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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en Trois Actes

Nanine

Voltaire· créée en 1749· 3 actes· 1 398 vers· 8 personnages

Personnages

  • Le COMTE d'OLBAN, seigneur retiré à la campagne
  • La BARONNE de L'ORME, parente du Comte, femme impérieuse, aigre, difficile à vivre
  • La MARQUISE d'OLBAN, mère du Comte
  • NANINE, fille élevée à la maison du Comte
  • PHILIBERT HOMBERT, paysan du voisinage
  • BLAISE, jardinier
  • GERMON, domestique
  • MARIN, autre domestique
PRÉFACE

Cette bagatelle fut représentée au mois de juillet 1748. Elle n'a point été destinée pour le théâtre de Paris, encore moins pour l'impression, et on ne la donnerait pas aujourd'hui au public, s'il n'en avait paru une édition subreptice et toute défigurée sous le nom de la compagnie des libraires associés de Paris. Il y a dans cette édition fautive plus de cent vers qui ne sont pas de l'auteur. C'est avec la même infidélité , et avec plus de fautes encore, que l'on a imprimé clandestinement la tragédie de Sémiramis, et c'est ainsi qu'on a défiguré presque tous les ouvrages de l'auteur. Il est obligé de se servir de cette occasion pour avertir ceux qui cultivent les Lettres, et qui se forment des Cabinets de Livres, que toutes les éditions qu'on a faites de ses prétendus ouvrages, il n'y en a pas une seule qui mérite d'être regardée. Celle de Ledet à Amsterdam, celle de Merkus dans la même ville, les autres qu'on a faites d'après celles-là sont absurdes, et on y a même ajouté un volume entier, qui n'est rempli que de grossièretés insipides faites par la canaille ; celles qui sont intitulées de Londres et de Genève ne sont pas moins défectueuses.

L'Auteur n'a pas eu encore le temps d'examiner celle de Dresde, ainsi il ne peut rien en dire, mais en général les amateurs des Lettres ne doivent avoir aucun égard aux éditions qui ne sont point faites sous ses yeux et pas ses ordres, encore moins à tous ces petits ouvrages qu'on affecte de débiter sous son nom, à ses vers qu'on envoie au Mercure et aux journaux étrangers, et qui ne sont que le ridicule effet d'une réputation bien vaine et bien dangereuse. En attendant qu'il puisse un jour donner ses soins à faire imprimer ses véritables ouvrages, il est dans la nécessité de faire donner au moins par un libraire accrédité et muni d'un privilège la tragédie de Sémiramis, et cette petite pièce qui ont paru toutes deux l'année passée dans la foule des spectacles nouveaux qu'on donne à Paris tous les ans.

Dans cette autre foule beaucoup plus nombreuses dont on est inondé, il en parut une dans ce temps-là qui mérite d'être distinguée. C'est une dissertation ingénieuse et approfondie d'un Académicien de la Rochelle sur cette question qui semble partager depuis quelques années la Littérature ; savoir s'il est permis de faire des comédies attendrissantes. Il paraît se déclarer fortement contre ce genre, dont la petite comédie de Nanine tient beaucoup en quelques endroits. Il condamne avec raison tout ce qui aurait l'air d'une tragédie bourgeoise. En effet, que serait-ce qu'une intrigue tragique entre des hommes du commun ? Ce serait seulement avilir la cothurne ; ce serait manquer à la fois l'objet de la Tragédie et de la Comédie, ce serait une espèce bâtarde, un monstre né de l'impuissance de faire une comédie et une tragédie véritable.

Cet académicien judicieux blâme surtout les intrigues romanesques et forcées, dans ce genre de comédie où l'on veut attendrir les spectateurs, et qu'on appelle par dérision Comédie larmoyante. Mais dans quel genre les intrigues romanesques et forcées peuvent elles être admises ? Ne sont elles pas toujours un vice essentiel dans quelque ouvrage que ce puisse être ? Il conclut enfin en disant que si dans un comédie l'attendrissement peut aller quelquefois jusqu'aux larmes, il n'appartient qu'à la passion de l'amour de les faire répandre. Il n'entend pas sans doute l'amour tel qu'il est représenté dans les bonnes tragédie, l'amour furieux, barbare, funeste, suivi de crimes et de remords. Il entend l'amour naïf et tendre qui seul est du ressort de la comédie.

Cette réflexion en fait naître une autre, qu'on soumet au jugement des gens de Lettres. C'est que dans notre nation la tragédie a commencé par s'approprier la langage de la comédie. Si on y prend garde, l'amour dans beaucoup d'ouvrages dont la terreur et la pitié devraient être l'âme, est traité comme il doit l'être en effet dans le genre comique. La galanterie, les déclarations d'amour, la coquetterie, la naïveté, la familiarité, tout cela ne se trouve que trop chez nos héros et nos héroïnes de Rome et de la Grèce dont nos théâtre retentissent. De sorte qu'en effet l'amour naïf et attendrissant dans une comédie, n'est point un larcin fait à Melpomène, mais c'est au contraire Melpomène qui depuis longtemps a pris chez nous les brodequins de Thalie.

Qu'on jette les yeux sur les première tragédies qui eurent de si prodigieux succès vers le temps du Carfinal de Richelieu ; la Sophonisbe de Mairet, la Mariane, l'Amour tyrannique, Alcionnée. On verra que l'amour y parle toujours sur un ton familier et quelques fois aussi bas , que l'héroïsme s'y exprime avec un emphase ridicule. C'est peut-être la raison pour laquelle notre nation n'eut en ce temps aucune comédie supportable. C'est qu'en effet le théâtre tragique avait envahi tous les droits de l'autre. Il est même vraisemblable que cette raison détermina Molière à donner rarement aux amants qu'il met sur scène, une passion vive et touchante, il sentait que la tragédie l'avait prévenu.

Depuis la Sophonisbe de Mairet qui fut la première pièce dans laquelle on trouva quelque régularité, on avait commencé à regarder les déclarations d'amour des héros, les réponses artificieuses et coquettes des princesses, les peintures galantes de l'amour, comme des choses essentielles au théâtre tragique. Il est resté des écrits de ce temps là dans lesquels on cite avec de grands éloges ces vers que dit Massinissa après la bataille de Cirthe :

J'aime plus de moitié quand je me sens aimé, Et ma flamme s'accroît par un coeur enflammé, Comme par une vague une vague s'irrite, Un soupir amoureux par un autre s'excite, Quand les chaînes d'hymen étreignent deux esprits un plaisir doit se rendre aussitôt qu'il est pris.

Cette habitude de parler ainsi d'amour influa sur les meilleurs esprits ; et ceux même dont le génie mâle et sublime était fait pour rendre en tout à la tragédie son ancienne dignité se laissèrent entraîner à la contagion.

On vit dans les meilleures pièces,

Un malheureux visage, Qui d'un chevalier romain Captiva la courage,

Le héros dit à sa maîtresse :

Adieu trop vertueux objet et trop charmant.

L'héroïne lui répond :

Adieu trop malheureux et trop parfait amant.

Cléopâtre dit qu'ne princesse

aimant sa renommée, En avouant qu'elle aime est sûre d'être aimée.

Que César :

Trace ses soupirs et d'un style plaintif, Dans son champs de victoire il se dit son captif.

Elle ajoute qu'il ne tient qu'à elle d'avoir des rigueurs et de rendre César malheureux. Sur quoi sa confidente lui répond.

J'oserais bien jurer que vos charmants appas, Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas.

Dans toutes les pièces du même auteur qui suivent le Mort de Pompée, on est obligé d'avouer que l'amour est toujours traité de ce ton familier. Mais sans prendre la peine inutile de rapporter des exemples de ces défauts trop visibles, examinons seulement les meilleurs vers que l'auteur de Cinna ait fait débiter sur le théâtre, comme maximes de galanterie.

Il est des noeuds secrets, il est des sympathies, Dont le doux rapport les armes assorties, S'attachent l'une et l'autre, et se laissent piquer, Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

De bonne foi croirait-on que ces vers du haut comique fussent dans la bouche d'une princesse des Parthes qui va demande à son amant la tête de sa mère ? Est-ce dans un jour si terrible qu'on parle "d'un je ne sais quoi, dont par le doux rapport des âmes sont assorties" ? Sophocles aurait-il débiter de tels madrigaux ? Et toutes ces petites sentences amoureuses ne sont-elles pas uniquement du ressort de la comédie ?

La grand homme qui a porté un si haut point la véritable éloquence des vers, qui a fait parler à l'amour un langage si touchant à la fois et si noble, a mis cependant dans ses tragédies plus d'une scène que Boileau trouvait plus propre de la haute comédie de Térence que du rival et vainqueur d'Euripide.

On pourrait citer plus de trois cent vers dans ce goût, ce n'est pas que la simplicité qui a ses charmes, la naïveté qui quelquefois même tient du sublime ne soient nécessaires, pour servir ou de préparation, ou de liaison et de passage au pathétique. Mais si ces traits naïfs et simples appartiennent même au tragique, à plus forte raison appartiennent-ils au grand comique, c'est dans ce point où la tragédie s'abaisse et où la comédie s'élève que ces deux arts se rencontrent et se touchent. C'est là seulement que leurs bornes se confondent. et s'il est permis à Oreste et à Hermione de se dire :

Ah ! Ne souhaites vous pas le destin de Pyrrhus ; Je vous haïrais trop - vous ne m'aimerez plus, Ah ! Que vous me verriez d'une regard moins contraire, Vous me voulez aimer, et je ne peux vous plaire, Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant haïr ; Car enfin vous hait, son âme ailleurs éprise, N'a plus qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me méprise, Jugez-vous que ma vue inspire des mépris ?

Si ces héros, dis-je, se sont exprimés avec cette familiarité, à combien plus forte raison le MLisanthrope est-il bine reçu de dire à sa maîtresse avec véhémence.

Rougissez bien plutôt, vous en avez raison, Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison ; Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme : Ce n'était pas en vain que s'alarmait ma flamme ; Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je succombe à l'affront de ma voir outragé Ah ! Je ne trouverais aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte, Mon coeur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie, Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments, Oui, je peux tout permettre à mes ressentiments ; Redoutez tout, Madame, après un tel outrage ; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage, Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés,

Certainement si toute la pièce du Misanthrope était dans ce goût ce ne serait plus une comédie, si Oreste et Hermione s'exprimaient toujours comme on vient de la voir, ce ne serait plus une tragédie. Mais après que ces deux genres si différents se sont ainsi rapprochés, ils rentrent chacun dans leur véritable carrière. L'un reprend le ton plaisant et l'autre le ton sublime.

La comédie encore une fois peut donc se passionner, s'emporter, attendrir pourvu qu'ensuite elle fasse rire les honnêtes gens. Si elle manquait de comique, si elle n'était que larmoyante, c'est alors qu'elle serait un genre très vicieux, et très désagréable.

On avoue qu'il est rare de faire passer les spectateurs insensiblement de l'attendrissement au rire. Mais ce passage, tout difficile qu'il est de la saisir dans une comédie, n'en est pas moins naturel aux hommes. On a déjà remarqué ailleurs que rien n'est plus ordinaire que les aventures qui, et dont certaines circonstances inspirent ensuite une gaieté passagère. C'est ainsi malheureusement que le genre humain est fait. Homère représente même les Dieux riant de la mauvaise grâce de Vulcain dans le temps qu'ils décident du destin du monde.

Hector sourit de la peur de son fils Astyanax, tendis qu'Andromaque répand des larmes, on voir souvent jusques dans l'horreur des batailles, des incendies, de tous les désastres qui nous affligent, qu'une naïveté, un bon mot excitent le rire jusques dans le sein de la désolation et de la pitié. On défendit à un régiment dans la bataille de Spire de faire quartier ; un officier allemand demande la vie à l'un des nôtres, qui lui répond : Monsieur, demandez-moi tout autre chose, mais pour la vie il n'y a pas de moyen. Cette naïveté passe aussitôt de bouche en bouche, et on rit au milieu du carnage. À combien plus forte raison le rire peut-il succéder dans la comédie à des sentiments touchants ? Ne s'attendrit-on pas avec Alcmène ? Ne rit-on pas avec Sosie ? Quel misérable et vain travail de disputer contre l'expérience ! Si ceux qui disputent ainsi, ne se payaient pas de raison et aimaient mieux des vers, ou leur citerait ceux-ci.

L'amour règne par le délire Sur ce ridicule univers. Tantôt aux esprits de travers Il fait rimer de mauvais vers, Tantôt il renverse un empire. L'oeil en feu, le fer à la main, Il frémit dans le tragédie ; Non moins touchant et plus humain Il anime la comédie ; Il affadit dans l'élégie ; Et dans un madrigal badin Il se joue aux pieds de Sylvie. Tous les genres de poésie, De Virgile jusqu'à Chaulieu, Sont aussi soumis à ce Dieu, Que tous les états de la vie.

ACTE I

SCÈNE I. Le Comte D'Olban, La Baronne de L'Orme.

LE COMTE, à part

Ah !

LE COMTE

Assurément.

SCÈNE II. Le Comte, La Baronne, Blaise.

LE COMTE

Eh bien ?

LE COMTE

Nanine ?

LE COMTE

Hem ! ...

SCÈNE III. La Baronne, Blaise.

LA BARONNE

Insolente !

LA BARONNE

Non.

LA BARONNE

Va.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. La Baronne, Nanine.

NANINE

Madame.

NANINE

Je lisais.

LA BARONNE

Quel ouvrage ?

NANINE

J'y vais.

NANINE

Quoi ?

NANINE

Moi ?

NANINE

Mais...

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Le Comte, Nanine, un laquais.

LE COMTE

Holà ! Quelqu'un ! Qu'on reste à cette porte. Des sièges, vite.

Il fait la révérence à Nanine, qui lui en fait une profonde.

Asseyons-nous ici.

SCÈNE VIII. Le Comte, Nanine, Germon.

SCÈNE IX. Le Comte, Germon.

GERMON

Pardon.

ACTE II

SCÈNE I. Le Comte, Marin.

MARIN derrière le théâtre

J'accours.

LE COMTE

L'amour.

SCÈNE II. Le Comte, Germon.

GERMON, arrivant

Monsieur.

LE COMTE

Quoi donc ?

SCÈNE III. Le Comte, Nanine.

NANINE

Madame...

LE COMTE

Eh bien ?

NANINE

Songez...

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Nanine, Blaise.

NANINE, écrivant toujours

Blaise, bonjour.

BLAISE

Oui.

SCÈNE VI. La Baronne, Blaise.

LA BARONNE

Voyons.

BLAISE, riant

Ho, ho.

BLAISE, riant encore

Ha, ha.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Le Comte, La Baronne.

SCÈNE IX. Le Comte, La Baronne, Germon.

GERMON, criant

Monsieur.

LE COMTE

Plaît-il ?

LE COMTE

Nanine.

GERMON

Allons.

Il sort.

SCÈNE X. Le Comte, La Baronne.

LA BARONNE

Oui.

LA BARONNE

Elle est ici.

SCÈNE XI. La Marquise, Le Comte, La Baronne.

LA MARQUISE

çà, je voudrais ici vous parler seule.

Faisant une petite révérence à la Baronne.

Bonjour, madame.

SCÈNE XII. La Marquise, Le Comte.

SCÈNE XIII. La Marquise, Le Comte, Germon.

ACTE III

SCÈNE I. Nanine, vêtue en paysanne ; Germon.

SCÈNE II. Le Comte, Germon.

GERMON

Fort bien ; je vais vous obéir.

Il fait quelques pas.

GERMON

Quoi ?

GERMON

Monsieur.

GERMON

Oui, poliment, à grands coups d'étrivière : Comptez sur moi ; je sers fidèlement. Le jeune Hombert, dites-vous ?

Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]

LE COMTE

Justement.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Le Comte, La Baronne, La Marquise.

LE COMTE

Eh ! Oui.

LA BARONNE

Peu de chose.

LA MARQUISE

Mais...

LA BARONNE

Rien.

SCÈNE V. Le Comte, La Marquise, La Baronne ; Marin, en bottes.

LA MARQUISE

Quoi ?

LA BARONNE

Qu'est-ce ?

LE COMTE

À part.

Oui... mais pour qui !

MARIN

J'y vais.

Il sort.

SCÈNE VI. Le Comte, La Marquise, La Baronne, Le Paysan.

LE COMTE

Vous ?

LE PAYSAN, tirant la bourse et le paquet

Tenez, monsieur, tenez.

LA MARQUISE

Oui, pour Nanine.

LE COMTE

J'entends.

LE COMTE, après un silence

Non, je n'hésite pas.

SCÈNE VII. Le Comte, La Marquise, Philippe Hombert.

SCÈNE VIII. Le Comte, La Marquise, Nanine, Philippe Hombert.

NANINE, courant entre les bras de Philippe Hombert, après s'être baissée devant la Marquise

Ah ! La nature a mon premier hommage. Mon père !

NANINE

Moi !

PHILIPPE HOMBERT

Ma fille !

LE COMTE, à sa mère

Le daignez-vous permettre ?

LA MARQUISE

Mon fils...

1 398 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica