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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

L'Orphelin de la Chine

Voltaire· créée en 1755· 5 actes· 1 521 vers· 7 personnages

Représentée, pour la première fois, le 20 août 1755 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par la Comédie française.

Personnages

  • GENGIS KAN, roi du Tartare
  • OCTAR
  • OSMAN
  • ZAMTI, mandarin lettré
  • IDAMÉ, femme de Zamti
  • ASSÉLI, attaché à Idamé
  • ÉTAN, attaché à Zamti

ACTE I

SCÈNE I. Idamé, Asséli.

IDAMÉ

C'est lui-même, Asséli : son superbe courage, Sa future grandeur, brillaient sur son visage ; Tout semblait, je l'avoue, esclave auprès de lui ; Et lorsque de la cour il mendiait l'appui, Inconnu, fugitif, il ne parlait qu'en maître. Il m'aimait ; et mon coeur s'en applaudit peut-être : Peut-être qu'en secret je tirais vanité D'adoucir ce lion dans mes fers arrêté, De plier à nos moeurs cette grandeur sauvage, D'instruire à nos vertus son féroce courage, Et de le rendre enfin, graces à ces liens, Digne un jour d'être admis parmi nos citoyens. Il eût servi l'état, qu'il détruit par la guerre : Un refus a produit les malheurs de la terre. De nos peuples jaloux tu connais la fierté. De nos arts, de nos lois l'auguste antiquité, Une religion de tout temps épurée, De cent siècles de gloire une suite avérée : Tout nous interdisait, dans nos préventions, Une indigne alliance avec les nations. Enfin un autre hymen, un plus saint noeud m'engage ; Le vertueux Zamti mérita mon suffrage. Qui l'eût cru, dans ces temps de paix et de bonheur, Qu'un scythe méprisé serait notre vainqueur ? Voilà ce qui m'alarme, et qui me désespère. J'ai refusé sa main ; je suis épouse et mère : Il ne pardonne pas : il se vit outrager ; Et l'univers sait trop s'il aime à se venger. Étrange destinée, et revers incroyable ! Est-il possible, ô dieu ! Que ce peuple innombrable Sous le glaive du scythe expire sans combats, Comme de vils troupeaux que l'on mène au trépas ?

SCÈNE II. Idamé, Zamti, Asséli.

SCÈNE III. Zamti, Idamé, Asséli, Étan.

SCÈNE IV. Zamti, Idamé, Asséli, Octar, Gardes.

SCÈNE V. Zamti, Idamé.

SCÈNE VI. Zamti, Étan.

SCÈNE VII.

ACTE II

SCÈNE I.

SCÈNE II. Zamti, Étan.

SCÈNE III. Zamti, Idamé.

IDAMÉ

Non, je ne connais point cette horrible vertu. J'ai vu nos murs en cendre, et ce trône abattu ; J'ai pleuré de nos rois les disgrâces affreuses ; Mais par quelles fureurs, encor plus douloureuses, Veux-tu, de ton épouse avançant le trépas, Livrer le sang d'un fils qu'on ne demande pas ? Ces rois ensevelis, disparus dans la poudre, Sont-ils pour toi des dieux dont tu craignes la foudre ? À ces dieux impuissants, dans la tombe endormis, As-tu fait le serment d'assassiner ton fils ? Hélas ! Grands et petits, et sujets, et monarques, Distingués un moment par de frivoles marques, Égaux par la nature, égaux par le malheur, Tout mortel est chargé de sa propre douleur ; Sa peine lui suffit ; et, dans ce grand naufrage, Rassembler nos débris, voilà notre partage. Où serais-je, grand dieu, si ma crédulité Eût tombé dans le piège à mes pas présenté ? Auprès du fils des rois si j'étais demeurée, La victime aux bourreaux allait être livrée, Je cessais d'être mère, et le même couteau Sur le corps de mon fils me plongeait au tombeau. Grâces à mon amour, inquiète, troublée, À ce fatal berceau l'instinct m'a rappelée. J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ; Mes mains l'ont arraché des mains des ravisseurs. Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle ; J'en ai chargé soudain cette esclave fidèle, Qui soutient de son lait ses misérables jours, Ces jours qui périssaient sans moi, sans mon secours ; J'ai conservé le sang du fils et de la mère, Et j'ose dire encor de son malheureux père.

SCÈNE IV. Zamti, Idamé, Octar, gardes.

SCÈNE V. Gengis, Octar, Osman, troupe de guerriers.

SCÈNE VI. Gengis, Octar.

SCÈNE VII. Gengis, Octar, Osman.

ACTE III

SCÈNE I. Gengis, Osman, troupe de guerriers.

SCÈNE II. Gengis, Idamé, Octar, Osman, gardes.

SCÈNE III. Gengis, Octar, Osman, d'un côté ; Idamé, Zamti, de l'autre ; gardes.

IDAMÉ

Eh bien ! Mon fils l'emporte : et si, dans mon malheur, L'aveu que la nature arrache à ma douleur Est encore à vos yeux une offense nouvelle ; S'il faut toujours du sang à votre âme cruelle, Frappez ce triste coeur qui cède à son effroi, Et sauvez un mortel plus généreux que moi. Seigneur, il est trop vrai que notre auguste maître, Qui, sans vos seuls exploits, n'eût point cessé de l'être, A remis à mes mains, aux mains de mon époux, Ce dépôt respectable à tout autre qu'à vous. Seigneur, assez d'horreurs suivaient votre victoire, Assez de cruautés ternissaient tant de gloire ; Dans des fleuves de sang tant d'innocents plongés, L'empereur et sa femme, et cinq fils égorgés, Le fer de tous côtés dévastant cet empire, Tous ces champs de carnage auraient dû vous suffire. Un barbare en ces lieux est venu demander Ce dépôt précieux que j'aurais dû garder, Ce fils de tant de rois, notre unique espérance. À cet ordre terrible, à cette violence, Mon époux, inflexible en sa fidélité, N'a vu que son devoir, et n'a point hésité : Il a livré son fils. La nature outragée Vainement déchirait son âme partagée ; Il imposait silence à ses cris douloureux. Vous deviez ignorer ce sacrifice affreux : J'ai dû plus respecter sa fermeté sévère ; Je devais l'imiter : mais enfin je suis mère ; Mon âme est au-dessous d'un si cruel effort ; Je n'ai pu de mon fils consentir à la mort. Hélas ! Au désespoir que j'ai trop fait paraître, Une mère aisément pouvait se reconnaître. Voyez de cet enfant le père confondu, Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu : L'un n'attend son salut que de son innocence ; Et l'autre est respectable alors qu'il vous offense. Ne punissez que moi, qui trahis à la fois Et l'époux que j'admire, et le sang de mes rois. Digne époux ! Digne objet de toute ma tendresse ! La pitié maternelle est ma seule faiblesse : Mon sort suivra le tien ; je meurs si tu péris ; Pardonne-moi du moins d'avoir sauvé ton fils.

SCÈNE IV. Gengis, Octar.

SCÈNE V. Gengis, Octar, Osman.

SCÈNE VI. Gengis, Octar.

GENGIS

Aucun.

OCTAR

Lui ?

ACTE IV

SCÈNE I. Gengis, troupe de guerriers tartares.

SCÈNE II. Gengis, Octar.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Gengis, Idamé.

SCÈNE V. Idamé, Asséli.

SCÈNE VI. Zamti, Idamé, Asséli.

ACTE V

SCÈNE I. Idamé, Asséli.

SCÈNE II. Idamé, Asséli, Octar.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Gengis, Idamé.

GENGIS

Je ne le puis, cruelle ; Les miens sont plus affreux, je les veux terminer. Je viens pour vous punir, je puis tout pardonner. Moi, pardonner ! à vous ! Non, craignez ma vengeance : Je tiens le fils des rois, le vôtre, en ma puissance. De votre indigne époux je ne vous parle pas ; Depuis que vous l'aimez, je lui dois le trépas : Il me trahit, me brave, il ose être rebelle. Mille morts punissaient sa fraude criminelle : Vous retenez mon bras, et j'en suis indigné ; Oui, jusqu'à ce moment, le traître est épargné. Mais je ne prétends plus supplier ma captive. Il le faut oublier, si vous voulez qu'il vive. Rien n'excuse à présent votre coeur obstiné : Il n'est plus votre époux, puisqu'il est condamné ; Il a péri pour vous : votre chaîne odieuse Va se rompre à jamais par une mort honteuse. C'est vous qui m'y forcez ; et je ne conçois pas Le scrupule insensé qui le livre au trépas. Tout couvert de son sang, je devais, sur sa cendre, À mes voeux absolus vous forcer de vous rendre ; Mais sachez qu'un barbare, un scythe, un destructeur, Quelques sentiments dignes de votre coeur. Le destin, croyez-moi, nous devait l'un à l'autre ; Et mon âme a l'orgueil de régner sur la vôtre. Abjurez votre hymen, et, dans le même temps, Je place votre fils au rang de mes enfants. Vous tenez dans vos mains plus d'une destinée ; Du rejeton des rois l'enfance condamnée, Votre époux qu'à la mort un mot peut arracher, Les honneurs les plus hauts tout prêts à le chercher, Le destin de son fils, le vôtre, le mien même, Tout dépendra de vous, puisque enfin je vous aime. Oui, je vous aime encor ; mais ne présumez pas D'armer contre mes voeux l'orgueil de vos appas ; Gardez-vous d'insulter à l'excès de faiblesse Que déjà mon courroux reproche à ma tendresse. C'est un danger pour vous que l'aveu que je fais : Tremblez de mon amour, tremblez de mes bienfaits, Mon âme à la vengeance est trop accoutumée ; Et je vous punirais de vous avoir aimée. Pardonnez : je menace encore en soupirant ; Achevez d'adoucir ce courroux qui se rend : Vous ferez d'un seul mot le sort de cet empire ; Mais ce mot important, madame, il faut le dire : Prononcez sans tarder, sans feinte, sans détour, Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.

GENGIS

Vous !

SCÈNE V. Zamti, Idamé.

ZAMTI

Ciel !

IDAMÉ, lui saisissant le bras

Frappe, dis-je...

SCÈNE VI. Gengis, Octar, Idamé, Zamti, gardes.

GENGIS, accompagné de ses gardes, et désarmant Zamti

Arrêtez, Arrêtez, malheureux ! Ô ciel ! Qu'alliez-vous faire ?

1 521 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0