Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

jeter dans le Littré

1 article· 203 citations· rimes· synonymes· conjugaison

jeter v. a. (jeté. Le t se double quand la syllabe qui suit est muette : je jette, je jetterai)

  1. 1Communiquer un mouvement avec la main ou de quelque autre manière.

    • Comme il continuait, je me sentis extrêmement tentée de lui jeter un livre à la tête Mme de Sévigné, 12 juin 1680
    • L'Anglais [le chevalier Talbot] a promis au roi sur sa tête et si positivement de guérir Monseigneur dans quatre jours, et de la fièvre et du dévoiement, que, s'il n'y réussit, je crois qu'on le jettera par les fenêtres Mme de Sévigné, 8 nov. 1680
    • De sorte que Ludre, Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe et se faire jeter trois fois dans la mer Mme de Sévigné, 27
    • On jeta de l'eau sur les restes de l'embrasement Mme de Sévigné, 20
    • Je jette quelquefois dans votre paquet les petits billets de l'abbé Bigorre, qui sait très bien ses nouvelles de Rome Mme de Sévigné, 28 déc. 1689
    • C'est afin que, la poste de Provence arrivant, il [un commis de la poste] jette le paquet à celle de Bretagne, qui part le même jour Mme de Sévigné, 25 mai 1680
    • Comme un frondeur fait tourner avec sa fronde la pierre qu'il veut jeter loin de lui Fénelon, Tél. X
    • Il avale les dés et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et inonde celui contre qui il joue La Bruyère, XI
    • Quoi ! misérable, lui dit-il, me prends-tu donc pour un bâtard ? et en même temps il lui jeta sa coupe à la tête Rollin, Hist. anc. Œuv. t. VI, p. 134, dans POUGENS
    • Avant ce temps-là, un grec [homme appartenant à la religion grecque] jetait par la fenêtre un plat dans lequel un latin avait mangé, quand il ne pouvait pas jeter le latin lui-même Voltaire, Lett. Chabanon, 18 janv. 1768
    • Les femmes, parées magnifiquement, étaient aux fenêtres, et jetaient des fleurs et des parfums sur les vainqueurs Raynal, Hist. phil. I, 25
    • En termes de marine, faire le jet.

      • Si, par tempête ou par la chasse de l'ennemi, le capitaine se croit obligé, pour le salut du navire, de jeter en mer une partie de son chargement Art. 410 du Code de commerce
    • Fig.

      • Adieu, ma chère comtesse ; jetez mes amitiés, mes compliments, mes embrassades, comme vous jugerez à propos Mme de Sévigné, 26 oct. 1688
    • Jeter la plume au vent, voy. PLUME.

    • Fig. Jeter de la poudre aux yeux, voy. POUDRE.

    • Fig. Jeter de l'huile sur le feu, dans le feu, voy. HUILE, n° 2.

    • Fig. Jeter le manche après la cognée, voy. MANCHE, s. m.

    • Fig. Jeter la pierre à quelqu'un, voy. PIERRE.

    • Fig. Jeter quelque chose au nez de quelqu'un, lui en faire objection, reproche (locution des gens de cour, dit de Caillères, en 1690).

      • C'est un étrange fait du soin que vous prenez à me venir toujours jeter mon âge au nez Molière, Éc. des mar. I, 1
    • Fig. Jeter son bonnet par-dessus les moulins, voy. BONNET, n° 1. Y jeter son bonnet, voy. BONNET, n° 2.

    • Fig. Jeter sa langue aux chiens, voy. CHIEN, n° 3.

    • Fig. N'être pas bon à jeter aux chiens, voy. CHIEN, n° 3.

    • Fig. Il n'en jette pas sa part aux chiens, voy. CHIEN, n° 3.

    • Fig. Jeter un os à quelqu'un, voy. os.

    • Jeter son coussinet sur quelque chose, s'arranger de manière à l'obtenir par adresse ; locution tirée de l'usage de marquer sa place, de la retenir, en y mettant son coussin.

    • Fig. Jeter quelque chose aux pieds de quelqu'un, lui en faire l'offre, l'abandon.

  2. 2Jeter un châle, une mante, un manteau, etc. sur ses épaules, sur les épaules de quelqu'un, mettre avec quelque promptitude un châle, etc. sur ses épaules, sur les épaules de quelqu'un.

    • Moi.... qui n'avais précisément songé qu'à jeter sur moi une mauvaise robe Marivaux, Marianne, 8e part.
    • Ces pensées bouleversèrent tellement Mme de Maintenon, qu'il lui fut impossible de rester dans son lit ; elle jeta une robe sur ses épaules... Mme de Genlis, Mme de Maintenon, t. II, p. 158, dans POUGENS
    • Ce vêtement, cette draperie, etc. est jetée avec grâce, avec élégance, en parlant d'un vêtement, d'une draperie disposés avec quelque négligence mais non sans grâce.

    • Terme de peinture. Jeter une draperie, donner une certaine disposition aux plis de la draperie dont on revêt une figure. Les plis de cette draperie sont bien jetés.

    • Fig. Jeter un voile sur quelque chose, le passer sous silence.

  3. 3Jeter un pont sur une rivière, construire, établir un pont sur une rivière ; surtout en parlant des ponts que l'on fait à la hâte pour le passage des troupes, des armées.

    • Scipion, ayant jeté un pont sur le Tésin, fit passer ses troupes Rollin, Hist. anc. Œuv. t. I, p. 404
    • Jeter les fondements d'un édifice, voy. FONDEMENT ; le langage technique dit plutôt : construire, poser, bâtir, maçonner les fondements d'un édifice.

    • Fig.

      • Il jeta les fondements de la religion Bossuet, Hist. I, 7
  4. 4Terme de marine.

    • Jeter l'ancre, laisser tomber, de l'endroit du navire où elle est retenue, une ancre qui doit aller mordre la terre et s'y fixer, à l'effet de maintenir sur un point de la mer le navire que son câble lie à l'ancre JAL
    • L'expression jeter l'ancre a été d'usage lorsque les ancres étaient maniables ; mais, à présent qu'elles ont une pesanteur considérable, on dit toujours : laisser tomber l'ancre, ou bien mouiller LEGOARANT
    • Fig.

    • Jeter le plomb, la sonde, lancer à la mer un plomb de sonde attaché à une corde mesurée, pour connaître la profondeur de l'eau ou la qualité du fond.

    • Fig. Jeter son plomb, jeter ses plombs sur quelque chose, porter ses vues sur quelque chose, former un dessein pour parvenir à quelque chose, essayer, faire une tentative.

    • Jeter le loch, lancer à la mer le loch pour connaître, par la longueur de la corde qui le retient, combien le na vire a fait de route pendant un temps donné.

      • Jeter les grappins d'abordage, lancer d'un navire à un autre les grappins enchaînés, dont l'effet est de rapprocher et de tenir l'un à côté de l'autre deux bâtiments qui vont se battre bord à bord JAL
    • Fig. Jeter le grappin sur quelqu'un, se rendre maître de son esprit.

  5. 5Se débarrasser de. Il jeta ce qu'il tenait à la main.

    • Jeter les armes, jeter ses armes, les quitter, cesser de combattre.

      • Dans les chutes fréquentes qu'ils [les soldats français] faisaient, leurs armes s'échappaient de leurs mains ; elles se brisaient ou se perdaient dans la neige ; s'ils se relevaient, c'était sans elles ; car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent Ségur, Hist. de Nap. IX, II
    • Fig. et familièrement. Jeter le froc aux orties, voy. FROC.

    • Fig. Jeter loin, dédaigner.

      • Ne jetez pas si loin les livres de la Fontaine, il y a des fables qui vous raviront et des contes qui vous charmeront Mme de Sévigné, 6 mai 1671
  6. 6Aux jeux de cartes, jeter ses cartes, les jouer.

    • Jeter se dit aussi au piquet, à l'écarté, des cartes que l'on écarte, dont on se défait pour en prendre d'autres. J'ai jeté les cœurs. J'aurais eu une quinte, mais j'ai jeté mon jeu. Jeter les cartes, cesser la partie.

    • Bassement et par un mauvais jeu de mots, jeter du cœur sur du carreau, jeter des fusées, vomir.

  7. 7Mettre, placer, diriger, non sans quelque idée de violence ou du moins de rapidité.

    • Un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche Mme de Sévigné, 25
    • Vous, ma chère fille.... vous que j'ai toujours aimée et souhaité d'avoir près de moi, voyez quel orage vous jette au bout du monde Mme de Sévigné, 11 déc. 1675
    • M. de Rennes le désire [un domestique] d'une manière à ne pouvoir lui refuser ; nous y jetons un homme qui nous paraît bon Mme de Sévigné, 3 juill. 1680
    • Dieu, qui suit toutes les parcelles de nos corps en quelque endroit du monde que la corruption ou le hasard les jette Bossuet, Duch. d'Orl.
    • Venez maintenant, pécheurs, quels que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés Bossuet, Anne de Gonz.
    • Quelle ardeur inquièteParmi vos ennemis en aveugle vous jette ? Racine, Brit. I, 3
    • Où j'avais ouï dire que mon père avait été jeté par les vents Fénelon, Tél. I
    • Je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison Marivaux, Fausses confid. I, 14
    • J'ignore en quels climats nous jette la tempête Voltaire, Oreste, II, 1
    • Pour adoucir en moi cette âpre duretéDes climats où mon sort en naissant m'a jeté Voltaire, Orphel. IV, 4
    • Cette province vit pour la première fois les Portugais en 1535, et ce fut une tempête qui les y jeta ; mais ils ne s'y établirent qu'en 1599 Raynal, Hist. phil. IX, 17
    • Fig.

      • N'admirez-vous point où mon cœur me jette et m'égare ? je suis toute seule, je suis toute attendrie.... Mme de Sévigné, 1er oct. 1684
    • Fig. Jeter dans les bras, remettre à la garde, à la protection.

    • Jeter dans un couvent, faire entrer dans un couvent.

      • Broglie était un si furieux amant, qu'il fut une des raisons qui la jetèrent [une dame] aux Carmélites Mme de Sévigné, 2 oct. 1689
    • Fig. et poétiquement, jeter au lit de, obliger une femme à devenir épouse de.

    • Fig. Faire entrer dans une société.

      • Un autre incident me jeta dans des sociétés nouvelles Marmontel, Mém. IX
    • Jeter quelqu'un dans un cachot, dans les fers, le mettre ou le faire mettre en prison.

      • Celui qui avait pour lui les armées fut vainqueur, jeta son rival dans les fers, et, plus puissant qu'il ne l'avait espéré, se trouva le maître de toutes les provinces Raynal, Hist. phil. VII, 5
  8. 8Terme de guerre. Jeter des hommes, jeter une troupe, jeter des munitions, des vivres, etc. dans une place, les y faire entrer promptement dans le besoin.

    • Buckingham est forcé de ramener en Angleterre ses troupes diminuées de moitié, sans même avoir jeté du secours dans la Rochelle, et n'ayant paru que pour en hâter la ruine Voltaire, Mœurs, 176
    • Poster en avant ou d'une manière aventureuse.

      • La 15e division restait encore ; le vice-roi l'appelle ; elle s'avance en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la ville Ségur, Hist. de Nap. IX, 2
  9. 9Terme de marine. Jeter son navire à la côte, l'y échouer exprès, afin d'éviter un danger plus grand.

    • Jeter à la bande, rassembler, sur un seul point, des marchandises qui étaient éparses, afin de faire contre-poids.

  10. 10Terme de fauconnerie. Jeter l'oiseau du poing, le lancer après la proie. On dit : jeter le faucon et lâcher l'autour.

  11. 11Terme d'imprimerie. Jeter un blanc, ménager, laisser un blanc.

    • On dit de même : jeter une espace, une interligne.

  12. 12Jeter une couleur sur, donner une couleur à. Le peintre a jeté une teinte grise sur son tableau.

  13. 13Diriger quelque partie du corps d'un certain côté. Il jeta la tête en arrière.

  14. 14Pousser avec violence, faire tomber.

    • Jeter par terre, jeter à terre, faire tomber à terre. Jeter un homme par terre.

      • Il crache sur le lit et jette son chapeau à terre La Bruyère, XI
      • Il n'est pas rare de voir les litornes se rassembler au nombre de deux ou trois mille dans un endroit où il y a des alises mûres, et elles les mangent si avidement qu'elles en jettent la moitié par terre Buffon, Ois. t. V, p. 419, dans POUGENS
    • Jeter une maison, une cloison, un mur, etc. par terre, démolir, abattre une maison, une cloison, etc.

      • Nos maisons ont été jetées par terre Saci, Bible, Jérémie, IX, 19
    • On dit dans le même sens : jeter bas.

    • Fig.

    • Jeter une porte en dedans, la forcer en en faisant sauter la serrure.

      • Il est un moyen de jeter en dedans cette légère porte Beaumarchais, Mar. de Fig. II, 13
  15. 15Fig. Mettre quelqu'un dans une certaine manière d'être.

  16. 16Fig. Jeter loin, jeter dans, obliger à reporter à une époque éloignée ce qu'on veut faire.

    • Je ne voudrais point que vous allassiez repasser la Durance.... cela vous jette trop loin dans l'hiver Mme de Sévigné, 1er juill. 1676
    • Cela [un retard] vous jettera dans le mois de janvier, et c'est pour en mourir Mme de Sévigné, Jour de la Toussaint, 1680
  17. 17Faire subir.

    • Le bon exemple que vous voulez donner [en faisant le jubilé] vous jettera dans de plus grandes fatigues Mme de Sévigné, juillet 1690
    • Mener à.

      • Pour moi, je suis dans l'histoire de France ; les croisades m'y ont jetée Mme de Sévigné, 6 nov. 1675
    • Entraîner à. Fig. Jeter, se dit aussi des choses abstraites que l'on assimile à quelque chose qui se jette.

    • Jeter des propos, avancer des propos qui vont indirectement à insinuer ou à découvrir quelque chose. Ce ministre a jeté des propos de paix, de guerre.

      • Puisque le propos en est jeté, il faut que je le suive Diderot, Salon de 1767, Œuvres, t. XIV, dans POUGENS
    • On dit, dans un sens analogue, jeter des paroles, des pensées.

      • Pour moi, je jette de loin ces paroles en l'air Mme de Sévigné, 22 juill. 1685
      • Ce sont des pensées que je vous jette, et dont vous ferez tel usage que vous trouverez à propos Mme de Sévigné, 28 fév. 1685
    • Jeter des soupçons contre quelqu'un, faire soupçonner quelqu'un.

    • Jeter des brocards, se moquer. Jeter des louanges, louer.

      • Je vous dirai franchement.... qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet Molière, l'Avare, III, 5
      • Vous me jetez tant de louanges au travers de toutes mes imperfections.... Mme de Sévigné, 14 juill. 1680
  18. 19Jeter sur le papier, tracer, écrire à la hâte. Jeter ses idées, un plan, une esquisse sur le papier.

    • Voilà tout ce que mon imagination me fait jeter sur ce papier, sans art, sans arrangement, à course de plume Mme de Sévigné, Lett. à Guitaut, 23 janv. 1682
    • Je respecte le génie et l'éloquence de M. Pascal ; mais plus je les respecte, plus je suis persuadé qu'il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces pensées qu'il avait jetées au hasard sur le papier pour les examiner ensuite ; et c'est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées Voltaire, Rem. Pens. Pasc. Préambule.
  19. 20Faire signifier, dénoncer. Jeter une excommunication, la publier, la fulminer.

    • L'évêque d'Agen a jeté un monitoire, il y a beaucoup de protestants en prison Voltaire, Lett. Damilaville, 1er août 1767
    • Jeter les bans d'un mariage, faire les annonces au prône.

    • Terme de droit canon. Jeter un dévolu, voy. DÉVOLU.

    • Fig. et familièrement. Jeter son dévolu sur, voy. DÉVOLU.

  20. 21Rejeter sur, attribuer.

  21. 22Il se dit de l'argent, des valeurs qu'on fait entrer dans la circulation.

    • Les appartements du roi [par la fonte des meubles d'argent] ont jeté six millions dans le commerce Mme de Sévigné, 21 déc. 1689
  22. 23Jeter l'argent, être prodigue.

    • L'on dit des merveilles de sa belle âme, et de la générosité de M. le prince de Conti, il jette l'argent héroïquement Mme de Sévigné, 400
    • Le roi fait des libéralités immenses ; en vérité, il ne faut point se désespérer ; quoiqu'on ne soit pas son valet de chambre, il peut arriver qu'en faisant sa cour, on se trouvera sous ce qu'il jette Mme de Sévigné, 12 janv. 1680
    • Monseigneur fait des merveilles [à Philisbourg].... jetant l'argent avec choix, disant du bien.... Mme de Sévigné, à Bussy, 3 nov. 1688
    • On lui vient [à Mme de Montespan] demander des charités pour les églises ; elle jette beaucoup de louis d'or partout fort charitablement et de fort bonne grâce Mme de Sévigné, 15 mai 1676
    • La facilité avec laquelle la plupart jettent l'argent fait soupçonner qu'il ne leur coûte pas beaucoup BRUEYS, Grondeur, II, 20
    • Fig.

      • J'admire comme il passe, ce temps.... pour moi, vous savez comme je le jette et comme je le pousse jusqu'à ce que vous soyez ici Mme de Sévigné, 5 avr. 1680
      • Je jetterais le temps à pleines mains comme autrefois Mme de Sévigné, 23 nov. 1689
      • On avance dans un temps auquel on aspire.... on est libérale des jours, on les jette à qui en veut Mme de Sévigné, 10 janv. 1689
    • Jeter son bien, jeter tout par les fenêtres, c'est-à-dire dissiper son bien en folles dépenses.

    • Il ne jette pas son bien par la fenêtre, il ne jette pas les épaules de mouton toutes rôties, c'est-à-dire il est bon ménager de son bien.

    • On dit aussi : C'est un homme d'ordre et qui ne jette rien.

    • Fig. et familièrement. Jeter une marchandise à la tête, l'offrir à vil prix.

      • Si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de réduire un peu l'ancien prix établi à Genève, mais de ne point jeter à la tête une édition qu'alors on jette à ses pieds Voltaire, Lett. Panckoucke, mars 1769
    • Fig. et familièrement. Jeter une chose à la tête de quelqu'un, la lui offrir sans qu'il la demande. Ne pensez pas que je lui jette mon bien à la tête, que je lui jette ma fille à la tête.

      • Les meilleures choses sont dégoûtantes quand elles sont jetées à la tête Mme de Sévigné, 27 mai 1672
      • Les jours passeront ; j'ai vu que j'en étais avare ; je les jette à la tête présentement Mme de Sévigné, 20 oct. 1679
  23. 24Calculer avec des jetons. Jetez ces sommes-là ; je les ai jetées, et j'ai trouvé qu'elles montent à.... Apprendre à jeter.

    • Ce sens est vieilli. On disait jeter, parce qu'on se servait de jets ou jetons.

  24. 25Jeter au sort, décider quelque chose par la voie du sort.

    • Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ont jeté ma robe au sort Saci, Bible, Évang. St Matthieu XXVII, 35
    • Jeter les dés, les lancer hors du cornet pour amener les points.

    • Fig. Le dé en est jeté, le parti en est pris.

    • On dit dans le même sens : Le sort en est jeté.

    • Jeter des lots, les tirer au sort.

    • Terme d'ancienne coutume. Répartir une imposition.

  25. 26Pousser, envoyer, lancer hors de soi.

    • Je cours au temple alors où la lampe alluméeJette, au lieu de lumière, une noire fumée Rotrou, Antig. V, 5
    • On prétend que le lendemain le corps de ce prince [le duc d'Orléans assassiné qu'on avait porté dans l'église des Blancs-Manteaux] jeta du sang, lorsque le duc de Bourgogne, qu'on ne connaissait point encore pour l'auteur de cet assassinat et qui voulut faire bonne contenance, se présenta pour lui donner l'eau bénite SAINT-FOIX, Ess. Paris, Œuv. t. III, p. 288, dans POUGENS
    • L'esprit naturel des habitants ne jetait aucune étincelle Voltaire, Mœurs, 40
    • La queue est de la même couleur, mais d'une teinte plus foncée, et jette des reflets dorés d'un très bel effet Buffon, Ois, t. XII, p. 155
    • La flamme des trépieds jetait des feux sinistres Casimir Delavigne, Paria, I, 2
  26. 27Jeter des œufs, être ovipare.

    • Parmi les animaux, les uns jettent des œufs, les autres sont vivipares Voltaire, Singul. nat. XXIX.
  27. 28En parlant des mouches à miel, produire et mettre dehors un nouvel essaim. Les mouches ont jeté deux essaims cette année.

    • Quelques pleines que fussent les ruches prêtes à jeter leur essaim J.-J. Rousseau, Conf. VI
    • Absolument. Ces mouches n'ont point encore jeté.

  28. 29En parlant des arbres et des plantes, produire des bourgeons ou des scions. Cette vigne a bien jeté du bois. Cet arbre a jeté des scions.

    • Absolument. Les arbres commencent à jeter.

      • Jeter de profondes racines, s'enraciner profondément. Les arbres jettent des racines plus profondes les uns que les autres.

      • Fig. Cet abus avait jeté de si profondes racines qu'il était difficile de l'extirper.

  29. 30Rendre de l'humeur. Cet abcès jette du pus.

    • Il y a quatre jours qu'il prit une fantaisie à ma jambe de s'enfler et de jeter des feux et des sérosités Mme de Sévigné, 15 avr. 1685
    • Absolument. La plaie commence à jeter. Son cautère jette beaucoup.

      • Ce cheval jette sa gourme, il a par les narines un écoulement dû à la gourme.

      • Fig. Jeter sa gourme, exhaler sa mauvaise humeur, ou, pour un enfant, être hargneux et difficile, ou, pour un jeune homme, se mal conduire, ou, pour un jeune auteur, produire d'abord des choses faibles ou folles. Absolument. On dit qu'un cheval jette, quand il a un écoulement par les narines, et spécialement dans le cas de morve.

  30. 31Terme de vénerie. Ce cerf jette sa tête, il quitte son bois.

    • Le cerf jette ses fumées, il se vide.

  31. 32Faire couler du métal fondu dans quelque moule afin d'en tirer une figure. Jeter une figure, une statue en bronze. Jeter en moule.

    • Jeter en sable, prendre un moule avec du sable.

    • Fig. Jeter en sable, avaler d'un trait.

    • Absolument. Ce fondeur jette bien.

      • Fig. et familièrement. Cela ne se jette pas en moule, se dit d'un ouvrage qui ne peut se faire qu'avec beaucoup de soin et de temps.

  32. 33Terme de potier d'étain. Jeter sur la pièce, ajuster une anse ou une pièce sur un vase par le moyen d'un moule.

    • Terme de chandelier. Jeter des chandelles, des bougies, les fabriquer au moule.

    • Terme de passementier. Jeter en soie, couvrir un bouton de soie tournée sur la bobine.

  33. 34Se jeter, V. réfl. Être jeté. Les pierres qui se jetaient avec les frondes.

  34. 35Être prodigué, en parlant de l'argent.

    • Cet homme [Penautier, lie avec la Brinvilliers] a un nombre infini d'amis d'importance.... ils n'oublient rien pour le servir ; on ne doute pas que l'argent ne se jette partout Mme de Sévigné, 10 juill. 1676
  35. 36Se jeter, se lancer soi-même.

    • Me jeter du pont Neuf à bas dans la rivière Régnier, Sat. VIII
    • Vous tentez Dieu, et vous vous jetez à terre du haut du pinacle, dans l'espérance de trouver entre deux les mains des anges Bossuet, Élévat. sur myst. XXIII, 4
    • Un homme de bon sens ne se jette pas par la fenêtre ; c'est d'une nécessité morale Bonnet, Essai psychol. ch. 47
    • Par personnification. Ce fleuve, cette rivière se jette dans telle autre, se jette dans la mer, dans un lac, etc. ce fleuve, cette rivière se rend, va se perdre dans telle autre, etc.

    • Fig.

    • Terme de manége. Se jeter sur l'éperon, sur le talon, sur la jambe droite ou gauche, se dit d'un cheval qui pousse son corps du côté où le cavalier approche l'éperon, le talon ou la jambe, au lieu de céder à ces aides.

    • Terme de marine. Se jeter à la côte, y échouer son navire.

  36. 37Se précipiter, se porter impétueusement.

    • Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens Corneille, Poly. III, 2
    • Je me jette au-devant du coup qui t'assassine Corneille, Pomp. IV, 4
    • Ce que Moïse ayant entendu, il se jeta le visage contre terre Saci, Bible, Nombres, XVI, 4
    • Montgaillard se jeta sur lui comme un furieux.... Pont-Gand tire son épée, et lui en donne au travers du corps, et le jette mort Mme de Sévigné, 20 sept. 1675
    • Le coup de canon.... emporta le bras de Saint-Hilaire.... le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à crier Mme de Sévigné, 9 août 1675
    • Un lion affamé vint se jeter sur mon troupeau Fénelon, Tél. II
    • César, outré des bruits qu'on répandait contre son honneur et sa réputation, se jette dans la ville, court par les rues... VERTOT, Révol. rom. XIV, 319
    • Puis tout à coup se jetant sur eux deux :Monsieur, dit-il, s'adressant à l'un d'eux... Delille, Convers. II
    • Enfin, lorsque le besoin est extrême, il [le loup] s'expose à tout, il attaque les femmes et les enfants, se jette même quelquefois sur les hommes, devient furieux par ces excès, qui finissent ordinairement par la rage et la mort Buffon, Quadrup. t. II, p. 187
    • Fig.

    • Familièrement. Se jeter sur la friperie de quelqu'un, l'outrager de paroles.

    • Se jeter sur un lit, sur un siége, s'y asseoir, s'y coucher avec précipitation.

      • Il se jeta sur un lit, n'en pouvant plus Mme de Sévigné, 8 déc. 1673
      • Mme de Clémire, qui n'avait pas fermé l'œil de la nuit précédente, se jeta sur son lit Mme de Genlis, Veillées du chât. t. I, p. 5, dans POUGENS
    • Se jeter à genoux, se mettre précipitamment à genoux.

      • Allez, seigneur, vous jeter à ses pieds Racine, Andr. II, 5
      • Le roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes Voltaire, Charles XII, 2
      • Cette femme éperdue à vos sacrés genoux demande à se jeter Voltaire, Orphel. III, 1
    • Se jeter au cou de quelqu'un, lui passer les bras autour du cou en l'embrassant.

      • Quand il [le maréchal de Grammont] fut seul avec le père [Bourdaloue qui venait lui annoncer la mort de son fils], il se jeta à son cou, lui disant qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire Mme de Sévigné, 8 déc. 1673
    • Se jeter dans les bras, entre les bras de quelqu'un, se faire serrer, embrasser par quelqu'un.

      • [Le duc d'Enghien] se jetant entre ses bras [du prince de Condé] et dans le sein paternel Bossuet, Louis de Bourbon.
    • Fig. Se jeter dans les bras, chercher un appui.

    • Fig. Se jeter à la tête de quelqu'un, et, absolument, se jeter à la tête, s'offrir avec empressement et sans être recherché.

      • Cette conduite de ne vous point jeter à la tête et de laisser place aux désirs de vous voir Mme de Sévigné, à Coulanges, 28 mai 1695
    • Se jeter sur quelque chose, signifie quelquefois s'y porter avidement. Les chasseurs mouraient de faim, ils se jetèrent sur un pâté qu'ils avaient apporté.

      • Les archers français, prenant ce premier avantage pour le gain de la bataille, se jetèrent sur le bagage et se mirent à piller au lieu de combattre Duclos, Hist. de Louis XI, Œuv. t. III, p. 227, dans POUGENS.
    • Se jeter entre les mains, se remettre au pouvoir.

    • Se jeter dans, se dit aussi de tout ce qui est comparé à quelque abîme.

    • Se jeter à ou dans, tourner ses vues, ses désirs vers.

      • Il se jettera à d'autres desseins, et pensera à se rendre maître de quelques îles Pascal, Pensées, prophét. 26, éd. FAUGÈRE.
  37. 38Se jeter, faire une expédition militaire.

    • Un prince justement irrité se jette sur les terres de son ennemi Bossuet, 2e sermon, Annonciation, I
    • Attaquer avec impétuosité.

      • Hirtius trouva un endroit [des lignes d'Antoine] faible et moins défendu, qu'il emporta l'épée à la main ; il se jeta ensuite dans le camp VERTOT, Révol. rom. XIV, 326
  38. 39Entrer, se réfugier précipitamment en quelque endroit. On poursuivit le voleur, mais il se jeta dans une allée obscure, et disparut. Il se jette dans une voiture et se fait conduire chez lui. Il se jeta dans la place avec un millier d'hommes.

    • Fig. Se jeter dans un couvent, s'y retirer.

      • Je le menacerai de me jeter dans un couvent Molière, Pourc. I, 4
    • Se jeter dans un désert, s'y réfugier.

      • Je suis en colère contre le monde entier, je m'en vais me jeter dans un désert Mme de Sévigné, à Bussy, 22 sept. 1688
  39. 40Aller, se rendre imprudemment en quelque lieu.

    • Nous ne voulons pas nous aller jeter dans la fureur qui agite notre province Mme de Sévigné, 24 juill. 1675
  40. 41Fig. Prendre, accepter, se laisser aller.

    • Il faut se jeter promptement dans la soumission que nous devons à la Providence Mme de Sévigné, 20 oct. 1675
    • Cela est fort honnête à vous de vous jeter dans le vert et le bleu, aussitôt que vous apprenez la mort de notre pauvre cousine Mme de Sévigné, 21 août 1680
    • Nous avons juré à table de ne nous plus jeter dans de pareils soupers Mme de Sévigné, 31 juill. 1680
    • M. de Grignan s'est jeté dans cette superfluité [un double menton] MADAME DE GRIGNAN, à Bussi, dans SÉV. 28 oct. 1685
    • Une téméraire jeunesse se jetait sans étude et sans connaissance dans les charges de la robe Fléchier, Lamoignon.
    • Mme de Gerville s'est jetée dans la dévotion Mme de Genlis, Ad. et Théod. t. III, p. 382, dans POUGENS
    • Se jeter en un parti, se ranger du côté de ce parti.

      • Mais, lorsqu'en un parti, Sunnon, l'on s'est jeté, Regarder en arrière est une lâcheté SAURIN, Spart. I, 1
      • Il leur parla avec tant de hauteur que la plupart, piqués de ses reproches, se jetèrent dans l'armée de Marius VERTOT, Révol. rom. X, 55
      • On pendit sur-le-champ, par ordre d'Antoine, un grand nombre d'esclaves qui s'étaient jetés dans le même parti VERTOT, ib. XIV, 188
  41. 42Se jeter au travers, à la traverse, entre, venir déranger.

    • Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie Molière, Préc sc. 5
    • On ne vient point ainsi se jeter au travers d'une comédie et troubler un acteur qui parle Molière, Comtesse, 21
    • Il n'y a rien sur la terre ni de si bien concerté par la prudence, ni de si bien affermi par le pouvoir, qui ne soit souvent troublé et embarrassé par des événements bizarres qui se jettent à la traverse Bossuet, 2e sermon, purific. 2
    • Un nouvel embarras se jeta entre nous STAAL, Mém. t. II, p. 154
  42. 43Se jeter sur, se dit des humeurs, des maladies qui attaquent une partie du corps. La goutte s'est jetée sur l'estomac.

    • La furie de votre sang, qui vous a fait si souvent du ravage, m'empêche de rire quand il se jette ainsi dans votre gorge Mme de Sévigné, 8 oct. 1684
    • Une humeur de soixante et seize ans s'est jetée sur mes glandes, et le contrôleur général sur mes rescriptions Voltaire, Lett. Chabanon, 7 mars 1770
    • Impersonnellement.

      • Quand ma petite dernière plaie [à la jambe] a été fermée, il s'est jeté aux environs un feu léger Mme de Sévigné, 7 mars 1685
  43. 44Se jeter sur, parler de.

    • Je ne veux pas me jeter sur les passages des Pères [de l'Église] Bossuet, Lett. 181
    • Il s'échauffe dans la conversation... de là il se jette sur ce qui se débite au marché La Bruyère, Théoph. III
    • Je ferai comme Simonide, qui, n'ayant rien à dire de je ne sais quel athlète, se jeta sur les louanges de Castor et de Pollux D'Alembert, Lett. au roi de Prusse, 14 mai 1773
    • Se jeter au travers, parler sans réticence.

      • Il [Bourdaloue] se jeta sans balancer tout au travers de ses égarements [du prince de Condé] et de la guerre qu'il a faite contre le roi Mme de Sévigné, 25 avr. 1687
    • Se jeter parmi, entreprendre le récit.

      • Mon esprit ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d'horreurs [la révolution anglaise], si.... Bossuet, Reine d'Anglet.
    • Se jeter dans, se laisser aller à.

      • Là-dessus, M. le chancelier s'est jeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre Mme de Sévigné, 17 nov. 1664
      • À tout hasard je me suis jetée dans ces détails Mme de Sévigné, à Moulceau, 26 mai 1683
      • Voir de quelle manière je m'y étais pris.... pour me jeter dans le style doucereux Boileau, Prolog. d'opéra, Avert. au lecteur
  44. 45Avoir recours.

    • Chiverny se jeta aux pardons, à l'obscurité et à ce qu'il put trouver d'excuses Saint-Simon, 71, 174

Étymologie

Berry, giter ; provenç. gitar, gietar, getar ; espagn. jitar, jetar ; ital. gittare, gettare ; du latin jactare, fréquentatif de jacio (voy. JET).

Supplément

JETER. Ajoutez : - REM. On trouve jeter dit pour mettre bas, en parlant des femelles d'animaux. Comparez cela au n° 27 de jeter.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander