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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou Catilina

Rome Sauvée

Voltaire· créée en 1750· 5 actes· 1 561 vers· 12 personnages

Représentée au public, pour la première fois, le 06 juin 1750 au colllège Louis le Grand, repris le 8 juin chez M. Voltaire à Paris.

Personnages

  • CICÉRON
  • CÉSAR
  • CATILINA
  • AURÉLIE
  • CATON
  • LUCULLUS
  • CRASSUS
  • CLODIUS
  • CÉTHÉGUS
  • LENTULUS-SURA
  • CONJURÉS
  • LICTEURS
Avis au lecteur de Voltaire

Cette pièce est fort différente de celle qui parut il y a plus d'un an en 1752, à Paris, sous le même titre. Des copistes l'avaient transcrite aux représentations, et l'avaient toute défigurée. Leurs omissions étaient remplies par des mains étrangères ; il y avait une centaine de vers qui n'étaient pas de l'auteur. On fit de cette copie infidèle une édition furtive : cette édition était défectueuse d'un bout à l'autre ; et on ne manqua pas de l'imiter en Hollande avec beaucoup plus de fautes encore. L'auteur a soigneusement corrigé la présente édition, faite à Letpsik par son ordre et sous ses yeux ; il y a même changé des scènes entières. On ne cessera de répéter que c'est un grand abus que les auteurs soient imprimés malgré eux. Un libraire se hâte de faire une mauvaise édition d'un livre qui lui tombe entre les mains ; et ce libraire se plaint ensuite quand l'auteur auquel il a fait tort donne son véritable ouvrage. Voilà où la littérature en est réduite aujourd'hui.

Avertissement de Condorcet

Cette pièce, ainsi que la Mort de César, est d'un genre particulier, le plus difficile de tous peut-être, mais aussi le plus utile. Dans ces pièces, ce n'est ni à un seul personnage, ni à une famille qu'on s'intéresse, c'est à un grand événement historique. Elles ne produisent point ces émotions vives que le spectacle des passions tendres peut seul exciter. L'intérêt de curiosité, qu'on éprouve à suivre une intrigue, est une ressource qui leur manque. L'effet des situations extraordinaires, ou des coups de théâtre, y peut difficilement être employé. Ce qui attache dans ces pièces, c'est le développement de grands caractères placés dans des situations fortes, le plaisir d'entendre de grandes idées exprimées dans de beaux vers, et avec un style auquel l'état des personnages à qui on les prête permet de donner de la pompe et de l'énergie sans s'écarter de la vraisemblance ; c'est le plaisir d'être témoin, pour ainsi dire, d'une révolution qui fait époque dans l'histoire, d'en voir sous ses yeux mouvoir tous les ressorts. Elles ont surtout l'avantage précieux de donner à l'âme de l'élévation et de la force : en sortant de ces pièces, on se trouve plus disposé à une action de courage, plus éloigné de ramper devant un homme accrédité, ou de plier devant le pouvoir injuste et absolu. Elles sont plus difficiles à faire : il ne suffit pas d'avoir un grand talent pour la poésie dramatique, il faut y joindre une connaissance approfondie de l'histoire, une tête faite pour combiner des idées de politique, de morale, et de philosophie. Elles sont aussi plus difficiles à jouer : dans les autres pièces, pourvu que les principaux personnages soient bien remplis, on peut être indulgent pour le reste ; mais on ne voit pas sans dégoût un Caton, un Clodius même, dire d'une manière gauche des vers qu'il a l'air de ne pas entendre.

D'ailleurs, un acteur qui a éprouvé des passions, qui a l'âme sensible, sentira toutes les nuances de la passion dans un rôle d'amant, de père, ou d'ami ; mais comment un acteur qui n'a point reçu une éducation soignée ; qui ne s'est point occupé des grands objets qui ont animé les personnages qu'il va représenter, trouvera-t-il le ton, l'action, les accents, qui conviennent à Cicéron et à César ?

Rome sauvée fut représentée à Paris sur un théâtre particulier (1). M. de Voltaire y joua le rôle de Cicéron. Jamais, dans aucun rôle, aucun acteur n'a porté si loin l'illusion : on croyait voir le consul. Ce n'étaient pas des vers récités de mémoire qu'on entendait, mais un discours sortant de l'âme de l'orateur. Ceux qui ont assisté à ce spectacle, il y a plus de trente ans, se souviennent encore du moment où l'auteur de Rome sauvée s'écriait : Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire, avec une vérité si frappante, qu'on ne savait si ce noble aveu venait d'échapper à l'âme de Cicéron ou à celle de Voltaire.

Avant lui, la Mort de Pompée était le seul modèle des pièces de ce genre qu'il y eût dans notre langue, on peut dire même dans aucune langue. Ce n'est pas que le Jules César de Shakespeare, ses pièces tirées de l'Histoire d'Angleterre, ainsi que quelques tragédies espagnoles, ne soient des drames historiques ; mais de telles pièces, où il n'y a ni unité ni raison, où tous les tons sont mêlés, où l'histoire est conservée jusqu'à la minutie, et les moeurs altérées jusqu'au ridicule, de telles pièces ne peuvent plus être comptées parmi les productions des arts que comme des monuments du génie brut de leurs auteurs, et de la barbarie des siècles qui les ont produites.

(1) Celui que Voltaire avait fait construire dans sa maison rue Traversière-Saint-Honoré. La pièce y fut représentée le 8 juin 1750, et chez la duchesse du Maine, à Sceaux, le 22 juin. À Sceaux, comme à Paris, Voltaire joua le rôle de Cicéron, et Lekain celui de Statilius, personnage qui fut supprimé lorsque l'auteur corrigea ou refit son ouvrage l'année suivante. Voltaire était en Prusse quand sa tragédie fut représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 24 février 1752. Le roi de Prusse ayant désiré la voir jouer à sa cour, les princes et princesses de la famille royale y remplirent des rôles avec talent, et le prince Henri surtout se distingua.

Voltaire signale comme infidèle une édition qui parut en 1752. Cependant c'est dans une édition de cette date, et sous l'adresse de Berlin, que j'ai pris beaucoup de variantes.

En 1756, lors de la reprise du Catilina de Crébillon, Fréron fit un grand éloge de la Rome sauvée de Voltaire, qui a substitué des beautés aux défauts (voyez l'Année littéraire, 1756, II, 341). Mais, en 1762, il tint un autre langage. Oreste et Rome sauvée, disait-il alors (voyez Année littéraire, 1762, VII, 236), n'ont servi qu'à confirmer le mérite d'Electre et de Catilina.

Je ne connais aucune parodie de Rome sauvée ; mais, à son apparition, on publia quelques brochures : I. Observations sur Catilina et Rome sauvée , in-8° de trente-deux pages. II. Parallèle de Catilina et de Rome sauvée, in-12 de trente-deux pages. III. Lettre à madame de** sur la tragédie de Rome sauvée, petit in-8° de treize pages. On a quelquefois indiqué comme relatives à Rome sauvée des brochures dont la date même prouve qu'elles sont relatives au Catilina de Crébillon, qui est de 1748.

Préface de Voltaire

Deux motifs ont fait choisir ce sujet de tragédie, qui parait impraticable, et peu fait pour les moeurs, pour les usages, la manière de penser, et le théâtre de Paris.

On a voulu essayer encore une fois, par une tragédie sans déclaration d'amour, de détruire les reproches que toute l'Europe savante fait à la France, de ne souffrir guère au théâtre que les intrigues galantes ; et on a eu surtout pour objet de faire connaître Cicéron aux jeunes personnes qui fréquentent les spectacles.

Les grandeurs passées des Romains tiennent encore toute la terre attentive, et l'Italie moderne met une partie de sa gloire à découvrir quelques ruines de l'ancienne. On montre avec respect la maison que Cicéron occupa. Son nom est dans toutes les bouches, ses écrits dans toutes les mains. Ceux qui ignorent dans leur patrie quel chef était à la tête de ses tribunaux, il y a cinquante ans, savent en quel temps Cicéron était à la tête de Rome. Plus le dernier siècle de la république romaine a été bien connu de nous, plus ce grand homme a été admiré. Nos nations modernes, trop tard civilisées, ont eu longtemps de lui des idées vagues ou fausses. Ses ouvrages servaient à notre éducation ; mais on ne savait pas jusqu'à quel point sa personne était respectable. L'auteur était superficiellement connu ; le consul était presque ignoré. Les lumières que nous avons acquises nous ont appris à ne lui comparer aucun des hommes qui se sont mêlés du gouvernement, et qui ont prétendu à l'éloquence.

Il semble que Cicéron aurait été tout ce qu'il aurait voulu être. Il gagna une bataille dans les gorges d'Issus, où Alexandre avait vaincu les Perses, il est bien vraisemblable que s'il s'était donné tout entier à la guerre, à cette profession qui demande un sens droit et une extrême vigilance, il eût été au rang des plus illustres capitaines de son siècle ; mais, comme César n'eût été que le second des orateurs, Cicéron n'eût été que le second des généraux. Il préféra à toute autre gloire celle d'être le père de la maîtresse du monde : et quel prodigieux mérite ne fallait-il pas à un simple chevalier d'Arpinum pour percer la foule de tant de grands hommes, pour parvenir sans intrigue à la première place de l'univers, malgré l'envie de tant de patriciens qui régnaient à Rome !

Ce qui étonne surtout, c'est que, dans les tumultes et les orages de sa vie, cet homme, toujours chargé des affaires de l'état et de celles des particuliers, trouvât encore du temps pour être instruit à fond de toutes les sectes des Grecs, et qu'il fût le plus grand philosophe des Romains, aussi bien que le plus éloquent. Y a-t-il dans l'Europe beaucoup de ministres, de magistrats, d'avocats même un peu employés, qui puissent, je ne dis pas expliquer les admirables découvertes de Newton, et les idées de Leibnitz, comme Cicéron rendait compte des principes de Zenon, de Platon, et d'épicure, mais qui puissent répondre à une question profonde de philosophie ? Ce que peu de personnes savent, c'est que Cicéron était encore un des premiers poètes d'un siècle où la belle poésie commençait à naître. Il balançait la réputation de Lucrèce. Y a-t-il rien de plus beau que ces vers qui nous sont restés de son poème sur Marius, et qui font tant regretter la perte de cet ouvrage ?

Sic Jovis altisoni subito pinnata satelles, Arboris e trunco, serpentis saucia morsu, Ipsa feris subigit transfigens unguibus anguem Semianimum, et varia graviter cervice micantem Quem se intorquentem lanians rostroque cruentans, Jam satiata animum, jam duros ulta dolores Abjicit efflantem, et laceratum affligit in undas, Seque obitu a solis nitidos convertit ad ortus.

Je suis de plus en plus persuadé que notre langue est impuissante à rendre l'harmonieuse énergie des vers latins comme des vers grecs ; mais j'oserai donner une légère esquisse de ce petit tableau, peint par le grand homme que j'ai osé faire parler dans Rome sauvée, et dont j'ai imité en quelques endroits les Catilinaires.

Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre, Blessé par un serpent élancé de la terre ; Il s'envole ; il entraîne au séjour azuré L'ennemi tortueux dont il est entouré. Le sang tombe des airs. Il déchire, il dévore Le reptile acharné qui le combat encore ; Il le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs ; Par cent coups redoublés il venge ses douleurs. Le monstre en expirant se débat, se replie ; Il exhale en poisons les restes de sa vie ; Et l'aigle tout sanglant, fier, et victorieux, Le rejette en fureur, et plane au haut des cieux.

Pour peu qu'on ait la moindre étincelle de goût, on apercevra dans la faiblesse de cette copie la force du pinceau de l'original. Pourquoi donc Cicéron passe-t-il pour un mauvais poète ? Parce qu'il a plu à Juvénal de le dire, parce qu'on lui a imputé un vers ridicule :

O fortunatam natam, me consule, Romam !

C'est un vers si mauvais, que le traducteur, qui a voulu en exprimer les défauts en français, n'a pu même y réussir.

Ô Rome fortunée, Sous mon consulat née !

ne rend pas à beaucoup près le ridicule du vers latin.

Je demande s'il est possible que l'auteur du beau morceau de poésie que je viens de citer ait fait un vers si impertinent ? Il y a des sottises qu'un homme de génie et de sens ne peut jamais dire. Je m'imagine que le préjugé, qui n'accorde presque jamais deux genres à un seul homme, fit croire Cicéron incapable de la poésie quand il y eut renoncé. Quelque mauvais plaisant, quelque ennemi de la gloire de ce grand homme, imagina ce vers ridicule, et l'attribua à l'orateur, au philosophe, au père de Rome. Juvénal, dans le siècle suivant, adopta ce bruit populaire, et le fit passer à la postérité dans ses déclamations satiriques ; et j'ose croire que beaucoup de réputations bonnes ou mauvaises se sont ainsi établies.

On impute, par exemple, au P. Malebranche ces deux vers :

Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde,

Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde.

On prétend qu'il les fit pour montrer qu'un philosophe peut, quand il veut, être poète. Quel homme de bon sens croira que le P. Malebranche ait fait quelque chose de si absurde ? Cependant, qu'un écrivain d'anecdotes, un compilateur littéraire, transmette à la postérité cette sottise, elle s'accréditera avec le temps ; et si le P. Malebranche était un grandhomme, on dirait un jour : Ce grand homme devenait un sot quand il était hors de sa sphère. On a reproché à Cicéron trop de sensibilité, trop d'affliction dans ses malheurs. Il confie ses justes plaintes à sa femme et à son ami, et on impute à lâcheté sa franchise. Le blâme qui voudra d'avoir répandu dans le sein de l'amitié les douleurs qu'il cachait à ses persécuteurs ; je l'en aime davantage. Il n'y a guère que les âmes vertueuses de sensibles. Cicéron, qui aimait tant la gloire, n'a point ambitionné celle de vouloir paraître ce qu'il n'était pas. Nous avons vu des hommes mourir de douleur pour avoir perdu de très petites places, après avoir affecté de dire qu'ils ne les regrettaient pas : quel mal y a-t-il donc à avouer à sa femme et à son ami qu'on est fâché d'être loin de Rome qu'on a servie, et d'être persécuté par des ingrats et par des perfides ? Il faut fermer son coeur à ses tyrans, et l'ouvrir à ceux qu'on aime.

Cicéron était vrai dans toutes ses démarches ; il parlait de son affliction sans honte, et de son goût pour la vraie gloire sans détour. Ce caractère est à la fois naturel, haut, et humain. Préférerait-on la politique de César, qui, dans ses Commentaires, dit qu'il a offert la paix à Pompée, et qui, dans ses lettres, avoue qu'il ne veut pas la lui donner ? César était un grand homme ; mais Cicéron était un homme vertueux.

Que ce consul ait été un bon poète, un philosophe qui savait douter, un gouverneur de province parfait, un général habile ; que son âme ait été sensible et vraie, ce n'est pas là le mérite dont il s'agit ici. Il sauva Rome malgré le sénat, dont la moitié était animée contre lui par l'envie la plus violente. Il se fit des ennemis de ceux mêmes dont il fut l'oracle, le libérateur, et le vengeur. Il prépara sa ruine par le service le plus signalé que jamais homme ait rendu à sa patrie. Il vit cette ruine, et il n'en fut point effrayé. C'est ce qu'on a voulu représenter dans cette tragédie : c'est moins encore l'âme farouche de Catilina, que l'âme généreuse et noble de Cicéron, qu'on a voulu peindre.

Nous avons toujours cru, et on s'était confirmé plus que jamais dans l'idée que Cicéron est un des caractères qu'il ne faut jamais mettre sur le théâtre. Les Anglais, qui hasardent tout, sans même savoir qu'ils hasardent, ont fait une tragédie de la conspiration de Catilina. Ben-Jonson n'a pas manqué, dans cette tragédie historique, de traduire sept ou huit pages des Catilinaires, et même il les a traduites en prose, ne croyant pas que l'on pût faire parler Cicéron en vers. La prose du consul et les vers des autres personnages font, à la vérité, un contraste digne de la barbarie du siècle de Ben-Jonson ; mais pour traiter un sujet si sévère, dénué de ces passions qui ont tant d'empire sur le coeur, il faut avouer qu'il fallait avoir à faire à un peuple sérieux et instruit, digne en quelque sorte qu'on mît sous ses yeux l'ancienne Rome.

Je conviens que ce sujet n'est guère théâtral pour nous qui, ayant beaucoup plus de goût, de décence, de connaissance du théâtre que les Anglais, n'avons généralement pas des moeurs si fortes. On ne voit avec plaisir au théâtre que le combat des passions qu'on éprouve soi-même. Ceux qui sont remplis de l'étude de Cicéron et de la république romaine ne sont pas ceux qui fréquentent les spectacles. Ils n'imitent point Cicéron, qui y était assidu. Il est étrange qu'ils prétendent être plus graves que lui ; ils sont seulement moins sensibles aux beaux-arts, ou retenus par un préjugé ridicule. Quelques progrès que ces arts aient faits en France, les hommes choisis qui les ont cultivés n'ont point encore communiqué le vrai goût à toute la nation. C'est que nous sommes nés moins heureusement que les Grecs et les Romains. On va aux spectacles plus par oisiveté que par un véritable amour de la littérature.

Cette tragédie paraît plutôt faite pour être lue par les amateurs de l'antiquité, que pour être vue par le parterre. Elle y fut à la vérité applaudie, et beaucoup plus que Zaïre ; mais elle n'est pas d'un genre à se soutenir comme Zaïre sur le théâtre. Elle est beaucoup plus fortement écrite, et une seule scène entre César et Catilina était plus difficile à faire que la plupart des pièces où l'amour domine. Mais le coeur ramène à ces pièces ; et l'admiration pour les anciens Romains s'épuise bientôt. Personne ne conspire aujourd'hui, et tout le monde aime.

D'ailleurs les représentations de Catilina exigent un trop grand nombre d'acteurs, un trop grand appareil. Les savants ne trouveront pas ici une histoire fidèle de la conjuration de Catilina ; ils sont assez persuadés qu'une tragédie n'est pas une histoire ; mais ils y verront une peinture vraie des moeurs de ce temps-là. Tout ce que Cicéron, Catilina, Caton, César, ont fait dans cette pièce, n'est pas vrai ; mais leur génie et leur caractère y sont peints fidèlement.

Si on n'a pu y développer l'éloquence de Cicéron, on a du moins étalé toute sa vertu et tout le courage qu'il fit paraître dans le péril. On a montré dans Catilina ces contrastes de férocité et de séduction qui formaient son caractère ; on a fait voir César naissant, factieux et magnanime, César fait pour être à la fois la gloire et le fléau de Rome.

On n'a point fait paraître les députés des Allobroges, qui n'étaient point des ambassadeurs de nos Gaules, mais des agents d'une petite province d'Italie soumise aux Romains, qui ne firent que le personnage de délateurs, et qui par là sont indignes de figurer sur la scène avec Cicéron, César et Caton.

Si cet ouvrage paraît au moins passablement écrit, et s'il fait connaître un peu l'ancienne Rome, c'est tout ce qu'on a prétendu, et tout le prix qu'on attend.

ACTE I

SCÈNE I.

SCÈNE II. Catilina, Céthégus ; affranchis et soldats dans le lointain.

SCÈNE III. Aurélie, Catilina.

AURÉLIE

Comment ?

SCÈNE IV. Aurélie, Catilina, Martian, l'un des conjurés.

SCÈNE V. Cicéron dans l'enfoncement, le chef des licteurs, Catilina.

CICÉRON

Moi.

CICÉRON

Si j'en avais usé, vous seriez dans les fers, Vous, l'éternel appui des citoyens pervers ; Vous qui, de nos autels souillant les privilèges, Portez jusqu'aux lieux saints vos fureurs sacrilèges ; Qui comptez tous vos jours, et manquez tous vos pas Par des plaisirs affreux ou des assassinats ; Qui savez tout braver, tout oser, et tout feindre : Vous enfin, qui sans moi seriez peut-être à craindre. Vous avez corrompu tous les dons précieux Que, pour un autre usage, ont mis en vous les dieux ; Courage, adresse, esprit, grâce, fierté sublime, Tout, dans votre âme aveugle, est l'instrument du crime. Je détournais de vous des regards paternels, Qui veillaient au destin du reste des mortels. Ma voix, que craint l'audace, et que le faible implore, Dans le rang des Verrès ne vous mit point encore ; Mais, devenu plus fier par tant d'impunité, Jusqu'à trahir l'État vous avez attenté. Le désordre est dans Rome, il est dans l'Etrurie ; On parle de Préneste, on soulève l'Ombrie ; Les soldats de Sylla, de carnage altérés, Sortent de leur retraite aux meurtres préparés ; Mallius en Toscane arme leurs mains féroces ; Les coupables soutiens de ces complots atroces Sont tous vos partisans déclarés ou secrets ; Partout le noeud du crime unit vos intérêts. Ah ! Sans qu'un jour plus grand éclaire ma justice, Sachez que je vous crois leur chef ou leur complice ; Que j'ai partout des yeux, que j'ai partout des mains ; Que malgré vous encore il est de vrais Romains ; Que ce cortège affreux d'amis vendus au crime Sentira comme vous l'équité qui m'anime. Vous n'avez vu dans moi qu'un rival de grandeur, Voyez-y votre juge, et votre accusateur, Qui va dans un moment vous forcer de répondre Au tribunal des lois qui doivent vous confondre ; Des lois qui se taisaient sur vos crimes passés, De ces lois que je venge, et que vous renversez.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Cicéron, Caton.

CICÉRON

Du sénat ?

ACTE II

SCÈNE I. Catilina, Céthégus.

SCÈNE II. Catilina, Céthégus, Lentulus-Sura.

SCÈNE III. Catilina, César.

CATILINA

Eh bien ! César, eh bien ! Toi de qui la fortune Dès le temps de Sylla me fut toujours commune, Toi dont j'ai présagé les éclatants destins, Toi né pour être un jour le premier des Romains, N'es-tu donc aujourd'hui que le premier esclave Du fameux plébéien qui t'irrite et te brave ? Tu le hais, je le sais, et ton oeil pénétrant Voit pour s'en affranchir ce que Rome entreprend ; Et tu balancerais, et ton ardent courage Craindrait de nous aider à sortir d'esclavage ! Des destins de la terre il s'agit aujourd'hui, Et César souffrirait qu'on les changeât sas lui ! Quoi ! N'es-tu plus jaloux du nom du grand Pompée ? Ta haine pour Caton s'est-elle dissipée ? N'es-tu pas indigné de servir les autels, Quand Cicéron préside au destin des mortels, Quand l'obscur habitant des rives du Fibrène Siège au-dessus de toi sur la pourpre romaine ? Souffriras-tu longtemps tous ces rois fastueux, Cet heureux Lucullus, brigand voluptueux, Fatigué de sa gloire, énervé de mollesse ; Un Crassus étonné de sa propre richesse, Dont l'opulence avide, osant nous insulter, Asservirait l'état, s'il daignait l'acheter ? Ah ! De quelque côté que tu jettes la vue, Vois Rome turbulente, ou Rome corrompue ; Vois ces lâches vainqueurs en proie aux factions, Disputer, dévorer le sang des nations. Le monde entier t'appelle, et tu restes paisible ! Veux-tu laisser languir ce courage invincible ? De Rome qui te parle as-tu quelque pitié ? César est-il fidèle à ma tendre amitié ?

CATILINA

Comment ?

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Catilina, Céthégus, Lentulus-Sura.

SCÈNE VI. Catilina, les conjurés.

CATILINA

Venez, noble Pison, vaillant Autronius, Intrépide Vargonte, ardent Statilius ; Vous tous, braves guerriers de tout rang, de tout âge, Des plus grands des humains redoutable assemblage ; Venez, vainqueurs des rois, vengeurs des citoyens, Vous tous, mes vrais amis, mes égaux, mes soutiens. Encor quelques moments, un dieu qui vous seconde Va mettre entre vos mains la maîtresse du monde. De trente nations malheureux conquérants, La peine était pour vous, le fruit pour vos tyrans. Vos mains n'ont subjugué Tigrane et Mithridate, Votre sang n'a rougi les ondes de l'Euphrate, Que pour enorgueillir d'indignes sénateurs, De leurs propres appuis lâches persécuteurs, Grands par vos travaux seuls, et qui, pour récompense, Vous permettaient de loin d'adorer leur puissance. Le jour de la vengeance est arrivé pour vous. Je ne propose point à votre fier courroux Des travaux sans périls et des meurtres sans gloire : Vous pourriez dédaigner une telle victoire ; A vos coeurs généreux je promets des combats : Je vois vos ennemis expirants sous vos bras : Entrez dans leurs palais ; frappez, mettez en cendre Tout ce qui prétendra l'honneur de se défendre ; Mais surtout qu'un concert unanime et parfait De nos vastes desseins assure en tout l'effet. A l'heure où je vous parle on doit saisir Préneste ; Des soldats de Sylla le redoutable reste, Par des chemins divers et des sentiers obscurs, Du fond de la Toscane avance vers ces murs. Ils arrivent ; je sors, et je marche à leur tête. Au-dehors, au-dedans, Rome est votre conquête. Je combats Pétréius, et je m'ouvre en ces lieux, Au pied du Capitole, un chemin glorieux. C'est là que, par les droits que vous donne la guerre, Nous montons en triomphe au trône de la terre, A ce trône souillé par d'indignes Romains, Mais lavé dans leur sang, et vengé par vos mains. Curius et les siens doivent m'ouvrir les portes.

Il s'arrête un moment, puis il s'adresse à un conjuré.

Vous, des gladiateurs aurons-nous les cohortes ? Leur joignez-vous surtout ces braves vétérans, Qu'un odieux repos fatigua trop longtemps ?

Un AUTRE CONJURÉ

Périsse le sénat !

ACTE III

SCÈNE I. Catilina, Céthégus, affranchis, Martian, Septime.

SCÈNE II. Catilina, Céthégus, etc ; Aurélie.

AURÉLIE

Lis...

SCÈNE III. Catilina, Céthégue, Lentulus-Sura, Aurélie, etc.

SCÈNE IV. Catilina, Céthégus, affranchis, Lentulus-Sura.

SCÈNE V. Cicéron et les précédents.

CICÉRON

Ils sont de ton conseil, et voilà mes raisons. Vous-mêmes, frémissez. Licteurs, qu'on m'obéisse.

On emmène Septime et Martian.

Licteur : Ministre des magistrats romains, qui marchait devant eux, portant des haches enveloppés dans des faisceaux de verges. Il faisait l'office de sergent et de bourreau. Les consuls avaient 12 licteurs. [F]

SCÈNE VI. Catilina, Céthégus, Lentulus-Sura.

CÉTHÉGUS

Eh bien ?

ACTE IV

Le théâtre doit représenter le lieu préparé pour le Sénat. Cette salle laisse voir une partie de la galerie qui conduit du palais d'Aurélie au temple de Tellus. Un double rang de sièges forme un cercle dans cette salle ; le siège de Cicéron, plus élevé, est au milieu.

SCÈNE I. Céthegus, Lentulus-Sura, retirés vers le devant.

CÉTHÉGUS, en le tirant à part

Caton approche, écoute.

Lentulus et Céthégus s'asseyent à un bout de la salle.

SCÈNE II. Caton entre au sénat avec Lucullus, Crassus, Favonius, Clodius, Muréna, César, Catullus, Marcellus, etc.

SCÈNE III. Les mêmes, Cicéron

Cicéron, arrivant avec précipitation, tous les sénateurs se lèvent.

LUCULLUS

Ô ciel !

SCÈNE IV. Les mêmes, Catilina.

Catilina, debout entre Caton et César. Céthégus est auprès de César, le Sénat assis.

SCÈNE V. Le Sénat, Aurélie.

CICÉRON, en montrant Catilina

Le voici.

AURÉLIE

Dieux !

CATILINA, se tournant vers Céthégus, et se jetant éperdu entre ses bras

Quel spectacle, grands dieux ! Je suis trop bien puni.

SCÈNE VI. Le Sénat, Aurélie, le chef des licteurs.

CICÉRON

Achevez...

SCÈNE VII. Le sénat, le chef des licteurs.

ACTE V

SCÈNE I. Caton, et une partie des sénateurs, debout, en habits de guerre.

SCÈNE II. Cicéron, Caton, une partie des sénateurs.

CICÉRON

Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire ; Des travaux des humains c'est le digne salaire. Sénat, en vous servant il la faut acheter : Qui n'ose la vouloir, n'ose la mériter. Si j'applique à vos maux une main salutaire, Ce que j'ai fait est peu, voyons ce qu'il faut faire. Le sang coulait dans Rome : ennemis, citoyens, Gladiateurs, soldats, chevaliers, plébéiens, Étalaient à mes yeux la déplorable image, Et d'une ville en cendre, et d'un champ de carnage : La flamme en s'élançant de cent toits dévorés, Dans l'horreur du combat guidait les conjurés : Céthégus et Sura s'avançaient à leur tête, Ma main les a saisis ; leur juste mort est prête. Mais quand j'étouffe l'hydre, il renaît en cent lieux : Il faut fendre partout les flots des factieux. Tantôt Catilina, tantôt Rome l'emporte. Il marche au Quirinal, il s'avance à la porte ; Et là, sur des amas de mourants et de morts, Ayant fait à mes yeux d'incroyables efforts, Il se fraie un passage, il vole à son armée. J'ai peine à rassurer Rome entière alarmée. Antoine, qui s'oppose au fier Catilina, A tous ces vétérans aguerris sous Sylla, Antoine, que poursuit notre mauvais génie, Par un coup imprévu voit sa force affaiblie ; Et son corps accablé, désormais sans vigueur, Sert mal en ces moments les soins de son grand coeur ; Pétréius étonné, vainement le seconde. Ainsi de tous côtés la maîtresse du monde, Assiégée au-dehors, embrasée au-dedans, Est cent fois en un jour à ses derniers moments.

SCÈNE III. Le sénat, César.

1 561 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica