Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

emporter dans le Littré

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emporter v. a. (an-por-té)

  1. 1Enlever d'un lieu pour porter dans un autre. Il a emporté tous ses livres.

    • Il commanda qu'on fit emporter le corps Vaugelas, Q. C. VIII, 9, dans RICHELET
    • Qu'on m'emporte d'ici, je me meurs Corneille, Rodog. V, 4
    • Josabeth dans son sein l'emporta tout sanglant Racine, Ath. IV, 3
    • La terre est emportée avec une rapidité inconcevable autour du soleil La Bruyère, XVI
    • Fig. Vous ne l'emporterez pas en paradis, se dit par menace et pour signifier qu'on se vengera tôt ou tard.

    • Familièrement. Que le diable vous emporte, se dit pour exprimer le dépit, l'impatience contre quelqu'un.

    • Que le diable m'emporte si...., je veux que le diable m'emporte...., locution familière et hors du ton de la société, pour appuyer sur une chose, pour la nier ou l'affirmer, suivant qu'on ajoute ne ou qu'on ne l'ajoute pas. Que le diable m'emporte, si je fais cette visite.

      • Aussi, loin de contester ses vertus, je veux que le diable m'emporte.... - Plaît-il, monsieur ? PICARD, Les deux Philibert, II, 14
    • On retranche aussi le que. Le diable vous emporte, m'emporte.

  2. 2Enlever et porter avec soi. Il a emporté tout ce qu'il avait. Emportez ce livre, vous le lirez en route.

  3. 3Il se dit aussi des choses qui entraînent, emmènent avec soi. L'inondation a emporté les ponts. La terre nous emporte dans son mouvement diurne et annuel.

  4. 4Prendre, ravir. Les voleurs ont tout emporté.

    • Terme de guerre. Emporter une place, s'en rendre maître de vive force.

      • On eût emporté la ville, si toute l'armée eût donné D'ABLANCOURT, Arrien, liv. I, dans RICHELET
    • Emporter une place, un retranchement à la pointe de l'épée, l'emporter d'assaut ; et fig. emporter quelque chose à la pointe de l'épée, l'emporter avec de grands efforts.

  5. 5Fig. Entraîner moralement.

    • Il se dit aussi des animaux.

      • La frayeur les emporte [les chevaux] Racine, Phèd. V, 6
  6. 6Faire aller au delà de ce que l'on voudrait.

    • Monsieur, cette dernière [abomination] m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler Molière, Don Juan, V, 2
    • Oh ! ciel, je me serai trahi moi-même, la chaleur m'aura emporté Molière, l'Av. I, 5
  7. 7Causer la mort. Autrefois les famines emportaient des générations entières. Cette maladie l'emportera.

  8. 8Détruire, faire cesser, faire disparaître. Le jus de citron emporte les taches d'encre. Une douleur que le temps emporte. Ce remède emporte la fièvre.

    • Les faveurs du tyran emportent tes promesses ; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses Corneille, Cinna, III, 4
    • Le gouvernement ne retire que 5 481 250 livres ; l'achat des matières, les frais de fabrication, les bénéfices du fermier emportent le reste Raynal, Hist. phil. IX, 19
  9. 9Couper, retrancher. Le boulet lui emporta un bras.

    • On en donne ici pour trois écus [de jeunes lions] qui sont les plus jolis du monde ; en se jouant, ils emportent un bras ou une main à une personne Voiture, Lett. 40
    • Par exagération. Le chat lui a emporté la main, lui a fait de très fortes égratignures.

    • Fig. Emporter la pièce, railler d'une manière très mordante.

      • Il avait l'esprit enjoué, un peu railleur ; mais il raillait agréablement, sans emporter la pièce Lesage, Estev. Gonzal. ch. 36
  10. 10Obtenir, avec une idée d'effort, de force, de violence.

  11. 11Avoir pour conséquence. Ce crime emporte la peine capitale.

    • La ruine de Rennes emporte celle de la province Mme de Sévigné, 227
    • Un oui affirmatif qui emporte l'acquiescement Bossuet, II, Annonc. 2
    • Cette foi n'emporte-t-elle pas nécessairement une adoration ? Bossuet, II, Var. 6
    • Le mariage avec Perci emportait la nullité de celui.... Bossuet, II, ib. 7
    • Notre succession de pasteurs est fondée sur une notoriété universelle qui emporte l'aveu même de nos adversaires Fénelon, t. II, p. 9
    • Avoir du plaisir ou de la douleur n'emporte point en soi la capacité de rechercher l'un et de fuir l'autre Bonnet, Ess. analyt. âme, ch. 19
    • Le droit de la défense naturelle n'emporte point avec lui la nécessité de l'attaque Montesquieu, Esp. X, 2
    • L'une et l'autre [l'erreur et la vérité], poussées au dernier degré, emportent conviction Chateaubriand, Gén. III, I, 3
    • Terme de procédure. La forme emporte le fond, elle prévaut sur le fond, et un simple défaut de forme peut faire perdre la meilleure cause. Dans le sens contraire, le fond emporte la forme, il prévaut sur la forme.

    • Comporter.

      • Ils sentent bien qu'en disant que ces mots emportent la propre substance du corps et du sang, c'est faire clairement paraître que le dessein de Notre-Seigneur a été d'exprimer le corps et le sang Bossuet, Var. XII, § 4
      • Les piliers de ces arches [d'un aqueduc près de Carthage] emportent seize pieds sur chaque face Chateaubriand, Itin. III, 188
  12. 12S'emporter, v. réfl. Être emporté, ôté. Ces meubles s'emportent aisément.

  13. 13Se lancer.

    • Un limier le fait partir, Il tâche à se garantir, Dans les forêts il s'emporte La Fontaine, Fabl. VI, 9
    • Ne plus obéir, en parlant d'un cheval, d'un chien de chasse.

    • Terme de jardinier. On dit qu'un arbre s'emporte quand il pousse en hauteur sans se garnir du bas, ou qu'une de ses branches se développe plus que les autres.

  14. 14Se laisser aller à des mouvements, à des paroles, à des actes violents, passionnés.

    • S'emporter à, jusqu'à.

      • Permettez que je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée Corneille, Poly. à la reine régente
      • Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence Corneille, Poly. III, 2
      • Les gens de guerre connaissent qu'ils sont maîtres de donner l'empire ; ils s'emportent jusqu'à le vendre publiquement au plus offrant Bossuet, Hist. III, 7
      • Il n'y a certes qu'une extrême préoccupation qui puisse s'emporter à un tel reproche Bossuet, Fragm. sur div. mat. de controverse, III
      • S'étant emporté mal à propos à quelques discours Hamilton, Gramm. 9
      • Télémaque s'emporta jusqu'à menacer Phalante Fénelon, Tél. XVI
    • S'emporter dans, en.

    • S'emporter de colère, de chaleur, se laisser emporter par la colère, par la chaleur.

      • S'il est bien amoureux, il peut s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement Corneille, Deuxième disc.
      • M. de la Rochefoucauld, qui avait plus de cœur que d'expérience, s'emporta de chaleur ; il n'en demeura pas à son ordre, il sortit de son poste et chargea les ennemis Retz, Mém. II
    • Ellipse de se, avec le verbe laisser.

      • Laissant emporter son esprit, qui manque naturellement un peu d'assiette, aux impressions précipitées de la surprise VAUVENARGUES, Caract. XVIII
    • Se fâcher violemment, s'abandonner à la colère. Il s'emporte pour rien. Il s'est emporté contre ses enfants.

    • Dans le style très familier. S'emporter comme une soupe au lait, se livrer subitement à un mouvement de colère qui ne dure pas longtemps. Cette comparaison est fondée sur ce que, quand le lait bout, il vient un moment où les bouillons s'élèvent tout à coup au-dessus de la casserole et se répandent si l'on ne la retire aussitôt. Cette locution offre l'exemple curieux et assez commun chez nous d'une affection morale assimilée à un fait purement physique.

Remarque

« On emporte une place, dit Voltaire, on remporte un avantage, on a un succès, on n'emporte point un succès ; c'est un barbarisme. » Il n'y a point de barbarisme ; les meilleurs auteurs au XVIe et au XVIIe siècle ont parlé ainsi ; et il n'y a aucune raison pour ne pas parler comme eux.

Synonymes

EMPORTER LE PRIX, REMPORTER LE PRIX. La particule réduplicative re a tellement perdu ici son sens propre, que l'usage seul a établi quelque différence, non dans le sens, mais dans l'emploi. On dit remporter un prix quand il s'agit des distributions de prix, des concours ; en ce cas, emporter ne s'emploie pas. Mais, quand il ne s'agit pas de ces distributions, et surtout dans le style élevé, emporter est de mise. Emporter se prend surtout dans le sens superlatif, c'est-à-dire avec l'article le qui donne à prix le sens général : il emporte le prix. Mais, s'il s'agit de prix particuliers, on dira : il remporte un prix, des prix.

Étymologie

En 2, et porter ; bourguig. empôtai ; provenç. emportar. Emporter, c'est porter de là : lat. inde portare.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander