?LE COMTE
D'accord, Très volontiers ; ce projet me plaît fort. Je t'aiderai ; j'aime qu'on se marie : Et la future, est-elle un peu jolie ?LA BARONNE
Et Blaise en est aimé ?BLAISE
Certainement.BLAISE
Mais, c'est...LE COMTE
Eh bien ?BLAISE
C'est la belle Nanine.LE COMTE
Nanine ?LE COMTE
Tu dis qu'on t'aime, impudent !BLAISE
Ah ! Pardon.LE COMTE
T'a-t-elle dit qu'elle t'aimât ?BLAISE
Mais... non, Pas tout à fait ; elle m'a fait entendre Tant seulement qu'elle a pour nous du tendre ; D'un ton si bon, si doux, si familier, Elle m'a dit cent fois : " cher jardinier, Cher ami Blaise, aide-moi donc à faire Un beau bouquet de fleurs, qui puisse plaire À monseigneur, à ce maître charmant ; " Et puis d'un air si touché, si touchant, Elle faisait ce bouquet : et sa vue Était troublée ; elle était toute émue, Toute rêveuse, avec un certain air, Un air, là, qui... peste ! L'on y voit clair.LE COMTE
Hem ! ...SCÈNE III. La Baronne, Blaise.
LA BARONNE
Il l'aime comme un fou, J'en suis certaine. Et comment donc, par où, Par quels attraits, par quelle heureuse adresse, A-t-elle pu me ravir sa tendresse ? Nanine ! Ô ciel ! Quel choix ! Quelle fureur ! Nanine ! Non ; j'en mourrai de douleur.BLAISE revenant
Ah ! Vous parlez de Nanine.LA BARONNE
Insolente !LA BARONNE
Non.LA BARONNE
Ah ! Quels horribles coups !BLAISE
J'ai des écus ; Pierre Blaise mon père M'a bien laissé trois bons journaux de terre : Tout est pour elle, écus comptants, journaux, Tout mon avoir, et tout ce que je vaux ; Mon corps, mon coeur, tout moi-même, tout Blaise.LA BARONNE
Autant que toi crois que j'en serais aise ; Mon pauvre enfant, si je puis te servir, Tous deux ce soir je voudrais vous unir : Je lui paierai sa dot.BLAISE
Eh ! Puis-je attendre ?LA BARONNE
Va.SCÈNE IV.
LA BARONNE
Vit-on jamais une telle aventure ! Peut-on sentir une plus vive injure ; Plus lâchement se voir sacrifier ! Le Comte Olban rival d'un jardinier !À un laquais.
Holà ! Quelqu'un ! Qu'on appelle Nanine. C'est mon malheur qu'il faut que j'examine. Où pourrait-elle avoir pris l'art flatteur, L'art de séduire et de garder un coeur, L'art d'allumer un feu vif et qui dure ? Où ? Dans ses yeux, dans la simple nature. Je crois pourtant que cet indigne amour N'a point encore osé se mettre au jour. J'ai vu qu'Olban se respecte avec elle ; Ah ! C'est encore une douleur nouvelle ; J'espérerais s'il se respectait moins. D'un amour vrai le traître a tous les soins. Ah ! La voici : je me sens au supplice. Que la nature est pleine d'injustice ! À qui va-t-elle accorder la beauté ! C'est un affront fait à la qualité. Approchez-vous ; venez, Mademoiselle.SCÈNE V. La Baronne, Nanine.
NANINE
Madame.LA BARONNE
Mais est-elle donc si belle ? Ces grands yeux noirs ne disent rien du tout ; Mais s'ils ont dit : j'aime... ah ! Je suis à bout. Possédons-nous. Venez.LA BARONNE
Vous vous faites attendre Un peu de temps ; avancez-vous. Comment ! Comme elle est mise ! Et quel ajustement ! Il n'est pas fait pour une créature De votre espèce.NANINE
Il est vrai. Je vous jure, Par mon respect, qu'en secret j'ai rougi Plus d'une fois d'être vêtue ainsi ; Mais c'est l'effet de vos bontés premières, De ces bontés qui me sont toujours chères. De tant de soins vous daigniez m'honorer ! Vous vous plaisiez vous-même à me parer. Songez combien vous m'aviez protégée : Sous cet habit je ne suis point changée. Voudriez-vous, madame, humilier Un coeur soumis, qui ne peut s'oublier ?NANINE
Je lisais.LA BARONNE
Quel ouvrage ?LA BARONNE
Sur quel sujet ?NANINE
Il est intéressant : L'auteur prétend que les hommes sont frères, Nés tous égaux ; mais ce sont des chimères : Je ne puis croire à cette égalité.NANINE
J'y vais.LA BARONNE
Restez. Que l'on me donne à boire.NANINE
Quoi ?LA BARONNE
Rien. Prenez mon éventail... sortez. Allez chercher mes gants... laissez... restez. Avancez-vous... gardez-vous, je vous prie, D'imaginer que vous soyez jolie.NANINE
Vous me l'avez si souvent répété, Que si j'avais ce fonds de vanité, Si l'amour-propre avait gâté mon âme, Je vous devrais ma guérison, madame.LA BARONNE
Où trouve-t-elle ainsi ce qu'elle dit ? Que je la hais ! Quoi ! Belle, et de l'esprit !Avec dépit.
Écoutez-moi. J'eus bien de la tendresse Pour votre enfance.LA BARONNE
Eh bien ! Voyez si vous les méritez. Je prétends, moi, ce jour, cette heure même, Vous établir ; jugez si je vous aime.NANINE
Moi ?LA BARONNE
Je vous donne une dot. Votre époux Est fort bien fait, et très digne de vous ; C'est un parti de tout point fort sortable : C'est le seul même aujourd'hui convenable ; Et vous devez bien m'en remercier : C'est, en un mot, Blaise le jardinier.NANINE
Blaise, Madame ?LA BARONNE
Oui. D'où vient ce sourire ? Hésitez-vous un moment d'y souscrire ? Mes offres sont un ordre, entendez-vous ? Obéissez, ou craignez mon courroux.NANINE
Mais...LA BARONNE
Apprenez qu'un mais est une offense. Il vous sied bien d'avoir l'impertinence De refuser un mari de ma main ! Ce coeur si simple est devenu bien vain. Mais votre audace est trop prématurée ; Votre triomphe est de peu de durée. Vous abusez du caprice d'un jour, Et vous verrez quel en est le retour. Petite ingrate, objet de ma colère, Vous avez donc l'insolence de plaire ? Vous m'entendez ; je vous ferai rentrer Dans le néant dont j'ai su vous tirer. Tu pleureras ton orgueil, ta folie. Je te ferai renfermer pour ta vie Dans un couvent.NANINE
J'embrasse vos genoux ; Renfermez-moi ; mon sort sera trop doux. Oui, des faveurs que vous vouliez me faire, Cette rigueur est pour moi la plus chère. Enfermez-moi dans un cloître à jamais : J'y bénirai mon maître et vos bienfaits ; J'y calmerai des alarmes mortelles, Des maux plus grands, des craintes plus cruelles, Des sentiments plus dangereux pour moi Que ce courroux qui me glace d'effroi. Madame, au nom de ce courroux extrême, Délivrez-moi, s'il se peut, de moi-même ; Dès cet instant je suis prête à partir.LA BARONNE, avec un emportement de tendresse
Lève-toi : Que je t'embrasse. ô jour heureux pour moi ! Ma chère amie, eh bien ! Je vais sur l'heure Préparer tout pour ta belle demeure. Ah ! Quel plaisir que de vivre en couvent !NANINE
Le croyez-vous ?NANINE
Oh ! Oui.LA BARONNE
La chose est manifeste ; Un bon couvent est un port assuré. Monsieur_le_Comte, ah ! Je vous préviendrai.LA BARONNE
Je t'aime À la fureur ; et dès ce moment même Je voudrais bien te faire le plaisir De t'enfermer pour ne jamais sortir. Mais il est tard, hélas ! Il faut attendre Le point du jour. écoute : il faut te rendre Vers le minuit dans mon appartement. Nous partirons d'ici secrètement Pour ton couvent à cinq heures sonnantes : Sois prête au moins.SCÈNE VI.
NANINE
Quelles douleurs cuisantes ! Quel embarras ! Quel tourment ! Quel dessein ! Quels sentiments combattent dans mon sein ! Hélas ! Je fuis le plus aimable maître ! En le fuyant, je l'offense peut-être ; Mais, en restant, l'excès de ses bontés M'attirerait trop de calamités, Dans sa maison mettrait un trouble horrible. Madame croit qu'il est pour moi sensible, Que jusqu'à moi ce coeur peut s'abaisser : Je le redoute, et n'ose le penser. De quel courroux madame est animée ! Quoi ! L'on me hait, et je crains d'être aimée ? Mais, moi ! Mais moi ! Je me crains encor plus ; Mon coeur troublé de lui-même est confus. Que devenir ? De mon état tirée, Pour mon malheur je suis trop éclairée. C'est un danger, c'est peut-être un grand tort D'avoir une âme au-dessus de son sort. Il faut partir ; j'en mourrai, mais n'importe.SCÈNE VII. Le Comte, Nanine, un laquais.
LE COMTE
Holà ! Quelqu'un ! Qu'on reste à cette porte. Des sièges, vite.Il fait la révérence à Nanine, qui lui en fait une profonde.
Asseyons-nous ici.NANINE
Qui ? Moi, monsieur ?LE COMTE
Oui, je le veux ainsi ; Et je vous rends ce que votre conduite, Votre beauté, votre vertu mérite. Un diamant trouvé dans un désert Est-il moins beau, moins précieux, moins cher ? Quoi ! Vos beaux yeux semblent mouillés de larmes ! Ah ! Je le vois, jalouse de vos charmes, Notre Baronne aura, par ses aigreurs, Par son courroux, fait répandre vos pleurs.NANINE
Non, monsieur, non ; sa bonté respectable Jamais pour moi ne fut si favorable ; Et j'avouerai qu'ici tout m'attendrit.NANINE
Hélas ! Pourquoi ?LE COMTE
Jeune et belle Nanine, La jalousie en tous les coeurs domine : L'homme est jaloux dès qu'il peut s'enflammer ; La femme l'est, même avant que d'aimer. Un jeune objet, beau, doux, discret, sincère, À tout son sexe est bien sûr de déplaire. L'homme est plus juste ; et d'un sexe jaloux Nous nous vengeons autant qu'il est en nous. Croyez surtout que je vous rends justice. J'aime ce coeur qui n'a point d'artifice ; J'admire encore à quel point vous avez Développé vos talents cultivés. De votre esprit la naïve justesse Me rend surpris autant qu'il m'intéresse.NANINE
J'en ai bien peu ; mais quoi ! Je vous ai vu, Et je vous ai tous les jours entendu : Vous avez trop relevé ma naissance ; Je vous dois trop ; c'est par vous que je pense.LE COMTE
Dans le premier vos vertus vous ont mise. Naïvement dites-moi quel effet Ce livre anglais sur votre esprit a fait ?NANINE
Il ne m'a point du tout persuadée ; Plus que jamais, monsieur, j'ai dans l'idée Qu'il est des coeurs si grands, si généreux, Que tout le reste est bien vil auprès d'eux.LE COMTE
Vous en êtes la preuve... ah çà, Nanine, Permettez-moi qu'ici l'on vous destine Un sort, un rang moins indigne de vous.LE COMTE
Non. Désormais soyez de la famille : Ma mère arrive ; elle vous voit en fille ; Et mon estime, et sa tendre amitié Doivent ici vous mettre sur un pied Fort éloigné de cette indigne gêne Où vous tenait une femme hautaine.LE COMTE
Quoi ! Quel devoir ? Ah ! Le vôtre est de plaire ; Il est rempli : le nôtre ne l'est guère. Il vous fallait plus d'aisance et d'éclat : Vous n'êtes pas encor dans votre état.NANINE
J'en suis sortie, et c'est ce qui m'accable ; C'est un malheur peut-être irréparable.En se levant.
Ah ! Monseigneur ! Ah ! Mon maître ! écartez De mon esprit toutes ces vanités ; De vos bienfaits confuse, pénétrée, Laissez-moi vivre à jamais ignorée. Le ciel me fit pour un état obscur ; L'humilité n'a pour moi rien de dur. Ah ! Laissez-moi ma retraite profonde. Eh ! Que ferais-je, et que verrais-je au monde, Après avoir admiré vos vertus ?LE COMTE
Qu'ordonnez-vous ? Parlez.LE COMTE
Eh bien ! Pardon. J'en agis comme un père, Un père tendre à qui sa fille est chère. Je n'ai point l'art d'embellir un présent ; Et je suis juste, et ne suis point galant. De la fortune il faut venger l'injure : Elle vous traita mal : mais la nature, En récompense, a voulu vous doter De tous ses biens ; j'aurais dû l'imiter.NANINE
Vous en avez trop fait ; mais je me flatte Qu'il m'est permis, sans que je sois ingrate, De disposer de ces dons précieux Que votre main rend si chers à mes yeux.LE COMTE
Vous m'outragez.SCÈNE VIII. Le Comte, Nanine, Germon.
LE COMTE
Eh ! Que madame attende. Quoi ! L'on ne peut un moment vous parler, Sans qu'aussitôt on vienne nous troubler !SCÈNE IX. Le Comte, Germon.
LE COMTE
Elle pleurait. D'une femme orgueilleuse Depuis longtemps l'aigreur capricieuse La fait gémir sous trop de dureté ; Et de quel droit ? Par quelle autorité ? Sur ces abus ma raison se récrie. Ce monde-ci n'est qu'une loterie De biens, de rangs, de dignités, de droits, Brigués sans titre, et répandus sans choix. Hé !GERMON
Monseigneur.LE COMTE
Demain sur sa toilette Vous porterez cette somme complète De trois cents louis d'or ; n'y manquez pas : Puis vous irez chercher ces gens là-bas ; Ils attendront.GERMON
Pardon.LE COMTE
Allez, allez, laissez-moi.Germon sort.
Ma tendresse Assurément n'est point une faiblesse. Je l'idolâtre, il est vrai ; mais mon coeur Dans ses yeux seuls n'a point pris son ardeur. Son caractère est fait pour plaire au sage ; Et sa belle âme a mon premier hommage : Mais son état ? Elle est trop au-dessus ; Fût-il plus bas, je l'en aimerais plus. Mais puis-je enfin l'épouser ? Oui, sans doute. Pour être heureux qu'est-ce donc qu'il en coûte ? D'un monde vain dois-je craindre l'écueil, Et de mon goût me priver par orgueil ? Mais la coutume ? ... eh bien ! Elle est cruelle ; Et la nature eut ses droits avant elle. Eh quoi ! Rival de Blaise ! Pourquoi non ? Blaise est un homme ; il l'aime, il a raison. Elle fera dans une paix profonde Le bien d'un seul, et les désirs du monde. Elle doit plaire aux jardiniers, aux rois ; Et mon bonheur justifiera mon choix.ACTE II
SCÈNE I. Le Comte, Marin.
LE COMTE
Ah ! Cette nuit est une année entière ! Que le sommeil est loin de ma paupière ! Tout dort ici ; Nanine dort en paix ; Un doux repos rafraîchit ses attraits : Et moi, je vais, je cours, je veux écrire, Je n'écris rien ; vainement je veux lire, Mon oeil troublé voit les mots sans les voir, Et mon esprit ne les peut concevoir ; Dans chaque mot le seul nom de Nanine Est imprimé par une main divine. Holà ! Quelqu'un ! Qu'on vienne. Quoi ! Mes gens Sont-ils pas las de dormir si longtemps ? Germon ! Marin !MARIN derrière le théâtre
J'accours.LE COMTE
L'amour.LE COMTE
Je veux, mon cher Marin, Je veux avoir, au plus tard pour demain, Six chevaux neufs, un nouvel équipage, Femme de chambre adroite, bonne, et sage ; Valet de chambre avec deux grands laquais, Point libertins, qui soient jeunes, bien faits ; Des diamants, des boucles des plus belles, Des bijoux d'or, des étoffes nouvelles. Pars dans l'instant, cours en poste à Paris ; Crève tous les chevaux.SCÈNE II. Le Comte, Germon.
LE COMTE
Quoi ! J'aurai donc cette douceur extrême De rendre heureux, d'honorer ce que j'aime ! Notre Baronne avec fureur criera ; Très volontiers, et tant qu'elle voudra. Les vains discours, le monde, la Baronne, Rien ne m'émeut, et je ne crains personne ; Aux préjugés c'est trop être soumis : Il faut les vaincre, ils sont nos ennemis ; Et ceux qui font les esprits raisonnables, Plus vertueux, sont les seuls respectables. Eh ! Mais... quel bruit entends-je dans ma cour ? C'est un carrosse. Oui... mais... au point du jour Qui peut venir ? ... c'est ma mère, peut-être. Germon...GERMON, arrivant
Monsieur.LE COMTE
Vois ce que ce peut être.GERMON
C'est un carrosse.LE COMTE
Comment ! On part ?LE COMTE
Ciel ! Que dis-tu ? Nanine ?LE COMTE
Quoi donc ?LE COMTE
Courons, volons. Mais quoi ! Que vais-je faire ? Pour leur parler je suis trop en colère : N'importe : allons. Quand je devrais... mais non : On verrait trop toute ma passion. Qu'on ferme tout, qu'on vole, qu'on l'arrête ; Répondez-moi d'elle sur votre tête : Amenez-moi Nanine.Germon sort.
Ah ! Juste ciel ! On l'enlevait. Quel jour ! Quel coup mortel ! Qu'ai-je donc fait ? Pourquoi ? Par quel caprice ? Par quelle ingrate et cruelle injustice ? Qu'ai-je donc fait, hélas ! Que l'adorer, Sans la contraindre, et sans me déclarer, Sans alarmer sa timide innocence ? Pourquoi me fuir ? Je m'y perds, plus j'y pense.SCÈNE III. Le Comte, Nanine.
LE COMTE
Belle Nanine, est-ce vous que je vois ? Quoi ! Vous voulez vous dérober à moi ! Ah ! Répondez, expliquez-vous, de grâce. Vous avez craint, sans doute, la menace De la Baronne ; et ces purs sentiments, Que vos vertus m'inspirent dès longtemps, Plus que jamais l'auront, sans doute, aigrie. Vous n'auriez point de vous-même eu l'envie De nous quitter, d'arracher à ces lieux Leur seul éclat que leur prêtaient vos yeux. Hier au soir, de pleurs toute trempée, De ce dessein étiez-vous occupée ? Répondez donc. Pourquoi me quittiez-vous ?LE COMTE, la relevant
Ah ! Parlez-moi. Je tremble plus encore.NANINE
Madame...LE COMTE
Eh bien ?NANINE
Je vous l'avoue ; oui, je l'ai conjurée De mettre un frein à mon âme égarée... Elle voulait, monsieur, me marier.LE COMTE
Elle ? à qui donc ?NANINE
À votre jardinier.LE COMTE
Le digne choix !NANINE
Et moi, toute honteuse, Plus qu'on ne croit peut-être malheureuse, Moi qui repousse avec un vain effort Des sentiments au-dessus de mon sort, Que vos bontés avaient trop élevée, Pour m'en punir, j'en dois être privée.NANINE
D'avoir osé soulever contre moi Votre parente, autrefois ma maîtresse. Je lui déplais ; mon seul aspect la blesse : Elle a raison ; et j'ai près d'elle, hélas ! Un tort bien grand... qui ne finira pas. J'ai craint ce tort ; il est peut-être extrême. J'ai prétendu m'arracher à moi-même, Et déchirer dans les austérités Ce coeur trop haut, trop fier de vos bontés, Venger sur lui sa faute involontaire. Mais ma douleur, hélas ! La plus amère, En perdant tout, en courant m'éclipser, En vous fuyant, fut de vous offenser.LE COMTE, se détournant et se promenant
Quels sentiments ! Et quelle âme ingénue ! En ma faveur est-elle prévenue ? A-t-elle craint de m'aimer ? ô vertu !NANINE
Cent fois pardon, si je vous ai déplu : Mais permettez qu'au fond d'une retraite J'aille cacher ma douleur inquiète, M'entretenir en secret à jamais De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits.LE COMTE
N'en parlons plus. écoutez : la Baronne Vous favorise, et noblement vous donne Un domestique, un rustre pour époux ; Moi, j'en sais un moins indigne de vous : Il est d'un rang fort au-dessus de Blaise, Jeune, honnête homme ; il est fort à son aise : Je vous réponds qu'il a des sentiments : Son caractère est loin des moeurs du temps ; Et je me trompe, ou pour vous j'envisage Un destin doux, un excellent ménage. Un tel parti flatte-t-il votre coeur ? Vaut-il pas bien le couvent ?NANINE
Non, monsieur... Ce nouveau bien que vous daignez me faire, Je l'avouerai, ne peut me satisfaire. Vous pénétrez mon coeur reconnaissant : Daignez y lire, et voyez ce qu'il sent ; Voyez sur quoi ma retraite se fonde. Un jardinier, un monarque du monde, Qui pour époux s'offriraient à mes voeux, Également me déplairaient tous deux.LE COMTE
Vous décidez mon sort. Eh bien ! Nanine, Connaissez donc celui qu'on vous destine : Vous l'estimez ; il est sous votre loi ; Il vous adore, et cet époux... c'est moi.À part.
L'étonnement, le trouble l'a saisie.À Nanine.
Ah ! Parlez-moi ; disposez de ma vie ; Ah ! Reprenez vos sens trop agités.NANINE
Qu'ai-je entendu ?LE COMTE
Ce que vous méritez.NANINE
Quoi ! Vous m'aimez ? Ah ! Gardez-vous de croire Que j'ose user d'une telle victoire. Non, monsieur, non, je ne souffrirai pas Qu'ainsi pour moi vous descendiez si bas : Un tel hymen est toujours trop funeste ; Le goût se passe, et le repentir reste. J'ose à vos pieds attester vos aïeux... Hélas ! Sur moi ne jetez point les yeux. Vous avez pris pitié de mon jeune âge ; Formé par vous, ce coeur est votre ouvrage ; Il en serait indigne désormais S'il acceptait le plus grand des bienfaits. Oui, je vous dois des refus. Oui, mon âme Doit s'immoler.LE COMTE
Non, vous serez ma femme. Quoi ! Tout à l'heure ici vous m'assuriez, Vous l'avez dit, que vous refuseriez Tout autre époux, fût-ce un prince.LE COMTE
Mais me haïssez-vous ?LE COMTE
Notre hyménée.NANINE
Songez...LE COMTE
Je songe à tout.NANINE
Mais prévoyez...LE COMTE
Tout est prévu...NANINE
Vous oubliez...SCÈNE IV.
NANINE
Ciel, est-ce un rêve ? Et puis-je croire encore Que je parvienne au comble du bonheur ? Non, ce n'est pas l'excès d'un tel honneur, Tout grand qu'il est, qui me plaît et me frappe ; À mes regards tant de grandeur échappe : Mais épouser ce mortel généreux, Lui, cet objet de mes timides voeux, Lui, que j'avais tant craint d'aimer, que j'aime, Lui, qui m'élève au-dessus de moi-même ; Je l'aime trop pour pouvoir l'avilir : Je devrais... non, je ne puis plus le fuir ; Non... mon état ne saurait se comprendre. Moi, l'épouser ! Quel parti dois-je prendre ? Le ciel pourra m'éclairer aujourd'hui ; Dans ma faiblesse il m'envoie un appui. Peut-être même... allons ; il faut écrire, Il faut... par où commencer, et que dire ? Quelle surprise ! écrivons promptement, Avant d'oser prendre un engagement.Elle se met à écrire.
SCÈNE V. Nanine, Blaise.
BLAISE
Ah ! La voici. Madame_la_Baronne En ma faveur vous a parlé, mignonne. Ouais, elle écrit sans me voir seulement.NANINE, écrivant toujours
Blaise, bonjour.BLAISE
Le grand génie ! Elle écrit tout courant ; Qu'elle a d'esprit ! Et que n'en ai-je autant ! çà, je disais...NANINE
Eh bien ?BLAISE
Elle m'impose Par son maintien ; devant elle je n'ose M'expliquer... là... tout comme je voudrais : Je suis venu cependant tout exprès.BLAISE
Oh ! Deux plutôt.BLAISE
Oh ! Parlez sans façon : Car, vous voyez, Blaise est prêt à tout faire Pour vous servir ; vite, point de mystère.BLAISE
Oui.NANINE
Hier au soir je crois qu'il arriva ; Informe-t'en. Tâche de lui remettre, Mais sans délai, cet argent, cette lettre.BLAISE
Oh ! De l'argent !NANINE
Donne aussi ce paquet ; Monte à cheval pour avoir plus tôt fait ; Pars, et sois sûr de ma reconnaissance.BLAISE
J'irais pour vous au fin fond de la France. Philippe Hombert est un heureux manant ; La bourse est pleine : ah ! Que d'argent comptant ! Est-ce une dette ?NANINE
Elle est très avérée ; Il n'en est point, Blaise, de plus sacrée. Écoute : Hombert est peut-être inconnu ; Peut-être même il n'est pas revenu. Mon cher ami, tu me rendras ma lettre, Si tu ne peux en ses mains la remettre.BLAISE
Mon cher ami !NANINE
Je me fie à ta foi.BLAISE
Son cher ami !SCÈNE VI. La Baronne, Blaise.
BLAISE
D'où diable vient cet argent ? Quel message ! Il nous aurait aidé dans le ménage. Allons, elle a pour nous de l'amitié ; Et ça vaut mieux que de l'argent, morgué ! Courons, courons.Il met l'argent et le paquet dans sa poche ; il rencontre la Baronne, et la heurte.
BLAISE
Pardon, Madame.LA BARONNE
Où vas-tu ? Que tiens-tu ? Que fait Nanine ? As-tu rien entendu ? Monsieur_le_Comte est-il bien en colère ? Quel billet est-ce là ?LA BARONNE
Voyons.BLAISE
Nanine gronderait.LA BARONNE
Comment dis-tu ? Nanine ! Elle pourrait Avoir écrit, te charger d'un message ! Donne, ou je romps soudain ton mariage : Donne, te dis-je.BLAISE, riant
Ho, ho.LA BARONNE
De quoi ris-tu ?BLAISE, riant encore
Ha, ha.LA BARONNE
J'en veux savoir le contenu.Elle décachette la lettre.
Il m'intéresse, ou je suis bien trompée.SCÈNE VII.
LA BARONNE
Lisons. « Ma joie et ma tendresse Sont sans mesure, ainsi que mon bonheur. Vous arrivez : quel moment pour mon coeur ! Quoi ! Je ne puis vous voir et vous entendre ! Entre vos bras je ne puis me jeter ! Je vous conjure au moins de vouloir prendre Ces deux paquets : daignez les accepter. Sachez qu'on m'offre un sort digne d'envie, Et dont il est permis de s'éblouir : Mais il n'est rien que je ne sacrifie Au seul mortel que mon coeur doit chérir. » Ouais. Voilà donc le style de Nanine ! Comme elle écrit, l'innocente orpheline ! Comme elle fait parler la passion ! En vérité ce billet est bien bon. Tout est parfait, je ne me sens pas d'aise. Ah, ah, rusée, ainsi vous trompiez Blaise ! Vous m'enleviez en secret mon amant. Vous avez feint d'aller dans un couvent ; Et tout l'argent que le Comte vous donne, C'est pour Philippe Hombert ! Fort bien, friponne ; J'en suis charmée, et le perfide amour Du Comte Olban méritait bien ce tour. Je m'en doutais que le coeur de Nanine Était plus bas que sa basse origine.SCÈNE VIII. Le Comte, La Baronne.
LA BARONNE
Venez, venez, homme à grands sentiments, Homme au-dessus des préjugés du temps, Sage amoureux, philosophe sensible ; Vous allez voir un trait assez risible. Vous connaissez sans doute à Rémival Monsieur Philippe Hombert, votre rival ?LA BARONNE
Peut-être Ce billet-là vous le fera connaître. Je crois qu'Hombert est un fort beau garçon.LE COMTE
Tous vos efforts ne sont plus de saison : Mon parti pris, je suis inébranlable. Contentez-vous du tour abominable Que vous vouliez me jouer ce matin.LA BARONNE
Ce nouveau tour est un peu plus malin. Tenez, lisez. Ceci pourra vous plaire ; Vous connaîtrez les moeurs, le caractère Du digne objet qui vous a subjugué.Tandis que le Comte lit.
Tout en lisant, il me semble intrigué. Il a pâli ; l'affaire émeut sa bile... Eh bien ! Monsieur, que pensez-vous du style ? Il ne voit rien, ne dit rien, n'entend rien : Oh ! Le pauvre homme ! Il le méritait bien.SCÈNE IX. Le Comte, La Baronne, Germon.
LA BARONNE
La vieille est revenue ?GERMON, criant
Monsieur.LE COMTE
Plaît-il ?LE COMTE
Que fait Nanine en ce moment ?LE COMTE, d'un air froid et sec
Allez saisir ses papiers, allez prendre Ce qu'elle écrit ; vous viendrez me le rendre. Qu'on la renvoie à l'instant.GERMON
Qui, monsieur ?LE COMTE
Nanine.GERMON
Non, je n'aurais pas ce coeur ; Si vous saviez à quel point sa personne Nous charme tous ; comme elle est noble, bonne !LE COMTE
Obéissez, ou je vous chasse.SCÈNE X. Le Comte, La Baronne.
LA BARONNE
Ah ! Je respire : enfin nous l'emportons ; Vous devenez un homme raisonnable. Ah çà, voyez s'il n'est pas véritable Qu'on tient toujours de son premier état, Et que les gens dans un certain éclat Ont un coeur noble, ainsi que leur personne ? Le sang fait tout, et la naissance donne Des sentiments à Nanine inconnus.LE COMTE
Je n'en crois rien ; mais soit, n'en parlons plus : Réparons tout. Le plus sage, en sa vie, A quelquefois ses accès de folie : Chacun s'égare, et le moins imprudent Est celui-là qui plus tôt se repent.LA BARONNE
Oui.LA BARONNE
Très volontiers.LA BARONNE
Ce n'est qu'un prompt hommage Qui peut ici réparer mon outrage. Indignement notre hymen différé Est un affront.LA BARONNE
Il ne faut qu'un notaire.LA BARONNE
Elle est ici.SCÈNE XI. La Marquise, Le Comte, La Baronne.
LE COMTE, à sa mère
Madame, j'aurais dû...À part.
Philippe Hombert ! ...À sa mère.
Vous m'avez prévenu ; Et mon respect, mon zèle, ma tendresse...À part.
Avec cet air innocent, la traîtresse !LA MARQUISE
Mais vous extravaguez, mon très cher fils. On m'avait dit, en passant par Paris, Que vous aviez la tête un peu frappée : Je m'aperçois qu'on ne m'a pas trompée : Mais ce mal-là...LE COMTE
Ciel ! Que je suis confus !LA MARQUISE
Prend-il souvent ?LE COMTE
Il ne me prendra plus.LA MARQUISE
çà, je voudrais ici vous parler seule.Faisant une petite révérence à la Baronne.
Bonjour, madame.LA BARONNE, à part
Hom ! La vieille bégueule ! Madame, il faut vous laisser le plaisir D'entretenir monsieur tout à loisir. Je me retire.Elle sort.
SCÈNE XII. La Marquise, Le Comte.
LA MARQUISE, parlant fort vite, et d'un ton de petite vieille babillarde
Eh bien ! Monsieur_le_Comte, Vous faites donc à la fin votre compte De me donner la Baronne pour bru ; C'est sur cela que j'ai vite accouru. Votre Baronne est une acariâtre, Impertinente, altière, opiniâtre, Qui n'eut jamais pour moi le moindre égard ; Qui l'an passé, chez la Marquise Agard, En plein souper me traita de bavarde : D'y plus souper désormais dieu me garde ! Bavarde, moi ! Je sais d'ailleurs très bien Qu'elle n'a pas, entre nous, tant de bien : C'est un grand point ; il faut qu'on s'en informe ; Car on m'a dit que son château de L'Orme À son mari n'appartient qu'à moitié ; Qu'un vieux procès, qui n'est pas oublié, Lui disputait la moitié de la terre. J'ai su cela de feu votre grand-père : Il disait vrai, c'était un homme, lui ; On n'en voit plus de sa trempe aujourd'hui. Paris est plein de ces petits bouts d'homme, Vains, fiers, fous, sots, dont le caquet m'assomme, Parlant de tout avec l'air empressé, Et se moquant toujours du temps passé. J'entends parler de nouvelle cuisine, De nouveaux goûts ; on crève, on se ruine : Les femmes sont sans frein, et les maris Sont des benêts. Tout va de pis en pis.SCÈNE XIII. La Marquise, Le Comte, Germon.
GERMON
Voici Votre notaire.LE COMTE
Oh ! Qu'il attende.LE COMTE, lisant
Donne... fort bien. Elle m'aime, dit-elle, Et, par respect, me refuse... infidèle ! Tu ne dis pas la raison du refus !LE COMTE, à Germon
M'a-t-on bientôt délivré de Nanine ?GERMON
Hélas ! Monsieur, elle a déjà repris Modestement ses champêtres habits, Sans dire un mot de plainte et de murmure.LE COMTE
Je le crois bien.LE COMTE
Tranquillement ?LA MARQUISE
Hem ! De qui parlez-vous ?LA MARQUISE
Vous la chassez ? Je n'entends point cela. Quoi ! Ma Nanine ? Allons, rappelez-la. Qu'a-t-elle fait, ma charmante orpheline ? C'est moi, mon fils, qui vous donnai Nanine. Je me souviens qu'à l'âge de dix ans Elle enchantait tout le monde céans. Notre Baronne ici la prit pour elle ; Et je prédis dès lors que cette belle Serait fort mal ; et j'ai très bien prédit. Mais j'eus toujours chez vous peu de crédit : Vous prétendez tout faire à votre tête. Chasser Nanine est un trait malhonnête.GERMON
Ah ! J'oubliais de dire qu'à l'instant Un vieux bonhomme à vos gens se présente : Il dit que c'est une affaire importante, Qu'il ne saurait communiquer qu'à vous ; Il veut, dit-il, se mettre à vos genoux.LA MARQUISE
Ah ! Vous avez du chagrin, je le crois ; Vous m'en donnez aussi beaucoup à moi. Chasser Nanine, et faire un mariage Qui me déplaît ! Non, vous n'êtes pas sage. Allez ; trois mois ne seront pas passés Que vous serez l'un de l'autre lassés. Je vous prédis la pareille aventure Qu'à mon cousin le Marquis de Marmure. Sa femme était aigre comme verjus ; Mais, entre nous, la vôtre l'est bien plus. En s'épousant, ils crurent qu'ils s'aimèrent ; Deux mois après tous deux se séparèrent : Madame alla vivre avec un galant, Fat, petit-maître, escroc, extravagant ; Et monsieur prit une franche coquette, Une intrigante et friponne parfaite ; Des soupers fins, la petite maison, Chevaux, habits, maître d'hôtel fripon, Bijoux nouveaux pris à crédit, notaires, Contrats vendus, et dettes usuraires : Enfin monsieur et madame, en deux ans, À l'hôpital allèrent tout d'un temps. Je me souviens encor d'une autre histoire, Bien plus tragique, et difficile à croire ; C'était...ACTE III
SCÈNE I. Nanine, vêtue en paysanne ; Germon.
GERMON
J'admire encor des regrets si paisibles. Certes, mon maître est bien malavisé ; Notre Baronne a sans doute abusé De son pouvoir, et vous fait cet outrage : Jamais monsieur n'aurait eu ce courage.NANINE
Je lui dois tout : il me chasse aujourd'hui ; Obéissons. Ses bienfaits sont à lui ; Il peut user du droit de les reprendre.NANINE
Vous lui direz que je le remercie Qu'il m'ait rendue à ma première vie, Et qu'à jamais sensible à ses bontés Je n'oublierai... rien... que ses cruautés.GERMON
Vous me fendez le coeur, et tout à l'heure Je quitterais pour vous cette demeure ; J'irais partout avec vous m'établir : Mais Monsieur Blaise a su nous prévenir ; Qu'il est heureux ! Avec vous il va vivre : Chacun voudrait l'imiter, et vous suivre.SCÈNE II. Le Comte, Germon.
GERMON
Oui, c'en est fait.LE COMTE
J'en ai l'âme ravie.GERMON
Qui ? Quel Philippe Hombert ? Hélas ! Nanine, Sans écuyer, fort tristement chemine, Et de ma main ne veut pas seulement.LE COMTE
Où donc va-t-elle ?LE COMTE
À Rémival, sans doute ?LE COMTE
Va la conduire à ce couvent voisin, Où la Baronne allait dès ce matin : Mon dessein est qu'on la mette sur l'heure Dans cette utile et décente demeure ; Ces cent louis la feront recevoir. Va... garde-toi de laisser entrevoir Que c'est un don que je veux bien lui faire ; Dis-lui que c'est un présent de ma mère ; Je te défends de prononcer mon nom.GERMON
Eh ! Oui, vous dis-je.GERMON
Elle faisait bien mieux, Ses pleurs coulaient à peine de ses yeux ; Elle voulait ne pas pleurer.GERMON
Quoi ?GERMON
Oh ! Oui, beaucoup.GERMON
Que vous êtes son maître ; Que vous avez des vertus, des bontés... Qu'elle oubliera tout... hors vos cruautés.GERMON
Monsieur.LE COMTE
Un mot ; qu'il te souvienne, Si par hasard, quand tu la conduiras, Certain Hombert venait suivre ses pas, De le chasser de la belle manière.GERMON
Oui, poliment, à grands coups d'étrivière : Comptez sur moi ; je sers fidèlement. Le jeune Hombert, dites-vous ?Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]
LE COMTE
Justement.GERMON
Bon ! Je n'ai pas l'honneur de le connaître ; Mais le premier que je verrai paraître Sera rossé de la bonne façon ; Et puis après il me dira son nom.Il fait un pas et revient.
Ce jeune Hombert est quelque amant, je gage, Un beau garçon, le coq de son village. Laissez-moi faire.LE COMTE
Obéis promptement.GERMON
Je me doutais qu'elle avait quelque amant ; Et Blaise aussi lui tient au coeur peut-être. On aime mieux son égal que son maître.LE COMTE
Ah ! Cours, te dis-je.SCÈNE III.
LE COMTE
Hélas ! Il a raison ; Il prononçait ma condamnation ; Et moi, du coup qui m'a pénétré l'âme Je me punis ; la Baronne est ma femme ; Il le faut bien, le sort en est jeté. Je souffrirai, je l'ai bien mérité. Ce mariage est au moins convenable. Notre Baronne a l'humeur peu traitable ; Mais, quand on veut, on sait donner la loi : Un esprit ferme est le maître chez soi.SCÈNE IV. Le Comte, La Baronne, La Marquise.
LA MARQUISE
Or çà, mon fils, vous épousez madame ?LE COMTE
Eh ! Oui.LA MARQUISE
J'emmènerai ma Nanine avec moi, Vous la chassez, et moi, je la marie ; Je fais la noce en mon château de Brie, Et je la donne au jeune sénéchal, Propre neveu du procureur fiscal, Jean Roc Souci ; c'est lui de qui le père Eut à Corbeil cette plaisante affaire. De cet enfant je ne puis me passer ; C'est un bijou que je veux enchâsser. Je vais la marier... adieu.LE COMTE
Ma mère, Ne soyez pas contre nous en colère ; Laissez Nanine aller dans le couvent ; Ne changez rien à notre arrangement.LA MARQUISE
Comment ? Quoi donc ?LA BARONNE
Peu de chose.LA MARQUISE
Mais...LA BARONNE
Rien.LA MARQUISE
Rien, c'est beaucoup. J'entends, j'entends fort bien. Aurait-elle eu quelque tendre folie ? Cela se peut, car elle est si jolie ! Je m'y connais ; on tente, on est tenté : Le coeur a bien de la fragilité ; Les filles sont toujours un peu coquettes : Le mal n'est pas si grand que vous le faites. çà, contez-moi sans nul déguisement Tout ce qu'a fait notre charmante enfant.LE COMTE
Moi, vous conter ?SCÈNE V. Le Comte, La Marquise, La Baronne ; Marin, en bottes.
LA MARQUISE
Quoi ?LA BARONNE
Qu'est-ce ?MARIN
J'ai parlé À nos marchands ; j'ai bien fait mon message ; Et vous aurez demain tout l'équipage.LA BARONNE
Quel équipage ?MARIN
Oui, tout ce que pour vous A commandé votre futur époux ; Six beaux chevaux : et vous serez contente De la berline ; elle est bonne, brillante ; Tous les panneaux par Martin sont vernis ; Les diamants sont beaux, très bien choisis ; Et vous verrez des étoffes nouvelles D'un goût charmant... Oh ! Rien n'approche d'elles.LA BARONNE, au Comte
Vous avez donc commandé tout cela ?MARIN
Le tout arrivera Demain matin dans ce nouveau carrosse, Et sera prêt le soir pour votre noce. Vive Paris pour avoir sur-le-champ Tout ce qu'on veut, quand on a de l'argent ! En revenant, j'ai revu le notaire, Tout près d'ici, griffonnant votre affaire.LA BARONNE
Ce mariage a traîné bien longtemps.LA MARQUISE, à part
Ah ! Je voudrais qu'il traînât quarante ans.MARIN
Dans ce salon j'ai trouvé tout à l'heure Un bon vieillard, qui gémit et qui pleure ; Depuis longtemps il voudrait vous parler.LA MARQUISE
Pourquoi, madame ? Mon fils, ayez un peu de bonté d'âme, Et, croyez-moi, c'est un mal des plus grands De rebuter ainsi les pauvres gens : Je vous ai dit cent fois dans votre enfance Qu'il faut pour eux avoir de l'indulgence, Les écouter d'un air affable, doux. Ne sont-ils pas hommes tout comme nous ? On ne sait pas à qui l'on fait injure ; On se repent d'avoir eu l'âme dure. Les orgueilleux ne prospèrent jamais.À Marin.
Allez chercher ce bonhomme.SCÈNE VI. Le Comte, La Marquise, La Baronne, Le Paysan.
LA MARQUISE, au paysan
Approchez-vous, parlez, ne tremblez pas.LE PAYSAN
Ah ! Monseigneur ! écoutez-moi de grâce : Je suis... je tombe à vos pieds que j'embrasse ; Je viens vous rendre...LE COMTE
Ami, relevez-vous : Je ne veux point qu'on me parle à genoux ; D'un tel orgueil je suis trop incapable. Vous avez l'air d'être un homme estimable. Dans ma maison cherchez-vous de l'emploi ? À qui parlé-je ?LA MARQUISE
Allons, rassure-toi.LE PAYSAN
Je suis, hélas ! Le père de Nanine.LE COMTE
Vous ?LA BARONNE
Ta fille est une grande coquine.LE PAYSAN
Ah ! Monseigneur, voilà ce que j'ai craint ; Voilà le coup dont mon coeur est atteint : J'ai bien pensé qu'une somme si forte N'appartient pas à des gens de sa sorte ; Et les petits perdent bientôt leurs moeurs, Et sont gâtés auprès des grands seigneurs.LE PAYSAN
Il est trop vrai : chez de pauvres parents Je la laissai dès ses plus jeunes ans ; Ayant perdu mon bien avec sa mère, J'allai servir, forcé par la misère, Ne voulant pas, dans mon funeste état, Qu'elle passât pour fille d'un soldat, Lui défendant de me nommer son père.LE COMTE
Ce préjugé fut toujours condamnable. J'estime plus un vertueux soldat, Qui de son sang sert son prince et l'état, Qu'un important, que sa lâche industrie Engraisse en paix du sang de la patrie.LE PAYSAN
Dans la douleur, hélas ! Qui me déchire, Permettez-moi seulement de vous dire Qu'on me promit cent fois de m'avancer : Mais, sans appui, comment peut-on percer ? Toujours jeté dans la foule commune, Mais distingué, l'honneur fut ma fortune.LA MARQUISE
Vous êtes donc né de condition ?LA BARONNE
Fi ! Quelle idée !LE PAYSAN, à la Marquise
Hélas ! Madame, non ; Mais je suis né d'une honnête famille : Je méritais peut-être une autre fille. Que vouliez-vous de mieux ?LE COMTE
Eh ! Poursuivez.LA MARQUISE
Mieux que Nanine ?LE COMTE
Ah ! De grâce, achevez.LE PAYSAN
J'appris qu'ici ma fille fut nourrie, Qu'elle y vivait bien traitée et chérie. Heureux alors, et bénissant le ciel, Vous, vos bontés, votre soin paternel, Je suis venu dans le prochain village, Mais plein de trouble et craignant son jeune âge, Tremblant encor, lorsque j'ai tout perdu, De retrouver le bien qui m'est rendu.Montrant la Baronne.
Je viens d'entendre, au discours de madame, Que j'eus raison : elle m'a percé l'âme ; Je vois fort bien que ces cent louis d'or, Des diamants, sont un trop grand trésor Pour les tenir par un droit légitime ; Elle ne peut les avoir eus sans crime. Ce seul soupçon me fait frémir d'horreur, Et j'en mourrai de honte et de douleur. Je suis venu soudain pour vous les rendre : Ils sont à vous ; vous devez les reprendre, Et si ma fille est criminelle, hélas ! Punissez-moi, mais ne la perdez pas.LA MARQUISE
Ah ! Mon cher fils ! Je suis tout attendrie.LE COMTE
Ah ! Qu'ai-je fait ?LE PAYSAN, tirant la bourse et le paquet
Tenez, monsieur, tenez.LE COMTE
Moi, les reprendre ! Ils ont été donnés ; Elle en a fait un respectable usage. C'est donc à vous qu'on a fait le message ? Qui l'a porté ?LE PAYSAN
Oui, je l'avoue.LE COMTE
Ô douleur ! Ô tendresse ! Des deux côtés quel excès de vertu ! Et votre nom ? ... je demeure éperdu.LE COMTE
Ah ! Mon père !LA BARONNE
Que dit-il là ?LE COMTE
Quel jour vient m'éclairer ! J'ai fait un crime ; il le faut réparer. Si vous saviez combien je suis coupable ! J'ai maltraité la vertu respectable.Il va lui-même à un de ses gens.
Holà, courez.LA BARONNE
Eh ! Quel empressement !LE COMTE
Vite un carrosse.LA MARQUISE
Oui, madame, à l'instant : Vous devriez être sa protectrice. Quand on a fait une telle injustice, Sachez de moi que l'on ne doit rougir Que de ne pas assez se repentir. Monsieur mon fils a souvent des lubies Que l'on prendrait pour de franches folies : Mais dans le fond c'est un coeur généreux ; Il est né bon ; j'en fais ce que je veux. Vous n'êtes pas, ma bru, si bienfaisante ; Il s'en faut bien.LA BARONNE
Que tout m'impatiente ! Qu'il a l'air sombre, embarrassé, rêveur ! Quel sentiment étrange est dans son coeur ? Voyez, monsieur, ce que vous voulez faire.LA MARQUISE
Oui, pour Nanine.LA MARQUISE
C'est le moindre devoir.LA BARONNE
Mais moi, jamais je ne veux la revoir ; Que du château jamais elle n'approche : Entendez-vous ?LE COMTE
J'entends.LA MARQUISE
Quel coeur de roche !LE COMTE, après un silence
Non, je n'hésite pas.LA MARQUISE
Seriez-vous bien assez cruel, mon fils ?LA BARONNE
Quel parti prendrez-vous ?LE COMTE
Il est tout pris. Vous connaissez mon âme et sa franchise : Il faut parler. Ma main vous fut promise ; Mais nous n'avions voulu former ces noeuds Que pour finir un procès dangereux : Je le termine ; et, dès l'instant, je donne, Sans nul regret, sans détour j'abandonne Mes droits entiers, et les prétentions Dont il naquit tant de divisions : Que l'intérêt encor vous en revienne : Tout est à vous ; jouissez-en sans peine. Que la raison fasse du moins de nous Deux bons parents, ne pouvant être époux. Oublions tout ; que rien ne nous aigrisse. Pour n'aimer pas, faut-il qu'on se haïsse ?SCÈNE VII. Le Comte, La Marquise, Philippe Hombert.
LE COMTE
Non, il n'est point indigne ; non, madame, Un fol amour n'aveugla point mon âme : Cette vertu, qu'il faut récompenser, Doit m'attendrir, et ne peut m'abaisser. Dans ce vieillard, ce qu'on nomme bassesse Fait son mérite ; et voilà sa noblesse. La mienne à moi, c'est d'en payer le prix. C'est pour des coeurs par eux-mêmes ennoblis. Et distingués par ce grand caractère, Qu'il faut passer sur la règle ordinaire : Et leur naissance, avec tant de vertus, Dans ma maison n'est qu'un titre de plus.SCÈNE VIII. Le Comte, La Marquise, Nanine, Philippe Hombert.
LE COMTE, à sa mère
Son seul aspect devrait vous en instruire.LA MARQUISE
Embrasse-moi cent fois, ma chère enfant. Elle est vêtue un peu mesquinement ; Mais qu'elle est belle ! Et comme elle a l'air sage !NANINE, courant entre les bras de Philippe Hombert, après s'être baissée devant la Marquise
Ah ! La nature a mon premier hommage. Mon père !LE COMTE
Oui ; mais comment faut-il que je répare L'indigne affront qu'un mérite si rare Dans ma maison put de moi recevoir ? Sous quel habit revient-elle nous voir ! Il est trop vil ; mais elle le décore. Non, il n'est rien que sa vertu n'honore. Eh bien ! Parlez : auriez-vous la bonté De pardonner à tant de dureté ?NANINE
Que me demandez-vous ? Ah ! Je m'étonne Que vous doutiez si mon coeur vous pardonne. Je n'ai pas cru que vous pussiez jamais Avoir eu tort après tant de bienfaits.LE COMTE
Si vous avez oublié cet outrage, Donnez-m'en donc le plus sûr témoignage : Je ne veux plus commander qu'une fois ; Mais jurez-moi d'obéir à mes lois.PHILIPPE HOMBERT
Elle le doit, et sa reconnaissance...NANINE, à son père
Il est bien sûr de mon obéissance.LE COMTE
J'ose y compter. Oui, je vous avertis Que vos devoirs ne sont pas tous remplis. Je vous ai vue aux genoux de ma mère ; Je vous ai vue embrasser votre père ; Ce qui vous reste en des moments si doux... C'est... à leurs yeux... d'embrasser... votre époux.NANINE
Moi !LA MARQUISE
Quelle idée ! Est-il bien vrai ?PHILIPPE HOMBERT
Ma fille !LE COMTE, à sa mère
Le daignez-vous permettre ?LE COMTE
En la voyant, elle l'approuvera.PHILIPPE HOMBERT
Quel coup du sort ! Non, je ne puis comprendre Que jusque-là vous prétendiez descendre.LA MARQUISE
Mon fils...LE COMTE
Ma mère, il s'agit d'être heureux. L'intérêt seul a fait cent mariages. Nous avons vu les hommes les plus sages Ne consulter que les moeurs et le bien : Elle a les moeurs, il ne lui manque rien ; Et je ferai par goût et par justice Ce qu'on a fait cent fois par avarice. Ma mère, enfin, terminez ces combats, Et consentez.NANINE
Non, n'y consentez pas ; Opposez-vous à sa flamme... à la mienne ; Voilà de vous ce qu'il faut que j'obtienne. L'amour l'aveugle ; il le faut éclairer. Ah ! Loin de lui, laissez-moi l'adorer. Voyez mon sort, voyez ce qu'est mon père : Puis-je jamais vous appeler ma mère ?1 398 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica