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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie en cinq actes

Oreste

Voltaire· créée en 1750· 5 actes· 1 657 vers· 9 personnages

Représentée, pour la première fois, à Paris, le 12 janvier 1750.

Personnages

  • ORESTE, fils de Clytemnestre et d'Agamemnon
  • ÉLECTRE, soeur d'Oreste
  • IPHISE, soeur d'Oreste
  • CLYTEMNESTRE, épouse d'Égisthe
  • ÉGISTHE, tyran d'Argos
  • PYLADE, ami d'Oreste
  • PAMMÈNE, vieillard attaché à la famille d'Agamemnon
  • DIMAS, officier des gardes
  • SUITE
Madame,

ÉPÎTRE À SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MADAME LA DUCHESSE DU MAINE

Vous avez vu passer ce siècle admirable, à la gloire duquel vous avez tant contribué par votre goût et par vos exemples ; ce siècle qui sert de modèle au nôtre en tant de choses, et peut-être de reproche, comme il en servira à tous les âges. C'est dans ces temps illustres que les Coudé, vos aïeux[1], couverts de tant de lauriers, cultivaient et encourageaient les arts ; où un Bossuet immortalisait les héros, et instruisait les rois ; où un Fénélon, le second des hommes dans l'éloquence[2], et le premier dans l'art de rendre la vertu aimable, enseignait avec tant de charmes la justice et l'humanité ; où les Racine, les Despréaux, présidaient aux belles-lettres, Lulli à la musique, Le Brun à la peinture. Tous ces arts, madame, furent accueillis surtout dans votre palais. Je me souviendrai toujours que, presque au sortir de l'enfance, j'eus le bonheur d'y entendre quelquefois un homme dans qui l'érudition la plus profonde n'avait point éteint le génie, et qui cultiva l'esprit de monseigneur le duc de Bourgogne, ainsi que le vôtre et celui de M. le duc du Maine ; travaux heureux dans lesquels il fut si puissamment secondé par la nature. Il prenait quelquefois devant votre altesse sérénissime un Sophocle, un Euripide ; il traduisait sur-le-champ en français une de leurs tragédies. L'admiration, l'enthousiasme dont il était saisi lui inspirait des expressions qui répondaient à la mâle et harmonieuse énergie des vers grecs, autant qu'il est possible d'en approcher dans la prose d'une langue à peine tirée de la barbarie, et qui, polie par tant de grands auteurs, manque encore pourtant de précision, de force, et d'abondance. On sait qu'il est impossible de faire passer dans aucune langue moderne la valeur des expressions grecques : elles peignent d'un trait ce qui exige trop de paroles chez tous les autres peuples ; un seul terme y suffit pour représenter ou une montagne toute couverte d'arbres chargés de feuilles, ou un dieu qui lance au loin ses traits, ou les sommets des rochers frappés souvent de la foudre. Non seulement cette langue avait l'avantage de remplir d'un mot l'imagination, mais chaque terme, comme on sait, avait une mélodie marquée, et charmait l'oreille, tandis qu'il étalait à l'esprit de grandes peintures. Voilà pourquoi toute traduction d'un poète grec est toujours faible, sèche, et indigente : c'est du caillou et de la brique avec quoi on veut imiter des palais de porphyre. Cependant M. de Malézieu, par des efforts que produisait un enthousiasme subit, et par un récit véhément, semblait suppléer à la pauvreté de la langue, et mettre dans sa déclamation toute l'âme des grands hommes d'Athènes. Permettez-moi, madame, de rappeler ici ce qu'il pensait de ce peuple inventeur, ingénieux, et sensible, qui enseigna tout aux Romains ses vainqueurs, et qui, longtemps après sa ruine et celle de l'empire romain, a servi encore à tirer l'Europe moderne de sa grossière ignorance.

Il connaissait Athènes mieux qu'aujourd'hui quelques voyageurs ne connaissent Rome après l'avoir vue. Ce nombre prodigieux de statues des plus grands maîtres, ces colonnes qui ornaient les marchés publics, ces monuments de génie et de grandeur, ce théâtre superbe et immense, bâti dans une grande place, entre la ville et la citadelle, où les ouvrages des Sophocle et des Euripide étaient écoutés par les Périclès et par les Socrate, et où des jeunes gens n'assistaient pas debout et en tumulte ; en un mot, tout ce que les Athéniens avaient fait pour les arts en tous les genres était présent à son esprit. Il était bien loin de penser comme ces hommes ridiculement austères, et ces faux politiques qui blâment encore les Athéniens d'avoir été trop somptueux dans leurs jeux publics, et qui ne savent pas que cette magnificence même enrichissait Athènes, en attirant dans son sein une foule d'étrangers qui venaient l'admirer, et prendre chez elle des leçons de vertu et d'éloquence.

Vous engageâtes, madame, cet homme d'un esprit presque universel à traduire, avec une fidélité pleine d'élégance et de force, l'Iphigénie en Tauride d'Euripide. On la représenta dans une tête qu'il eut l'honneur de donner à votre altesse sérénissime, fête digne de celle qui la recevait, et de celui qui en faisait les honneurs : vous y représentiez Iphigénie. Je fus témoin de ce spectacle : je n'avais alors nulle habitude de notre théâtre français ; il ne m'entra pas dans la tête qu'on pût mêler de la galanterie dans ce sujet tragique : je me livrai aux moeurs et aux coutumes de la Grèce d'autant plus aisément qu'à peine j'en connaissais d'autres ; j'admirai l'antique dans toute sa noble simplicité. Ce fut là ce qui me donna la première idée de faire la tragédie d'OEdipe, sans même avoir lu celle de Corneille. Je commençai par m'essayer, en traduisant la fameuse scène de Sophocle, qui contient la double confidence de Jocaste et d'OEdipe. Je la lus à quelques uns de mes amis qui fréquentaient les spectacles, et à quelques acteurs : ils m'assurèrent que ce morceau ne pourrait jamais réussir en France ; ils m'exhortèrent à lire Corneille qui l'avait soigneusement évité, et me dirent tous que si je ne mettais, à son exemple, une intrigue amoureuse dans OEdipe, les comédiens même ne pourraient pas se charger de mon ouvrage. Je lus donc l'OEdipe de Corneille qui, sans être mis au rang de Cinna et de Polyeucte, avait pourtant alors beaucoup de réputation. J'avoue que je fus révolté d'un bout à l'autre ; mais il fallut céder à l'exemple et à la mauvaise coutume. J'introduisis, au milieu de la terreur de ce chef-d'oeuvre de l'antiquité, non pas une intrigue d'amour, l'idée m'en paraissait trop choquante, mais au moins le ressouvenir d'une passion éteinte. Je ne répéterai point ce que j'ai dit ailleurs sur ce sujet.

Votre altesse sérénissime se souvient que j'eus l'honneur de lire OEdipe devant elle. La scène de Sophocle ne fut assurément pas condamnée à ce tribunal ; mais vous, et M. le cardinal de Polignac, et M. de Malézieu, et tout ce qui composait votre cour, vous me blâmâtes universellement, et avec très grande raison, d'avoir prononcé le mot d'amour dans un ouvrage où Sophocle avait si bien réussi sans ce malheureux ornement étranger ; et ce qui seul avait fait recevoir ma pièce, fut précisément le seul défaut que vous condamnâtes.

Les comédiens jouèrent à regret OEdipe, dont ils n'espéraient rien. Le public fut entièrement de votre avis : tout ce qui était dans le goût de Sophocle fut applaudi généralement ; et ce qui ressentait un peu la passion de l'amour fut condamné de tous les critiques éclairés. En effet, madame, quelle place pour la galanterie que le parricide et l'inceste qui désolent une famille, et la contagion qui ravage un pays ! Et quel exemple plus frappant du ridicule de notre théâtre et du pouvoir de l'habitude, que Corneille, d'un côté, qui fait dire à Thésée,

Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste ;

et moi qui, soixante ans après lui, viens faire parler une vieille Jocaste d'un vieil amour, et tout cela pour complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait jamais corrompu la littérature ?

Qu'une Phèdre, dont le caractère est le plus théâtral qu'on ait jamais vu, et qui est presque la seule que l'antiquité ait représentée amoureuse ; qu'une Phèdre, dis-je, étale les fureurs de cette passion funeste ; qu'une Roxane, dans l'oisiveté du sérail, s'abandonne à l'amour et à la jalousie ; qu'Ariane se plaigne au ciel et à la terre d'une infidélité cruelle ; qu'Orosmane tue ce qu'il adore : tout cela est vraiment tragique. L'amour furieux, criminel, malheureux, suivi de remords, arrache de nobles larmes. Point de milieu : il faut, ou que l'amour domine en tyran, ou qu'il ne paraisse pas ; il n'est point fait pour la seconde place. Mais que Néron se cache derrière une tapisserie pour entendre les discours de sa maîtresse et de son rival ; mais que le vieux Mithridate se serve d'une ruse comique pour savoir le secret d'une jeune personne aimée par ses deux enfants ; mais que Maxime, même dans la pièce de Cinna, si remplie de beautés mâles et vraies, ne découvre en lâche une conspiration si importante que parce qu'il est imbécilement amoureux d'une femme dont il devait connaître la passion pour Cinna, et qu'on donne pour raison,

...L'amour rend, tout permis ; Un véritable amant ne connaît point d'amis :

mais qu'un vieux Sertorius aime je ne sais quelle Viriate, et qu'il soit assassiné par Perpenna, amoureux de cette Espagnole, tout cela est petit et puéril, il le faut dire hardiment ; et ces petitesses nous mettraient prodigieusement au-dessous des Athéniens, si nos grands maîtres n'avaient racheté ces défauts, qui sont de notre nation, par les sublimes beautés qui sont uniquement de leur génie.

Une chose à mon sens assez étrange, c'est que les grands poètes tragiques d'Athènes aient si souvent traité des sujets où la nature étale tout ce qu'elle a de touchant, une Électre, une Iphigénie, une Mérope, un Alcméon, et que nos grands modernes, négligeant de tels sujets, n'aient presque traité que l'amour, qui est souvent plus propre à la comédie qu'à la tragédie. Ils ont cru quelquefois ennoblir cet amour par la politique ; mais un amour qui n'est pas furieux est froid, et une politique qui n'est pas une ambition forcenée est plus froide encore. Des raisonnements politiques sont bons dans Polybe, dans Machiavel ; la galanterie est à sa place dans la comédie et dans des contes : mais rien de tout cela n'est digne du pathétique et de la grandeur de la tragédie.

Le goût de la galanterie avait, dans la tragédie, prévalu au point qu'une grande princesse[3], qui, par son esprit et par son rang, semblait fin quelque sorte excusable de croire que tout le monde devait penser comme elle, imagina qu'un adieu de Titus et de Bérénice était un sujet tragique : elle le donna à traiter aux deux maîtres de la scène. Aucun des deux n'avait jamais fait de pièce dans laquelle l'amour n'eût joué un principal ou un second rôle ; mais l'un n'avait jamais parlé au coeur que dans les seules scènes du Cid, qu'il avait imitées de l'espagnol ; l'autre, toujours élégant et tendre, était éloquent dans tous les genres, et savant dans cet art enchanteur de tirer de la plus petite situation les sentiments les plus délicats : aussi le premier fit de Titus et de Bérénice un des plus mauvais ouvrages qu'on connaisse au théâtre ; l'autre trouva le secret d'intéresser pendant cinq actes, sans autre fonds que ces paroles : Je vous aime, et je vous quitte. C'était, à la vérité, une pastorale entre un empereur, une reine, et un roi ; et une pastorale cent fois moins tragique que les scènes intéressantes du Pastor fido. Ce succès avait persuadé tout le public et tous les auteurs que l'amour seul devait être à jamais l'âme de toutes les tragédies.

Ce ne fut que dans un âge plus mûr que cet homme éloquent comprit qu'il était capable de mieux faire, et qu'il se repentit d'avoir affaibli la scène par tant de déclarations d'amour, par tant de sentiments de jalousie et de coquetterie, plus dignes, comme j'ai déjà osé le dire[4], de Ménandre que de Sophocle et d'Euripide. Il composa son chef-d'oeuvre d'Athalie : mais quand il se fut ainsi détrompé lui-même, le public ne le fut pas encore. On ne put imaginer qu'une femme, un enfant, et un prêtre, pussent former une tragédie intéressante : l'ouvrage le plus approchant de la perfection qui soit jamais sorti de la main des hommes resta longtemps méprisé ; et son illustre auteur mourut avec le chagrin d'avoir vu son siècle, éclairé mais corrompu, ne pas rendre justice à son chef-d'oeuvre.

Il est certain que si ce grand homme avait vécu, et s'il avait cultivé un talent qui seul avait fait sa fortune et sa gloire, et qu'il ne devait pas abandonner, il eût rendu au théâtre son ancienne pureté, il n'eût point avili, par des amours de ruelle, les grands sujets de l'antiquité. Il avait commencé l'Iphigénie en Tauride, et la galanterie n'entrait point dans son plan : il n'eût jamais rendu amoureux ni Agamemnon, ni Oreste, ni Électre, ni Téléphonte, ni Ajax ; mais ayant malheureusement quitté le théâtre avant que de l'épurer, tous ceux qui le suivirent imitèrent et outrèrent ses défauts, sans atteindre à aucune de ses beautés. La morale des opéra de Quinault entra dans presque toutes les scènes tragiques : tantôt c'est un Alcibiade[5], qui avoue que « dans ses tendres moments il a toujours éprouvé qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé ; » tantôt c'est une Amestris, qui dit que

...La fille d'un grand roi Brûle d'un feu secret, sans honte et sans effroi.[6]

Ici un Agnonide

De la belle Chrysis en tout lieu suit les pas, Adorateur constant de ses divins appas.

Le féroce Arminius, ce défenseur de la Germanie, proteste « qu'il vient lire son sort dans les yeux d'Isménie[7] ; » et vient dans le camp de Varus pour voir si les beaux yeux de cette Isménie « daignent lui montrer leur tendresse ordinaire.[8] » Dans Amasis, qui n'est autre chose que la Mérope chargée d'épisodes romanesques, une jeune héroïne, qui, depuis trois jours, a vu un moment dans une maison de campagne un jeune inconnu dont elle est éprise, s'écrie avec bienséance :

C'est ce même inconnu : pour mon repos, hélas ! Autant qu'il le devait il ne se cacha pas ; Je le vis, j'en rougis ; mon âme en fut émue, Et pour quelques moments qu'il s'offrit à ma vue, etc.[9]

Dans Athénaïs[10], un prince de Perse se déguise pour aller voir sa maîtresse à la cour d'un empereur romain. On croit lire enfin les romans de mademoiselle de Scudéri, qui peignait des bourgeois de Paris sous le nom de héros de l'antiquité.

Pour achever de fortifier la nation dans ce goût détestable, et qui nous rend ridicules aux yeux de tous les étrangers sensés, il arriva, par malheur, que M. de Longepierre, très zélé pour l'antiquité, mais qui ne connaissait pas assez notre théâtre, et qui ne travaillait pas assez ses vers, fit représenter son Électre. Il faut avouer qu'elle était dans le goût antique : une froide et malheureuse intrigue ne défigurait pas ce sujet terrible ; la pièce était simple et sans épisode : voilà ce qui lui valait avec raison la faveur déclarée de tant de personnes de la première considération, qui espéraient qu'enfin cette simplicité précieuse, qui avait fait le mérite des grands génies d'Athènes, pourrait être bien reçue à Paris, où elle avait été si négligée.

Vous étiez, madame, aussi bien que feu madame la princesse de Conti, à la tête de ceux qui se flattaient de cette espérance ; mais malheureusement les défauts de la pièce française l'emportèrent si fort sur les beautés qu'il avait empruntées de la Grèce, que vous avouâtes, à la représentation, que c'était une statue de Praxitèle défigurée par un moderne. Vous eûtes le courage d'abandonner ce qui en effet n'était pas digne d'être soutenu, sachant très bien que la faveur prodiguée aux mauvais ouvrages est aussi contraire aux progrès de l'esprit que le déchaînement contre les bons. Mais la chute de cette Électre fit en même temps grand tort aux partisans de l'antiquité : on se prévalut très mal à propos des défauts de la copie contre le mérite de l'original ; et, pour achever de corrompre le goût de la nation, on se persuada qu'il était impossible de soutenir, sans une intrigue amoureuse, et sans des aventures romanesques, ces sujets que les Grecs n'avaient jamais déshonorés par de tels épisodes ; on prétendit qu'on pouvait admirer les Grecs dans la lecture, mais qu'il était impossible de les imiter sans être condamné par son siècle : étrange contradiction ! car si en effet la lecture en plait, comment la représentation en peut-elle déplaire ?

Il ne faut pas, je l'avoue, s'attacher à imiter ce que les anciens avaient de défectueux et de faible : il est même très vraisemblable que les défauts où ils tombèrent furent relevés de leur temps. Je suis persuadé, madame, que les bons esprits d'Athènes condamnèrent, comme vous, quelques répétitions, quelques déclamations, dont Sophocle avait chargé son Électre ; ils durent remarquer qu'il ne fouillait pas assez dans le coeur humain. J'avouerai encore qu'il y a des beautés propres, non seulement à la langue grecque, mais aux moeurs, au climat, au temps, qu'il serait ridicule de vouloir transplanter parmi nous. Je n'ai point copié l'Électre de Sophocle, il s'en faut beaucoup ; j'en ai pris, autant que j'ai pu, tout l'esprit et toute la substance. Les fêtes que célébraient Égisthe et Clytemnestre, et qu'ils appelaient les festins d'Agamemnon, l'arrivée d'Oreste et de Pylade, l'urne dans laquelle on croit que sont renfermées les cendres d'Oreste, l'anneau d'Agamemnon, le caractère d'Électre, celui d'Iphise, qui est précisément la Chrysothémis de Sophocle, et surtout les remords de Clytemnestre, tout est puisé dans la tragédie grecque ; car lorsque celui qui fait à Clytemnestre le récit de la prétendue mort d'Oreste lui dit : « Eh quoi ! madame, cette mort vous afflige ? » Clytemnestre répond : « Je suis mère, et par là malheureuse ; une mère, quoique outragée, ne peut haïr son sang : » elle cherche même à se justifier devant Électre du meurtre d'Agamemnon : elle plaint sa fille ; et Euripide a poussé encore plus loin que Sophocle l'attendrissement et les larmes de Clytemnestre. Voilà ce qui fut applaudi chez le peuple le plus judicieux et le plus sensible de la terre : voilà ce que j'ai vu senti par tous les bons juges de notre nation. Rien n'est en effet plus dans la nature qu'une femme criminelle envers son époux, et qui se laisse attendrir par ses enfants, qui reçoit la pitié dans son coeur altier et farouche, qui s'irrite, qui reprend la dureté de son caractère quand on lui fait des reproches trop violents, et qui s'apaise ensuite par les soumissions et par les larmes : le germe de ce personnage était dans Sophocle et dans Euripide, et je l'ai développé. Il n'appartient qu'à l'ignorance et à la présomption, qui en est la suite, de dire qu'il n'y a rien à imiter dans les anciens ; il n'y a point de beautés dont on ne trouve chez eux les semences.

Je me suis imposé surtout la loi de ne pas m'écarter de cette simplicité, tant recommandée par les Grecs, et si difficile à saisir : c'était là le vrai caractère de l'invention et du génie ; c'était l'essence du théâtre. Un personnage étranger, qui dans l'OEdipe ou dans Électre ferait un grand rôle, qui détournerait sur lui l'attention, serait un monstre aux yeux de quiconque connaît les anciens et la nature, dont ils ont été les premiers peintres. L'art et le génie consistent à trouver tout dans son sujet, et non pas à chercher hors de son sujet. Mais comment imiter cette pompe et cette magnificence vraiment tragique des vers de Sophocle, cette élégance, cette pureté, ce naturel, sans quoi un ouvrage (bien fait d'ailleurs) serait un mauvais ouvrage ?

J'ai donné au moins à ma nation quelque idée d'une tragédie sans amour, sans confidents, sans épisodes : le petit nombre des partisans du bon goût m'en sait gré ; les autres ne reviennent qu'à la longue, quand la fureur de parti, l'injustice de la persécution, et les ténèbres de l'ignorance, sont dissipées. C'est à vous, madame, à conserver les étincelles qui restent encore parmi nous de cette lumière précieuse que les anciens nous ont transmise. Nous leur devons tout ; aucun art n'est né parmi nous, tout y a été transplanté : mais la terre qui porte ces fruits étrangers s'épuise et se lasse ; et l'ancienne barbarie, aidée de la frivolité, percerait encore quelquefois malgré la culture ; les disciples d'Athènes et de Rome deviendraient des Goths et des Vandales, amollis par les moeurs des Sibarites, sans cette protection éclairée et attentive des personnes de votre rang. Quand la nature leur a donné ou du génie, ou l'amour du génie, elles encouragent notre nation, qui est plus faite pour imiter que pour inventer, et qui cherche toujours dans le sang de ses maîtres les leçons et les exemples dont elle a besoin. Tout ce que je désire, madame, c'est qu'il se trouve quelque génie qui achève ce que j'ai ébauché, qui tire le théâtre de cette mollesse et de cette afféterie où il est plongé, qui le rende respectable aux esprits les plus austères, digne du théâtre d'Athènes, digne du très petit nombre de chefs-d'oeuvre que nous avons, et enfin du suffrage d'un esprit tel que le vôtre, et de ceux qui peuvent vous ressembler.

[1] La duchesse du Maine était fille de Henri-Jules de Condé, nommé communément monsieur le Prince.

[2] Le premier était Bossuet.

[3] Henriette d'Angleterre.

[4] Voir la préface de Nanine, mais c'est Térence et non Ménandre qui y est nommé.

[5] Dans l'Alcibiade de Campistron, acte I, scène 8, on lit : Dans ces tendres instants j'ai toujours éprouvé Qu'un mortel peut sentir un bonheur achevé.

[6] Id.l., II, 7.

[7] Arminius, tragédie de Campistron, acte II, scène 2.

[8] Id., ibid.

[9] Amasis, tragédie de La Grange-Chancel, acte I, scène 7.

[10] Athénaïs, tragédie de La Grange-Chancel, jouée en 1699, reprise en 1736.

AVIS AU LECTEUR

L'auteur des ouvrages qu'on trouvera dans ce volume se croit obligé d'avertir encore les gens de lettres, et tous ceux qui se forment des cabinets de livres, que de toutes les éditions faites jusqu'ici, en Hollande et ailleurs, de ses prétendues OEuvres, il n'y en a pas une seule qui mérite la moindre attention , et qu'elles sont toutes remplies de pièces supposées ou défigurées.

Il n'y a guère d'années qu'on ne débite sous son nom des ouvrages qu'il n'a jamais vus ; et il apprend qu'il n'y a guère de mois où l'on ne lui impute dans les Mercures quelque pièce fugitive qu'il ne connaît pas davantage. Il se flatte que les lecteurs judicieux ne feront pas plus de cas de ces imputations continuelles que des critiques passionnées dont il entend dire qu'on remplit les ouvrages périodiques.

Il ne fera plus qu'une seule réflexion sur ces critiques : c'est que, depuis les Observations de l'académie sur le Cid, il n'y a pas eu une seule pièce de théâtre qui n'ait été critiquée, et qu'il n'y en a pas eu une seule qui l'ait bien été. Les Observations de l'académie sont, depuis plus de cent ans, la seule critique raisonnable qui ait paru, et la seule qui puisse passer à la postérité. La raison en est qu'elle fut composée avec beaucoup de temps et de soin par des hommes capables de juger, et qui jugeaient sans partialité.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Iphise, Pammène.

SCÈNE II. Électre, Iphise, Pammène.

ÉLECTRE

Je veux qu'il les écoute ; oui, je veux dans son coeur Empoisonner sa joie, y porter ma douleur ; Que mes cris jusqu'au ciel puissent se faire entendre ; Qu'ils appellent la foudre, et la fassent descendre ; Qu'ils réveillent cent rois indignes de ce nom, Qui n'ont osé venger le sang d'Agamemnon. Je vous pardonne, hélas ! cette douleur captive, Ces faibles sentiments de votre âme craintive : Il vous ménage au moins. De son indigne loi Le joug appesanti n'est tombé que sur moi. Vous n'êtes point esclave, et d'opprobres nourrie, Vos yeux ne virent point ce parricide impie, Ces vêtements de mort, ces apprêts, ce festin ; Ce festin détestable, où, le fer à la main, Clytemnestre... Ma mère... Ah ! Cette horrible image Est présente à mes yeux, présente à mon courage. C'est là, c'est en ces lieux, où vous n'osez pleurer, Où vos ressentiments n'osent se déclarer. Que j'ai vu votre père, attiré dans le piège, Se débattre et tomber sous leur main sacrilège. Pammène, aux derniers cris, aux sanglots de ton roi, Je crois te voir encore accourir avec moi ; J'arrive. Quel objet ! une femme en furie Recherchait dans son flanc les restes de sa vie. Tu vis mon cher Oreste enlevé dans mes bras, Entouré des dangers qu'il ne connaissait pas, Près du corps tout sanglant de son malheureux père ; À son secours encore il appelait sa mère. Clytemnestre, appuyant mes soins officieux, Sur ma tendre pitié daigna fermer les yeux ; Et, s'arrêtant du moins au milieu de son crime, Nous laissa loin d'Égisthe emporter la victime. Oreste, dans ton sang consommant sa fureur, Égisthe a-t-il détruit l'objet de sa terreur ? Es-tu vivant encore ? As-tu suivi ton père ? Je pleure Agamemnon ; je tremble pour un frère. Mes mains portent des fers ; et mes yeux, pleins de pleurs, N'ont vu que des forfaits et des persécuteurs.

"Ah ! plutôt dans les maux où mon coeur est en proie, Puissent mes cris troubler leur odieuse joie !" (Électre de Longepierre, acte I, scène 2.)

" ...C'est ici qu'arrêté dans le piège, Mon père succomba sous un fer sacrilège." (Électre de Longepierre, acte I, scène 1.)

SCÈNE III. Clytemnestre, Électre, Iphise.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Égisthe, Clytemnestre.

ÉGISTHE

Songez...

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Oreste, Pylade.

SCÈNE II. Oreste, Pylade, Pammène.

PAMMÈNE

Lui-même.

SCÈNE III. Égisthe, Clytemnestre, plus loin, Pammène, Suite.

SCÈNE IV. Égisthe, Clytemnestre.

ÉGISTHE

Vous l'avez donc voulu ; votre crainte inquiète À des dieux vainement consulté l'interprète ; Leur silence ne sert qu'à vous désespérer : Mais Égisthe vous parle, et doit vous rassurer. À vous-même opposée, et par vos voeux trahie, Craignant la mort d'un fils et redoutant sa vie, Votre esprit ébranlé ne peut se raffermir. Ah ! Ne consultez point, sur un sombre avenir, Des confidents des dieux l'incertaine réponse. Ma main fait nos destins, et ma voix les annonce. Fiez-vous à mes soins, vivez, régnez en paix, Et d'un indigne fils ne me parlez jamais. Quant au destin d'Électre, il est temps que j'y pense. De vos nouveaux desseins j'ai pesé l'importance ; Sans doute, elle est à craindre ; et je sais que son nom Peut lui donner des droits au rang d'Agamemnon ; Qu'un jour avec mon fils Électre en concurrence, Peut dans les mains du peuple emporter la balance. Vous voulez qu'aujourd'hui je brise ses liens, Que j'unisse par vous ses intérêts aux miens ? Vous voulez terminer cette haine fatale, Ces malheurs attachés aux enfants de Tantale ? Parlez-lui ; mais craignons tous deux de partager La honte d'un refus qu'il nous faudrait venger. Je me flatte avec vous qu'un si triste esclavage Doit plier de son coeur la fermeté sauvage ; Que ce passage heureux, et si peu préparé, Du rang le plus abject à ce premier degré, Le poids de la raison qu'une mère autorise, L'ambition surtout la rendra plus soumise. Gardez qu'elle résiste à sa félicité : Il reste un châtiment pour sa témérité. Ici votre indulgence et le nom de son père Nourrissent son orgueil au sein de la misère ; Qu'elle craigne, madame, un sort plus rigoureux, Un exil sans retour, et des fers plus honteux.

SCÈNE V. Clytemenestre, Électre.

ÉLECTRE

À quel oubli, grands dieux ! ose-t-on m'inviter ? Quel horrible avenir m'ose-t-on présenter ? Ô sort ! Ô derniers coups tombés sur ma famille ! Songez-vous au héros dont Électre est la fille, Madame ? osez-vous bien, par un crime nouveau, Abandonner Électre au fils de son bourreau ? Le sang d'Agamemnon ! Qui ? Moi, la soeur d'Oreste ! Électre au fils d'Égisthe, au neveu de Thyeste ! Ah ! rendez-moi mes fers ; rendez-moi tout l'affront Dont la main des tyrans a fait rougir mon front ; Rendez-moi les horreurs de cette servitude, Dont j'ai fait une épreuve et si longue et si rude. L'opprobre est mon partage ; il convient à mon sort. J'ai supporté la honte, et vu de près la mort. Votre Égisthe cent fois m'en avait menacée ; Mais enfin c'est par vous qu'elle m'est annoncée. Cette mort à mes sens inspire moins d'effroi Que les horribles voeux qu'on exige de moi. Allez, de cet affront je vois trop bien la cause, Je vois quels nouveaux fers un lâche me propose. Vous n'avez plus de fils ; son assassin cruel Craint les droits de ses soeurs au trône paternel : Il veut forcer mes mains à seconder sa rage, Assurer à Plistène un sanglant héritage, Joindre un droit légitime aux droits des assassins, Et m'unir aux forfaits par les noeuds les plus saints. Ah ! si j'ai quelques droits, s'il est vrai qu'il les craigne, Dans ce sang malheureux que sa main les éteigne ; Qu'il achève, à vos yeux, de déchirer mon sein : Et, si ce n'est assez, prêtez-lui votre main. Frappez ; joignez Électre à son malheureux frère ; Frappez, dis-je : à vos coups je connaîtrai ma mère.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Électre, Iphise.

ÉLECTRE

Moi !

IPHISE

Espérons.

IPHISE

Ah ! Si j'en crois mes yeux, Oreste vit encore, Oreste est en ces lieux.

Crébillon dans son Électre, IV, 1 : Il est mort ; cependant si j'en crois à mes yeux, Oreste vit encore, Oreste est en ces lieux.

IPHISE

Oui.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Oreste, Pylade, Pammène.

Un esclave dans l'enfoncement qui porte une urne, et une épée.

SCÈNE II. Électre, Iphise, d'un côté, Oreste, Pylade, de l'autre, avec l'esclave qui porte L'urne et l'épée.

IPHISE, à Électre

Voilà ces étrangers.

PYLADE

Oreste...

IPHISE, en voyant l'urne

Dieux vengeurs !...

ÉLECTRE

Eh bien ?

ORESTE

Je dois...

PYLADE

Ciel !

ÉLECTRE

Poursuis.

SCÈNE III. Égisthe, Clytemenestre, Oreste, Pylade, Électre, Iphise, Pammène, Gardes.

ÉGISTHE

Qu'on ôte de ses mains ces dépouilles d'Oreste.

On prend l'urne des mains d'Électre.

SCÈNE IV. Égisthe, Clytemnestre, Oreste, Pylade, Gardes.

ORESTE

Qui ? Lui, madame ? Un fils armé contre sa mère ! Ah ! Qui peut effacer ce sacré caractère ? Il respectait son sang... peut-être il eût voulu...

Un fils peut-il si loin étendre ses fureurs ? Une mère à ses yeux, madame, est toujours mère, La nature aisément désarme sa colère. (Électre de Longepierre, IV, 1.)

CLYTEMNESTRE

Ah ciel !

SCÈNE V. Oreste, Pylade.

SCÈNE VI. Oreste, Pylade, Pammène.

PYLADE

Ciel !

ACTE IV

SCÈNE PEMIÈRE. Oreste, Pylade.

SCÈNE II. Électre, IPhise, Pylade.

SCÈNE III. Électre, Iphise.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Électre, dans le fond, Oreste, d'un autre coté.

ÉLECTRE, avançant un peu du fond du théâtre

Qui m'arrête ? Et d'où vient que je crains de frapper ? Avançons.

ÉLECTRE

Pourquoi ?

SCÈNE VI. Électre, Oreste, Pylade, Pammède.

SCÈNE VII. Égisthe, Clytemnestre, Électre, Oreste, Pylade, Gardes.

SCÈNE VIII. Électre, Clytemnestre.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Électre, Iphise.

SCÈNE III. Égisthe, Clytemnestre, Électre, Iphise, Gardes.

CLYTEMNESTRE

Croyez-vous...

ÉGISTHE

À vous ?

SCÈNE IV. Égisthe, Clytemnestre, Électre, Iphise, Dimas.

CLYTEMNESTRE

Mon fils ?

SCÈNE V. Clytemnestre, Électre, Iphise.

SCÈNE VI. Électre, Iphise.

SCÈNE VII. Électre, Pylade, Iphise, Soldats.

ÉLECTRE

Comment ?

PYLADE

Son courage, son nom, le nom de votre père, Le votre, vos vertus, l'excès de vos malheurs, La pitié, la justice, un dieu qui parle aux coeurs. Par les ordres d'Égisthe on amenait à peine, Pour mourir avec nous, le fidèle Pammène ; Tout un peuple suivait, morne, glacé d'horreur : J'entrevoyais sa rage à travers sa terreur ; La garde retenait leurs fureurs interdites. Oreste se tournant vers ses fiers satellites : « Immolez, a-t-il dit, le dernier de vos rois ; « L'osez-vous ? » À ces mots, au son de cette voix, À ce front ou brillait la majesté suprême, Nous avons tous cru voir Agamemnon lui-même, Qui, perçant du tombeau les gouffres éternels, Revenait en ces lieux commander aux mortels. Je parle : tout s'émeut ; l'amitié persuade : On respecte les noeuds d'Oreste et de Pylade : Des soldats avançaient pour nous envelopper, Ils ont levé le bras, et n'ont osé frapper : Nous sommes entourés d'une foule attendrie ; Le zèle s'enhardit, l'amour devient furie. Dans les bras de ce peuple Oreste était porté. Égisthe avec les siens, d'un pas précipité, Vole, croit le punir, arrive, et voit son maître. J'ai vu tout son orgueil à l'instant disparaître, Ses esclaves le fuir, ses amis le quitter, Dans sa confusion ses soldats l'insulter. Ô jour d'un grand exemple ! Ô justice suprême ! Des fers que nous portions il est chargé lui-même. La seule Clytemnestre accompagne ses pas, Le protège, l'arrache aux fureurs des soldats, Se jette au milieu d'eux, et d'un front intrépide À la fureur commune enlève le perfide, Le tient entre ses bras, s'expose à tous les coups, Et conjure son fils d'épargner son époux. Oreste parle au peuple ; il respecte sa mère ; Il remplit les devoirs et de fils et de frère. À peine délivré du fer de l'ennemi, C'est un roi triomphant sur son trône affermi.

SCÈNE VIII. Électre, Iphise, Pylade, Pammène ;

PAMMÈNE

Elle-même.

CLYTEMNESTRE, derrière la scène

Arrête !

IPHISE

Ciel !

CLYTEMNESTRE, derrière la scène

Mon fils !

SCÈNE IX. Électre, Iphise, Pylade, Pammène, Oreste.

1 657 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica