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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes

Sophonisbe

Voltaire· créée en 1774· 5 actes· 1 208 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois le 15 janvier 1774 au Théâtre de la Comédie française.

Personnages

  • SCIPION, consul
  • LÉLIE, lieutenant de Scipion
  • SYPHAX, roi de Numidie
  • SOPHONISBE, fille d'Asdrubal, femme de Syphax
  • MASSINISSE, roi d'une partie de la Numidie
  • ACTOR, attaché à Syphax et à Sophonisbe
  • ALAMAR, officier de Massinisse
  • PHAEDIME, dame numide, attachée à Sophonisbe
  • Soldats romains
  • Soldats numides
  • Licteurs
Monsieur le duc,

Épître dédicatoire à Monsieur_le_Duc de la Vallière Grand Fauconnier de France, chevalier des ordres du roi, etc., etc.

Quoique les épîtres dédicatoires aient la réputation d'être aussi ennuyeuses qu'inutiles, souffrez pourtant que je vous offre la Sophonisbe de Mairet, corrigée par un amateur autrefois très connu. C'est votre bien que je vous rends. Tout ce qui regarde l'histoire du théâtre vous appartient, après l'honneur que vous avez fait à la littérature française de présider à l'histoire du théâtre la plus complète. Presque tous les sujets des pièces dont cette histoire parle ont été tirés de votre bibliothèque, la plus curieuse de l'Europe en ce genre. Le manuscrit de la pièce qui vous est dédiée vous manquait : il vient de M. Lantin, auteur de plusieurs poèmes singuliers qui n'ont pas été imprimés, mais que les littérateurs conservent dans leurs portefeuilles.

J'ai commencé par mettre ce manuscrit parmi les vôtres. Personne ne jugera mieux que vous si l'auteur a rendu quelque service à la scène française en habillant la Sophonisbe de Mairet à la moderne.

Il était triste que l'ouvrage de Mairet, qui eut tant de réputation autrefois, fût absolument exclu du théâtre, et qu'il rebutât même tous les lecteurs, non seulement par les expressions surannées, et par les familiarités qui déshonoraient alors la scène, mais par quelques indécences que la pureté de notre théâtre rend aujourd'hui intolérables. Il faut toujours se souvenir que cette pièce, écrite longtemps avant le Cid, est la première qui apprit aux Français les règles de la tragédie, et qui mit le théâtre en honneur.

Il est très remarquable qu'en France ainsi qu'en Italie l'art tragique ait commencé par une Sophonisbe. Le prélat Georgio Trissino, par le conseil de l'archevêque de Bénévent, voulant faire passer ce grand art de la Grèce chez ses compatriotes, choisit le sujet de Sophonisbe pour son coup d'essai plus de cent ans avant Mairet. Sa tragédie, ornée de choeurs, fut représentée à Vicenza dès l'an 1514, avec une magnificence digne du plus beau siècle de l'Italie. Notre émulation se borna, près de cinquante ans après, à la traduire en prose ; et quelle prose encore ! Vous avez, monseigneur, cette traduction faite par Mélin de Saint-Gelais. Nous n'étions dignes alors de rien traduire ni en prose ni en vers. Notre langue n'était pas formée ; elle ne le fut que par nos premiers académiciens ; et il n'y avait point d'académie encore quand Mairet travailla.

Dans cette barbarie, il commença par imiter les Italiens ; il conçut les préceptes qu'ils avaient tous suivis ; les unités de lieu, de temps, et d'action, furent scrupuleusement observées dans sa Sophonisbe. Elle fut composée dès l'an 1629, et jouée en 1633. Une faible aurore de bon goût commençait à naître. Les indignes bouffonneries dont l'Espagne et l'Angleterre salissaient souvent leur scène tragique furent proscrites par Mairet ; mais il ne put chasser je ne sais quelle familiarité comique, qui était d'autant plus à la mode alors que ce genre est plus facile, et qu'on a pour excuse de pouvoir dire : « Cela est naturel. » Ces naïvetés furent longtemps en possession du théâtre en France.

Vous trouverez dans la première édition du Cid, composée longtemps après la Sophonisbe, A de plus hauts partis ce beau fils doit prétendre ; et dans Cinna, Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme. Ainsi il ne faut pas s'étonner que le style de Mairet, qui nous choque tant aujourd'hui, ne révoltât personne de son temps.

Corneille surpassa Mairet en tout ; mais il ne le fit point oublier ; et même, quand il voulut traiter le sujet de Sophonisbe, le public donna la préférence à l'ancienne tragédie de Mairet. Vous avez souvent dit, monsieur le duc, la raison de cette préférence ; c'est qu'il y a un grand fonds d'intérêt dans la pièce de Mairet, et aucun dans celle de Corneille. La fin de l'ancienne Sophonisbe est surtout admirable ; c'est un coup de théâtre, et le plus beau qui fût alors. Je crois donc vous présenter un hommage digne de vous en ressuscitant la mère de toutes les tragédies françaises, hissée depuis quatre-vingts ans dans son tombeau.

Ce n'est pas que M. Lantin, en ranimant la Sophonisbe, lui ait laissé tous ses traits ; mais enfin le fond est entièrement conservé : on y voit l'ancien amour de Massinisse et de la veuve de Syphax ; la lettre écrite par cette Carthaginoise à Massinisse ; la douleur de Syphax, sa mort ; tout le caractère de Scipion, la même catastrophe, et surtout point d'épisode, point de rivale de Sophonisbe, point d'amour étranger dans la pièce.

Je ne sais pourquoi M. Lantin n'a pas laissé subsister ce vers qui était autrefois dans la bouche de toute la cour : Massinisse, en un jour, voit, aime, et se marie.

Il tient, à la vérité, de cette naïveté comique dont je vous ai parlé ; mais il est énergique, et il était consacré. On l'a retranché probablement parce qu'en effet il n'était pas vrai que Massinisse n'eût aimé Sophonisbe que le jour de la prise de Cirthe ; il l'avait aimée éperdument longtemps auparavant, et un amour d'un moment n'intéresse jamais : aussi c'est Scipion qui prononçait ce vers, et Scipion était mal informé.

Quoi qu'il en soit, c'est à vous, monsieur le duc, et à vos amis, à décider si cette première tragédie régulière qui ait paru sur le théâtre de France mérite d'y remonter encore. Elle fit les délices de cette illustre maison de Montmorency ; c'est dans son hôtel qu'elle fut faite ; c'est la première tragédie qui fut représentée devant Louis XIII. Messieurs les premiers gentilshommes de la chambre, qui dirigent les spectacles de la cour, peuvent protéger ce premier monument de la gloire littéraire de la France, et se faire un plaisir de voir nos ruines réparées.

Le cinquième acte est trop court ; mais le cinquième d'Athalie n'est pas beaucoup plus long ; et d'ailleurs peut-être vaut-il mieux avoir à se plaindre du peu que du trop. Peut-être la coutume de remplir tous les actes de trois à quatre cents vers entraîne-t-elle des langueurs et des inutilités.

Enfin, si on trouve qu'on puisse ajouter quelque ornement à cet ancien ouvrage, vous avez en France plus d'un génie naissant qui peut contribuer à décorer un monument respectable qui doit être cher à la nation.

La réparation qu'on y a faite est déjà fort ancienne elle-même, puisqu'il y a plus de cinquante ans que M. Lantin est mort.

Je ne garantis pas (tout éditeur que je suis) qu'il ait réussi dans tous les points ; je pourrais même prévoir qu'on lui reprochera de s'être trop écarté de son original ; mais je dois vous en laisser le jugement.

Comme M. Lantin a retouché la Sophonisbe de Mairet, on pourra retoucher celle de M. Lantin. La même plume qui a corrigé le Venceslas pourrait faire revivre aussi la Sophonisbe de Corneille, dont le fond est très inférieur à celle de Mairet, mais dont on pourrait tirer de grandes beautés.

Nous avons des jeunes gens qui font très bien des vers sur des sujets assez inutiles ; ne pourrait-on pas employer leurs talents à soutenir l'honneur du théâtre français, en corrigeant Agésilas, Attila, Suréna, Othon, Pulchérie, Pertharite, Oedipe, Médée, Don Sanche d'Aragon, la Toison d'or, Andromède, enfin tant de pièces de Corneille tombées dans un plus grand oubli que Sophonisbe, et qui ne furent jamais lues de personne après leur chute ? Il n'y a pas jusqu'à Théodore qui ne pût être retouchée avec succès, en retranchant la prostitution de cette héroïne dans un mauvais lieu. On pourrait même refaire quelques scènes de Pompée, de Sertorius, des Horaces, et en retrancher d'autres, comme on a retranché entièrement les rôles de Livie et de l'infante dans ses meilleures pièces. Ce serait à la fois rendre service à la mémoire de Corneille et à la scène française, qui reprendrait une nouvelle vie : cette entreprise serait digne de votre protection, et même de celle du ministère.

Nous avons plus d'une ancienne pièce qui, étant corrigée, pourrait aller à la postérité. J'ose croire que l'Astrate, de Quinault, le Scévole de du Ryer, l'Amour tyrannique de Scudéry, bien rétablis au théâtre, pourraient faire de prodigieux effets.

Le théâtre est, de tous les arts cultivés en France, celui qui, du consentement de tous les étrangers, fait le plus d'honneur à notre patrie. Les Italiens sont encore nos maîtres en musique, en peinture ; les Anglais en philosophie : mais dans l'art des Sophocles, nous n'avons point de rivaux. Il est donc essentiel de protéger les talents par lesquels les Français sont au-dessus de tous les peuples. Les sujets commencent à s'épuiser ; il faut donc remettre sur la scène tous ceux qui ont été manqués, et dont il est aisé de tirer un grand parti.

Je soumets, comme je le dois, à vos lumières ces réflexions que mon zèle patriotique m'a dictées.

J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.

ACTE I

SCÈNE I. Syphax, une lettre à la main ; soldats.

SCÈNE II. Syphax, Sophonisbe, Phaedime.

SYPHAX

Je vais donc la chercher ; je vais loin de vos yeux Éteindre dans mon sang ma vie et mon outrage. J'ai tout perdu ; les dieux m'ont laissé mon courage. Cessez de prendre soin de la fin de mes jours. Carthage m'a promis un plus noble secours ; Je l'attends à toute heure, il peut venir encore : Ce n'est pas mon rival qu'il faudra que j'implore. Ne craignez rien pour moi, je sais sauver mes mains Des fers de Massinisse, et des fers des Romains. Sachez qu'un autre époux, et surtout un Numide, Ne mourrait qu'en frappant le coeur d'une perfide. Vous l'êtes ; j'ai des yeux : le fond de votre coeur, Quoi que vous en disiez, était pour mon vainqueur. Je n'ai point, Sophonisbe, exigé de votre âme Les dehors affectés d'une inutile flamme ; L'amour auprès de vous ne guida point mes pas ; Je voulais un vrai zèle, et vous n'en avez pas. Mais je sais mourir seul, j'y cours ; et cette épée D'un sang que j'ai chéri ne sera point trempée. Tremblez que les Romains, plus barbares que moi, Ne recherchent sur vous le sang de votre roi. Redoutez nos tyrans, et jusqu'à Massinisse ; Si leurs bras sont armés, c'est pour votre supplice. C'est le sang d'Annibal que leur haine poursuit ; Ce jour est pour tous deux le dernier qui nous luit. Je prodigue avec joie un vain reste de vie ; Je péris glorieux, et vous mourrez punie : Vous n'aurez, en tombant, que la honte et l'horreur D'avoir prié pour moi mon superbe oppresseur. Je cours aux murs sanglants que ses armes détruisent. Laissez-moi : fuyez-moi ; vos remords me suffisent.

SCÈNE III. Sophonisbe, Phaedime.

PHAEDIME

Espérez.

SOPHONISBE

J'ai perdu mes États, mon repos, L'estime d'un époux, et l'amour d'un héros. Je suis déjà captive ; et dans ce jour peut-être Il faut tendre les mains aux fers d'un nouveau maître, Et recevoir des lois d'un amant indigné, Qui m'eût rendue heureuse, et que j'ai dédaigné. Quand ce fier Massinisse, oppresseur de Carthage, Me présentait dans Cirthe un séduisant hommage, Tu sais que j'étouffai, dans mon secret ennui, L'intérêt et le sang qui me parlaient pour lui. Te dirai-je encor plus ? j'étouffai l'amour même ; Je soutins contre moi l'honneur du diadème ; Je demeurai fidèle à mon père Asdrubal, A Carthage, à Syphax, aux destins d'Annibal, L'amour fuit de mon âme aux cris de ma patrie. D'un amant irrité je bravai la furie : Un front cicatrisé par la guerre et le temps Effarouchait en vain mon coeur et mes beaux ans ; Puisqu'il détestait Rome, il eut la préférence. Massinisse revient, armé de la vengeance ; Il entre en nos États, la victoire le suit ; Aidé de Scipion, son bras a tout détruit : Dans Cirthe ensanglantée un faible mur nous reste. A quels dieux recourir dans ce péril funeste ? Était-ce un si grand crime, était-il si honteux D'avoir cru Massinisse et noble et généreux ; D'avoir pour mon époux imploré sa clémence ? Dans mon illusion j'avais quelque espérance ; Ma prière et mes pleurs auraient pu le flatter ; Mais il ne saura pas ce que j'osai tenter ; Et, pour unique fruit d'un soin trop magnanime, Mon époux me condamne, et mon amant m'opprime : Tous deux sont contre moi, tous deux règlent mon sort ; Et je n'attends ici que l'opprobre ou la mort.

SCÈNE IV. Sophonisbe, Phaedime, Actor.

ACTE II

SCÈNE I. Sophonisbe, Phaedime.

SCÈNE II. Sophonisbe, Phaedime, Actor.

MASSINISSE, arrivant

Sophonisbe me fuit.

SOPHONISBE, sortant

Je dois fuir Massinisse.

SCÈNE III. Massinisse, Alamar, un des chefs numides, Actor, guerriers numides.

SCÈNE IV. Massinisse, Alamar, guerriers numides.

SCÈNE V. Sophonisbe, Massinisse, Phaedime, gardes.

MASSINISSE

Parlez.

MASSINISSE

Je sais qu'ils sont jaloux de leur autorité ; Mais ils n'auront jamais l'audace téméraire D'outrager un ami qui leur est nécessaire. Allez ; ne croyez pas qu'ils puissent m'avilir : Je saurai les braver, si j'ai su les servir. Ils vous respecteront ; vos frayeurs sont injustes. Vous avez attesté tous ces mânes augustes, Tous ces rois dont le sang, dans nos veines transmis, S'indigna si longtemps de nous voir ennemis ; Je les prends à témoin, et c'est pour vous apprendre Que j'ai pu, comme vous, mériter d'en descendre. La nièce d'Annibal, et la veuve d'un roi, N'est captive en ces lieux des Romains ni de moi. Je sais qu'un tel opprobre, un si barbare usage, Est consacré dans Rome, et commun dans Carthage. Il finirait pour vous, si je l'avais suivi. Le sang dont vous sortez n'aura jamais servi : Ce front n'était formé que pour le diadème. Gardez dans ce palais l'honneur du rang suprême : Ne pensez pas surtout qu'en ces tristes moments Mon coeur laisse éclater ses premiers sentiments ; Je n'en rappelle point la déplorable histoire : Je sais trop respecter vos malheurs et ma gloire, Et même cet amour par vous trop dédaigné. Je règne dans ces murs où vous avez régné ; Les trésors de Syphax y sont en ma puissance ; Je vous les rends, madame, et voilà ma vengeance. Ne regardez en moi qu'un vainqueur à vos pieds ; Sophonisbe, il suffit que vous me connaissiez. Vous me rendrez justice, et c'est ma récompense. A mes nouveaux sujets je cours en diligence Leur annoncer un bien qu'ils semblent demander, Et que déjà leur maître eût dû leur accorder : Ils vont renouveler leur hommage à leur reine ; Sophonisbe en tous lieux est toujours souveraine.

SCÈNE VI. Sophonisbe, Phaedime.

SCÈNE VII. Sophonisbe, Phaedime, Actor.

ACTE III

SCÈNE I. Lélie, Massinisse, assis, soldats romains, soldats numides dans l'enfoncement, divisés en deux troupes.

SCÈNE II. Massimisse, Alamar ; les soldats numides restent au fond de la scène.

SCÈNE III. Sophonisbe, Massinisse.

SOPHONISBE

Massinisse !

SCÈNE IV. Sophonisbe, Massinisse, Phaedime.

ACTE IV

SCÈNE I. Lélie, Romains.

SCÈNE II. Massinisse, Lélie, Licteurs.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Scipion, Massinisse, Licteurs.

Scipion tient un rouleau à la main.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Massinisse, Sophonisbe.

MASSINISSE

Tu le veux ?

SOPHONISBE

Tu le dois.

MASSINISSE

Par ta mort ?

SCÈNE VII.

ACTE V

SCÈNE I. Lélie, Scipion, Romains.

SCÈNE II. Scipion, Lélie, Phaedime.

SCÈNE III. Scipion, Lélie, Massinisse, Licteurs.

MASSINISSE, troublé et chancelant

Il m'en faut en effet.

SCIPION

Sophonisbe à mes yeux sans crainte peut paraître : J'aurais de son destin voulu vous laisser maître ; Mais Rome la demande : il faut, loin de ces lieux...

On ouvre la porte ; Sophonisbe paraît étendue sur une banquette, un poignard enfoncé dans le sein.

SCIPION

Cruel !

1 208 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0