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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Les Scythes

Voltaire· créée en 1767, imprimée en 1757· 5 actes· 1 458 vers· 9 personnages

Représentée, pour la première fois, sur le Théâtre Français, le 26 mars 1767.

Personnages

  • HERMODAN, père d'Indatire, habitant d'un canton scythe
  • INDATIRE
  • ATHAMARE, prince d'Ecbatane
  • SOZAME, ancien général persan, retiré en Scythie
  • OBÉIDE, fille de Sozame
  • SULMA, compagne d'Obéide
  • HIRCAN, officier d'Athamare
  • SCYTHES
  • PERSANS
ÉPITRE DÉDICATOIRE

[Destinataire non indiqué]

Il y avait autrefois en Perse un bon vieillard qui cultivait son jardin ; car il faut finir par là ; et ce jardin était accompagné de vignes et de champs, et paulum silvae super his erat ; et ce jardin n'était pas auprès de Persépolis, mais dans une vallée immense entourée des montagnes du Caucase, couvertes de neiges éternelles ; et ce vieillard n'écrivait ni sur la population ni sur l'agriculture, comme on faisait par passe-temps à Babylone, ville qui tire son nom de Babil ; mais il avait défriché des terres incultes, et triplé le nombre des habitants autour de sa cabane.

Ce bon homme vivait sous Artaxercès, plusieurs années après l'aventure d'Obéide et d'Indatire ; et il fit une tragédie en vers persans, qu'il fit représenter par sa famille et par quelques bergers du mont Caucase ; car il s'amusait à faire des vers persans assez passablement, ce qui lui avait attiré de violents ennemis dans Babylone, c'est-à-dire une demi-douzaine de gredins qui aboyaient sans cesse après lui, et qui lui imputaient les plus grandes platitudes, et les plus impertinents livres qui eussent jamais déshonoré la Perse ; et il les laissait aboyer, et griffonner, et calomnier ; et c'était pour être loin de cette racaille qu'il s'était retiré avec sa famille auprès du Caucase, où il cultivait son jardin.

Mais, comme dit le poète persan Horace, Principibus placuisse viris, non ultima laiis est. Il y avait à la cour d'Artaxercès un principal satrape, et son nom était Élochivis, comme qui dirait habile, généreux, et plein d'esprit, tant la langue persane a d'énergie. Non seulement le grand satrape Élochivis versa sur le jardin de ce bon homme les douces influences de la cour, mais il fit rendre à ce territoire les libertés et franchises dont il avait joui du temps de Cyrus ; et de plus il favorisa une famille adoptive du vieillard. La nation surtout lui avait une très grande obligation de ce qu'ayant le département des meurtres, il avait travaillé avec le même zèle et la même ardeur que Nalrisp, ministre de paix, à donner à la Perse cette paix tant désirée, ce qui n'était jamais arrivé qu'à lui.

Ce satrape avait l'âme aussi grande que Giafar le Barmécide, et Aboulcasem ; car il est dit dans les annales de Babylone, recueillies par Mir-Kond, que lorsque l'argent manquait dans le trésor du roi, appelé l'oreiller, Élochivis en donnait souvent du sien ; et qu'en une année il distribua ainsi dix mille dariques, que dom Calmet évalue à une pistole la pièce. Il payait quelquefois trois cents dariques ce qui ne valait pas trois aspres ; et Babylone craignait qu'il ne se ruinât en bienfaits.

Le grand satrape Nalrisp joignait aussi au goût le plus sûr et à l'esprit le plus naturel l'équité et la bienfaisance ; il faisait les délices de ses amis ; et son commerce était enchanteur : de sorte que les Babyloniens, tout malins qu'ils étaient, respectaient et aimaient ces deux satrapes ; ce qui était assez rare en Perse.

Il ne fallait pas les louer en face ; recalcitrabant undique tuti : c'était la coutume autrefois, mais c'était une mauvaise coutume, qui exposait l'encenseur et l'encensé aux méchantes langues.

Le bon vieillard fut assez heureux pour que ces deux illustres Babyloniens daignassent lire sa tragédie persane, intitulée les Scythes. Ils en furent assez contents. Ils dirent qu'avec le temps ce campagnard pourrait se former ; qu'il y avait dans sa rapsodie du naturel et de l'extraordinaire, et même de l'intérêt, et que pour peu qu'on corrigeât seulement trois cents vers à chaque acte, la pièce pourrait être à l'abri de la censure des malintentionnés ; mais les malintentionnés prirent la chose à la lettre.

Cette indulgence ragaillardit le bon homme, qui leur était bien respectueusement dévoué, et qui avait le coeur bon, quoiqu'il se permît de rire quelquefois aux dépens des méchants et des orgueilleux. Il prit la liberté de faire une épître dédicatoire à ses deux patrons, en grand style qui endormit toute la cour et toutes les académies de Babylone, et que je n'ai jamais pu retrouver dans les annales de la Perse.

PRÉFACE

On sait que chez des nations polies et ingénieuses, dans des grandes villes comme Paris et Londres, il faut absolument des spectacles dramatiques : on a peu besoin d'élégies, d'odes, d'églogues ; mais les spectacles étant devenus nécessaires, toute tragédie, quoique médiocre, porte son excuse avec elle, parce qu'on en peut donner quelques représentations au public, qui se délasse par des nouveautés passagères des chefs-d'oeuvre immortels dont il est rassasié.

La pièce qu'on présente ici aux amateurs peut du moins avoir un caractère de nouveauté, en ce qu'elle peint des moeurs qu'on n'avait point encore exposées sur le théâtre tragique. Brumoy s'imaginait, comme on l'a déjà remarqué ailleurs, qu'on ne pouvait traiter que des sujets historiques. Il cherchait les raisons pour lesquelles tes sujets d'invention n'avaient point réussi ; mais la véritable raison est que les pièces de Scudéry et de Boisrobert, qui sont dans ce goût, manquent en effet d'invention, et ne sont que des fables insipides, sans moeurs et sans caractères. Brumoy ne pouvait deviner le génie.

Ce n'est pas assez, nous l'avouons, d'inventer un sujet dans lequel, sous des noms nouveaux, on traite des passions usées et des événements communs ; omnia jam vulgata. Il est vrai que les spectateurs s'intéressent toujours pour une amante abandonnée, pour une mère dont on immole le fils, pour un héros aimable en danger, pour une grande passion malheureuse : mais s'il n'est rien de neuf dans ces peintures, les auteurs alors ont le malheur de n'être regardés que comme des imitateurs. La place de Campistron est triste ; le lecteur dit : Je connaissais tout cela, et je l'avais vu bien mieux exprimé.

Pour donner au public un peu de ce neuf qu'il demande toujours, et que bientôt il sera impossible de trouver, un amateur du théâtre a été forcé de mettre sur la scène l'ancienne chevalerie, le contraste des mahométans et des chrétiens, celui des Américains et des Espagnols, celui des Chinois et des Tartares. Il a été forcé de joindre à des passions si souvent traitées des moeurs que nous ne connaissions pas sur la scène.

On hasarde aujourd'hui le tableau contrasté des anciens Scythes et des anciens Persans, qui peut-être est la peinture de quelques nations modernes. C'est une entreprise un peu téméraire d'introduire des pasteurs, des laboureurs, avec des princes, et de mêler les moeurs champêtres avec celles des cours. Mais enfin cette invention théâtrale (heureuse ou non) est puisée entièrement dans la nature. On peut même rendre héroïque cette nature si simple ; on peut faire parler des pâtres guerriers et libres avec une fierté qui s'élève au-dessus de la bassesse que nous attribuons très injustement à leur état, pourvu que cette fierté ne soit jamais boursouflée ; car qui doit l'être ? Le boursouflé, l'ampoulé ne convient pas même à César. Toute grandeur doit être simple.

C'est ici, en quelque sorte, l'état de nature mis en opposition avec l'état de l'homme artificiel, tel qu'il est dans les grandes villes. On peut enfin étaler dans des cabanes des sentiments aussi touchants que dans des palais.

On avait souvent traité en burlesque cette opposition si frappante des citoyens des grandes villes avec les habitants des campagnes ; tant le burlesque est aisé, tant les choses se présentent en ridicule à certaines nations.

On trouve beaucoup de peintres qui réussissent dans le grotesque, et peu dans le grand. Un homme de beaucoup d'esprit, et qui a un nom dans la littérature, s'étant fait expliquer le sujet d'Alzire, qui n'avait pas encore été représentée, dit à celui qui lui exposait ce plan : « J'entends, c'est Arlequin sauvage. »

Il est certain qu'Alzire n'aurait pas réussi, si l'effet théâtral n'avait convaincu les spectateurs que ces sujets peuvent être aussi propres à la tragédie que les aventures des héros les plus connus et les plus imposants.

La tragédie des Scythes est un plan beaucoup plus hasardé. Qui voit-on paraître d'abord sur la scène, deux vieillards auprès de leurs cabanes, des bergers, des laboureurs. De qui parle-t-on , d'une fille qui prend soin de la vieillesse de son père, et qui fait le service le plus pénible. Qui épouse-t-elle ? un pâtre qui n'est jamais sorti des champs paternels. Les deux vieillards s'asseyent sur un banc de gazon. Mais que des acteurs habiles pourraient faire valoir cette simplicité !

Ceux qui se connaissent en déclamation et en expression de la nature sentiront surtout quel effet pourraient faire deux vieillards, dont l'un tremble pour son fils, et l'autre pour son gendre, dans le temps que le jeune pasteur est aux prises avec la mort ; un père, affaibli par l'âge et par la crainte, qui chancelle, qui tombe sur un siège de mousse, qui se relève avec peine, qui crie d'une voix entrecoupée qu'on coure aux armes, qu'on vole au secours de son fils ; un ami éperdu qui partage ses douleurs et sa faiblesse, qui l'aide d'une main tremblante à se relever : ce même père qui, dans ces moments de saisissement et d'angoisse, apprend que son fils est tué, et qui, le moment d'après, apprend que son fils est vengé ; ce sont là, si je ne me trompe, de ces peintures vivantes et animées qu'on ne connaissait pas autrefois, et dont M. Lekain a donné des leçons terribles qu'on doit imiter désormais.

C'est là le véritable art de l'acteur. On ne savait guère auparavant que réciter proprement des couplets, comme nos maîtres de musique apprenaient à chanter proprement. Qui aurait osé, avant mademoiselle Clairon, jouer dans Oreste la scène de l'urne comme elle l'a jouée ? qui aurait imaginé de peindre ainsi la nature, de tomber évanouie tenant l'urne d'une main, en laissant l'autre descendre immobile et sans vie ? Qui aurait osé, comme M. Lekain, sortir, les bras ensanglantés, du tombeau de Ninus, tandis que l'admirable actrice[7] qui représentait Sémiramis se traînait mourante sur les marches du tombeau même ? Voilà ce que les petits-maîtres et les petites maîtresses appelèrent d'abord des postures, et ce que les connaisseurs, étonnés de la perfection inattendue de l'art, ont appelé des tableaux de Michel-Ange. C'est là en effet la véritable action théâtrale. Le reste était une conversation quelquefois passionnée.

C'est dans ce grand art de parler aux yeux qu'excelle le plus grand acteur qu'ait jamais eu l'Angleterre, M. Garrick, qui a effrayé et attendri parmi nous ceux même qui ne savaient pas sa langue.

Cette magie a été fortement recommandée il v a quelques années par un philosophe qui, à l'exemple d'Aristote, a su joindre aux sciences abstraites l'éloquence, la connaissance du coeur humain, et l'intelligence du théâtre. Il a été en tout de l'avis de l'auteur de Sémiramis, qui a toujours voulu qu'on animât la scène par un plus grand appareil, par plus de pittoresque, par des mouvements plus passionnés qu'elle ne semblait en comporter auparavant. Ce philosophe sensible a même proposé des choses que l'auteur de Sémiramis, d'Oreste, et de Tancrède, n'oserait jamais hasarder. C'est bien assez qu'il ait fait entendre les cris et les paroles de Clytemnestre qu'on égorge derrière la scène, paroles qu'une actrice doit prononcer d'une voix aussi terrible que douloureuse, sans quoi tout est manqué. Ces paroles faisaient dans Athènes un effet prodigieux ; tout le monde frémissait quand il entendait : ô tekno ! teknon ! Oikteiré ten tékousan. Ce n'est que par degrés qu'on peut accoutumer notre théâtre à ce grand pathétique :

Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille, et reculer des yeux.

Souvenons-nous toujours qu'il ne faut pas pousser le terrible jusqu'à l'horrible. On peut effrayer la nature, mais non pas la révolter et la dégoûter.

Gardons-nous surtout de chercher dans un grand appareil, et dans un vain jeu de théâtre, un supplément à l'intérêt et à l'éloquence. Il vaut cent fois mieux, sans doute, savoir faire parler ses acteurs que de se borner à les faire agir. Nous ne pouvons trop répéter que quatre beaux vers de sentiment valent mieux que quarante belles attitudes. Malheur à qui croirait plaire par des pantomimes avec des solécismes ou avec des vers froids et durs, pires que toutes les fautes contre la langue ! Il n'est rien de beau en aucun genre que ce qui soutient l'examen attentif de l'homme de goût.

L'appareil, l'action, le pittoresque, font un grand effet, sans doute : mais ne mettons jamais le bizarre et le gigantesque à la place de la nature, et le forcé à la place du simple ; que le décorateur ne l'emporte point sur l'auteur ; car alors, au lieu de tragédies, on aurait la rareté, la curiosité.

La pièce qu'on soumet ici aux lumières des connaisseurs est simple, mais très difficile à bien jouer : on ne la donne point au théâtre, parce qu'on ne la croit point assez bonne ; d'ailleurs, presque tous les rôles étant principaux, il faudrait un concert et un jeu de théâtre parfait pour faire supporter la pièce à la représentation. Il y a plusieurs tragédies dans ce cas, telles que Brutus, Rome sauvée, la Mort de César, qu'il est impossible de bien jouer dans l'état de médiocrité où on laisse tomber le théâtre, faute d'avoir des écoles de déclamation, comme il y en eut chez les Grecs, et chez les Romains leurs imitateurs.

Le concert unanime des acteurs est très rare dans la tragédie. Ceux qui sont chargés des seconds rôles ne prennent jamais de part à l'action ; ils craignent de contribuer à former un grand tableau ; ils redoutent le parterre, trop enclin à donner du ridicule à tout ce qui n'est pas d'usage. Très peu savent distinguer le familier du naturel. D'ailleurs la misérable habitude de débiter des vers comme de la prose, de méconnaître le rythme et l'harmonie, a presque anéanti l'art de la déclamation.

L'auteur, n'osant donc pas donner les Scythes au théâtre, ne présente cet ouvrage que comme une très faible esquisse que quelqu'un des jeunes gens qui s'élèvent aujourd'hui pourra finir un jour.

On verra alors que tous les états de la vie humaine peuvent être représentés sur la scène tragique, en observant toujours toutefois les bienséances, sans lesquelles il n'y a point de vraies beautés chez les nations policées, et surtout aux yeux des cours éclairées.

Enfin l'auteur des Scythes s'est occupé pendant quarante ans du soin d'étendre la carrière de l'art. S'il n'y a pas réussi, il aura du moins dans sa vieillesse la consolation de voir son objet rempli par des jeunes gens qui marcheront d'un pas plus ferme que lui dans une route qu'il ne peut plus parcourir.

NB. Les tirets - Qu'on trouvera dans les vers, indiquent les pauses, les silences, les tons ou radoucis, ou élevés, ou douloureux, que l'acteur doit employer, en cas que cette faible tragédie soit jamais représentée.

AVIS AU LECTEUR

L'AUTEUR est obligé d'avertir que la plupart de ses Tragédies imprimées à Paris, chez Duchêne, au Temple du Goût, en 1764, avec Privilège du Roi, ne sont point du tout conformes à l'Original. Il ne fait pas pourquoi le Libraire a obtenu un Privilège sans le consulter. Le Roi ne lui a certainement pas donné le privilège de défigurer des Pièces de Théâtre et de s'emparer du bien d'autrui pour le dénaturer.

Dans la Tragédie d'Oreste, le Libraire du Temple du Goût finit la pièce par ces deux vers de Pilade :

- Que l'amitié triomphe en tous temps, en tous lieux, Des malheurs des mortels et des crimes, des Dieux.

Ce blasphème est d'autant plus ridicule dans la bouche de Pilade, que c'est un Personnage religieux qui a toujours recommandé à son ami Oreste d'obéir aveuglément aux ordres de la Divinité. Dans toutes les autres éditions on lit :

Et du couroux des Dieux.

On ne conçoit pas comment, dans la même Tragédie, l'éditeur a pu imprimer ( page 237).

Je la mets dans vos fers, elle va vous servir. C'est m'acquitter vers vous bien moins que la punir. Vous laissez cette cendre à mon juste courroux, etc.

Qui jamais a pu imaginer de mettre ainsi quatre rimes masculines de suite, et de violer si grossièrement les premières règles de la Poésie Française ? Il y a plus encore. Le sens est perverti. Il y a six vers nécessaires d'oubliés. Il se peut qu'un Comédien, pour avoir plutôt fait, ait écourté et gâté son rôle. Un Libraire ignorant achète une mauvaise copie du Souffleur de la Comédie, et au lieu de suivre l'édition de Genève qui est fidèle, il imprime un ouvrage entièrement méconnaissable.

La même sottise se trouve dans la Tragédie de Brutus, page 282.

Je plains tant de vertus, tant d'amour et de charmes, Un coeur tel que le sien méritait d'être à vous. Abominables lois que la cruelle impose !

Peut-on présenter aux Lecteurs un pareil galimatias et voler ainsi leur argent ? Il y a ici trois vers d'oubliés. Telle est la négligence de quelques Libraires. Ils n'ont ni assez d'intelligence pour comprendre ce qu'ils impriment, ni assez d'honnêteté pour payer un correcteur d'Imprimerie. Pourvu qu'ils vendent leur marchandise, ils sont contents. Mais bientôt leur mauvaise conduite est découverte, et leurs misérables éditions décriées, restent dans leurs boutiques pour leur ruine.

Tancrede est imprimé beaucoup plus infidèlement. L'Auteur est obligé de déclarer qu'il y a dans cette piece beaucoup de vers qu'il n'a jamais ni fait, ni pu faire, comme ceux-ci par exemple :

Voyant tomber leur chef, les Maures furieux L'ont accablé de traits dans leur rage cruelle.

L'Orphelin de la Chine n'est pas moins défiguré. On ne trouve point dans l'édition de Duchêne ces quatrevers que dit Gengiskan, et qui sont dans toutes les éditions.

Gardez de mutiler tous ces grands monuments, Ces prodiges des arts consacrés par les temps ; Respectez-les ; ils font le prix de mon courage. Qu'on cesse de livrer aux flammes, au pillage, Ces archives de lois, ce long amas d'écrits, Tous ces fruits du génie, objets de vos mépris. Si l'erreur les dicta, cette erreur m'est utile ; Elle occupe ce peuple, et le rend plus docile.

Ce discours est très convenable dans la bouche d'un Prince-sage, qui parle à des Tartares ennemis des lois et de la sienne.

Voici ce que l'éditeur a mis à la place :

Cessez de mutiler tous ces grands monuments Échappés aux fureurs des flammes, du pillage.

Toute la fin de la tragédie de Zulime est ridiculement altérée. Une fille qui a trahi, outragé, attaqué son père, qui sent tous ses crimes, et qui s'en punit, à qui son père pardonne, et qui s'écrie dans son désespoir, J'en suis indigne, doit faire un grand effet ! On a tronqué et altéré cette fin, et on finit la pièce par une phrase qui n'est pas même achevée. Les vers impertinents qu'on a mis dans Olimpie, sont dignes d'une telle édition. En voici un qui me tombe fous la main.

Ne viens point, malheureux, par différents efforts.

En un mot, l'Auteur doit pour l'honneur de l'art, encore plus que pour sa propre justification, précautionner le lecteur contre cette édition de Duchêne, qui n'est qu'un tissu de fautes et de falsifications. Il n'est pas permis de s'emparer des ouvrages d'un homme, de son vivant, pour les rendre ridicules. On a pris à tache de gâter les expressions, de substituer des liaisons à des Scènes plus impertinemment tronquées. Cette manoeuvre a été poussée à un tel excès , que les Comédiens de Province eux-mêmes, révoltés contre la licence et le mauvais goût qui défiguraient la tragédie d'Olimpie, n'ont jamais voulu la jouer comme on l'a représentée à Paris.

Ce n'est pas assez d'être parvenu à corrompre presque tous les ouvrages qu'un homme a composés pendant plus de cinquante années : tantôt on publie sous son nom de prétendues lettres secrètes ; tantôt ce sont des lettres à ses amis du Parnasse, qu'on fabrique en Hollande ou dans Avignon ; et puis c'est son porte-feuille retrouvé, que personne ne voudrait ramasser. Granger le Libraire mer son nom hardiment à un tome de Mélanges ; un ex-Jésuite lui attribue des livres ridicules, et écrit contre ces livres un libelle beaucoup plus ridicule encore ; et tout cela se vend à des provinciaux et à des étrangers, qui croient acheter ce qu'il y a de plus intéressant dans la littérature Française. Il est vrai que toutes ces impertinences tombent et meurent, comme des insectes éphémères. Mais ces insectes se reproduisent toutes les années. Rien n'est plus aisé à faire qu'un mauvais livre, si ce n'est une mauvaise critique. La basse littérature inonde une partie de l'Europe. Le goût se corrompt tous les jours. Il en est à peu près de l'art d'écrire, comme de celui de la déclamation. Il y a plus de six cents Comédiens Français répandus dans l'Europe, et à peine deux ou trois qui aient reçu de la nature les dons nécessaires, et qui aient pu approfondir leur art. Combien avons nous d'écrivains qui à peine savent leur langue, et qui commencent par dire leurs avis fur les arts qu'ils n'ont jamais pratiqués, sur l'agriculture sans avoir possédé un champ, sur le ministère sans être jamais entrés dans le bureau d'un Commis ; sur l'art de gouverner sans avoir pu seulement gouverner leur servante ? Combien s'érigent en critiques, qui n'ont jamais pu produire d'eux-mêmes un ouvrage supportable ; qui parlent de poésie, et qui ne savent pas seulement la mesure d'un vers ? Combien enfin deviennent calomniateurs de profession, pour avoir du pain ; et qui vendent des injures à tant la feuille ?

ACTE I

Le théâtre représente un bocage et un berceau, avec un banc de gazon : on voit, dans le lointain, des campagnes et des cabanes.

SCÈNE PREMIÈRE. Hermodan, Indatire, et Deux Scythes, couverts de peaux de tigres ou de lions.

INDATIRE

Mes braves compagnons, sortis de leurs asiles, Avec rapidité se sont rejoints à moi, Ainsi qu'on les voit tous s'attrouper sans effroi Contre les fiers assauts des tigres d'Hircanie. Notre troupe assemblée est faible, mais unie, Instruite à défier le péril et la mort. Elle marche aux Persans, elle avance ; et d'abord, L'olivier à la main, devant nous se présente Un jeune homme entouré d'une pompe éclatante ; L'or et les diamants brillent sur ses habits, Son turban disparaît sous les feux des rubis ; Il voudrait, nous dit-il, parler à notre maître. Nous le saluons tous, en lui faisant connaître Que ce titre de maître, aux Persans si sacré Dans l'antique Scythie est un titre ignoré. « Nous sommes tous égaux sur ces rives si chères, Sans rois et sans sujets, tous libres et tous frères. Que veux-tu dans ces lieux ? Viens-tu pour nous traiter En hommes, en amis, ou pour nous insulter ? » Alors il me répond, d'une voix douce et fière, Que, des États Persans visitant la frontière, Il veut voir à loisir ce peuple si vanté Pour ses antiques moeurs et pour sa liberté. Nous avons avec joie entendu ce langage. Mais j'observais pourtant je ne sais quel nuage, L'empreinte des ennuis ou d'un dessein profond, Et les sombres chagrins répandus sur son front. Nous offrons cependant à sa troupe brillante, Des hôtes de nos bois la dépouille sanglante, Nos utiles toisons, tout ce qu'en nos climats La nature indulgente a semé sous nos pas, Mais surtout des carquois, des flèches, des armures, Ornements des guerriers, et nos seules parures. Ils présentent alors, à nos regards surpris, Des chefs-d'oeuvre d'orgueil sans mesure et sans prix, Instruments de mollesse, où sous l'or et la soie Des inutiles arts tout l'effort se déploie. Nous avons rejeté ces présents corrupteurs, Trop étrangers pour nous, trop peu faits pour nos moeurs, Superbes ennemis de la simple nature : L'appareil des grandeurs au pauvre est une injure ; Et recevant enfin des dons moins dangereux, Dans notre pauvreté nous sommes plus grands qu'eux. Nous leur donnons le droit de poursuivre en nos plaines, Sur nos lacs, en nos bois, aux bords de nos fontaines, Les habitants des airs, de la terre et des eaux. Contents de notre accueil, ils nous traitent d'égaux. Enfin, nous nous jurons une amitié sincère. Ce jour, n'en doutez point, nous est un jour prospère. Ils pourront voir nos jeux et nos solennités, Les charmes d'Obéide, et mes félicités.

Détachez ce morceau, et enflez un peu la voix.

SCÈNE II. Hermodain, Indatire, Sozame.

SCÈNE III. Hermodan, Sozame.

SOZAME

Ami, reposons-nous sur ce siège sauvage, Sous ce dais qu'ont formé la mousse et le feuillage, La nature nous l'offre ; et je hais dès longtemps Ceux que l'art a tissus dans les palais des grands.

Dais : Ouvrage dans la forme des anciens ciels de lit et qui sert de couronnement à un autel, à un trône, etc. Poétiquement, sous le dais, sur le trône, au sein des grandeurs. [L]

HERMODAN

Ils s'asseyent tous deux.

Sèche tes pleurs, et parle.

SCÈNE IV. Hermodan, Sozame, Indatire.

SCÈNE V. Sozame, Hermodan, Indatire, Un Scythe.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Obéide, Sulma.

SCÈNE II. Obéide, Sulma, Indatire.

OBÉIDE, à Sulma

Allons, - je l'ai voulu.

SCÈNE III. Obéide, Sulma, Indatire, Sozame, Hermodan.

Des filles couronnées de fleurs, et des Scythes sans armes font un demi-cercle autour de l'autel.

SOZAME, à Obéide

De la main de ton père accepte ton époux.

Obéide et Indatire mettent la main sur l'autel.

SCÈNE IV. Sozame, Hermodan, Athamare, Hircan, Scythes.

SCÈNE V. Athamare, Hircan.

HIRCAN

Attendez.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Athamare, Hircan.

ATHAMARE

Qui vois-je donc paraître en ces champs abhorrés ?

Indatire passe dans le fond du théâtre, à la tête d'une troupe de guerriers.

Que veut le fer en main cette troupe rustique ?

SCÈNE II. Obéide, Sulma, Athamare.

ATHAMARE

Je ne puis.

SCÈNE III. Sozame, Obéide, Sulma.

OBÉIDE

Je le sais.

Scène IV. Obéide, Sulma.

OBÉIDE

Ah dieux !

OBÉIDE

Non.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Athamare, Hircan.

SCÈNE II. Athamare, Indatire.

INDATIRE

À toi !

SCÈNE III. Indatire, Hermodan, Sozame, Un Scythe.

SCÈNE IV. Hermodan, Sozame, Un Scythe.

HERMODAN, se relevant à peine

Oui, j'ai pu me tromper ; oui, je renais.

SCÈNE V. Hermodan, Sozame, Athamare, l'épée à la main, Hircan, Suite.

HERMODAN, effrayé, en chancelant

Quoi ! Barbare...

SCÈNE VI. Sozame, Hermodan.

SCÈNE VII. Sozame, Hermodan, Obéide.

SCÈNE VIII. Sozame, Hermodan, Obéide, Un Scythe.

OBÉIDE

Lui !

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Obéide, Sozame, Hermodan, Troupe de Scythes armés de javelots.

On apporte un autel couvert d'un crêpe et entouré de lauriers. Un Scythe met un glaive sur l'autel.

OBÉIDE, après quelques pas et un long silence

- Je l'accepte.

LE SCYTHE, après avoir regardé tous ses compagnons

Nous y consentons tous.

SCÈNE II. Sozame, Obéide.

SCÈNE III.

Scène IV. OBÉIDE, SULMA.

OBÉIDE

Moi ! Complaire à ce peuple, aux monstres de Scythie, À ces brutes humains pétris de barbarie, À ces âmes de fer, et dont la dureté Passa longtemps chez nous pour noble fermeté, Dont on chérit de loin l'égalité paisible, Et chez qui je ne vois qu'un orgueil inflexible, Une atrocité morne, et qui, sans s'émouvoir, Croit dans le sang humain se baigner par devoir. - J'ai fui pour ces ingrats la Cour la plus auguste, Un peuple doux, poli, quelquefois trop injuste, Mais généreux, sensible, et si prompt à sortir De ses iniquités par un beau repentir ! Qui ? Moi ! Complaire au Scythe ! - Ô nations ! Ô terre ! Ô rois, qu'il outragea ! Dieux maîtres du tonnerre ! Dieux témoins de l'horreur où l'on m'ose entraîner, Unissez-vous à moi, mais pour l'exterminer ! Puisse leur liberté, préparant leur ruine, Allumant la discorde et la guerre intestine, Acharnant les époux, les pères, les enfants, L'un sur l'autre entassés, l'un par l'autre expirants, Sous des monceaux de morts avec eux disparaître ! Que le reste en tremblant rugisse aux pieds d'un maître. Que rampant dans la poudre au bord de leur cercueil, Pour être mieux punis ils gardent leur orgueil ; Et qu'en mordant le frein du plus lâche esclavage, Ils vivent dans l'opprobre, et meurent dans la rage ! - Où vais-je m'emporter ! Vains regrets ! Vains éclats ! Les imprécations ne nous secourent pas. C'est moi qui suis esclave, et qui suis asservie Aux plus durs des tyrans abhorrés dans l'Asie.

OBÉIDE

Il fait beaucoup pour moi. J'ose même espérer, Des douleurs dont j'ai vu son coeur se déchirer, Que ses pleurs obtiendront de ce Sénat agreste Des adoucissements à leur arrêt funeste.

Agreste : Qui a un caractère de rusticité sauvage. Il se dit aussi quelquefois en parlant des personnes. Homme agreste. Manières agrestes. Les Romains étaient un peuple agreste. [L]

OBÉIDE

Sulma !...

SCÈNE V. Obéide, Sulma, Sozame, Hermodan, Scythes, armés, rangés au fond, en demi-cercle, près de l'autel.

OBÉIDE

Qu'Athamare à présent paraisse devant moi.

On amène Athamare enchaîné : Obéide se place entre lui et Hermodan.

HERMODAN

Obéide !

1 458 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica