Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

perdre dans le Littré

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perdre v. a. (pèr-dr' ; à la 2e et à la 3e personne, tu perds, il perd, se prononcent pêr, sans que l's ou le d se lient : il pêr un temps précieux)

  1. 1Être privé de quelque chose dont on était en possession.

    • On perd tout quand on perd un ami si fidèle Corneille, Hor. II, 1
    • Je perdrai mes États, et garderai mon rang Corneille, Nicom. III, 1
    • Elle eut une magnificence royale ; et l'on eût dit qu'elle perdait ce qu'elle ne donnait pas Bossuet, Reine d'Anglet.
    • Je serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je tenais Bossuet, Duch. d'Orl.
    • Les misérables qui n'ont rien à perdre Bossuet, Hist. III, 7
    • Le prince d'Espagne, Louis de la Cerda, fils de celui qui perdit le trône Voltaire, Mœurs, 141
    • Perdre Dieu, ne plus avoir sa grâce, ne plus croire en lui.

      • C'est ainsi que nous perdons Dieu, dont toutefois nous ne pouvons nous passer ; car il y a au fond de notre âme un secret désir qui le demande sans cesse Bossuet, la Vallière.
    • Familièrement. Vous ne perdrez rien pour attendre, c'est-à-dire le retard ne vous sera pas préjudiciable, ou, ironiquement, vous serez puni comme vous le méritez.

    • On dit dans le même sens : n'en perdre que l'attente.

    • Il se dit aussi des personnes en ce même sens.

      • Après tout, je suis plus à vous que jamais ; il est vrai, madame, que vous ne sauriez me perdre, quelque négligence que vous ayez pour moi Voiture, Lett. 17
      • Il faut venger un père et perdre une maîtresse Corneille, Cid, I, 9
      • Je crus que je ne vous perdrais pas pour cela [une lettre non écrite], puisque vous ne m'aviez pas perdue pour quelque chose de plus Mme de Sévigné, à Bussy, 6 juillet 1670
      • On le négligea comme un serviteur qu'on ne pouvait perdre Fléchier, Duc de Mont.
      • La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies, quoiqu'elles aient rompu pour des intérêts où nous n'avons nulle part, est un point difficile ; il faut choisir souvent entre elles, ou les perdre toutes deux La Bruyère, III
  2. 2Être privé d'un avantage, d'un profit qu'on aurait pu obtenir. Perdre les bonnes grâces de quelqu'un. Perdre sa réputation, son honneur, ses emplois.

    • Deux mots que lui dit son père lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses avantages Bossuet, Mar.-Thér.
    • Je perdrais ma vengeance en la rendant si prompte Racine, Bajaz. IV, 6
    • Ils se voient mille fois à la veille de perdre en un instant le fruit d'une vie entière de recueillement et de pénitence Massillon, Carême, Samarit.
  3. 3Être séparé, par la mort ou autrement, de personnes qu'on aime, qu'on regrette. Notre servante s'est mariée ; nous avons perdu là une excellente domestique.

    • Plaignez-moi d'avoir perdu le cardinal de Retz Mme de Sévigné, à Bussy, 25 août 1679
    • Je crains toujours qu'elle ne perde bientôt son mari, et que vous ne la perdiez ensuite Mme de Maintenon, Lettre à Mme de Caylus, 15 oct. 1715
    • Mais il me faut tout perdre et toujours par vos coups RACINE, Andr. I, 4
    • J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison, Six frères.... RACINE, Phèdre, II, 1
    • J'ai perdu mon cher Damilaville, dont l'amitié ferme et courageuse avait été longtemps ma consolation Voltaire, Lett. à M. Thiriot, 27 janv. 1769
    • Vous aurez déjà appris que nous avons perdu Gresset, si le mot perdu n'est pas trop fort pour un homme qui ne disait plus que des orémus D'Alembert, Lett. à Voltaire, 23 juin 1777
  4. 4Être privé de quelque partie de soi.

    • Quel avantage pensait nous procurer Platon, en disant que c'était [l'homme] un animal à deux jambes sans plumes ?... puisqu'un homme ne perd pas l'humanité en perdant les deux jambes, et qu'un chapon ne l'acquiert pas en perdant ses plumes Pascal, Géométr. I
    • Il vaut bien mieux perdre votre pied, votre main, votre œil, tout votre corps, que de vous mettre en danger de perdre votre âme Bourdaloue, 3e dim. après Pâq. Dominic. t. II, p. 107
    • Il perdait son sang et ses forces Fénelon, Tél. X
    • Perdrai-je l'œil ? lui dit Messer Pancrace. -Non, mon ami ; je le tiens dans ma main J.-B. Rousseau, Épigr. I, 25
    • Perdre la vie, mourir.

      • Je crus que Mentor avait perdu la vie Fénelon, Tél. IV
    • Perdre la tête, avoir la tête coupée.

      • Trois pairs écossais furent condamnés à perdre la tête Voltaire, Louis XV, 25
    • Fig. Perdre la tête, devenir fou, et aussi ne savoir plus où l'on en est.

      • Ayez pitié de votre ancienne créature qui a perdu la tête, et à qui il ne reste que son cœur Voltaire, Lett. d'Argental, 15 août 1777
      • Le comte : Ah ! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien. - Figaro : Que la quittance de mes cent écus : ne perdons pas la tête Beaumarchais, Barb. de Sév. IV, 8
    • Populairement. Perdre la boule, ne plus savoir ce qu'on fait (boule est ici un mot populaire pour tête). Laissez-moi donc tranquille ; avec toutes vos observations vous me feriez perdre la boule.

    • Subir la perte ou la diminution de quelque faculté physique ou morale. Perdre le repos, le sommeil. Perdre patience. Perdre courage.

      • Il [Charles Ier] a montré qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître Bossuet, Reine d'Anglet.
      • Il perd le sentiment Racine, Andr. v, 5
      • Si je le hais, Cléone ? il y va de ma gloire Après tant de bontés dont il perd la mémoire Racine, Andr. II, 1
      • Je plains Votre Majesté si elle commence, comme elle prétend, à perdre la mémoire ; il y a longtemps que j'ai commencé à la perdre aussi D'Alembert, Lett. au roi de Pr. 13 déc. 1782
    • Perdre la parole, l'usage de la parole, perdre la voix, ne plus pouvoir parler.

      • Dandin : Parlez donc, avocat. - Petit Jean : J'ai perdu la parole Racine, Plaid. III, 3
      • Perdant tout ensemble et la voix et les pleurs Ducis, Oscar, II, 2
    • Fig. Perdre la parole, devenir muet de surprise, de crainte, d'embarras.

      • Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ? Molière, Tart. II, 3
    • Perdre haleine, l'haleine, la respiration, manquer de respiration.

      • Écoute, mouchard, mon ami, Je suis ton capitaine ; Sois gai pour tromper l'ennemi, Et chante à perdre haleine Béranger, la Conspir. des chansons.
    • Perdre l'esprit, devenir fou, et aussi ne pas savoir comment se tirer de quelque embarras.

      • Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue pendant dix jours ; les matelots furent alarmés jusqu'à perdre l'esprit Bossuet, Reine d'Anglet.
    • On dit dans le même sens : perdre le jugement.

      • Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement ? Molière, Mis. IV, 3
    • Familièrement. Il en perd le boire et le manger, c'est-à-dire il est tellement préoccupé de quelque chose qu'il semble ne songer à rien autre.

  5. 5Ne pas entendre. Il a l'oreille dure, il perd une partie de ce qui se dit dans la conversation.

    • Je ne perdis rien de tout ce qu'elle me dit, et en vérité je vous le rapporte presque mot pour mot, tant j'en fus frappée Marivaux, Marianne, part. I
    • Ne pas comprendre. Il sait l'anglais imparfaitement, et il perd une partie de ce qui se dit.

    • Ne pas voir. Il était mal placé, et perdait une partie du jeu des acteurs.

      • Sainville ne perdait aucun de ses mouvements Mme de Genlis, Vœux téméraires, t. III, p. 242, dans POUGENS
  6. 6Être privé d'une chose qui est sortie hors de notre possession par quelque accident. Perdre son chapeau, son mouchoir.

    • Priver quelqu'un d'une chose qu'on met par accident hors de sa possession.

      • On lui perd tout, on lui égare tout La Bruyère, XI
    • Perdre quelqu'un, se séparer de lui de manière à ne plus pouvoir le retrouver.

      • J'ai perdu mon maître à l'Opéra ; je ne sais ce qu'il est devenu BARON, Homme à bonnes fort. IV, 5
    • En ce sens, il se dit aussi de certains animaux. Ce chien a perdu con maître.

    • Perdre quelqu'un, le détourner de sa route, l'égarer. Ce postillon nous a perdus.

    • Perdre quelqu'un, perdre un chien, signifie aussi l'égarer de manière à ne plus le retrouver. Il faut perdre ce chien. esser d'avoir, n'avoir plus. Les arbres ont perdu leurs feuilles. Cette étoffe a perdu sa couleur.

      • Cidalise la promène ; elle tâchera de la perdre comme un animal incommode Dancourt, Foire de Besons, SC. 14
      • Attale : Insolent ! est-ce enfin le respect qui m'est dû ? - Nicomède : Je ne sais de nous deux, seigneur, qui l'a perdu Corneille, Nicom. I, 2
      • Tellier et Servien se contentèrent de ne lui pas applaudir [à Mazarin] ; mais le garde des sceaux lui perdit tout respect Retz, III, 136
      • Ce présent perdait son prix par son abondance Pascal, Géométr. 2
      • J'ai perdu, à force de vous écouter, la grossière ignorance sur bien des choses Mme de Sévigné, 15 sept. 1680
      • À force d'attentats perdre tous mes remords Racine, Athal. III, 3
      • Nous avons perdu l'espérance de le revoir Fénelon, Tél. I
      • Il n'avait rien perdu de sa fierté Fénelon, ib. XVI
    • Fig. J'y perdrai mon nom, voy. NOM, n° 1, à la fin.

    • Cette rivière perd son nom dans telle autre, cette rivière, en tombant dans telle autre, prend le nom de celle-ci.

    • Renoncer à.

  7. 8Cesser de suivre, d'occuper, laisser échapper, laisser prendre. Perdre son chemin. Le cocher s'est laissé couper, il a perdu la file.

    • Je ferai que le pilote perdra sa route Fénelon, Tél. IX
    • Tout à coup elle [Cymodocée] s'aperçoit qu'elle a perdu le sentier de la montagne Chateaubriand, Mart. I
    • Fig. Perdre la trace, les voies, le train d'une affaire, ne savoir plus où elle en est.

    • Perdre du terrain, reculer au lieu d'avancer ; se laisser distancer par un concurrent.

    • Terme de manége. Perdre du terrain, se rétrécir sur les voltes.

    • Perdre de vue, voy. VUE.

    • Fig. Perdre le fil de son discours, n'en pouvoir plus trouver la suite.

    • Perdre le fil du discours d'un autre, n'en pas pouvoir comprendre la suite.

    • Perdre pied, perdre terre, ne plus trouver le fond de l'eau avec les pieds ; et fig. ne savoir plus où l'on on est.

  8. 9Terme de marine. Perdre terre, cesser de voir la terre.

    • Perdre la sonde, ou perdre le fond, quitter les parages où l'on pouvait sonder.

    • Perdre la tramontane, voy. TRAMONTANE.

    • Fig. et familièrement. Perdre la carte, se brouiller dans ses idées.

    • Perdre ses mâts, ses voiles, son gouvernail, se dit lorsque les mâts sont abattus, les voiles emportées, le gouvernail démonté par l'effet du mauvais temps.

    • Un officier commandant perd ou a perdu un bâtiment, lorsque ce bâtiment fait ou a fait naufrage pendant qu'il le commandait.

  9. 10Perdre, faire un mauvais emploi, un emploi inutile.

  10. 11Avoir le désavantage.

    • Je voudrais, m'en coutât-il grand'chose,Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause Molière, Mis. I, 1
    • Si vous perdez une bataille, tout est perdu dans ce moment ; si vous ne la donnez pas, vous perdez tout, peut-être un peu plus lentement, mais vous perdez tout Mme de Maintenon, Lett. à Mme des Ursins, 18 juillet 1706
    • La jurisprudence d'Espagne est précisément comme celle de France : on change de lois en changeant de chevaux de poste, et on perd à Séville le procès qu'on aurait gagné à Saragosse Voltaire, Lett. Servan, 13 janv. 1768
    • Ne rien perdre, n'éprouver aucun désavantage.

      • Il m'envoie sa harangue, qui ne perd rien pour être imprimée Mme de Sévigné, 228
      • Si leur union [de Louis XIV et de Charles II] ne perd rien de sa fermeté Bossuet, Duch. d'Orl.
      • Je me trouvai sur son passage, elle ne perdait rien à être vue de près Marivaux, Pays. parv. part. v.
    • Terme de jeux. Perdre les cartes, faire moins de levées que la personne contre laquelle on joue.

    • Il se dit aussi de l'argent que l'on donne à celui qui gagne une partie de jeu.

      • Mon fils me fit l'autre jour une assez méchante plaisanterie : il me manda qu'il avait perdu au reversis deux cent soixante louis Mme de Sévigné, 442
    • Fig. Il joue à tout perdre, il expose au hasard tout ce qu'il a, ou les plus grands intérêts dont il soit chargé.

  11. 12Causer la ruine.

    • Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,Et pour leur obéir perdez le malheureux Corneille, Pomp. I, 1
    • Je perdrai qui me perd, ne pouvant me sauver Corneille, ib. II, 4
    • Je perdrai toute la maison d'Achab, et je tuerai de la maison d'Achab jusqu'aux petits enfants, jusqu'aux animaux Saci, Bible, Rois, IV, IX, 8
    • Étant tous unis dans le dessein de perdre M. Arnauld Pascal, Prov. I
    • Antiochus l'illustre, roi de Syrie, conçut le dessein de perdre ce peuple divisé [les Juifs], pour profiter de ses richesses Bossuet, Hist. II, 5
    • L'empereur [Théodose], ayant appris ce désordre, en fut tellement irrité, qu'il résolut de perdre cette ville [Thessalonique], et condamna à la mort une partie de ses habitants Fléchier, Hist. de Théodose, IV, 2
    • Et, pour nous rendre heureux, perdons les misérables Racine, Brit. II, 8
    • On se perdait en voulant perdre l'innocence Massillon, Dauphin.
    • Que voulez-vous que je vous réponde ? vous avez voulu me perdre, et vous réussissez à merveille Dancourt, Bourg. à la mode, v, sc. dern.
    • Les leudes et les grands officiers se crurent perdus ; ils la perdirent [Brunehault] Montesquieu, Esp. XXXI, 1
    • La cabale jésuitique ne voulut-elle pas perdre Fontenelle ? Voltaire, Dict. phil. Quisquis.
    • Perdre d'honneur, de réputation, ôter l'honneur, la réputation, en action ou en parole.

    • Perdre auprès de quelqu'un, dans l'esprit de quelqu'un, ôter la faveur, la bonne opinion.

      • Je vois qu'il a voulu me perdre auprès de vous Corneille, Nicom. IV, 2
      • Que ne m'avez-vous consultée avant que d'écrire à ma mère, lui repartis-je en sanglotant ? vous achevez de me perdre auprès d'elle Marivaux, Marianne, 9e part.
    • Par exagération. Causer un grand tort, un grand embarras.

      • Mon cher oncle, je m'en irai ; je m'en retournerai ; ne me perdez pas Diderot, Père de famille, v, 12
      • Viens donc, malheureux ! tu me perds Beaumarchais, Barb. de Sév. I, 2
    • Il se dit aussi des choses qui causent la ruine.

  12. 13Gâter l'esprit, corrompre les mœurs.

    • Perdre une femme, la jeter dans le désordre.

      • Comment l'amour, qui perd tant d'honnêtes femmes.... J.-J. Rousseau, Hél. v, 13
      • L'indigence et la séduction perdaient une fille modeste et sage, qui peut faire un jour une excellente mère de famille J.-J. Rousseau, ib. I, 39
    • Causer la damnation. Perdre son âme, se damner.

      • Et mille fois elle [l'âme du religieux] se félicite elle-même d'avoir su perdre sa liberté, afin que sa liberté ne la perdît pas Bourdaloue, Pensées, t. II, p. 481
      • C'est une illusion qui perd une infinité de demi-chrétiens, et qui nous perdra Bourdaloue, 6e dim. après l'Épiphan. Dominic. t. I, p. 331 et 332
      • Ô Dieu !... si le nombre de ceux qu'il faudrait perdre ne vous fait rien rabattre de la sévérité de vos lois Massillon, Carême, Élus.
  13. 14Endommager, gâter. La nielle a perdu les blés. La pluie a perdu la robe de cette dame.

  14. 15Confondre avec, rendre insensible dans. Il faut perdre cette nuance dans les autres.

    • Terme de gravure. Perdre une taille, la rendre insensible ; la joindre à une autre, de manière que les deux se confondent ensemble.

  15. 16V. n. Perdre, ne pas obtenir le gain, le profit, l'avantage qu'on espérait.

    • Si elle [Mme de Bouillon] est innocente, elle perd infiniment de n'avoir pas le plaisir de triompher Mme de Sévigné, 16 févr. 1680
    • Je comprends qu'en effet vous perdez un peu que je ne sois plus à Paris Mme de Sévigné, 17 mai 1680
    • Je suis charmé de mon prédicateur ; vous avez bien perdu de n'être pas à son sermon Fénelon, t. XXI, p. 3
  16. 17Avoir le désavantage au jeu.

    • Jouer à qui perd gagne, jouer à un jeu où l'on convient que celui qui perdra la partie selon les règles ordinaires, la gagnera ; et fig. obtenir un avantage réel au prix d'un désavantage apparent.

  17. 18Diminuer de valeur. Les actions ont perdu.

    • Cet homme a beaucoup perdu dans l'opinion, c'est-à-dire on en fait moins de cas qu'auparavant.

      • Vous aviez gagné chez les paysans, vous perdez chez les beaux esprits J.-J. Rousseau, Hél. II, 27
    • Sa réputation perd chaque jour, l'estime qu'on faisait de lui diminue chaque jour.

    • Diminuer d'intensité, de force, de qualité. Le vin perd en vidange. Ces fruits perdent à attendre.

      • Je cherchai combien la lumière du soleil perdait par la réflexion à différentes distances Buffon, Hist. min. Introd. part. exp. Œuv. t. VII, p. 144
    • Empirer.

  18. 19Terme de marine. La mer perd, la marée se retire.

    • Les marées perdent, lorsqu'elles sont dans la période pendant laquelle chaque marée est plus faible que celle qui l'a précédée.

    • Un navire perd, lorsqu'il est gagné par un autre ou qu'il recule au lieu d'avancer. Il perd au vent lorsqu'il ne tient pas bien le vent.

  19. 20Se perdre, v. réfl. Être perdu, devenir à rien.

    • Le temps se perd, seigneur Corneille, Othon, I, 5
    • Elle gémit en vain ; sa plainte au vent se perd La Fontaine, Fabl. II, 8
    • Lui [Dieu], aux yeux de qui rien ne se perd Bossuet, Duch. d'Orl.
    • Nous mourons tous... et nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour Bossuet, ib.
    • J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue Racine, Brit. II, 2
    • J'entends dire qu'elle [une actrice] n'a que des défauts qui se perdent aisément, mais qu'elle a toutes les qualités qui ne s'acquièrent point D'Alembert, Lett. à Voltaire, 23 juin 1766
    • Ses parents, qui n'approuvaient pas ce dessein, l'envoyèrent [Juste Lipse] à Louvain, où sa vocation se perdit Diderot, Opin. des anc. philos. (Stoïcisme).
    • Se perdre, se dit des espèces qui cessent d'exister. Il y a des espèces qui se perdent. Les espèces qui se sont perdues.

    • L'odeur de cette liqueur, de cette essence, s'est perdue, elle s'est dissipée.

    • Neutralement. Laisser perdre, ne pas avoir soin de garder.

      • La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux LA ROCHEFOUC., Prem. pens. n° 17
      • Il se dit des lois, des usages, des coutumes qui cessent, des mots qui tombent en désuétude. Cet usage se perd de jour en jour. Ce mot se perd. Cette acception s'est perdue.

        • La loi des Wisigoths triompha, et le droit romain s'y perdit Montesquieu, Espr. XXVIII, 7
      • Cette rivière se perd dans la terre, sous terre à tel endroit, elle s'enfonce en terre et disparaît à cet endroit.

        • Si ces eaux trouvent des terres sablonneuses, elles se filtrent au travers, et se perdent ; il faut des fonds qui les arrêtent, tels que sont des lits de glaise Fontenelle, Couplet.
      • Cette rivière se perd, va se perdre dans telle autre, dans un lac etc. elle se jette dans telle autre, dans un lac, etc.

        • L'Uruguay, qui se perd dans le même fleuve [le Paraguay] vers le 34e degré de latitude Raynal, Hist. phil. VIII, 15
      • Cette rivière se perd dans les sables, elle y finit son cours et ses eaux s'y absorbent.

      • Le chemin se perd en cet endroit, il cesse d'être frayé.

  20. 21S'abîmer.

    • J'ai demandé Thésée aux peuples de ces bordsOù l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts Racine, Phèdre, I, 1
    • Les jours, les mois, les années s'enfoncent, et se perdent sans retour dans l'abîme des temps La Bruyère, XIII
    • La rivière s'élargissait toujours ; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel Voltaire, Candide, 17
    • Qui percera cette nuit profonde, qui sondera cet abîme où la nature va se perdre ? Bonnet, Consid. corps organ. Œuv. t.v, p. 188, dans POUGENS.
    • Fig. Tomber comme dans un précipice.

      • C'est dans cet abîme profond [l'incrédulité] que la princesse palatine allait se perdre Bossuet, Anne de Gonz.
      • Les fleuves courent se mêler dans la mer : les monarchies vont se perdre dans le despotisme Montesquieu, Esp. VIII, 17
      • En niant le péché originel, vous serez forcés d'aller vous perdre dans l'athéisme Chateaubriand, Génie, I, I, 4
  21. 22Disparaître.

    • Fig. Se perdre dans les nues, dans les nuages, parler avec emphase et obscurité.

    • Fig. Se perdre dans des digressions, se livrer à des digressions qui font oublier le sujet principal.

  22. 23Se terminer.

  23. 24Se confondre en.

    • Les dix tribus se perdent parmi les gentils Bossuet, Hist. II, 4
    • Les peuples, réconciliés ou vaincus, viennent se perdre dans le peuple romain Chateaubriand, Génie, IV, III, 1
    • Ces nuances, ces couleurs se perdent l'une dans l'autre, elles deviennent tellement mêlées qu'on n'en voit plus la différence.

  24. 25S'anéantir.

    • Se perdre en Dieu, c'est s'oublier soi-même, pour n'avoir le cœur occupé que de lui Bossuet, Rép. aux diff. de Mme de la Maisonfort.
    • Je me sentais avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers.... j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace J.-J. Rousseau, 3e lett. à M. de Malesherbes, Corresp. t. IV, p. 94, dans POUGENS.
    • Va donc, douce chimère d'une âme sensible, félicité si charmante et si désirée, va te perdre dans la nuit des songes ; tu n'auras plus de réalité pour moi J.-J. Rousseau, Hél. II, 6
  25. 26Se perdre, faire naufrage.

    • Un vieux gentilhomme qui s'était enrichi aux Indes, et qui s'était perdu en mer six mois après son mariage.... Scarron, Rom. com. I, 22
    • Depuis trente ans que je navigue, il ne m'est pas arrivé de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre LAPÉROUSE, Voy. t. II, p. 149, dans POUGENS
  26. 27S'égarer, ne plus retrouver son chemin.

    • Cet autre [chemin] si droit, par lequel on m'assurait que je ne me pourrais perdre quand je le voudrais, je m'y perdis hier trois fois en ne le voulant pas Voiture, Lett. 149
    • Neutralement. Mener perdre, conduire quelqu'un pour l'égarer.

      • Fig.

        • Il [Épictète] se perd dans la présomption de ce que l'on peut Pascal, Entret. avec M. de Saci.
        • Je ne me perds point, dit David, dans de tels excès ; et voilà l'orgueil méprisé dans ses égarements Bossuet, Mar.-Thér.
      • Fig. Se perdre, ne plus se retrouver soi-même.

        • Mais, en se trouvant ainsi soi-même, étrange confusion ! elle [l'âme] se perdra bientôt soi-même Bossuet, la Vallière.
        • Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu ; mais nous avons dit, et il est vrai, qu'il ne faut pas s'étonner s'il s'est après cela perdu lui-même Bossuet, ib.
  27. 28Fig. Avoir l'esprit surmonté par la grandeur ou la difficulté des choses.

    • Je m'y perds, je n'y connais rien.

      • Tout le monde a envie de rire : j'avoue, pour moi, que je m'y perds Bossuet, Lett. quiét. 404
      • Comment le fils d'un berger peut-il donner quarante gros diamants ? pourquoi est-il monté sur une licorne ? on s'y perdait Voltaire, Princ. de Babyl. II
      • Plus je sonde l'abîme, hélas ! plus je m'y perds Lamartine, Méd. I, 2
    • On dit aussi en ce sens : je me perds.

    • Ma tête se perd, je m'égare, mes idées se troublent.

  28. 29Avoir l'esprit absorbé.

    • Je me perds dans cette pensée Mme de Sévigné, 358
    • Le Nestor des Natchez parut se perdre dans quelque grand souvenir Chateaubriand, Natch. liv. I
  29. 30Cesser d'avoir des rapports d'amitié.

    • Nous ne nous perdons point, de notre race ; nos liens s'allongent quelquefois, mais ils ne se rompent jamais Mme de Sévigné, à Bussy, 6 juill. 1670
  30. 31Causer sa propre ruine. Il se perd par ses dépenses excessives.

    • Il joue à se perdre, se dit d'un homme qui s'expose à perdre sa vie, sa fortune, sa réputation.

    • Se perdre d'honneur, ruiner soi-même sa réputation.

    • Se perdre dans l'esprit de quelqu'un, s'enlever auprès de lui tout crédit, toute bonne opinion.

      • Mademoiselle [de Montpensier] se perdit pour jamais dans l'esprit du roi Voltaire, Louis XIV, 5
    • Se perdre à crédit, à plaisir, de gaieté de cœur, se faire tort par étourderie.

      • C'est se perdre de gaieté de cœur Casimir Delavigne, D. Juan d'Autriche, II, 7
  31. 32Se damner.

    • Si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre, mais au moins vous vous perdrez en honnête homme Pascal, Condit. des grands, 3
    • Les pécheurs ordinaires se perdent par un excès de confiance ; mais les libertins et les impies déclarés se perdent par un défaut de confiance Bourdaloue, Exhort. sur la trah. de Judas, t. I, p. 450
    • Verrai-je tout le monde se convertir, pendant que vous demeurerez dans le chemin de vous perdre ? Mme de Maintenon, Lett. à M. d'Aubigné, 15 mars 1693
    • Elles se perdaient gaiement par la galanterie, la bonne chère et par l'oisiveté ; et elles se perdent tristement par la présomption et par l'envie La Bruyère, III
  32. 33Terme de jeu de billard. Se perdre, mettre sa propre bille dans une blouse, ou la faire sauter hors des bandes.

  33. 34S. m. Le perdre, l'action de perdre.

    • Ce n'est point le perdre qui nous afflige, c'est l'opinion seule d'avoir perdu Malherbe, Lexique, éd. L. Lalanne.

Remarque

Fléchier voulait qu'on dît au présent, avec l'interrogation : perdé-je ? Vaugelas, qu'on dît perds-je ? Perdé-je est dit par Mme de Grignan : Rien n'est plus digne de vos regrets [que la mort de Mme de Sévigné] ; et moi, monsieur, que ne perdé-je point ? dans SÉV. t. x, p. 387, éd. RÉGNIER. Louis XIV dit un jour : Depuis six ans que j'ai tant d'ennemis sur les bras, perds-je un seul pouce de terre, dans RICHELET, Dict. Il ne faut pas dire perdé-je qui est un barbarisme ; perds-je, qui est correct, n'est pas usité : il faut dire est-ce que je perds ?

Proverbes

Il se faut garder des gens qui n'ont rien à perdre. Marchand qui perd ne peut rire. À tout perdre il n'y a qu'un coup périlleux, se dit, lorsqu'en risquant tout, on se résout à tout ce qui peut arriver. À laver la tête d'un âne, d'un More, on perd sa lessive, on perd sa peine à instruire une personne têtue, stupide, indocile. Il ne faut pas laisser perdre les bonnes coutumes, se dit en parlant de quelque fête où l'on se réjouit. Qui quitte la partie la perd, se dit au jeu, et aussi pour marquer qu'il faut poursuivre ce qu'on entreprend. Il est aujourd'hui la Saint-Lambert, qui quitte sa place la perd. Qui perd le sien, perd le sens.

Étymologie

Wallon, pied ; Berry, parde ; bourg. pardre ; les paysans dans la comédie, pardre ( ) ; prov. perdre ; cat. perdrer ; esp. perder ; ital. perdere ; du lat. perdere, de per, et dare, donner.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander