Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

réserve dans le Littré

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1réserve s. f. (ré-zèr-v')

  1. 1Action de réserver. Dans ce contrat il a fait plusieurs réserves. Donation d'un bien sous réserve d'une pension.

    • Commerce de réserve, spéculation qui consiste à acheter des marchandises quand elles sont abondantes et à bas prix, pour les revendre quand elles deviendront rares et chères.

    • Faire la réserve, tricher à certains jeux de cartes, en faisant la distribution.

  2. 2Au plur. Choses réservées. Les réserves de sa terre montent plus haut que le fermage.

  3. 3Terme de jurisprudence. Réserve légale, portion de biens que la loi déclare non disponible, en la réservant à certains héritiers.

    • Les héritiers au profit desquels la loi fait une réserve Code Nap. art. 917
    • Anciennement. Réserves coutumières, toutes les parts et portions que les coutumes assignaient aux héritiers ab intestat, dans les propres ou les autres biens.

    • Réserve ecclésiastique, part réservée à celui des enfants qui avait reçu les ordres.

  4. 4Réserves apostoliques, rescrits par lesquels les papes se réservaient la nomination et la collation de certains bénéfices vacants.

  5. 5Application qu'on fait des cas réservés.

    • Je vous avoue qu'à la vérité je ne sais pas bien si la réserve a lieu à l'égard des religieuses, et si, en cas qu'elle ait lieu, leurs confesseurs sont censés avoir les cas réservés à leur égard Bossuet, Lett. Alb. 44
  6. 6Terme de liturgie. Saintes espèces conservées pour la communion des malades et des fidèles communiant aux messes où l'on n'a point consacré de petites hosties.

  7. 7S. f. pl. Terme de jurisprudence. Protestations faites par une partie contre les inductions que l'on pourrait tirer d'un acte émané d'elle.

    • Fig. Faire ses réserves, garder un dissentiment qu'on exprimera plus tard. Je vous écoute en faisant mes réserves ; nous discuterons plus tard.

  8. 8Armée de réserve, ou, simplement, réserve, partie de l'armée qu'on n'appelle sous les drapeaux que quand les circonstances l'exigent.

    • Corps de réserve, ou, simplement, réserve, troupes qu'on tient un jour de bataille, à distance de l'action, pour les diriger sur les points faibles ou menacés.

      • Les Romains ont trouvé, ou ils ont bientôt appris l'art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons, et de former le corps de réserve Bossuet, Hist. III, 6
  9. 9Cadre de réserve, par opposition à cadre d'activité, cadre sur lequel sont portés les officiers généraux arrivés à un certain âge.

    • Dans les villes de garnison, toute garde qui n'a pas de surveillance à exercer, et qui est réunie seulement pour attendre des ordres ; c'est ce qu'on nomme autrement piquet.

  10. 10Terme de marine. Un certain nombre de vaisseaux placés hors des lignes et destinés à secourir ceux qui en ont besoin, ou à remplacer ceux qui sont trop désemparés pour conserver leur poste.

    • Vieux vaisseau qu'on fait servir, dans les ports, à certains usages.

  11. 11Terme de chasse. Canton de réserve, ou, simplement, réserve, canton qui est réservé pour celui à qui la chasse appartient.

  12. 12Bois de réserve, ou, simplement, réserve, partie de bois qu'on laisse croître en futaie, et qu'on ne peut couper qu'après en avoir prévenu l'autorité compétente.

    • Supprimant l'usage arbitraire des permissions, et établissant un temps fixe pour la coupe des réserves Buffon, Hist. nat. Introd. Œuv. t. VIII, p. 363
  13. 13Terme de gravure par les acides. Dissolution de gomme laque ou de toute autre matière résineuse qui protége, réserve une portion de la planche.

  14. 14S. f. pl. Terme de teinturier. Substances qu'on applique sur certaines parties des toiles, pour les empêcher de prendre la couleur bleue de la cuve d'indigo, et de manière à obtenir des dessins blancs ou colorés sur le fond bleu.

  15. 15Fig. Sorte de prudence qui nous retient de dire ou de faire.

    • Il y a un autre Anglais qui vaut bien mieux que lui [Bolingbroke] ; c'est Hume, dont on a traduit quelque chose avec trop de réserve Voltaire, Lett. Mme du Deffant, 13 oct. 1759
    • Vous vous tenez sur la réserve pour une mince explication avec moi ! COLLÉ, Part. de chasse de Henri IV, I, 6
    • Plus une femme a de réserve, plus elle doit avoir d'art, même avec son mari J.-J. Rousseau, Ém. V
    • Les lettres de l'amant sont pleines de chaleur et de force, celles de Julie, de tendresse et de raison ; cependant il y en a quelques-unes où elle me semble manquer de réserve et de modestie D'Alembert, Jug. Nouv. Hél.
    • La réserve n'est pas toujours une marque de défiance RICCOBONI, Œuv. t. IV, p. 294, dans POUGENS
    • Et la froide réserve au visage boudeur Delille, Trois règ. I
    • Il lui trouvait beaucoup de noblesse et de réserve dans les discours et dans le maintien, mais trop d'indulgence dans les opinions Mme de Staël, Corinne, VI, 2
    • N'avoir aucune réserve pour quelqu'un, lui tout dire, ne lui cacher aucun secret.

      • Il n'y avait que le seul Mentor pour lequel il n'avait aucune réserve Fénelon, Tél. XVI
  16. 16À la réserve de, loc. prépos. à l'exception.

    • Je vous supplie.... de faire en sorte que, s'ils [les Anglais] se convertissent de leurs autres hérésies, ce soit à la réserve de celle-ci [la bonne opinion qu'ils ont de moi] Guez de Balzac, Liv. VII, lett. 41
    • Despréaux soutint les anciens à la réserve d'un seul moderne [Pascal] Mme de Sévigné, 614
    • À la réserve de mes mains et de quelque douleur par-ci, par-là.... je ne suis plus digne d'aucune de vos inquiétudes Mme de Sévigné, 8 mars 1676
    • À la réserve de quelques frontières inquiétées quelquefois par les voisins, tout le reste de l'univers jouissait d'une paix profonde Bossuet, Hist. III, 6
    • À la réserve de quelque ami qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire [de ses aumônes], ses plus intimes confidents les ont ignorées Bossuet, le Tellier.
    • À la réserve que, loc. conjonct.

      • Je suis hors d'affaire, à la réserve que j'ai les bras, les mains, les jarrets, les pieds gros et enflés Mme de Sévigné, 31 janv. 1676
  17. 17Sans réserve, loc. adv. Sans faire exception ou restriction.

    • J'obéis sans réserve à tous vos sentiments Corneille, Cinna, III, 4
    • N'ayant plus rien à craindre au dehors, il [le peuple] s'est abandonné sans réserve à sa passion Bossuet, Hist. III, 7
    • Comme j'étais sans défiance, je m'exprimais sans réserve sur toutes les questions qu'ils jugeaient à propos de me faire J.-J. Rousseau, Conf. XI
  18. 18En réserve, loc. adv. à part, de côté.

    • L'on a trouvé le nombre de lits, matelas, draps et couvertures que vous marquez par votre mémoire ; la ville en fournit quelques-uns qui étaient en réserve chez le receveur Bossuet, Lett. div. 4
    • La vente des vins et des blés qui restent donne un fonds qu'on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires J.-J. Rousseau, Hél. V, 2
  19. 19D'après la nouvelle loi militaire, les hommes qui ont fait leur temps de service ou leur volontariat sous les drapeaux, et qui dès lors ne sont plus astreints que tous les deux ans à un mois d'incorporation dans un régiment, mais qui appartiennent à l'armée active où ils seraient rappelés en cas de guerre.

Synonymes

RÉSERVE, RETENUE. La réserve est tant dans la conduite que dans les manières et le maintien. La retenue est seulement dans la conduite.

Étymologie

Voy. RÉSERVER.

2réservé, ée part. passé (ré-zèr-vé, vée)

  1. 1Retenu, en parlant d'une portion de chose, ou d'une chose entre plusieurs. La propriété d'un domaine vendue, mais l'usufruit réservé.

    • Biens réservés, biens dont un testateur ne peut disposer au préjudice de ses héritiers.

      • Les biens ainsi réservés au profit des ascendants Code Nap. art. 915
  2. 2Mis à part, mis hors de ce qu'on abandonne. Tout droit réservé.

  3. 3Gardé pour un autre temps, pour un autre usage, pour une autre occasion, pour une autre personne.

    • Paris et tout le royaume, avec un fidèle et admirable empressement, reconnaît son roi gardé par la Providence et réservé à ses grands ouvrages Bossuet, le Tellier.
    • J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse.... et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère Bossuet, Duch. d'Orl.
    • Et j'approuve les soins du monarque guerrierQui ne pouvait souffrir qu'un artisan grossierEntreprît de tracer d'une main criminelleUn portrait réservé pour le pinceau d'Apelle Boileau, Disc. au roi.
    • Dans un des parvis aux hommes réservé, Cette femme superbe entre le front levé Racine, Ath. II, 2
    • J'ai vu.... mon époux sanglant traîné sur la poussière, Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers Racine, Andr. III, 6
    • Chaque jour il se corrige, et il est réservé pour de grandes choses Fénelon, Dial. des morts anc. dial. 1 (Mercure, Caron)
    • Tous les malheurs aux humains réservés Voltaire, Mérope, V, 1
    • La chasse du grand pluvier à Malte était réservée au grand maître de l'ordre, avant que l'espèce de nos perdrix n'eût été portée dans cet île vers le milieu du dernier siècle Buffon, Ois. t. XV, p. 173
    • Cette reconnaissance n'est pas un sentiment réservé pour moi seul, tous mes amis le partagent avec la plus tendre vénération D'Alembert, Lett. au roi de Prusse, 14 nov. 1776
    • Cas réservés, péchés dont on ne peut recevoir l'absolution que du pape ou de l'évêque, ou de prêtres qui ont reçu d'eux un pouvoir spécial.

      • Macette.... Visite les saints lieux, se confesse souvent, A des cas réservés grandes intelligences, Sait du nom de Jésus toutes les indulgences Régnier, Sat. XII
      • Les confesseurs des religieuses n'ont pas les cas réservés, si on ne les leur donne expressément Bossuet, Lett. Alb. 41
    • Fig. C'est un cas réservé, se dit d'une chose dont on fait mystère, et que l'on veut faire valoir par ce moyen.

  4. 4Fig. Qui réserve sa conduite, ses paroles, qui se retient de dire ou de faire.

    • Ce qui nous a donné le plus de peine, a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes ; car nos pères [jésuites] sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté Pascal, Prov. IX
    • Les prédicateurs doivent être réservés sur les louanges Bossuet, 2e sermon, Démons, 3
    • S'il est réservé, nous l'accusons de dissimulation et de fourberie Bourdaloue, Homél. sur l'aveugle-né, Domin. t. IV, p. 481
    • Il faut qu'un juge se conduise envers ses parties de manière qu'il leur paraisse bien plutôt réservé que grave, et qu'il leur fasse voir la probité de Caton sans leur en montrer la rudesse et l'austérité Montesquieu, Disc. à la rentr. du Parlem.
    • Vous avez peut-être été trop réservé dans vos railleries, et moi trop hardi dans les miennes Voltaire, Dial. 10, Lucien et Rabelais.
    • Vous devenez mystérieux et réservé ; en amour, ce n'est souvent qu'un ménagement délicat ; en amitié, c'est toujours un crime Mme de Genlis, Vœux témér. t. I, p. 105, dans POUGENS
    • C'est pour vous, mes enfants, un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse ; car il est difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé, sans y laisser d'amers ressentiments et de cruelles inimitiés Marmontel, Mém. IV
    • Victorine est réservée, froide même PICARD, Capitaine Belronde, II, 8
    • Réservé à, avec un infinitif.

      • Autant il était réservé à parler des fautes et des travers d'autrui, autant il aimait a célébrer les belles actions D'Alembert, Éloges, mil. Maréchal.
    • Substantivement.

      • Il se dit aussi des choses.

        • Il n'avait point même un certain air réservé et mystérieux qu'ont ordinairement les gens secrets Fénelon, Tél. XVI
        • Si son maintien réservé n'attirait pas beaucoup les jeunes gens.... J.-J. Rousseau, Confess. VII

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander