Tragédie en musique en vers· Ou les Rois Pasteurs
Tanis et Zélide
Personnages
- ZÉLIDE, fille d'un roi de Memphis
- TANIS, berger
- CLÉOFIS, berger
- PANOPE, confidente de Zélide
- OTOÈS, guerrier de Memphis
- PHANOR, guerrier de Memphis
- MAGES
- ISIS
- OSIRIS
- BERGERS
- BERGÈRES
- PEUPLE
- CHOEURS
ACTE I
SCÈNE I. Zélide, Panope.
ZÉLIDE
Dieux bienfaisants, qu'en ce bois on adore, Protégez-moi toujours contre mes oppresseurs ! Les mages de Memphis me poursuivent encore ; Et de simples bergers sont mes seuls défenseurs. C'est ici que Tanis a repoussé la rage De nos implacables vainqueurs. Je n'ai d'autres plaisirs, dans mes cruels malheurs, Que de parler de son courage.PANOPE
Oubliez-vous Phanor ?PANOPE
Des mages de Memphis il brava la colère. Depuis que ces tyrans ont détrôné les rois, Depuis qu'ils ont versé le sang de votre père, Il s'éleva contre eux, il défendit vos droits. Il a conduit vos pas : il vous aime ; il espère Vous mériter par ses exploits.ZÉLIDE
Malgré tous ses efforts, errante, poursuivie, Je périssais près de ces lieux ; Lui-même allait tomber sous un joug odieux. Nous devons à Tanis la liberté, la vie. Que Tanis est grand à mes yeux !SCÈNE II. Zélide, Panope, les Bergers, armés de lances, entrent avec les bergères, qui portent des houlettes et des instruments de musique champêtre.
CHOEUR DES BERGERS
Demeurez, régnez sur nos rivages ; Connaissez la paix et les beaux jours. La nature a mis dans nos bocages Les vrais biens ignorés dans les cours.UNE BERGÈRE
Sans éclat et sans envie, Satisfaits de notre sort, Nous jouissons de la vie ; Nous ne craignons point la mort. L'innocence et le courage, L'amitié, le tendre amour, Sont la gloire et l'avantage De ce fortuné séjour.Danses.
LE CHOEUR
Demeurez, régnez sur ces rivages ; Connaissez la paix et les beaux jours. La nature a mis dans nos bocages Les vrais biens ignorés dans les cours.ZÉLIDE
Pasteurs, heureux pasteurs, aussi doux qu'invincibles, Vous qui bravez la mort, vous qui bravez les fers De nos pontifes inflexibles, Que j'aime vos riants déserts ! Que ce séjour me plaît ! que Memphis est sauvage ! Comment avez-vous pu, dans ce bois enchanté, Près des murs de Memphis, et près de l'esclavage, Conserver votre liberté ? Comment avez-vous pu vivre toujours sans maître Dans ces paisibles lieux ?LES BERGERS
Nous avons conservé les moeurs de nos ancêtres ; Nous bravons les tyrans, et nous aimons nos dieux.SCÈNE III. Zélide, Tanis, Le Choeur.
TANIS
Est-il possible, ô dieux ! Phanor ose entreprendre D'exposer vos beaux jours à nos fiers ennemis ! Qu'iriez-vous faire, hélas ! aux remparts de Memphis ? Quel sort y pouvez-vous attendre ? Nos campagnes, nos bois, et nos coeurs sont a vous. Faudra-t-il qu'un peuple perfide, Que des mages sanglants, une cour homicide, L'emportent sur des biens si doux !ZÉLIDE
Quoi ! Phanor, après sa défaite, Aux rivages du Nil ose-t-il retourner ? Ah ! s'il me faut quitter cette aimable retraite, Tanis veut-il m'abandonner ?TANIS
Nous ne ravageons point la terre ; Nous défendons nos champs quand ils sont menacés ; Nous détestons l'horrible guerre ; Mais vous changez nos lois dès que vous paraissez. Au bout de l'univers je suis prêt à vous suivre. C'était peu de vous secourir ; C'est pour vous qu'il est doux de vivre, Et c'est en vous vengeant qu'il est doux de mourir.SCÈNE IV. Zélide, Tanis, Phanor, Le Choeur, Suite de Phanor.
PHANOR
L'ennemi vient à nous, et pense nous surprendre. C'est à vous de me seconder ; Tanis, et vous, bergers, allez, allez défendre Vos passages qu'il faut garder.TANIS
Nous n'avons pas besoin de votre ordre suprême ; Vous nous avez vus dans ces lieux Délivrer la princesse, et vous sauver vous-même ; Et nous ne connaissons de maître que ses yeux.PHANOR
Je commande en son nom.TANIS
Que votre orgueil contemple Et notre zèle et nos exploits ; Cessez de nous donner des lois, Et recevez de nous l'exemple.SCÈNE V. Zélide, Phanor.
PHANOR
Non, je ne puis souffrir l'indigne déférence Dont vous l'honorez à mes yeux : La seule égalité m'offense ; L'injurieuse préférence Est un affront trop odieux.ZÉLIDE
Il combat pour vous-même ; est-ce à vous de vous plaindre ? Vous deviez plus d'égards aux exploits de Tanis. Il faut ménager, il faut craindre Les grands coeurs qui nous ont servis.PHANOR
Poursuivez, achevez, ingrate ; Faites tomber sur moi notre commun malheur ; Élevez jusqu'à vous un barbare, un pasteur. Oubliez...ZÉLIDE
Osez-vous ?...PHANOR
Oui, je vois qu'il s'en flatte. Oui, vous encouragez sa téméraire ardeur. Votre faiblesse éclate Dans vos yeux et dans votre coeur.ZÉLIDE
Pourquoi soupçonnez-vous que je puisse descendre Jusqu'à souffrir qu'il vive sous ma loi ? Vos soupçons menaçants suffiraient pour m'apprendre Qu'il n'est pas indigne de moi.PHANOR
Ô ciel ! qu'avec raison de ce fatal rivage Je voulais partir aujourd'hui ! Pouvez-vous à ce point outrager mon courage ?ZÉLIDE
Si l'égaler à vous c'est vous faire un outrage, Surpassez son grand coeur en servant mieux que lui.SCÈNE VI.
ZÉLIDE
Ah ! je mérite sa colère. Je n'osais avouer mes secrets sentiments ; Je vois par ses emportements Combien Tanis a su me plaire ; Je sens combien je l'aime à son nouveau danger. Je brûle de le partager. Que de vertu ! que de vaillance ! Dieux ! pour sa récompense Est-ce trop que mon coeur ? Faut-il que ma gloire s'offense D'une si juste ardeur ? Non, pour sa récompense Je lui dois tout mon coeur.ACTE II
SCÈNE I. Le Prêtre d'Isis, Tanis, Cléofis, Choeur de Bergers et de Bergères.
LE CHOEUR DES BERGERS
Victoire ! victoire ! Nos cruels ennemis Sont tombés sous les coups du généreux Tanis.LE CHOEUR DES BERGÈRES
Périsse leur mémoire ! Plaisirs, ne soyez plus bannis.Ensemble.
Triomphe ! victoire !LE PRÊTRE D'ISIS
Tendre Isis, Osiris, premiers dieux des mortels, Pourquoi ne régnez-vous qu'en ces heureux bocages ? Ne punirez-vous point ces implacables mages, Ces ennemis de vos autels ? Aux portes de Memphis nous bravons leur puissance : Mais est-ce assez pour nous de ne pas succomber ? Quand les verrons-nous tomber Sous les coups de votre vengeance ?LE CHOEUR DES BERGERS
L'aimable liberté règne dans ces beaux lieux ; Quels autres biens demandez-vous aux dieux ?LE CHOEUR DES BERGÈRES
Doux bergers, si craints dans les alarmes, Ne soyez soumis que par nos charmes.UNE BERGÈRE
Que ces fleurs nouvelles Ornent nos pasteurs : C'est aux belles À couronner les vainqueurs.LE CHOEUR DES BERGÈRES
Doux bergers, si craints dans les alarmes, Ne soyez soumis que par nos charmes.Danses.
UNE BERGÈRE
De Vénus oiseaux charmants, Vous n'êtes pas si fidèles. Des plus tendres tourterelles Les transports sont moins touchants. L'aigle impétueux et rapide Porte au haut des cieux, D'un vol moins intrépide, Le brillant tonnerre des dieux.LE CHOEUR DES BERGÈRES
Doux bergers, si craints dans les alarmes, Ne soyez soumis que par nos charmes.LE PRÊTRE D'ISIS
Venez, bergers, il en est temps ; Consacrez à nos dieux les nobles monuments De la valeur et de la gloire.LE CHOEUR
Triomphe ! victoire !SCÈNE II. Tanis, Cléofis.
TANIS
Demeure, ne me quitte pas. Tu connais ma secrète flamme : Connais le trouble affreux qui déchire mon âme.CLÉOFIS
Redoutez-vous Phanor ?TANIS
Dans mes troubles cruels, Tout m'alarme auprès de Zélide. Ami, le plus fier des mortels Devient l'amant le plus timide. Je crains ce que j'adore, et tout me fait trembler. Mes yeux sont éblouis ; j'hésite, je chancelle : Mon coeur parle à ses yeux, ma voix n'ose parler. Je nourris en secret le feu qui me dévore ; Et lorsque le sommeil vient calmer ma douleur, Les dieux la redoublent encore. Osiris m'apparaît précédé des éclairs. Dans le sein de la nuit profonde, Autour de lui la foudre gronde ; Neptune soulève son onde, Les noirs abîmes sont ouverts. Qu'ai-je donc fait aux dieux ? quelle menace horrible !CLÉOFIS
Osiris vous protège, il a conduit vos pas : C'est lui qui vous rend invincible ; Il vous avertissait, il ne menaçait pas.TANIS
Osiris, tu connais comme on aime. Isis, au céleste séjour, La seule Isis fait ton bonheur suprême. Dieux qui savez aimer, favorisez l'amour !Pendant que Tanis fait cette prière aux dieux, Isis et Osiris descendent dans un nuage brillant.
SCÈNE III. Isis et Osiris, dans le nuage ; Tanois, Cléofis.
SCÈNE IV. Tanis, Cléofis.
SCÈNE V. Tanis, Zélide.
TANIS
Princesse, dans mes yeux vous lisez mon offense ; Mon crime éclate devant vous. Je crains la céleste vengeance ; Mais je crains plus votre courroux.ZÉLIDE
J'ignore à quels desseins votre coeur s'abandonne. Je vois en vous mon défenseur. S'il est un crime au fond de votre coeur, Je sens que le mien vous pardonne.TANIS
Un berger vous adore, et vous lui pardonnez ! Ah ! je tremblais à vous le dire : J'ai bravé les fronts couronnés, Et leur éclat, et leur empire ; Mon orgueil me trompait ; j'écoutai trop sa voix : Cet orgueil s'abaisse ; il commence, Depuis le jour que je vous vois, À sentir qu'entre nous il est trop de distance.ZÉLIDE
Il n'en est point, Tanis ; et s'il en eût été, L'amour l'aurait fait disparaître. Ce n'est pas des grandeurs où les dieux m'ont fait naître Que mon coeur est le plus flatté.TANIS
L'amant que votre coeur préfère Devient le premier des humains ; Vous voir, vous adorer, vous plaire, Est le plus brillant des destins : Mais quand vous m'êtes propice, Le ciel paraît en courroux ; J'aurais cru que sa justice Pensait toujours comme vous.ZÉLIDE
Vous punir ? Vous, Tanis ! Quelle horrible injustice ! Ah ! Que plutôt Memphis périsse ! Évitons ces murs odieux, Évitons cette ville impie et meurtrière. Je renonce à Memphis, je demeure en ces lieux : Vos lois seront mes lois, vos dieux seront mes dieux : Tanis me tiendra lieu de la nature entière : Je n'y vois plus rien que nous deux.SCÈNE VI. Zélide, Tanis, Phanor.
PHANOR
Zélide, inhumaine, cruelle ! C'est ainsi que je suis trahi ! J'avais tout fait pour vous : l'amour m'en a puni : Sous les lois d'un pasteur un vil amour vous range ! Ah ! si vous ne craignez, dans vos indignes fers, Les reproches de l'univers, Craignez au moins que je me venge.ZÉLIDE
Calmez ce vain courroux : Je ne crains l'univers ni vous. Je dois avouer que je l'aime. Prétendez-vous forcer un coeur Qui ne dépend que de lui-même ? Êtes-vous mon tyran plus que mon défenseur ? Pardonnez à l'Amour, il règne avec caprice ; Il enchaîne à son choix Les coeurs des bergers et des rois. Un berger tel que lui n'a rien dont je rougisse.PHANOR
Ah ! Je rougis pour vous de votre aveuglement : Mais frémissez du tourment qui m'accable ; Vous avez fait du plus fidèle amant L'ennemi le plus implacable. L'asile où l'on trahit ma foi Ne vous défendra pas de ma rage inflexible ; Nous verrons si l'amant dont vous suivez la loi Paraîtra toujours invincible, Comme il le fut toujours en combattant sous moi.SCÈNE VII. Zélide, Tanis, Phanor, Choeur de Bergers.
SCÈNE VIII. Zélide, Tanis, Choeur des bergers.
LE CHOEUR
Ô Discorde terrible, Fille affreuse du tendre Amour, Respecte ce beau séjour ; Qu'il soit à jamais paisible !ACTE III
Le théâtre représente le temple d'Isis et d'Osiris. Les statues de ces dieux sont sur l'autel : elles se donnent la main pour marquer l'union de ces deux divinités.
SCÈNE I.
TANIS
Temple d'Isis où règne la nature, Beaux lieux sans ornements, images de nos moeurs, Vous allez couronner une ardeur aussi pure Que nos offrandes et nos coeurs. Ni l'amour de Phanor, ni l'éclat des grandeurs, N'ont séduit la belle Zélide. Zélide est semblable à nos dieux ; Comme eux sa bonté préfère Le coeur le plus sincère : Le reste des mortels est égal à ses yeux. Moments charmants, moments délicieux, Hâlez-vous d'embellir ce beau jour qui m'éclaire ; Hâtez-vous de combler mes voeux. Temple d'Isis où règne la nature, Beaux lieux sans ornements, images de nos moeurs, Vous allez couronner une ardeur aussi pure Que nos offrandes et nos coeurs.SCÈNE II. Tanis, Choeur des Bergers.
LE CHOEUR
Zélide a dédaigné la grandeur éclatante : Zélide est comme nous, elle est simple et constante ; Et ses vertus égalent sa beauté.UN BERGER
Dans le prochain bocage orné par ses appas, La pompe de l'hymen, et son bonheur s'apprête ; Nos bergers parent sa tête Des fleurs qui naissent sous ses pas. Phanor avec les siens a quitté nos asiles ; La Discorde fuit pour jamais. L'Hymen, le tendre Amour, et les Dieux, et la Paix, Nous assurent des jours tranquilles.Danses.
Dans ce fortuné séjour, Les timbales et les musettes, Les sceptres dès rois, les houlettes, Sont unis des mains de l'Amour.UNE BERGÈRE
Bientôt, selon l'usage établi parmi nous, Les pasteurs consacrés aux dieux de nos ancêtres, Au son de leurs flûtes champêtres, Vont amener Zélide à son heureux époux.TANIS
Viens, vole, cher objet ; c'est l'Amour qui t'appelle. Nos chiffres sont tracés sur de jeunes ormeaux ; Le temps les verra croître, et les rendra plus beaux, Sans pouvoir ajouter à mon amour fidèle. Ces gazons sont plus verts ; une grâce nouvelle Anime le chant des oiseaux. Viens, vole, cher objet ; c'est l'Amour qui t'appelle.SCÈNE III. Tanis, Cléofis, Les Bergers.
TANIS et le CHOEUR
Ciel ! Quels maux nous annoncez-vous ?CLÉOFIS
Des soldats de Memphis, et ton rival jaloux... Ceux qui n'auraient osé combattre contre nous...TANIS
Eh bien ?LE CHOEUR
Ils l'enlèvent, ô dieux !CLÉOFIS
Sur un vaisseau caché près du rivage Ils ont fendu les flots impétueux. Sur la foi des serments nous demeurions tranquilles : C'est la première fois qu'ils ont été trahis Dans le sein de ces doux asiles. Elle invoquait les dieux, elle appelait Tanis : Nous ne répondions à ses cris Que par des sanglots inutiles.TANIS
Grands dieux ! Voilà les maux que vous m'aviez prédits(2) ! Je les verrai ces murs malheureux et coupables, Ces implacables dieux, ces mages inhumains, Ces mages affreux dont les mains Versent le sang des misérables. Amis, c'est là qu'il faut mourir. On ne peut vous dompter ; on ose vous trahir. Détruisons cette ville impie. Amis, c'est à votre valeur De punir cette perfidie ; Amis, c'est à votre valeur De servir ma juste fureur.CLÉOFIS
Vengeons l'Amour, vengeons l'innocence ; Mais craignons d'arriver trop tard. Il faut franchir ce mont inaccessible, Et Memphis à nos yeux est un autre univers.TANIS
L'Amour ne voit rien d'impossible ; Tous les chemins lui sont ouverts : Il traverse la terre et l'onde ; Il pénètre au sein des enfers ; Il franchit les bornes du monde : Croyez-en les transports de mon coeur outragé ; Memphis me verra mort, ou me verra vengé. Que vois-je ? quel heureux présage ? Nos dieux tournent sur moi les plus tendres regards. Dieux, dont la bonté m'encourage, Je suis l'Amour et vous : tout m'anime, je pars.ACTE IV
Le théâtre représente le temple des mages de Memphis. On voit à droite et à gauche des pyramides et des obélisques : les chapiteaux des colonnes du temple sont chargés des représentations de tous les monstres de l'Égypte.
SCÈNE I. Otoès, Chef des mages, Choeur des mages.
OTOÈS
Ministres de mes lois que ma vengeance anime, Phanor a réparé son crime. Puisse du sang des rois le dangereux parti, Qui menaçait l'autel et que l'autel opprime, Tomber anéanti ! Consultons de notre art les secrets formidables : Voyons par quels terribles coups Il faut confondre les coupables Qu'un sacrilège orgueil anima contre nous.LE CHOEUR des MAGES
Ô magique puissance ! Sois toujours dans nos mains L'instrument de la vengeance ; Fais trembler les faibles humains !OTOÈS
Que nos secrets impénétrables D'une profonde nuit soient à jamais voilés : Plus ils sont inconnus, plus ils sont vénérables À nos esclaves aveuglés.LE CHOEUR
Ô magique puissance ! Sois toujours dans nos mains L'instrument de la vengeance ; Fais trembler les faibles humains !OTOÈS
Commençons nos mystères sombres, Cachés aux profanes mortels. Du fatal avenir je vais percer les ombres, Et chercher du Destin les décrets éternels.Symphonie terrible.
On peut exprimer par une danse figurés la sombre horreur de ces mystères.
Que vois-je ? quel danger ! quelle horreur nous menace ! Un berger, un simple berger Des rois que j'ai détruits vient rétablir la race ! Il dresse un autel étranger !... Un dieu vengeur l'amène !... Un dieu vengeur nous chasse !LE CHOEUR des MAGES
Que tout l'enfer armé prévienne cette audace !OTOÈS
Ôtons toute espérance aux vils séditieux. Du sang des rois, de ce sang si funeste, Zélide est le seul reste ; Il faut l'immoler à leurs yeux.SCÈNE II. Otoès, Phanor, Les mages, Suite de Phanor.
PHANOR
Je viens vous demander le prix de mon service ; Vous me l'avez promis, et je dois l'espérer. Je ramène les miens sous votre obéissance ; Zélide est en mes mains ; nos troubles sont finis : Et Zélide est l'unique prix Que je veux pour ma récompense.OTOÈS
Après vos complots criminels, C'est beaucoup si l'on vous pardonne.Il reste dans le temple avec les mages.
SCÈNE III. Phanor, Suite.
PHANOR
Ô crime ! Ô projet infernal ! J'entrevois les horreurs que ce temple prépare ; C'est moi, c'est mon amour barbare Qui va porter le coup fatal. Vengez-moi, vengez-vous : prévenez le supplice Qui nous est à tous destiné. Qu'attendez-vous de leur justice ? Ces monstres teints de sang n'ont jamais pardonné. Quel appareil horrible à mes yeux se découvre ! Zélide dans les fers ! Un glaive sur l'autel !Zélide paraît, enchaînée, dans le fond du temple ; il continue.
Rassemblons nos amis ; secondez mon courage, Partagez ma honte et ma rage ; Suivez mon désespoir mortel.Ils sortent.
SCÈNE IV. Otoès, Zélide, Les Mages.
SCÈNE V. Otoès, Zélide, Tanis, Les mages.
TANIS, accourant à l'autel
Arrêtez, arrêtez, ministres du carnage : De ce temple sanglant j'apprends quelle est la loi. La mort doit être mon partage ; Zélide a mon coeur et ma foi. Un époux en ces lieux peut s'offrir en victime. Respectez l'amour qui m'anime ; Que tous vos coups tombent sur moi.ZÉLIDE
Ô prodige d'amour ! ô comble de l'effroi Tanis pour moi se sacrifie !À Tanis.
Voici le seul moment de ma funeste vie Où je puis désirer de n'être point à toi.Aux mages.
Il n'est point mon époux ; c'est en vain qu'il réclame Des droits si chers, un nom si doux.SCÈNE VI. Phanor, Les précédents.
OTOÈS
Qu'on le charge de fers : Commençons par ce sacrifice. Téméraire, tu périras ; Mais ton juste supplice Ne la sauvera pas. Prenez ce fer sacré. Dieux ! quel affreux prodige ! Ce fer tombe en éclats... ces murs sont teints de sang !... Ton dieu m'impose en vain par ce nouveau prestige ; Il reste encor des traits pour te percer le flanc.PHANOR, à sa suite, arrivant sur la scène
Amis, suivez mes pas, et vengeons l'innocence.OTOÈS, aux mages
Soldats qui me servez, terrassez l'insolence. Vous, gardez ces deux criminels ; Vous, marchez, combattez, et vengez les autels.Les combattants entrent dans le temple, qui se referme.
SCÈNE VII. Tanis, Zélide, Gardes.
TANIS
Ô prodige inutile ! Ô douloureuses peines ! Phanor combat pour vous, et je suis dans les chaînes ! Tous les miens m'ont suivi, mais leurs secours sont lents : Je n'ai pour vous que des voeux impuissants.LE CHOEUR, derrière la scène
Cédez, tombez, mourez, sacrilèges coupables ; Nos traits sont inévitables.TANIS
Quel son harmonieux se mêle au bruit des armes ! Quel mélange inouï de douceurs et d'alarmes !On entend une symphonie douce.
LE CHOEUR, derrière la scène
Des dieux équitables Prennent soin de vos beaux jours ; Des dieux favorables Protègent vos tendres amours.TANIS
Je reconnais la voix de nos dieux secourables ; Ces dieux de l'innocence arment pour vous leurs bras.ZÉLIDE
Je frémis !TANIS
Non, ne craignez pas. Si mes dieux ont parlé, j'espère en leur clémence ; J'en crois leurs bienfaits et mon coeur : Ils ont conduit mes pas dans ce séjour d'horreur ; Ils font éclater leur puissance ; Ils étendent leur bras vengeur.ZÉLIDE et TANIS
Dieux bienfaisants, achevez votre ouvrage ; Délivrez l'innocent qui n'espère qu'en vous ; Lancez vos traits, écrasez sous vos coups Le barbare qui vous outrage.Les gardes emmènent Zélide et Tanis.
ACTE V
SCÈNE I. Zélide, Tanis.
ZÉLIDE
Nos cruels tyrans sont vainqueurs : À peine on voit de loin paraître nos pasteurs, Et Phanor a perdu la vie.ZÉLIDE
Tanis ! mon cher Tanis ! Sans vous, sans nos amours, Je braverais la mort qui me menace : Mais ces mages sanglants sont maîtres de vos jours ; Nous sommes enchaînés : vous êtes sans secours.ZÉLIDE
N'abusez point de la faveur céleste ; Dérobez-vous à ces mages sanglants : Tout l'enfer est soumis à leur pouvoir funeste ; La nature obéit à leurs commandements.TANIS
Elle obéit à moi.ZÉLIDE
Ah ! Vous êtes du sang des dieux ! Vous savez assez qu'à mes yeux Vous seul étiez digne d'en être.TANIS
Ils daignaient m'éprouver par les plus rudes coups : Ils n'ont voulu me reconnaître Qu'après m'avoir enfin rendu digne de vous. Lorsque ces tyrans sanguinaires Nous séparaient par un barbare effort, J'ai revu mes dieux tutélaires ; Ils m'ont appris ma gloire, ils ont changé mon sort ; Ils ont mis dans mes mains le tonnerre et la mort. Vous allez remonter au rang de vos ancêtres ; L'Égypte va changer et de dieux et de maîtres.SCÈNE II. Tanis, Zélide, Otoès, Les mages, Le peuple.
OROÈS
Peuples, prosternez-vous ; terre entière, adorez Les éternels arrêts de nos dieux redoutables ; Monstres de l'Égypte, accourez : Connaissez ma voix, dévorez Ces audacieux coupables, Au fer de l'autel échappés.TANIS
Osiris, mon père, frappez ; Lancez du haut des cieux vos traits inévitables.Des flèches, lancées par des mains invisibles, percent les monstres qui se sont répandus sur la scène.
OROÈS
Art terrible et divin, déployez vos prodiges ; Confondez ces nouveaux prestiges ! Sortez des gouffres des enfers, Du brûlant Phlégéton, flammes étincelantes !On voit s'élever des tourbillons de flammes.
TANIS
Cieux, à ma voix soyez ouverts ! Torrents suspendus dans les airs, Venez, et détruisez ces flammes impuissantes !Des cascades d'eau sortent des obélisques du temple, et éteignent les flammes.
CHOEUR du PEUPLE
Ô ciel ! dans ce combat quel dieu sera vainqueur ?OROÈS
Vous osez en douter ! Que la voix du tonnerre Gronde et décide en ma faveur ! Éclairs, brillez seuls sur la terre ! Éléments, faites-vous la guerre, Confondez-vous avec horreur !TANIS
Les dieux t'ont exaucé, mais c'est pour ton supplice. Voici l'instant de leur justice : L'enfer va succomber, et ton pouvoir finit. Le ciel s'est enflammé ; le tonnerre étincelle. Tremble, c'est ta voix qui l'appelle : Il tombe, il frappe, il te punit.CHOEUR du PEUPLE
Ah ! Les dieux de Tanis sont nos dieux légitimes.Le tonnerre tombe ; l'autel et les mages sont renversés.
SCÈNE III. Les Précédents, Les Bergers.
TANIS, aux bergers qui paraissent, armés, sur la scène
Vous, qui venez venger Zélide, Le ciel a prévenu vos coeurs et vos exploits. Sa justice en ces lieux réside ; Il n'appartient qu'aux dieux de rétablir les rois. Sur ces débris sanglants, sur ces vastes ruines, Célébrons les faveurs divines.Danses.
LE CHOEUR
Régnez tous deux dans une paix profonde, Toujours unis et toujours vertueux. Fille des rois, enfant des dieux, Imitez-les, soyez l'amour du monde.658 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0