Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

peine dans le Littré

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1peine s. f. (pè-n')

  1. 1Ce qu'on fait subir pour quelque chose jugée répréhensible ou coupable.

    • Les dieux ne tardèrent guère à faire payer la peine de ce crime à celui qui en était l'auteur Vaugelas, Q. C. III, 13
    • Tu redoubles ta peine avec cette insolence Corneille, Médée, V, 7
    • Vous qui savez son crime, ordonnez de sa peine Corneille, Nicom. V, 7
    • Enfin je l'ai fait fuir, et sous ce traitementDe beaucoup d'actions il a reçu la peine Molière, Amph. I, 2
    • Il [Jésus-Christ] a porté en sa personne la peine de mes iniquités Pascal, Prière.
    • Les hommes portèrent la peine de s'être soumis à leurs sens Bossuet, Hist. II, 2
    • Pour y subir la peine de leur infidélité Bossuet, ib. II, 9
    • Où a-t-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugements humains, et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une étincelle ? Bossuet, Anne de Gonz.
    • Il est essentiel que les peines aient de l'harmonie entre elles, parce qu'il est essentiel que l'on évite plutôt un grand crime qu'un moindre, ce qui attaque plus la société que ce qui la choque moins Montesquieu, Esp. VI, 16
    • Les peines pécuniaires ne peuvent-elles pas se proportionner aux fortunes, et enfin ne peut-on pas joindre l'infamie à ces peines ? Montesquieu, ib. VI, 18
    • Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer l'impunité Montesquieu, ib. VI, 13
    • L'expérience a fait remarquer que, dans les pays où les peines sont douces, l'esprit du citoyen en est frappé, comme il l'est ailleurs par les grandes Montesquieu, ib. 12
    • Un juge qui, autorisé par la loi à punir d'une moindre peine, prononce la peine de mort, est un assassin et un barbare Voltaire, Pol. et lég. Relat. mort chev. de la Barre.
    • J'étais plein de la lecture du petit livre des Délits et des Peines, qui est en morale ce que sont en médecine le peu de remèdes dont nos maux pourraient être soulagés Voltaire, Pol. et législ. Comm. sur délits et peines, Occasion.
    • Quand M. Beccaria fut applaudi pour avoir démontré que les peines doivent être proportionnées aux délits Voltaire, Dictionnaire philos. Supplices
    • Je ne lui dissimulai pas [à Beccaria, auteur du livre des Délits et des Peines] que je n'étais pas de son avis sur la conclusion qui tend à proscrire la peine de mort pour quelque crime que ce puisse être Duclos, Œuv. t. VII, p. 201
    • Courir à sa peine, courir au châtiment.

    • Peine arbitraire, celle dont l'application est laissée à l'arbitrage du juge.

    • Peine arbitraire, se dit aussi de celles qu'on fait subir par abus d'autorité, et sans qu'elles soient prononcées par une loi.

    • En théologie, peine du sens, les douleurs que souffrent les damnés dans l'enfer. Peine du dam, celle que la privation de la vue et de la jouissance de Dieu fait souffrir.

    • Les peines éternelles, les peines de l'enfer, celles que les damnés souffrent en enfer ; les peines du purgatoire, celles que les âmes souffrent dans le purgatoire.

    • Âme en peine, âme qui souffre dans l'enfer ou dans le purgatoire.

      • Hé ! ne nous faites point de peur, monsieur ; si votre âme est en peine.... Dancourt, Diable boit. SC. 17
    • Familièrement. Il est comme une âme en peine, il est très inquiet.

      • Il avait l'air d'un homme dont l'âme est en peine ; il descendait d'un pas mal assuré Marivaux, Pays. parv. part. 2
    • Sous peine de, en encourant la peine de. Sous peine d'amende, d'une amende.

      • Un arrêt qui défendait à César, sous peine de punition, de faire aucune libéralité contraire aux lois VERTOT, Révol. rom. XIV, 313
    • Fig.

      • Un poëte dramatique est obligé sous peine de chute.... D'Alembert, Œuv. t. V, p. 429
    • Sous peine de la vie, en encourant la perte de la vie.

      • On ordonnait sous peine de la vie à tous les citoyens de sortir en armes hors de leurs maisons Voltaire, Louis XV, 21
    • Sous peine de mort, même sens. Cela fut défendu sous peine de mort.

    • Fig.

      • Leur ordonner, sous peine de mort, la participation à votre corps et à votre sang Massillon, Carême, Communion.
    • En jurisprudence, sous les peines de droit, en encourant les peines portées par la loi.

    • Sur peine, dans le même sens (locution qui n'est plus aussi usitée que sous peine).

    • À peine de, même sens.

      • Vous avez obligé les prêtres à les absoudre sur une opinion probable, à peine de péché mortel Pascal, Prov. VI
      • Quand on les voulut forcer à y souscrire, à peine de perdre leurs prébendes.... Pascal, ib. XIX.
      • Les parties contestèrent devant le roi, et s'engagèrent de part et d'autre, à peine de la vie, à justifier leurs prétentions par les termes de la loi de Moïse Bossuet, Hist. I, 9
    • En peine de, sous peine de (inusité aujourd'hui).

    • Familièrement. et fig. Pour peine de, en châtiment de (avec une nuance de plaisanterie).

      • Il faut un peu que je vous dise des nouvelles de nos états pour votre peine d'être Bretonne Mme de Sévigné, 5 août 1671
  2. 2Souffrance physique ou morale. Les peines du corps, de l'esprit.

    • Faire peine, causer une souffrance physique ou morale.

      • On peut tirer du fruit de tout ce qui fait peine Corneille, Pulch. III, 1
      • La seule comparaison que nous faisons de nous au fini fait peine Pascal, Pens. I, 1, éd. HAVET.
      • Il [Adam, après la chute] se fait peine à lui-même, lui qui s'était tant aimé Bossuet, Hist. II, 1
    • Impersonnellement.

      • Il me fait peine de.... je souffre à.... Il nous fait peine à présent d'admettre de petites divinités là où nous ne voyons que de grands espaces Chateaubriand, Génie, II, V, 3
      • Faire quelque peine, causer du déplaisir, déplaire.

        • Que, dans tout le Thibet, on pense qu'il existe un homme immortel, cela peut faire quelque peine à un philosophe Voltaire, Lett. chinoises, X
      • Par politesse et exagération.

        • Si je ne me faisais une peine de vous importuner trop souvent J.-J. Rousseau, Lett. au curé d'Amberieu, 15 déc. 1763
      • Faire peine, en parlant des personnes, exciter une compassion profonde. Ce pauvre homme a l'affliction sur la figure, il me fait peine.

      • Faire de la peine à quelqu'un, lui susciter des difficultés, des embarras, lui faire subir des vexations.

        • On m'a dit qu'il y a un certain M. Nicolas, qui est procureur du roi de la commission : il vaudrait mieux lui donner double taxe, et qu'il ne nous fit point de peine Corneille, Lett. à Jacques Goujon
      • Être dans la peine, être dans le besoin.

  3. 3En termes de galanterie, les souffrances des amants.

    • ....Que sent-on [dans l'amour] ? Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plaît Toute seule en une forêt La Fontaine, Fabl. VIII, 13
    • ... J'ai couru partout où ma perte certaine Dégageait mes serments et finissait ma peine Racine, Andr. II, 2
  4. 4Inquiétude, souci, embarras. Être en peine que, avec le subjonctif, craindre que.

    • Je suis fort en peine de savoir que c'est qui fait aujourd'hui soupirer tous les gens de bien Guez de Balzac, liv. IV, lett. 18
    • Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine Corneille, Cinna, II, 1
    • C'est mettre un jaloux hors de peine Corneille, Sertor. IV, 2
    • ....Ce n'est pas, seigneur, ce qui me tient en peine Corneille, ib. IV, 3
    • Ne saurais-tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine ? Molière, Fourber. III, 2
    • Ne soyez point en peine où je vais vous mener Molière, Éc. des f. V, 3
    • Je suis en peine du jugement que vous ferez de moi Molière, Princ. d'Él. IV, 1
    • Il m'ôta de peine en disant.... Pascal, Prov. IX
    • La question de fait dont je ne me mets guère en peine Pascal, ib. I
    • Ne vous mettez point en peine jamais de me faire réponse Mme de Sévigné, 4
    • Ils lisaient dans ma pensée, et trouvaient que j'étais en peine de vous ; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine ? Mme de Sévigné, 333
    • Je suis en peine de vous savoir à Aix, à cause de la petite vérole qui y était Mme de Sévigné, 118
    • Je suis en peine du paquet dont vous me parlez Mme de Sévigné, 20
    • Elle a été dans des peines de votre santé qui ne sont pas concevables Mme de Sévigné, 6 août 1670
    • Telle était l'agréable histoire que nous faisions pour Madame ; et, pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine Bossuet, Duch. d'Orl.
    • Sans se mettre en peine si.... Fénelon, Tél. X
    • Ne soyez point en peine, je ne dirai rien que de vrai Fénelon, ib. XI
    • Je suis en peine de la santé de M. d'Alembert Voltaire, Lett. la Harpe, 4 juin 1777
    • Je ne suis point en peine que vous ne fassiez tout ce qui sera nécessaire pour nous empêcher de tomber dans le panneau Mme de Sévigné, 13 août 1687
    • J'étais en peine qu'une petite demoiselle représentât le roi [à Saint-Cyr, dans Esther] : on dit que cela est fort bien Mme de Sévigné, 28 janv. 1689
    • Être en peine, ne savoir où prendre.

      • Nous étions en peine d'ornements pour notre chambre J.-J. Rousseau, Ém. II
    • Être en peine de sa personne, être fort embarrassé de ce que l'on deviendra.

      • On me laissa sur le perron, où je demeurai fort en peine de ma personne LE SAGE, Guzm. d'Alf. I, 5
  5. 5Travail, fatigue.

    • Voilà pour votre peine, se dit à un homme de peine, à un ouvrier à qui on donne une gratification.

    • Être en peine de faire, s'occuper à faire (emploi qui a vieilli).

      • Je veux croire que la Seine Aura des cygnes alors Qui pour toi seront en peine De faire quelques efforts Malherbe, VI, 30
    • Perdre sa peine, ses peines, travailler inutilement à quelque chose.

      • J'essayai d'expliquer pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas ; j'y perdis ma peine Mme de Staël, Corinne, XIV, 2
    • C'est peine perdue, se dit dans le même sens.

      • Aussi tout ce qu'elle fit à cet égard fut-il, peu s'en faut, peine perdue J.-J. Rousseau, Confess. V
      • C'est peine perdue que l'éloge ou la satire d'un homme en place D'Alembert, Lett. à Voltaire, 17 nov. 1762
    • En être pour sa peine, ne pas réussir.

    • Mourir à la peine, mourir avant de recueillir le fruit d'un travail long et pénible.

      • L'homme vertueux qui, sur le trône, a passé sa vie à faire le peu de bien qui dépendait de lui, meurt à la peine, sans avoir jamais su s'il avait un ami sincère Marmontel, Bélis. VIII
    • Il se dit aussi, par exagération, de quelque projet qu'on a en tête.

      • Ah ! je jure que nous en serons vengées, ou que je mourrai en la peine Molière, Préc. 18
    • Plaindre sa peine, voy. PLAINDRE.

    • La chose en vaut bien la peine, elle mérite qu'on ne néglige rien afin d'y réussir.

    • Ironiquement.

      • Cela valait bien la peine de la déshonorer Mme de Sévigné, 420
    • En sens contraire, cela n'en vaut pas la peine, ce n'est pas la peine, cela ne mérite pas qu'on en tienne compte.

    • Cela ne vaut pas la peine d'en parler, voy. PARLER, n° 7.

    • En valoir la peine, se dit aussi des personnes.

      • Il faut rendre service aux hommes tant qu'on le peut, bien qu'ils n'en vaillent guère la peine Voltaire, Lett. Mme du Deffant, 10 oct. 1760
      • Les auteurs d'entre les modernes qui en valent la peine ont été traduits dans notre langue Diderot, Lett. sur la chirurg.
    • Par politesse. Prenez la peine de vous asseoir, c'est-à-dire asseyez-vous, je vous prie.

      • Prenez la peine, monseigneur, de relire l'endroit que vous m'objectez Bossuet, Rép. à quatre lettres, 23
    • Il a pris la peine de venir me voir, il est venu me voir.

  6. 6Homme de peine, gens de peine, homme, gens qui, sans avoir un métier déterminé, gagnent leur vie par des travaux pénibles de corps.

  7. 7Salaire du travail d'un artisan. Il ne faut pas retenir la peine du mercenaire.

  8. 8Difficulté, empêchement.

    • Avec fort peu de peine Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène Corneille, Cid, II, 7
    • On a eu toutes les peines du monde à empêcher Monsieur de passer les nuits à la tranchée, et d'y être à toute heure PELLISSON, Lett. hist. t. I, p. 203, dans POUGENS
    • Comment ? il semble que vous ayez peine à me reconnaître ? Molière, Pourc. I, 6
    • Je n'aurai pas grande peine à m'en défendre Pascal, Prov. XVII
    • Vous aviez donc ce joli visage que j'aime tant ; conservez-le tout le plus que vous pourrez : vous auriez peine d'en trouver un pareil SÉVIGNÉ, 24 juillet 1675
    • Le maître de la maison malade d'une fièvre dont le quinquina a eu toutes les peines du monde à le tirer SÉVIGNÉ, 12 juillet 1691
    • Elle avait tellement perdu les lumières de la foi, que, lorsqu'on parlait sérieusement des mystères de la religion, elle avait peine à retenir ce ris dédaigneux.... Bossuet, Anne de Gonzague.
    • Quand mon rang fut venu, je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oublié ce que Mentor m'avait dit souvent Fénelon, Tél. v.
    • On eut bien de la peine à empêcher qu'elle ne fût déchirée Fénelon, ib. VIII
    • Les hommes ont tant de peines à s'approcher sur les affaires La Bruyère, XI
    • Le maréchal de Villeroy avait consenti avec grande peine à un conseil de guerre Saint-Simon, 159, 87
  9. 9Manque de disposition à, de volonté pour.

    • On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé Corneille, Sertor. I, 3
    • Si contre lui j'ai peine à croire ces témoins Corneille, Nicom. III, 8
    • Nous avons considéré, à l'égard des valets, la peine qu'ils ont, quand ils sont gens de conscience, à servir des maîtres débauchés Pascal, Prov. VI
    • J'ai peine à contempler son grand cœur [de Charles Ier] dans ces dernières épreuves Bossuet, Reine d'Anglet.
    • Il eut une peine extrême à m'aborder Fénelon, Tél. X
    • Je n'aime point les gens qui renversent les lois de leur patrie : mais j'aurais de la peine à croire que César et Cromwell fussent de petits esprits Montesquieu, Déf. Espr. lois, part. 1
    • On a de la peine à croire que le parlement, en 1621, défendit, sous peine de mort, de rien enseigner de contraire à Aristote Voltaire, Mœurs, 180
    • Faire de la peine, se dit d'une chose qui déplaît.

      • Si l'on eût été moins religieux à le donner tel qu'on le trouvait [le texte de la Bible], et qu'on eût pris la liberté d'y corriger ce qui faisait de la peine Bossuet, Hist. II, 13
      • Ses fréquentes contradictions [de Rollin dans son Traité des Études] font de la peine au lecteur attentif L'ABBÉ DESFONTAINES
    • On dit en termes familiers et avec une nuance d'ironie à quelqu'un qui dit ou fait une sottise : Vous me faites de la peine.

  10. 10À peine, loc. adv. Depuis peu, depuis un moment.

  11. 11Sans peine, aisément, sans regret.

    • Avec peine, à regret, difficilement.

      • Il allait porter son encens avec peine sur les autels de la fortune Fléchier, Duc de Mont.
    • À toute peine, très difficilement.

      • Mme de Maintenon obtint à toute peine, que la princesse d'Harcourt, qui allait toujours à Marly, n'en fût pas exclue le lendemain Saint-Simon, 64, 71

Proverbes

Peine de vilain n'est comptée pour rien. À chaque jour suffit sa peine. Nul bien sans peine. Quelquefois la peine passe le plaisir.

Étymologie

Bourg. pone ; picard, peigne, poine ; wallon, pônn ; Berry, poine ; prov. esp. et ital. pena ; du lat. pœna ; grec ποίνη, suivant les uns du même radical grec (avec aspiration) que φονός, meurtre : proprement le prix du sang ; suivant d'autres, tenant au sanscrit , purifier.

2peiné, ée part. passé (pè-né, née)

  1. 1Qui éprouve de la peine, du chagrin.

    • Une âme peinée par les terreurs de l'enfer Bossuet, Ét. d'orais. IX, 8
    • Il s'apercevait que j'étais peiné contre lui Fénelon, Tél. XII
  2. 2Fig. Où le travail se fait beaucoup sentir. Un style peiné. Ce tableau paraît trop peiné.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander