Opéra en vers· OPÉRA en cinq actes
Pandore
Représentée pour la première fois le 14 février 1767.
Personnages
- PROMETHÉE, fils du Ciel et de la Terre, demi-dieu
- PANDORE
- JUPITER
- MERCURE
- NEMESIS
- NYMPHES
- TITANS
- DIVINITÉS CELESTES
- DIVINITÉS INFERNALES
ACTE I
SCÈNE I. Prométhée, Le Choeur, Pandore, dans l'enfoncement, couchée sur une estrade.
PROMÉTHÉE
Prodige de mes mains, charmes que j'ai fait naître, Je vous appelle en vain, vous ne m'entendez pas : Pandore, tu ne peux connaître Ni mon amour ni tes appas. Quoi ! J'ai formé ton coeur, et tu n'es pas sensible ! Tes beaux yeux ne peuvent me voir ! Un impitoyable pouvoir Oppose à tous mes voeux un obstacle invincible : Ta beauté fait mon désespoir. Quoi ! Toute la nature autour de toi respire ! Oiseaux, tendres oiseaux, vous chantez, vous aimez : Et je vois ses appas languir inanimés, La mort les tient sous son empire.SCÈNE II. Prométhée, Les Titans, Encelade, et Typhon, etc.
ENCELADE ET TYPHON
Enfant de la terre et des cieux, Tes plaintes et tes cris ont ému ce bocage. Parle, quel est celui des dieux Qui t'ose faire quelque outrage ?PROMÉTHÉE, en montrant Pandore
Jupiter est jaloux de mon divin ouvrage : Il craint que cet objet n'ait un jour des autels : Il ne peut sans courroux voir la terre embellie : Jupiter à Pandore a refusé la vie ! Il rend mes chagrins éternels.TYPHON
Jupiter ?quoi ! C'est lui qui formerait nos âmes ? L'usurpateur des cieux peut être notre appui ? Non, je sens que la vie et ses divines flammes Ne viennent point de lui.ENCELADE, en montrant Typhon son frère
Nous avons pour aïeux la Nuit et le Tartare. Invoquons l'éternelle Nuit : Elle est avant le Jour qui luit. Que l'Olympe cède au Ténare.TYPHON
Que l'enfer, que mes dieux répandent parmi nous Le germe éternel de la vie : Que Jupiter en frémisse d'envie, Et qu'il soit vainement jaloux.PROMÉTHÉE et les DEUX TITANS
Écoutez-nous, dieux de la nuit profonde : De nos astres nouveaux contemplez la clarté : Accourez du centre du monde : Rendez féconde La terre qui m'a porté : Animez la beauté : Que votre pouvoir seconde Mon heureuse témérité !PROMÉTHÉE
Au séjour de la nuit vos voix ont éclaté : Le jour pâlit, la terre tremble : Le monde est ébranlé, l'Érèbe se rassemble.Le théâtre change, et représente le Chaos. Tous les dieux de l'enfer viennent sur la scène.
Érèbe : fils du Chaos, frère et époux de la Nuit, et prère du Jour, fut métamorphosé en fleuve, et précipité dans les Enfers pour avoir secouru les Titans. [B]
CHOEUR DES DIEUX INFERNAUX
Nous détestons La lumière éternelle : Nous attendons Dans nos gouffres profonds La race faible et criminelle Qui n'est pas née encore, et que nous haïssons.NÉMÉSIS
Les ondes du Léthé, les flammes du Tartare Doivent tout ravager. Parlez, qui voulez-vous plonger Dans les profondeurs du Ténare ?Léthé : Nom propre d'un des fleuves des Enfers. La Fable dit que l'on en faisait boire aux âmes des morts dans les enfers, et que quand on en avait bu, on ne se souvenait plus de rien. [T]
PROMÉTHÉE
Je veux servir la terre, et non pas l'opprimer. Hélas ! a cet objet j'ai donné la naissance, Et je demande en vain qu'il s'anime, qu'il pense, Qu'il soit heureux, qu'il sache aimer.LES TROIS PARQUES
Notre gloire est de détruire, Notre pouvoir est de nuire : Tel est l'arrêt du sort. Le ciel donne la vie, et nous donnons la mort.PROMÉTHÉE
Fuyez donc à jamais ce beau jour qui m'éclaire : Vous êtes malfaisants, vous n'êtes point mes dieux. Fuyez, destructeurs odieux De tout le bien que je veux faire : Dieux des malheurs, dieux des forfaits, Ennemis funèbres, Replongez-vous dans les ténèbres : Ennemis funèbres, Laissez le monde en paix.NÉMÉSIS
Tremble, tremble pour toi-même : Crains notre retour, Crains Pandore et l'Amour. Le moment suprême Vole sur tes pas. Nous allons déchaîner les démons des combats : Nous ouvrirons les portes du trépas. Tremble, tremble pour toi-même.Les dieux des enfers disparaissent. On revoit la campagne éclairée et riante. Les Nymphes des bois et des campagnes sont de chaque côté du théâtre.
PROMÉTHÉE
Ah ! Trop cruels amis ! Pourquoi déchaîniez-vous, Du fond de cette nuit obscure, Dans ces champs fortunés, et sous un ciel si doux, Ces ennemis de la nature ? Que l'éternel chaos élève entre eux et nous Une barrière impénétrable ! L'enfer implacable Doit-il animer Ce prodige aimable Que j'ai su former ? Un dieu favorable Le doit enflammer.ENCELADE
Puisque tu mets ainsi la grandeur de ton être À verser des bienfaits sur ce nouveau séjour, Tu méritais d'en être le seul maître. Monte au ciel, dont tu tiens le jour : Va ravir la céleste flamme : Ose former une âme, Et sois créateur à ton tour.ACTE II
Le théâtre représente la même campagne. Pandore, inanimée, est sur une estrade. Un char brillant du lumière descend du ciel.
SCÈNE I. Prométhée, Pandore, Nymphes, Titans, Choeurs, etc.
UNE DRYADE
Chantez, nymphes des bois, chantez l'heureux retour Du demi-dieu qui commande à la terre : Il vous apporte un nouveau jour : Il revient dans ce doux séjour Du séjour brillant du tonnerre : Il revole en ces lieux sur le char de l'Amour.CHOEUR DE NYMPHES
Quelle douce aurore Se lève sur nous ! Terre, jeune encore, Embellissez-vous. Brillantes fleurs, qui parez nos campagnes : Sommets des superbes montagnes, Qui divisez les airs, et qui portez les cieux : Ô nature naissante, Devenez plus charmante, Plus digne de ses yeux !PROMÉTHÉE, descendant du char, le flambeau à la main
Je le ravis aux dieux, je l'apporte à la terre, Ce feu sacré du tendre Amour, Plus puissant mille fois que celui du tonnerre, Et que les feux du dieu du jour.LE CHOEUR DES NYMPHES
Fille du ciel, âme du monde, Passez dans tous les coeurs : L'air, la terre, et l'onde Attendent vos faveurs.PROMÉTHÉE, approchant de l'estrade où est Pandore
Que ce feu précieux, l'astre de la nature, Que cette flamme pure Te mette au nombre des vivants. Terre, sois attentive à ces heureux instants : Lève-toi, cher objet, c'est l'Amour qui l'ordonne : A sa voix obéis toujours : Lève-toi, l'Amour te donne La vie, un coeur, et de beaux jours.Pandore se lève sur son estrade, et marche sur la scène.
PANDORE
Où suis-je ?et qu'est-ce que je vois ? Je n'ai jamais été : quel pouvoir m'a fait naître ? J'ai passé du néant à l'être. Quels objets ravissants semblent nés avec moiOn entend une symphonie.
Ces sons harmonieux enchantent mes oreilles : Mes yeux sont éblouis de l'amas des merveilles Que l'auteur de mes jours prodigue sur mes pas. Ah ! D'où vient qu'il ne paraît pas ? De moment en moment je pense et je m'éclaire. Terre qui me portez, vous n'êtes point ma mère : Un dieu sans doute est mon auteur : Je le sens, il me parle, il respire en mon coeur.Elle s'assied au bord d'une fontaine.
Ciel ! Est-ce moi que j'envisage ? Le cristal de cette onde est le miroir des cieux : La nature s'y peint : plus j'y vois mon image, Plus je dois rendre grâce aux dieux.NYMPHES et TITANS
On danse autour d'elle.
Pandore, fille de l'Amour, Charmes naissants, beauté nouvelle, Inspirez à jamais, sentez à votre tour Cette flamme immortelle Dont vous tenez le jour.On danse.
PANDORE, apercevant Prométhée au milieu des Nymphes
Quel objet attire mes yeux ! De tout ce que je vois, dans ces aimables lieux, C'est vous, c'est vous, sans doute, à qui je dois la vie. Du feu de vos regards que mon âme est remplie ! Vous semblez encor m'animer.PROMÉTHÉE
Vos beaux yeux ont su m'enflammer Lorsqu'ils ne s'ouvraient pas encore : Vous ne pouviez répondre, et j'osais vous aimer. Vous parlez, et je vous adore.PANDORE
Vous m'aimez ! Cher auteur de mes jours commencés, Vous m'aimez ! Et je vous dois l'être ! La terre m'enchantait : que vous l'embellissez ! Mon coeur vole vers vous, il se rend à son maître : Et je ne puis connaître Si ma bouche en dit trop, ou n'en dit pas assez.PROMÉTHÉE
Vous n'en sauriez trop dire, et la simple nature Parle sans feinte et sans détour. Que toujours la race future Prononce ainsi le nom d'Amour !ENSEMBLE
Charmant Amour, éternelle puissance, Premier dieu de mon coeur, Amour, ton empire commence : C'est l'empire du bonheur.PROMÉTHÉE
Ciel ! quelle épaisse nuit, quels éclats du tonnerre, Détruisent les premiers instants Des innocents plaisirs que possédait la terre ! Quelle horreur a troublé mes sens !ENSEMBLE
La terre frémit, le ciel gronde : Des éclairs menaçants Ont percé la voûte profonde De ces astres naissants. Quel pouvoir ébranle le monde Jusqu'en ses fondements ?On voit descendre un char sur lequel sont Mercure, la Discorde, Némésis, etc.
MERCURE
Un héros téméraire a pris le feu céleste : Pour expier ce vol audacieux, Montez, Pandore, au sein des dieux.PROMÉTHÉE
Tyrans cruels !MERCURE
Obéissez, montez aux cieux.PANDORE et PROMÉTHÉE
Barbares, arrêtez.MERCURE
Venez, montez aux cieux, partez : Jupiter commande : Il faut qu'on se rende À ses volontés. Venez, montez aux cieux, partez. Vents, obéissez-nous, et déployez vos ailes : Vents, conduisez Pandore aux voûtes éternelles.Le char disparaît.
PROMÉTHÉE
On l'enlève : tyrans jaloux, Dieux, vous m'arrachez mon partage : Il était plus divin que vous : Vous étiez malheureux, vous étiez en courroux Du bonheur qui fut mon ouvrage : Je ne devais qu'à moi ce bonheur précieux. J'ai fait plus que Jupiter même, Je me suis fait aimer. J'animais ces beaux yeux : Ils m'ont dit en s'ouvrant : Vous m'aimez, je vous aime. Elle vivait par moi, je vivais dans son coeur, Dieux jaloux, respectez nos chaînes. Ô Jupiter ! Ô fureurs inhumaines ! Éternel persécuteur, De l'infortune créateur ; Tu sentiras toutes mes peines. Je braverai ton pouvoir : Ta foudre épouvantable Sera moins redoutable Que mon amour au désespoir.ACTE III
Le théâtre représente le palais de Jupiter, brillant d'or et de lumière.
SCÈNE I. Jupiter, Mercure.
JUPITER
Je l'ai vu cet objet sur la terre animé : Je l'ai vu, j'ai senti des transports qui m'étonnent : Le ciel est dans ses yeux, les grâces l'environnent : Je sens que l'Amour l'a formé.MERCURE
Vous régnez, vous plairez, vous la rendrez sensible, Vous allez éblouir ses yeux à peine ouverts.JUPITER
Non, je ne fus jamais que puissant et terrible : Je commande à l'Olympe, à la terre, aux enfers : Les coeurs sont à l'Amour. Ah ! que le sort m'outrage ! Quand il donna les cieux, quand il donna les mers, Quand il divisa l'univers, L'Amour eut le plus beau partage.MERCURE
Que craignez-vous ? Pandore à peine a vu le jour, Et d'elle-même encore à peine a connaissance : Aurait-elle senti l'amour Dès le moment de sa naissance ?JUPITER
L'Amour instruit trop aisément. Que ne peut point Pandore ? Elle est femme, elle est belle. La voilà : jouissons de son étonnement. Retirons-nous pour un moment Sous les arcs lumineux de la voûte éternelle. Cieux, enchantez ses yeux, et parlez à son coeur : Vous déploierez en vain ma gloire et ma splendeur : Vous n'avez rien de si beau qu'elle.Il se retire.
PANDORE
À peine j'ai goûté l'aurore de la vie : Mes yeux s'ouvraient au jour, mon coeur à mon amant : Je n'ai respiré qu'un moment. Douce félicité, pourquoi m'es-tu ravie ? On m'avait fait craindre la mort : Je l'ai connue, hélas ! Cette mort menaçante : N'est-ce pas mourir, quand le sort Nous ravit ce qui nous enchante ? Dieux, rendez-moi la terre et mon obscurité, Ce bocage où j'ai vu l'amant qui m'a fait naître : Il m'avait deux fois donné l'être : Je respirais, j'aimais : quelle félicité ! À peine j'ai goûté l'aurore de la vie, etc.Tous les dieux avec tous leurs attributs entrent sur la scène.
CHOEUR DES DIEUX
Que les astres se réjouissent ! Que tous les dieux applaudissent Au dieu de l'univers ! Devant lui les soleils pâlissent.NEPTUNE
Que le sein des mers,PLUTON
Le fond des enfers,CHOEUR DES DIEUX
Les mondes divers, Retentissent D'éternels concerts. Que les astres se réjouissent ! Que tous les dieux applaudissent Au dieu de l'univers ! Devant lui les soleils pâlissent.PANDORE
Que tout ce que j'entends conspire à m'effrayer ! Je crains, je hais, je fuis cette grandeur suprême. Qu'il est dur d'entendre louer Un autre dieu que ce que j'aime !LES TROIS GRÂCES
Fille du charmant Amour, Régnez dans son empire : La terre vous désire, Le ciel est votre cour.PANDORE
Mes yeux sont offensés du jour qui m'environne : Rien ne me plaît, et tout m'étonne. Mes déserts avaient plus d'appas. Disparaissez, ô splendeur infinie ! Mon amant ne vous voit pas.On entend un symphonie.
Cessez, inutile harmonie ! Il ne vous entend pas.Le choeur recommence. Jupiter sort d'un nuage.
JUPITER
Nouveau charme de la nature, Digne d'être éternel, Vous tenez de la terre un corps faible et mortel, Et vous devez cette âme inaltérable et pure Au feu sacré du ciel. C'est pour les dieux que vous venez de naître : Commencez à jouir de la divinité : Goûtez auprès de votre maître L'heureuse immortalité.PANDORE
Le néant d'où je sors à peine Est cent fois préférable à ce présent cruel : Votre immortalité, sans l'objet qui m'enchaîne, N'est rien qu'un supplice immortel.JUPITER
Quoi ! Méconnaissez-vous le maître du tonnerre ? Dans les palais des dieux regrettez-vous la terre.JUPITER
Non, vous n'en connaissez qu'une image infidèle, Dans un monde indigne de lui. Que l'amour tout entier, que sa flamme éternelle, Dont vous sentiez une étincelle, De tous ses traits de feu nous embrase aujourd'huiPANDORE
Je les ai tous sentis, du moins j'ose le croire : Ils ont égalé mes tourments. Ah ! Vous avez pour vous la grandeur et la gloire : Laissez les plaisirs aux amants. Vous êtes dieu, l'encens doit vous suffire : Vous êtes dieu, comblez mes voeux. Consolez tout ce qui respire : Un dieu doit faire des heureux.JUPITER
Je veux vous rendre heureuse, et par vous je veux l'être. Plaisirs, qui suivez votre maître, Ministres plus puissants que tous les autres dieux, Déployez vos attraits, enchantez ses beaux yeux : Plaisirs, vous triomphez dès qu'on peut vous connaître.Les Plaisirs dansent autour de Pandore en chantant ce qui suit.
UNE-VOIX
Sur la terre on poursuit avec peine Des plaisirs l'ombre légère et vaine : Elle échappe, et le dégoût la suit. Si Zéphire un moment plaît à Flore, Il flétrit les fleurs qu'il fait éclore : Un seul jour les forme et les détruit.UNE-VOIX
Les fleurs immortelles Ne sont qu'en nos champs. L'Amour et le Temps Ici n'ont point d'ailes.PANDORE
Oui, j'aime, oui, doux plaisirs, vous redoublez ma flamme : Mais vous redoublez ma douleur. Dieux charmants, si c'est vous qui faites le bonheur, Allez au maître de mon âme.JUPITER
Ciel ! Ô ciel ! Quoi ! Mes soins ont ce succès fatal ? Quoi ! J'attendris son âme, et c'est pour mon rival !MERCURE, arrivant sur la scène
Jupiter, arme-toi du foudre : Prends tes feux, va réduire en poudre Tes ennemis audacieux. Prométhée est armé : les Titans furieux Menacent les voûtes des cieux : Ils entassent des monts la masse épouvantable : Déjà leur foule impitoyable Approche de ces lieux.PANDORE
Quoi ! Vous le puniriez, vous qui causez sa peine ? Vous n'êtes qu'un tyran jaloux et tout-puissant. Aimez-moi d'un amour encor plus violent, Je vous punirai par ma haine.JUPITER, à Mercure
Prends soin de conduire Pandore. Dieux, que mon coeur est désolé ! J'éprouve les horreurs qui menacent le monde. L'univers reposait dans une paix profonde : Une beauté parait, l'univers est troublé.Il sort.
PANDORE
Ô jours de ma naissance ! ô charmes trop funestes ! Désirs naissants, que vous étiez trompeurs ! Quoi ! la beauté, l'amour, et les faveurs célestes, Tous les biens ont fait mes malheurs ! Amour, qui m'as fait naître, apaise tant d'alarmes : N'es-tu pas souverain des dieux ? Viens sécher mes larmes, Enchaîne et désarmes La terre et les cieux.ACTE IV
Le théâtre représente les Titans armés, et des montagnes dans le fond : plusieurs géants sont sur les montagnes, et entassent des rochers.
SCÈNE I. Prométhée, Les Titans.
ENCELADE
Oui, nos frères et nous, et toute la nature, Ont senti ta cruelle injure. La terrible vengeance est déjà dans nos mains : Vois-tu ces monts pendants en précipices ? Vois-tu ces rochers entassés ? Ils seront bientôt renversés Sur les barbares dieux qui nous ont offensés. Nous punirons les injustices De nos tyrans jaloux, par nos mains terrassés.PROMÉTHÉE
Terre, contre le ciel apprends à te défendre. Trompettes et tambours, organes des combats, Pour la première fois vos sons se font entendre : Éclatez, guidez nos pas.On sort au son des trompettes.
Le ciel sera le prix de votre heureux courage. Amis, je ne prétends que Pandore et sa foi. Laissez-moi ce juste partage : Marchez, Titans, et suivez-moi.CHOEURS DE TITANS
Courons aux armes Contre ces dieux cruels : Répandons les alarmes Dans les coeurs immortels. Courons aux armes Contre ces dieux cruels.PROMÉTHÉE
Le tonnerre en éclats répond à nos trompettes.Un char, qui porte les dieux, descend sur les montagnes, au bruit du tonnerre. Pandore est auprès de Jupiter. Prométhée continue.
Jupiter quitte ses retraites : La foudre a donné le signal : Commençons ce combat fatal.Les géants montent.
CHOEURS DE NYMPHES, qui bordent le théâtre
Tambours, trompettes, et tonnerre, Dieux et Titans, que faites-vous ? Vous confondez, par vos terribles coups, Les enfers, le ciel et la terre.Bruit du tonnerre et des trompettes.
LES DIEUX
Mourez, rebelles.LES TITANS
Tombez, descendez dans nos fers.LES DIEUX
Précipitez-vous aux enfers.PANDORE
Terre, ciel, ô douleur profonde ! Dieux, Titans, calmez mou effroi. J'ai causé les malheurs du monde : Terre, ciel, tout périt pour moi.LES TITANS
Lançons nos traits.LES DIEUX
Frappez, tonnerre.LES TITANS
Renversons les dieux.LES DIEUX
Détruisons la terre.ENSEMBLE
Tombez, descendez dans nos fers : Précipitez-vous aux enfers.Il se fait un grand silence : un nuage brillant descend : le Destin paraît un milieu des nuages.
LE DESTIN
Arrêtez : le Destin, qui vous commande à tous, Veut suspendre vos coups.Il se fait encore un silence.
LE DESTIN, au milieu des dieux, qui se rassemblent autour de lui
Cessez, cessez, guerre funeste : Ce jour forme un autre univers. Souverains du séjour céleste, Rendez Pandore à ses déserts. Dieux, comblez cet objet de tous vos dons divers. Titans, qui jusqu'au ciel avez porté la guerre, Malheureux, soyez terrassés : À jamais gémissez Sous ces monts renversés, Qui vont retomber sur la terre.Les rochers se détachent et retombent. Le char des dieux descend sur la terre. On remet Pandore à Prométhée.
JUPITER
Ô Destin ! Le maître des dieux Est l'esclave de la puissance. Eh bien ! sois obéi : mais que ce jour commence Le divorce éternel de la terre et des cieux. Némésis, sors des sombres lieux.Némésis sort du fond du théâtre, et Jupiter continue.
Séduis le coeur, trompe les yeux De la beauté qui m'offense. Pandore, connais ma vengeance Jusque dans mes dons précieux. Que cet instant commence Le divorce éternel de la terre et des cieux.ACTE V
Le théâtre représente un bocage, à travers lequel on voit les débris des rochers.
SCÈNE I. Prométhée, Pandore.
PANDORE, tenant la boîte
Eh quoi ! Vous me quittez, cher amant que j'adore ? Êtes-vous soumis ou vainqueur ?PROMÉTHÉE
Les Titans sont tombés : plaignez leur sort affreux. Je dois soulager leur chaîne. Apprenons à la race humaine À secourir les malheureux.PANDORE
Demeurez un moment. Voyez votre victoire. Ouvrons ce don charmant du souverain des dieux : Ouvrons.PROMÉTHÉE
Que faites-vous ? Hélas ! Daignez me croire. Je crains tout d'un rival : et ces soins curieux Sont des pièges nouveaux que vous tendent les dieux.PANDORE
Quoi ! Vous pensez... ?PROMÉTHÉE
Songez à ma prière, Songez à l'intérêt de la nature entière, Et du moins attendez mon retour en ces lieux.PANDORE
Eh bien ! Vous le voulez : il faut vous satisfaire. Je soumets ma raison : je ne veux que vous plaire. Je jure, je promets à mes tendres amours De vous croire toujours.PROMÉTHÉE
Vous me le promettez ?PROMÉTHÉE
C'en est assez, je pars, et je suis rassuré. Nymphes des bois, redoublez votre zèle : Chantez cet univers détruit et réparé. Que tout s'embellisse à son gré, Puisque tout est formé pour elle.Il sort.
UNE NYMPHE
Voici le siècle d'or, voici le temps de plaire. Doux loisir, ciel pur, heureux jours, Tendres amours, La nature est votre mère. Comme elle durez toujours.UNE AUTRE NYMPHE
La discorde, la triste guerre, Ne viendront plus nous affliger : Le bonheur est né sur la terre. Le malheur était étranger. Les fleurs commencent à paraître : Quelle main pourrait les flétrir ? Les plaisirs s'empressent de naître : Quels tyrans les feraient périr ?LE CHOEUR répète
Voici le siècle d'or, voici le temps de plaire. Doux loisir, ciel pur, heureux jours, Tendres amours, La nature est votre mère. Comme elle durez toujours.UNE NYMPHE
Vous voyez l'éloquent Mercure : Il est avec Pandore, il confirme en ces lieux, De la part du maître des dieux, La paix de la nature.Les nymphes se retirent : Pandore s'avance avec Némésis, qui paraît sous la figure de Mercure.
NÉMÉSIS
Il porte à trop d'excès les droits qu'il a sur vous. Devait-il jamais vous défendre De voir ce don charmant que vous tenez des dieux ?NÉMÉSIS
Il en exige trop, adorable Pandore : Il n'a point fait pour vous ce que vous méritez. Il put en vous formant vous donner des beautés Dont vous manquez peut-être encore.NÉMÉSIS
Vos charmes périront.PANDORE
Vous me faites frémir !NÉMÉSIS
Cette boîte mystérieuse Immortalise la beauté : Vous serez, en ouvrant ce trésor enchanté, Toujours belle, toujours heureuse : Vous régnerez sur votre époux : Il sera soumis et facile. Craignez un tyran jaloux : Formez un sujet docile.PANDORE
Non, il est mon amant, il doit l'être à jamais. Il est mon roi, mon dieu, pourvu qu'il soit fidèle. C'est pour l'aimer toujours qu'il faut être immortelle : C'est pour le mieux charmer que je veux plus d'attraits.NÉMÉSIS
Ah ! C'est trop vous en défendre : Je sers vos tendres amours : Je ne veux que vous apprendre À plaire, à brûler toujours.PANDORE
Hélas ! Je mourrais de douleur, Si je méritais sa colère, Si je pouvais déplaire Au maître de mon coeur.PANDORE
Ce nom l'emporte, et je vous crois : Ouvrons.Elle ouvre la boîte : la nuit se répand sur le théâtre, et l'on entend un bruit souterrain.
Quelle vapeur épaisse, épouvantable, M'a dérobé le jour, et troublé tous mes sens ? Dieu trompeur, ministre implacable ! Ah ! Quels maux affreux je ressens ! Je me vois punie et coupable.NÉMÉSIS
Fuyons de la terre et des airs. Jupiter est vengé, rentrons dans les enfers.Némésis s'abîme : Pandore est évanouie sur un lit de gazon.
PROMÉTHÉE arrive au fond du théâtre
Ô surprise ! Ô douleur profonde ! Fatale absence ! Horribles changements ! Quels astres malfaisants Ont flétri la face du monde ? Je ne vois point Pandore : elle ne répond pas Aux accents de ma voix plaintive. Pandore ! mais, hélas ! de l'infernale rive Les monstres déchaînés volent dans ces climats.LES FURIES ET LES DÉMONS, accourant sur le théâtre
Les temps sont remplis : Voici notre empire : Tout ce qui respire Nous sera soumis. La triste froidure Glace la nature Dans les flancs du Nord. La Crainte tremblante, L'injure arrogante, Le sombre Remord, La Guerre sanglante, Arbitre du sort, Toutes les furies Vont avec transport Dans ces lieux impies Apporter la mort.PROMÉTHÉE
Quoi ! La mort en ces lieux s'est donc fait un passage ! Quoi ! La terre a perdu son éternel printemps, Et ses malheureux habitants Sont tombés en partage A la fureur des dieux, de l'enfer, et du temps ! Ces nymphes de leurs pleurs arrosent ce rivage. Pandore ! Cher objet, ma vie et mon image, Chef-d'oeuvre de mes mains, idole de mon coeur, Répondez à ma douleur. Je la vois, de ses sens elle a perdu l'usage.PANDORE
Ah ! Je suis indigne de vous : J'ai perdu l'univers, j'ai trahi mon époux. Punissez-moi : nos maux sont mon ouvrage. Frappez.PROMÉTHÉE
Moi, la punir !CHOEUR DE NYMPHES
Tendre époux, essuyez ses larmes : Faites grâce à tant de beauté : L'excès de sa fragilité Ne saurait égaler ses charmes.PROMÉTHÉE
Quoi ! Malgré ma prière, et malgré vos serments, Vous avez donc ouvert cette boîte odieuse ?PANDORE
Un dieu cruel, par ses enchantements, A séduit ma raison faible et trop curieuse. Ô fatale crédulité ! Tous les maux sont sortis de ce don détesté, Tous les maux sont venus de la triste Pandore.L'AMOUR, descendant du ciel
Tous les biens sont à vous, l'Amour vous reste encore.Le théâtre change, et représente le palais de l'Amour.
L'AMOUR, continue
Je combattrai pour vous le Destin rigoureux. Aux humains j'ai donné l'être : Ils ne seront point malheureux Quand ils n'auront que moi pour maître.PANDORE
Consolateur charmant, dieu digne de mes voeux, Vous qui vivez dans moi, vous, l'âme de mon âme, Punissez Jupiter en redoublant la flamme Dont vous nous embrasez tous deux.PROMÉTHÉE ET PANDORE
Le ciel en vain sur nous rassemble Les maux, la crainte, et l'horreur de mourir. Nous souffrirons ensemble, Et ce n'est point souffrir.644 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica