Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

œil dans le Littré

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œil s. m. (eull, ll mouillées)

  1. 1L'organe de la vue. De bons yeux. De mauvais yeux. De beaux yeux. Un œil bien fendu. J'ai acheté quatre yeux de bœuf pour en étudier l'organisation.

    • Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite Régnier, Sat. XII
    • Il [un tableau] doit être colloqué fort peu au-dessus de l'œil et plutôt au-dessous POUSSIN, Lett. 28 avril 1639
    • Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau Corneille, Cid, III, 3
    • Semblable à nos yeux qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes LA ROCHEFOUC., Prem. pens. 1
    • Le Seigneur ne vous a point donné jusqu'aujourd'hui un cœur qui eût de l'intelligence, des yeux qui pussent voir, et des oreilles qui pussent entendre Saci, Bible, Deuter. XXIX, 4
    • Un modeste regard et pourtant l'œil luisant La Fontaine, Fabl. VI, 5
    • Elle.... fait la moue pour montrer une petite bouche, et roule ses yeux pour les faire paraître grands Molière, Critique, 2
    • Et ses roulements d'yeux, et son ton radouciN'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici Molière, Mis. I, 1
    • Je ne sais qui me tient, infâme,Que je ne t'arrache les yeux Molière, Amph. II, 3
    • M'as-tu de tes gros yeux assez considéré ? Molière, ib. III, 2
    • Le plaisir d'aimer sans oser le dire a ses peines, mais aussi il a ses douceurs.... les yeux s'allument et s'éteignent dans un même moment.... Pascal, Pass. de l'amour.
    • Les yeux sont les interprètes du cœur ; mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage Pascal, ib.
    • Des yeux il [l'esprit de finesse] va jusqu'au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans Pascal, ib.
    • Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie Pascal, Pens. XXIV, 33, édit. HAVET.
    • Le plus grand supplice des yeux malades est de les exposer au grand jour et de les forcer de le voir NICOLE, Ess. mor. 2e traité, ch. 10
    • Ô Seigneur, vous avez fait, comme dit le Sage, l'œil qui regarde et l'oreille qui entend Bossuet, le Tellier
    • Combien n'a-t-on point vu de belles aux doux yeux,Avant le mariage anges si gracieux... Boileau, Sat. X
    • Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain Racine, Phèdre, V, 6
    • Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés Racine, Andr. IV, 3
    • Muet, chargé de soin et les larmes aux yeux,Il ne me laissait plus que de tristes adieux Racine, Bérén. I, 4
    • Hélas ! sans frissonner, quel cœur audacieuxSoutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux ? Racine, Esth. II, 7
    • Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants, Entrant à la lueur de nos palais brûlants Racine, Andr. III, 8
    • Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat ? Racine, Athal. I, 1
    • Le visage large et carré, avec de petits yeux noirs, qui d'abord paraissaient vifs, mais qui n'étaient que curieux et inquiets ; de ces yeux toujours remuants, toujours occupés à regarder Marivaux, Marianne, 5e part.
    • J'ai vu de beaux yeux pleurer en le lisant [le 5e acte de Zulime] ; mais je me défie toujours des beaux yeux : celles qui les portent sont d'ordinaire séduites ou trompeuses Voltaire, Lett. d'Argental, 22 mars 1740
    • On a trouvé qu'avec deux yeux égaux en force on voyait mieux qu'avec un seul œil, mais d'une treizième partie seulement Buffon, De la vue.
    • En général, les gazelles ont les yeux noirs, grands, très vifs, et en même temps si tendres que les Orientaux en ont fait un proverbe, en comparant les beaux yeux d'une femme à ceux de la gazelle Buffon, Quadrup. t, V, p. 361
    • L'œil doit être regardé comme une expansion du nerf optique, ou plutôt l'œil lui-même n'est que l'épanouissement d'un faisceau de nerfs qui, étant exposé à l'extérieur plus qu'aucun autre nerf, est aussi celui qui a le sentiment le plus délicat Buffon, Hist. nat. hom. Œuv. t. IV, p. 495
    • Les yeux que l'on croit être noirs ne sont que d'un jaune brun ou d'orangé foncé ; il ne faut, pour s'en assurer, que les regarder de près ; car, lorsqu'on les voit à quelque distance, ou qu'ils sont tournés à contre-jour, ils paraissent noirs, parce que la couleur jaune brun tranche si fort sur le blanc de l'œil qu'on la juge noire par l'opposition du blanc Buffon, ib. t. IV, p. 284
    • Les différentes couleurs des yeux sont l'orangé foncé, le jaune, le vert, le bleu, le gris et le gris mêlé de blanc Buffon, ib. t. IV, p. 283
    • L'œil appartient à l'âme plus qu'aucun autre organe ; il semble y toucher et participer à tous ses mouvements, il en exprime les passions les plus vives et les émotions les plus tumultueuses comme les mouvements les plus doux et les sentiments les plus délicats Buffon, ib. t. IV, p. 281
    • Qu'est-ce à votre avis, que des yeux, lui dit M. de.... ? C'est, lui répondit l'aveugle, un organe sur lequel l'air fait l'effet de mon bâton sur ma main Diderot, Lett. sur les aveugl. Œuvr. t. II, p. 183, dans POUGENS
    • Locke convint avec lui [M. Molinet] qu'un aveugle-né dont les yeux s'ouvriraient à la lumière, ne distinguerait pas à la vue un globe d'un cube Condillac, Traité des sens, I, II, 1
    • Les objets se peignent au fond de nos yeux dans une situation renversée, et cependant nous les voyons droits BRISSON, Traité de phys. t. II, p. 282, dans POUGENS
    • L'œil est le sens de la beauté physique, et l'oreille est par excellence le sens de la beauté intellectuelle et morale Marmontel, Élém. de litt. Œuv. t. V, p. 329, dans POUGENS
    • De grands yeux qui ne disent mot SAURIN, Mœurs du temps, sc. 14
    • Une statue de Jupiter, conservée autrefois, disait-on, dans le palais de Priam : elle a trois yeux, dont l'un est placé au milieu du front, soit pour désigner que ce dieu règne également dans les cieux, sur la mer et dans les enfers, soit peut-être pour montrer qu'il voit le passé, le présent et l'avenir Barthélemy, Anach. ch. 53
    • Œil cerclé, œil laissant voir autour de la cornée un cercle blanc qui n'est qu'une portion de la sclérotique.

    • Avoir les yeux au beurre noir, les yeux pochés, les yeux en compote, c'est-à-dire avoir les yeux meurtris par un coup.

    • Les yeux gros, les yeux prêts à pleurer, ou qui viennent de pleurer.

      • Il est vrai qu'on dit cela les yeux gros, et cela doit ennuyer les vôtres D'Alembert, Lett. à Voltaire, 16 oct. 1760
    • Fig. N'avoir des yeux que pour voir une chose, ne pouvoir considérer que cette chose.

      • La vérité, qu'ils [les mauvais rois] ont craint de voir, fait leur supplice, ils la voient, et n'ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux Fénelon, Tél. XVIII
    • Fig. N'avoir des yeux que pour voir, accorder une préférence exclusive à.

      • Leur mère [de Rosimond et Braminte], qui avait horreur de son fils aîné, n'avait des yeux que pour voir le cadet Fénelon, t. XIX, p. 21
    • Fig. N'avoir des yeux que pour.... aimer uniquement, considérer, estimer uniquement.

    • N'avoir plus d'yeux pour..., ne plus aimer, ne plus considérer.

    • Familièrement. Aimer quelqu'un comme ses yeux, plus que ses yeux, l'aimer tendrement.

      • Je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux La Fontaine, Fabl. VIII, 22
      • Je ne peux vous dire, madame, que je vous aime comme mes yeux ; mais je vous aime comme mon âme, car je me suis toujours aperçu qu'au fond mon âme pensait comme la vôtre Voltaire, Lett. Mme du Deffant, 9 août 1771
    • Familièrement. Conserver une chose comme la prunelle de l'œil, comme la prunelle de ses yeux, la conserver soigneusement, précieusement.

    • Fig. Couver des yeux une personne, une chose, regarder cette personne, cette chose avec intérêt, avec complaisance.

    • Fig. et familièrement. Manger, dévorer quelqu'un des yeux, le regarder avec avidité.

    • On dit dans le même sens : manger, dévorer quelque chose des yeux.

      • Il a toujours la vue Dessus cet os et le ronge des yeux La Fontaine, Jum.
    • On dit que des gens se mangent les yeux, le blanc des yeux, sont prêts à se sauter aux yeux, pour signifier qu'ils sont en querelle violente, en procès.

    • Être près de s'arracher les yeux, avoir une violente altercation.

      • Nous nous sommes arraché le blanc des yeux, Helvétius, Saurin et moi Diderot, Mém. t. II, p. 28, dans POUGENS
    • Fermer les yeux, rapprocher les paupières de manière à intercepter la vue. Fermez l'œil droit. Il ferma les yeux et s'endormit.

    • Fermer les yeux de quelqu'un, à quelqu'un, lui clore les paupières qui restent ouvertes après l'agonie ; et fig. l'assister à ses derniers moments.

    • Fermer les yeux, mourir.

    • On dit dans le même sens : son œil se ferme, ses yeux se ferment à la lumière.

    • Ne pouvoir fermer l'œil, n'avoir pas fermé l'œil, les yeux de toute la nuit, ne pouvoir dormir, n'avoir pu reposer de toute la nuit.

      • Le pauvre garçon n'a pas fermé l'œil de toute la nuit, il n'a fait que se tourmenter dans son lit Dancourt, les Fonds perdus, I, 4
      • Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l'œil de la nuit Mme de Staël, Corinne, VIII, 1
    • Les yeux fermés, les yeux clos, c'est-à-dire sans avoir besoin de recourir à la vue. Je connais le chemin, j'irais là les yeux fermés.

    • Fig. Les yeux clos, les yeux fermés, se dit quand, par confiance ou par déférence pour quelqu'un, on fait ce qu'il désire, sans rien examiner. Il signa le contrat les yeux fermés.

    • L'on dit dans le même sens figuré : les yeux bandés.

      • Abandonnez-vous à Dieu, ma très chère, laissez-vous conduire les yeux bandés Mme de Maintenon, Lett. à Mme de la Maisonfort, 12 déc. 1690
    • À yeux fermés, avec les yeux fermés.

      • Je méditais dans mon lit à yeux fermés J.-J. Rousseau, Confess. VI
    • Crever les yeux, léser les yeux par un coup, par une blessure, de manière qu'ils soient incapables de voir.

    • Fig. et familièrement. Crever les yeux, se dit d'une chose qu'il est en quelque façon impossible de ne pas voir. Vous cherchez votre tabatière, elle vous crève les yeux.

      • Trissotin : Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux. - Clitandre : Moi, je les vois si bien qu'ils me crèvent les yeux Molière, F. sav. IV, 3
    • Crever les yeux, se dit aussi d'une chose évidente qu'on n'aperçoit pas. Vous disputez à tort, la chose est évidente, elle crève les yeux.

    • Les yeux du corps, par opposition aux yeux de l'esprit, à la vue intellectuelle.

      • Je suis venu, le flambeau à la main, les exhorter à ne rien croire en matière de philosophie, que ce qu'ils verraient clairement soit des yeux du corps, soit de ceux de l'esprit MAIRAN, Éloges, l'abbé de Molières
    • Sur les yeux de la tête, sorte de commandement ou de défense que l'on fait, comme si l'on menaçait d'arracher les yeux de la tête.

    • Fig. Cela coûte les yeux de la tête, c'est-à-dire cela est d'un prix excessif.

    • Par extension.

      • Ces murs mêmes, seigneur, peuvent avoir des yeux [des gens cachés derrière peuvent nous voir] Racine, Brit. II, 6
    • Frais comme l'œil, se dit, à la halle, d'un poisson très frais.

    • Ce poisson a un pied entre œil et bat, il a un pied entre l'œil et la queue.

    • Par exagération. Les yeux lui sortent de la tête, c'est-à-dire il a de fort gros yeux, et aussi ses yeux sont enflammés de fureur.

    • Pleurer d'un œil, et rire de l'autre, témoigner à la fois du chagrin et de la joie.

      • Il pleure d'un œil et rit de l'autre La Bruyère, VIII
    • Ne dormir que d'un œil, ne pas s'endormir tout à fait, afin de continuer à faire bonne garde.

    • Baisser les yeux, diriger les yeux de manière que le regard se porte en bas.

    • Lever les yeux, les diriger de manière que le regard se tourne en haut.

    • Fig. Ne pas oser lever les yeux, être plein de honte, de confusion.

      • À peine ose-t-il lever les yeux Fénelon, Tél. V
    • Ne pas en croire ses yeux, douter si ce qu'on voit est bien réel.

    • Fig. et populairement. Se mettre le doigt dans l'œil, se tromper, se causer du dommage à soi-même.

    • Populairement. Tourner de l'œil, mourir.

    • Faire les yeux blancs, menacer d'avoir une défaillance.

    • Populairement. Taper de l'œil, dormir profondément.

    • Populairement. Se battre l'œil de quelqu'un, de quelque chose, ne pas s'en soucier (locution dite par moquerie à l'imitation de battre sa coulpe).

    • Il a plus grands yeux que grand ventre ou que grand'panse, il a les yeux plus grands que le ventre, c'est-à-dire il demande à manger plus qu'il ne lui faut ; et fig. il souhaite, il ambitionne des choses qui ne sont pas faites pour lui.

    • Fig. Jeter de la poudre aux yeux de quelqu'un, l'éblouir, le surprendre.

      • Travaillez, monsieur Ragotin, travaillez ; et, si dès cet hiver nous ne jetons de la poudre aux yeux de messieurs de l'hôtel de Bourgogne et du Marais, je veux ne monter jamais sur le théâtre Scarron, Rom. com. I, 11
    • Autant vous en pend à l'œil, voy. PENDRE, v. n.

    • Avoir de bons yeux, avoir des yeux qui voient loin, qui voient distinctement, qui ne se fatiguent pas à l'exercice.

    • Par extension, avoir de bons yeux, voir distinctement et promptement ce qui échapperait aux autres.

      • Si l'on dit d'un connaisseur qui distingue et apprécie les beautés d'un tableau, qu'il a de bons yeux, cette expression ne lui attribue rien de matériel, mais du goût et de la pénétration Duclos, Œuvres, t. X, p. 97
    • Fig.

    • Avoir bon pied, bon œil, se bien porter, être actif et dispos, surtout en parlant d'une personne qui commence à n'être plus jeune.

    • Avoir bon pied, bon œil, signifie aussi se tenir sur ses gardes, être vigilant.

    • Elliptiquement. Bon pied, bon œil, c'est-à-dire prenez garde à vous.

      • Fig. Avoir les yeux malades, les yeux bouchés, les yeux de travers, ne pas voir les choses telles qu'elles sont.

      • Dans le même sens. Où aviez-vous les yeux ? se dit en reprochant à une personne de n'avoir pas vu ce qu'elle aurait dû voir.

      • Fig. On ne sait où il avait les yeux, il fallait qu'il eût les yeux au talon, se dit de celui qui a fait une affaire notoirement désavantageuse.

      • Avoir des yeux de chat, avoir les yeux entre gris et roux ; et aussi fig. y voir clair dans une demi-obscurité.

      • Œil de chat, se dit quelquefois à cause de cela pour héméralopie.

      • Avoir des yeux d'aigle, avoir les yeux vifs et perçants ; et fig. avoir une grande pénétration d'esprit.

      • Avoir des yeux de bœuf, avoir de gros yeux, par comparaison avec les gros yeux du bœuf.

      • Chez le cheval, œil de bœuf ou œil gros, œil à cornée très convexe, donnant à l'animal un air stupide, et le rendant myope. Œil petit ou gras, ce défaut peut provenir du peu de volume du globe, ou du peu d'ouverture des paupières. Œil couvert ou de cochon, œil trop petit et enfoncé dans l'orbite.

      • Ce cheval a l'œil vairon, voy. VAIRON.

  2. 2Œil nu, la vue simple, non augmentée de quelque instrument.

    • L'œil nu sans le secours d'aucun instrument suffisait à l'observation de la lune et à la division du zodiaque qui naît de ce mouvement BAILLY, Hist. d'astron. anc. p. 46
    • À l'œil nu, avec l'œil seul, sans instrument. On ne peut voir ces insectes à l'œil nu.

    • Au plur. À yeux nus.

      • Ma vue courte ne me permet pas de distinguer à yeux nus assez nettement les astres J.-J. Rousseau, Confess. VI
  3. 3Œil artificiel, instrument dont on se sert dans les cours de physique pour expliquer les effets de la vision.

  4. 5Action de la vue, regard, faculté de voir.

    • Pour voir ce qui s'y passe il ne faut que des yeux Corneille, Sertor. II, 2
    • Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux Molière, le Sicil. 3
    • Archimède.... n'a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions Pascal, Pens. XVII, 1, édit. HAVET.
    • Votre fils plaît extrêmement.... on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre, on s'arrête Mme de Sévigné, 25 fév. 1685
    • Quand est-ce que j'entendrai cette bienheureuse nouvelle : ses femmes [de Paris] ne s'arment plus contre la pudeur, ses enfants ne soupirent plus après les plaisirs mortels, et ne livrent plus en proie leur âme à leurs yeux ? Bossuet, Serm. Résurr. dern. 1
    • De quelque côté qu'il tournât les yeux Bossuet, Hist. II, 11
    • Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux Racine, Andr. IV, 5
    • Apprenez que, suivi d'un nom si glorieux,Partout de l'univers j'attacherai les yeux Racine, Mithr. II, 4
    • Des collines et des montagnes.... dont la figure bizarre formait un horizon à souhait pour le plaisir des yeux Fénelon, Tél. I
    • Cherchant des yeux son ennemi Fénelon, ib. XVI
    • Elle consulte des yeux son père Fénelon, ib. XXIII
    • À mesure qu'il s'avançait, il cherchait dans les yeux de Mentor pour voir s'il n'avait rien à se reprocher Fénelon, ib. XXII
    • Il tenait l'œil sur ceux [les yeux] de sa femme Hamilton, Gramm. 8
    • Elle s'y attendait, et nos yeux se rencontrèrent Marivaux, Marianne, 3e part.
    • ....Puisque ton œil embrasseEt les cieux et l'enfer, et le temps et l'espace Delille, Parad. perdu, I
  5. 6Œil, yeux, pris dans le sens de contemplation, de surveillance, de guet.

  6. 7L'œil du maître, la surveillance du principal intéressé.

    • L'œil du maître engraisse le cheval, c'est-à-dire il ne faut pas se reposer sur autrui du soin de ses affaires.

    • L'œil de la fermière engraisse le veau.

    • L'œil du fermier vaut fumier.

  7. 8Mauvais œil, voy. MAUVAIS, no 4.

  8. 9Familièrement. Voir de ses yeux, de ses deux yeux, être témoin d'une chose.

    • Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,Ce qu'on appelle vu Molière, Tart. V, 3
    • Mon Dieu, que je serai ravie de voir de mes deux yeux cette santé que tout le monde me promet, et sur quoi vous m'avez si bien trompée quand vous avez voulu ! Mme de Sévigné, 367
    • Les Français ont des ressources dans leur envie de plaire au roi, qui ne trouveraient point de créance dans tout ce qu'on nous en pourrait dire, si nous ne le voyions de nos propres yeux Mme de Sévigné, 27 janv. 1692
    • Voir tout par ses yeux, ne s'en rapporter qu'à soi pour juger des choses.

    • Voir par les yeux d'autrui, juger des choses par le rapport des autres.

      • L'homme voit par les yeux de son affection Régnier, Sat. V
      • Votre marâtre y règne, et le roi votre père Ne voit que par ses yeux, seule la considère Corneille, Nicom. I, 1
      • Le prince faible ne verra que par les yeux d'un favori Fénelon, Tél. XX
    • Emprunter les yeux d'un autre, voir par ses yeux.

    • Voir une chose par les yeux de l'esprit, l'examiner par la raison.

    • Voir une chose des yeux de la foi, la considérer avec les dispositions, les sentiments que donne la foi.

      • Qu'il est beau de voir, par les yeux de la foi, Darius, Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir, sans le savoir, pour la gloire de l'Évangile ! Pascal, Pens. part. II, art. 12
    • Familièrement. Voir une chose des yeux de la foi, s'en rapporter à ce qu'on en dit.

      • Sa gorge, que je ne vis que par les yeux de la foi BOURSAULT, Lett. nouv. t. III, p. 32, dans POUGENS
  9. 10Faire des yeux à quelqu'un, lui faire par le regard seul quelque reproche, quelque injonction.

    • Sa mère lui faisait des yeux, point de nouvelles Mme de Sévigné, 79
    • Madame d'Épinay me faisait des yeux ; et à la fin, quand j'ai eu tout dit, j'ai compris que je désobligeais.... Diderot, Mém. t. I, p. 285, dans POUGENS
    • On dit dans un sens analogue : faire les gros yeux.

      • Je me prosterne aux pieds de maman, et je la supplie de ne me plus faire les gros yeux ; je tâcherai à l'avenir d'être un peu plus joli garçon Diderot, Mém. t. III, p. 52, dans POUGENS
    • Populairement. Faire l'œil, témoigner par ses regards qu'on désire quelque chose. Faire l'œil à une bouteille de vin.

    • On dit dans le même sens : faire de l'œil.

      • Chacun à sa chacune But en faisant de l'œil.... La Fontaine, Cas.
  10. 11Fig. Œil se dit des lumières intérieures.

    • Oh ! qu'il [Jésus-Christ] est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur et qui voient la sagesse ! Pascal, Pens. XVII, 1, éd. HAVET.
    • La réflexion est appelée l'œil de l'âme, parce que, l'acte direct n'étant pas le plus souvent assez aperçu, la réflexion en l'apercevant l'affermit avec connaissance Bossuet, Et. d'orais. V, 5
    • Mets tes feux dans mon cœur, mets des yeux dans mon âme Delille, Parad. perdu, III
  11. 12Ce qui éclaire. La chronologie et la géographie sont les yeux de l'histoire.

    • Saint Augustin nous fait paraître, dans la suite du quatrième siècle, comme les deux yeux de l'Orient en la personne de saint Basile et de saint Grégoire Bossuet, Déf. de la trad. et des saints Pères, VIII, 32
  12. 13Les poëtes appellent le soleil l'œil de la nature.

    • J'aperçois le soleil, quelle en est la figure ? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour ; Mais, si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature ? La Fontaine, Fabl. VII, 18
    • Il se dit, par suite de la même comparaison, de ce qui est comme un soleil.

      • Philis, œil de mon cœur et moitié de moi-même Régnier, Dial.
      • La France, le cœur de l'Europe, centre de la chrétienté, œil de tout cet univers.... NAUDÉ, Rosecroix, X, 1
      • Antioche, la troisième ville du monde, qu'on appelait l'œil de l'Orient Bossuet, 5e avert. 31
  13. 14Le coin de l'œil, l'angle externe de l'œil. Regarder du coin de l'œil.

    • Puis ce coin d'œil, par son langage doux, Rompt, à mon sens, quelque peu le silence : J'y lis ceci.... La Fontaine, Magnifique.
    • Fig. Regarder du coin de l'œil une chose, la désirer sans le témoigner ouvertement.

      • Ma belle-fille regarde les Rochers du coin de l'œil, comme moi, mourant d'envie d'aller s'y reposer Mme de Sévigné, 11 mai 1689
  14. 15Il se dit quelquefois pour la personne même.

  15. 16La puissance du regard.

    • Un bel œil, de beaux yeux, une belle femme.

      • Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort ; Tel craint de le fâcher, qui ne craint pas la mort Corneille, Poly. I, 1
    • Pour de beaux yeux, pour l'amour d'une belle femme.

      • ....Que son mari n'avait pas assurément épousée pour ses beaux yeux Hamilton, Gramm. 7
    • Fig. Pour les beaux yeux de quelqu'un, pour lui faire plaisir, pour lui.

    • Gratuitement, sans salaire.

      • Croit-il que je le logerai chez moi pour ses beaux yeux ! J'étais réduit.... à vous servir sans plus pour vos beaux yeux La Fontaine, Rich.
  16. 17Les yeux, la présence.

    • Aux yeux de, sous les yeux de, en présence de, sous les regards de.

      • Celui qui offre un sacrifice de la substance des pauvres, est comme celui qui égorge le fils aux yeux du père Saci, Bible, Ecclésiastiq. XXXIV, 24
      • Et là vous me verrez, soumis ou furieux,Vous couronner, madame, ou le perdre à vos yeux Racine, Andr. III, 7
      • Le triste AgamemnonSemble craindre à mes yeux de prononcer son nom Racine, Iphig. II, 3
      • Comment pourra-t-il soutenir ces odieuses pancartes [billets d'enterrement de son père] qui déchiffrent les conditions ? .... les supprimera-t-il aux yeux de toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante ? La Bruyère, VI
      • Elle vit loin du monde sous les yeux de Dieu Massillon, Avent, Concept.
      • Voyez si vous n'agissez que sous les yeux de Dieu Massillon, Myst. Œuvr. de misér.
      • Au sortir de chez Mademoiselle, Segrais fut accueilli par une femme plus faite pour l'apprécier, par Mme de la Fayette, qui écrivit sous ses yeux les deux romans célèbres de la princesse de Clèves et de Zaïde D'Alembert, Éloges, Segrais.
    • Fig. Aux yeux, suivant la manière de voir, suivant le sentiment. Nulle promesse n'est sacrée à ses yeux. À mes yeux, c'est une grande faute qu'il a faite.

      • Elle se farde aux yeux des hommes, mais d'une manière qui la rend encore plus méprisable et plus criminelle aux yeux de Dieu Bourdaloue, 11e dim. après la Pentec. Dominic. t. III, p. 242
      • Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel Racine, Andr. II, 1
  17. 18Familièrement. Yeux se dit pour lunettes. Il porte ses yeux dans sa poche. J'ai oublié mes yeux.

    • Fig. Avez-vous vos yeux dans votre poche ? se dit à quelqu'un qui ne voit pas ce qu'il devrait voir.

  18. 19Clin d'œil, voy. CLIN.

  19. 20Coup d'œil, regard prompt et de peu de durée. Un coup d'œil expressif, menaçant.

    • Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant Nous rengage de plus belle Molière, Amph. I, 1
    • Je jetai un coup d'œil sur Mentor Fénelon, Tél. V
    • Nous n'avons nulle précision dans le coup d'œil pour juger les hauteurs, les longueurs, les profondeurs, les distances J.-J. Rousseau, Émile, II
    • Ici les coups d'œil devinrent plus fréquents entre Claire et la Fanchon J.-J. Rousseau, Hél. VI, 11
    • Fig. Avoir le coup d'œil juste, avoir du coup d'œil, avoir le discernement prompt.

      • Que vous vous connaissez bien en physionomie ! - J'ai le coup d'œil infaillible Lesage, Turcaret, II, 4
    • Jeter un coup d'œil sur, examiner. Jetons un coup d'œil sur les événements remarquables de cette période.

      • Le premier coup d'œil que nous jetons ensuite sur l'exemple des autres hommes qui vivent comme nous nous rassure Massillon, Avent, Épiphan.
    • Vue, aspect.

      • Vous irez à Marseille, vous y verrez, à mon gré, le plus beau coup d'œil que l'on puisse voir Mme de Sévigné, 517
    • Le premier coup d'œil, ce qui s'offre d'abord à la vue.

      • Le roi avait une impatience extrême de savoir comme elle était faite [la future Dauphine] : il envoya Sanguin, qui est un homme vrai et incapable de flatter : Sire, dit-il, sauvez le premier coup d'œil, et vous en serez fort content Mme de Sévigné, 411
  20. 21Lustre des étoffes, éclat des pierreries ; en ce sens, œil n'a point de pluriel.

    • Cela dégrade et empire les étoffes, les endurcit, et empêche qu'elles n'aient l'œil et la perfection nécessaire, Règlem. sur les manuf. août 1669, Teinturiers en laine, art. 6
    • Les pièces se trouvent rudes, dures, brûlées et sans éclat, l'œil du noir paraissant rougeâtre et de couleur tannée, Procès verb. de police d'Amiens, 16 janv. 1671
    • Avoir de l'œil, produire de l'effet.

    • On dit de même d'un tableau à effet, qu'il a de l'œil.

  21. 22Nuance, teinte légère ; œil, en ce sens, n'a pas de pluriel.

    • Le noir de son plumage est plus brillant, et il a des reflets qui lui donnent, à certains jours, un œil verdâtre Buffon, Ois. t. VI, p. 52
    • Œil de perdrix, teinte qui ressemble à la couleur de l'œil de la perdrix.

      • Les raisins violets que j'ai renfermés dans un étui avant qu'ils eussent commencé à changer de couleur, n'y ont pris qu'une teinte d'œil de perdrix Bonnet, Us. feuilles, 5e mém.
    • Ce vin a un œil louche, il a une couleur un peu trouble.

    • Fig. Cette affaire a un œil louche, elle a quelque chose de suspect, une apparence peu satisfaisante.

    • Un œil de poudre, une légère teinte de poudre mise sur les cheveux.

    • Vin couleur d'œil de perdrix, ou, simplement, vin œil de perdrix, vin qui a une légère teinte rouge.

  22. 23Synonyme de miroir (voy. ce mot), en parlant du plumage des oiseaux.

    • Leur tige [des plumes d'un oiseau] est garnie de filets détachés, de couleur changeante, et elle se termine par une plaque de barbes réunies, ornées de ce qu'on appelle l'œil ou le miroir Buffon, Ois. t. IV, p. 39
  23. 24Ouverture dans quelques outils ou instruments. L'œil d'une meule.

    • L'œil d'une grue, d'une chèvre, le trou par où passent les câbles.

    • La partie de l'aiguille dans laquelle on passe le fil.

    • La petite ouverture d'une perle.

    • Œil du pertuis, partie étroite du trou conique de la filière des tireurs d'or.

    • Dans une bride de cheval, l'œil est la partie du haut de la branche qui est plate et percée pour joindre la branche à la têtière et tenir la gourmette attachée.

    • Œil de roue, le trou rond par où passe l'essieu.

    • Dans les chaînes d'attelage, l'œil est la boucle qui est au bout de la chaîne.

    • Œil d'un étau, le trou par où passe la vis.

    • Le trou qui sert à mettre le manche du marteau se nomme œil. Œil de bombe, d'obus, trou qui sert de lumière. On disait dans un sens analogue : œil de grenade, œil de mine.

      • Il avait ajouté qu'il s'arrangerait de manière que l'œil de l'obus ne se retournerait pas dans la pièce ANDRÉOSSY, Instit. Mém. acad. des sc. t. VII, p. 190
    • En chirurgie, les yeux de la sonde, ouvertures oblongues non parallèles qui sont pratiquées dans une sonde, un peu avant le bec ou extrémité opposée au pavillon.

    • Terme d'architecture. L'œil de la volute est son centre, qui se taille en forme de petite rose.

    • Un œil de pont est une ouverture ronde au-dessus des piles et dans les arches d'un pont, pour faciliter l'écoulement des grosses eaux.

    • Œil de dôme, ouverture qu'on ménage au haut d'un dôme, et qu'on couvre ordinairement d'une lanterne.

    • Terme de maçonnerie. Toute ouverture de peu d'étendue.

    • Terme de serrurerie. Ouverture à l'extrémité d'une tringle, d'une penture dans laquelle entre un gond, etc.

    • Terme de métallurgie. Ouverture située au bas du fourneau, par laquelle s'écoule la matière fondue. Fondre par l'œil, fondre sans boucher ce trou. Œil de la tuyère, ouverture de la buse par où souffle le vent.

  24. 25Terme de marine. Trou percé dans une voile pour y passer un cordage.

    • Œil de pie ou de ris, nom donné à chaque trou percé dans les bandes de ris des voiles hautes et basses, ainsi que dans la toile doublée ou façonnée en gaîne qui sert de têtière aux voiles d'étai et aux focs.

    • Œil de l'ancre, trou pratiqué à l'extrémité supérieure de la verge de l'ancre pour recevoir l'organeau.

    • Œil d'étai, ganse analogue à celle du hauban.

    • Œil de capelage d'un hauban, ganse faite à la tête d'un hauban pour le passer autour de la tête du mât.

    • Œil de la civadière, large trou fait à chacun des coins inférieurs de la civadière, par lequel l'eau de la mer qui remplissait le fond de cette voile pouvait aisément s'écouler.

    • Yeux de bœuf, ancien nom des poulies qui sont vers le racage.

    • Œil de perdrix, un des pavillons servant aux signaux.

  25. 26Terme de peinture. Les yeux d'une draperie, se dit des points où se cassent les plis.

  26. 27Nom donné à certains vides qui se trouvent dans la mie de pain, dans le fromage. Les yeux du pain, du fromage. Ce pain a de grands yeux. Ce fromage n'a point d'yeux.

    • Terme de cuisine. Marques de graisse qu'on aperçoit dans le bouillon. Ce bouillon est très gras, il a beaucoup d'yeux.

  27. 28Terme de jardinage. Petite pointe, bourgeon rudimentaire, qui se montre sur les arbres et arbrisseaux, à l'extrémité des rameaux, ou aux angles que forme l'insertion des feuilles ; cette petite pointe, au printemps suivant, devient bouton à bois ou à fruit. Tailler à deux yeux, à trois yeux, laisser sur la branche que l'on coupe deux, trois boutons à bois ou à fruit.

    • Enter à œil poussant, à œil dormant, greffer en écusson à la première, à la seconde séve.

    • Œil éventé, bouton à bois qui périt.

    • Couronne formée des dents du calice et persistant au sommet du fruit ; les fruits des rosacées en offrent des exemples.

    • Œil de la pomme de terre, petite saillie qui se voit dans les cavités de ce tubercule et d'où naissent des bourgeons aptes à produire de nouvelles plantes.

  28. 29Terme d'imprimerie. Relief de la lettre, cette partie de la lettre qui laisse son empreinte sur le papier. L'œil de la lettre.

    • Gros œil, caractères d'imprimerie dont l'œil ou le contour des lettres, fondu sur l'un des différents corps des caractères, a plus de grosseur que n'en a ordinairement l'œil de ces caractères.

    • L'ensemble que présentent à la vue les caractères imprimés. L'œil de ce caractère est trop fin.

  29. 30Œil de perdrix, point de marque pour le linge, composé de quatre points placés de façon à laisser, au milieu sur l'étoffe, la place d'un point de quatre fils.

    • Œil de perdrix et yeux de perdrix, nom d'une étoffe, moitié laine et moitié soie, diversement ouvragée et façonnée.

    • Linge à œil de perdrix, linge de table ouvré, dont la façon représente à peu près des yeux de perdrix.

    • Œil de perdrix, espèce de cor qui survient entre les doigts des pieds.

    • Au plur. Des œils de perdrix, d'après Pautex ; mais c'est une erreur ; on dit partout, en cet emploi, des yeux.

      • Œil de perdrix, se dit aussi d'une lésion qui survient aux doigts des chapeliers.

        • Elle [une préparation] détruit l'épiderme par places, et produit au bout des doigts de petites crevasses, ce qu'en termes de chapellerie on appelle yeux de perdrix TENON, Instit. Mém. scienc. 1806, 1er févr. p. 106
      • Œil de perdrix, point qu'on trouve parfois dans un nœud d'arbre et qui peut causer le rebut d'une pièce de bois.

      • Terme de plombier. Yeux de perdrix, petites marques qui se trouvent dans l'étain et en indiquent la finesse.

  30. 31Œil-de-bœuf, toute fenêtre ronde qui se prend dans un fronton, un attique, dans les reins d'une voûte, dans la couverture d'une maison (dans cette acception on dit au pluriel, des œils-de-bœuf). Les œils-de-bœuf de la cour du Louvre sont ornés de sculptures.

    • Absolument. Œil-de-bœuf, nom d'une salle d'attente dans le château de Versailles, lorsque la cour s'y tenait ; elle était éclairée par un œil-de-bœuf (on met, en ce sens, une majuscule). Gentilhomme de l'Œil-de-bœuf. Chronique de l'Œil-de-bœuf.

      • Fig.

        • Par la révolution Versailles s'est fondu dans la nation ; Paris est devenu l'Œil-de-bœuf, tout le monde en France fait sa cour Paul-Louis Courier, Pamphl. des pamphl.
      • Terme de vitrier. Œil-de-bœuf, nœud qui est au milieu des tables de verre (au pluriel, des œils-de-bœuf).

      • Petit vaisseau rond de faïence, où les peintres détrempent leurs couleurs (au pluriel, des œils-de-bœuf).

      • Œils-de-bœuf, trous ronds qu'on aperçoit sur le tronc des arbres, et qui sont produits par la pourriture d'une branche.

      • Terme de météorologie. Œil-de-bœuf, au pluriel, des œils-de bœuf, petits nuages qui apparaissent soudainement au milieu d'un ciel serein dans les régions chaudes, et qui annoncent d'ordinaire une tempête tournante, un typhon.

        • Dans la terre de Natal, il se forme aussi un petit nuage semblable à l'œil-de-bœuf du Cap de Bonne-Espérance, et de ce nuage il sort un vent terrible qui produit les mêmes effets Buffon, Hist. nat. preuv. théor. ter. Œuv. t. II, p. 266
      • Œil-de-bœuf, variété de feldspath opalin.

      • Œil-de-bœuf, le roitelet, motacilla regulus, L.

  31. 32Œil-de-loup, nom de certaines pétrifications.

    • La pierre appelée œil-de-loup est un produit du feldspath ; elle est chatoyante, et probablement mêlée de parties micacées qui en augmentent le volume et diminuent la masse Buffon, Min. t. VI, p. 176
    • Œil-de-serpent, petite pierre qu'on monte en bague.

    • Œil-de-chat, corindon nacré, de la série des pierres chatoyantes, et plus dur qu'elles toutes ; aussi les raye-t-il. Œil-de-chat, nom donné par les fabricants de meules de moulin à une qualité particulière de silex molaire.

    • Œil-du-monde, sorte de quartz, voy. MONDE.

    • Œil-de-poisson, plusieurs variétés de quartz.

      • La pierre nommée vulgairement œil-de-poisson, pierre de lune, et argentine par les lapidaires, et qui se rapporte à cette variété de feldspath, vient de l'Orient et plus particulièrement de l'Arabie et de la Perse AL. BRONGNIART, Traité de minér. t. I, p. 359 dans POUGENS.
    • Œil-de-paon, espèce de marbre.

    • Dans tous ces mots, au pluriel, on dit des œils.

  32. 33Œil d'Ammon ou œil-de-bouc, espèce de coquillage, helix oculus capri.

    • Faux œil-de-bouc, l'hélice peson, helix algira.

    • Œil-de-chat, nom marchand de l'hélice glauque.

    • Œil-de-vache, coquille univalve.

    • Œil-de-sainte-Lucie, opercule d'un sabot des Indes.

    • Œil-d'or, poisson.

    • Œil-du-jour, le paon du jour, papillon.

    • Œil-peint, oiseau du Mexique.

    • Œil-blanc, ou œil-de-verre, la fauvette tcheric, sylvia madagascarensis, Lath.

    • Grand-œil, un spare, poisson dit aussi un gros-yeux et calet, sparus grandoculus.

    • Dans tous ces mots, on dit, au pluriel, œils.

  33. 34Œil-de-chat, nom du fruit du bonduc aux îles.

    • Œil-de-chèvre, sorte de graminée.

    • Grand-œil-de-bœuf, l'adonide.

    • Œil-de-Christ, nom donné à l'aster emellus et à l'inula oculus Christi.

    • Œil-du-diable, nom vulgaire de la variété à fleurs rouges de l'adonide estivale (renonculacées).

    • Yeux de bourrique, graines du dolique brûlant.

    • Yeux de la reine de Hongrie, variété de nèfles.

    • Œil-de-bœuf, espèce de camomille, anthemis tinctoria, L.

    • Œil-de-bouc, le pyrèthre et la marguerite des prés.

    • Œil-de-cheval, l'aunée.

    • Œil-de-chien, nom vulgaire du psyllium.

    • Œil-de-corneille, espèce de champignon.

    • Œil de l'olivier, agaric qui croît sur l'olivier.

    • Œil-de-perdrix, un des noms vulgaires de l'adonide d'été et d'une espèce de scabieuse, scabiosa columbaria.

    • Œil-de-vache, nom donné dans la campagne aux anthemis arvensis et cotula, espèces de camomilles.

    • Œil-de-soleil, la matricaire. Dans tous ces mots, on dit, au pluriel, œils.

  34. 35Yeux d'écrevisse ou pierres d'écrevisse, concrétions dures, blanches, orbiculaires, aplaties et concaves d'un côté, convexes de l'autre, que l'on trouve au nombre de deux, aux côtés de l'estomac de l'écrevisse, à l'époque où elle se dispose à renouveler son test calcaire ; on s'en servait autrefois comme d'une poudre absorbante ; on les remplace aujourd'hui par la craie ou la magnésie.

  35. 36Terme de jeux. Yeux de ma grand'mère, se dit, à l'hombre, quand on a dans la main les deux as rouges.

  36. 37À l'œil, loc. adv. Par la vue.

    • Faire toucher au doigt et à l'œil, faire voir clairement. (Cette locution ne paraît pas très correcte ; voy. DOIGT, n° 1.) Par plaisanterie, cette montre va au doigt et à l'œil, elle est très mauvaise, il faut y toucher sans cesse pour la remettre à l'heure.

      • Si je voulais m'engager à son service, elle [la reine] me ferait toucher le détail au doigt et à l'œil Retz, III, 216
    • Faire la guerre à l'œil, voy. GUERRE, n° 1.

    • Servir à l'œil, servir son maître avec zèle et sans autre commandement que son seul regard.

      • Il le faut servir [le roi], non à l'œil, comme pour plaire aux hommes, mais avec bonne volonté Bossuet, Polit. III, II, 3
    • Populairement, à l'œil, à crédit. Il dîne à l'œil dans ce restaurant. (Cette locution signifie proprement sur l'œil, sur la vue, sur la bonne mine de celui à qui l'on fait crédit.)

    • On dit aussi : acheter à l'œil, obtenir des marchandises à l'œil. Dans cette maison il a tout à l'œil, et même, elliptiquement, il a l'œil.

  37. 38À vue d'œil, loc. adverb. Autant qu'on en peut juger par la vue seule. Je n'ai jugé cette distance qu'à vue d'œil.

    • Visiblement, d'une manière apparente.

      • Mal.... Qui vous tue à vue d'œil et que l'on ne voit point Régnier, Sat. VI
      • Nous sommes dans la joie de voir revenir à vue d'œil la santé de ma mère Lett. de CH. DE SÉV. dans SÉV. 249
      • La faveur de Quanto diminue à vue d'œil Régnier, 432
  38. 39De l'œil, loc. adv. En regardant.

    • Fig. En surveillant.

      • Je conduis de l'œil toutes choses, et tout ceci ne va pas mal Molière, Pourc. II, 11
      • Conduisons le vaisseau de la main et de l'œil Molière, l'Ét. II, 3
      • Laissez-m'en le soin, je conduis des yeux toutes choses Mme de Sévigné, 137
    • Suivre quelqu'un de l'œil, faire attention à sa conduite, à ses démarches.

  39. 40Entre deux yeux, entre les deux yeux, loc. adv. Fixement. Regarder quelqu'un entre deux yeux.

    • Géronte : Tenez-vous que je vous voie en face. - Léandre : Comment ? - Géronte : Regardez-moi entre deux yeux Molière, Fourber. II, 3
  40. 41Entre quatre yeux, en tête-à-tête. Je lui lirai cela entre quatre yeux.

    • On prononce entre quatre-z-yeux. Des grammairiens s'y opposent ; mais il n'y a aucune raison de repousser cette lettre euphonique qui se trouve dans bien d'autres cas : va-s-y, donne-s-en, etc. et qui a pour elle l'autorité de l'usage. Néanmoins on dit quatre yeux, en parlant de deux personnes regardant fixement : Quatre yeux étaient braqués sur moi ; et dans la locution proverbiale : Quatre yeux voient mieux que deux, c'est-à-dire le jugement de plusieurs personnes vaut mieux que celui d'une seule.

  41. 42Jusqu'aux yeux, jusqu'au visage.

    • Après ce petit bal, on vit entrer.... cinquante Bas-Bretons dorés jusqu'aux yeux Mme de Sévigné, 5 août 1671
    • Fig.

      • De plus, je suis en l'abondance jusques aux yeux Guez de Balzac, liv. III, lett. 7
  42. 43Fig. et familièrement. Par-dessus les yeux, excessivement.

    • Plus qu'on n'en peut supporter.

      • Trouvez-vous, ma bonne, que je ne vous parle point de moi ? en voilà par-dessus les yeux Mme de Sévigné, 8 juill. 1676
      • Enfin, ma fille, vous avez quitté Aix ; vous me paraissez en avoir par-dessus les yeux Mme de Sévigné, 11 avr. 1689
    • Avoir des affaires par-dessus les yeux, en avoir tant qu'à peine on y peut suffire.

  43. 44Non plus, pas plus que dans mon œil, c'est-à-dire pas du tout.

    • Non plus d'amourettes là-dedans que dans mon œil Mme de Genlis, Théât. d'éduc. la Lingère, I, 2
    • Ce qu'il en tiendrait dans mon œil, c'est-à-dire une très petite quantité.

      • Les tailleurs d'autrefois, qui travaillaient à façon, avaient un coffre auquel ils donnaient le nom d'œil, et, quand on leur demandait s'il leur restait de l'étoffe, ils juraient qu'ils n'en avaient pas plus qu'il n'en pourrait tenir dans leur œil FRANC. MICHEL, Argot, Mulet.
      • Un tailleur qui demande demi-quart de drap plus qu'il ne faut pour en faire un habit complet, et qui met en son œil, c'est-à-dire en réserve, quelques bonnes pièces de ce drap LE P. SIMON MARS, Syst. du roy. de Dieu, p. 667, dans POUGENS.
  44. 37À l'œil.

    • Connaître à l'œil, connaître en vérifiant soi-même.

      • Il est important de connaître à l'œil le peu d'assurance qu'il y a aux citations de notre auteur [faites par Fénelon], surtout à celles de saint François de Sales, dont il fait son fort Bossuet, Préf. sur l'instr. past. de M. de Cambrai, 30
    • À l'œil, à crédit ; Ajoutez :

    • S. m. Populairement, un œil, un crédit.

      • Il me dit qu'il avait fait un héritage, et j'ouvre l'œil jusqu'à vingt francs Gaz. des Trib. 28 sept. 1863
  45. 45Faire les yeux blancs, tourner les yeux en haut, de manière qu'il n'en paraisse plus que le blanc. Faire la bouche en cœur et les yeux blancs.

    • Populairement. Se faire les yeux blancs, se dit de deux personnes qui se regardent d'un air irrité, menaçant.

Remarque

Ménage a dit : Il faut prononcer euil avec les Parisiens et non eil avec les provinciaux : c'est donc mal rimer que de rimer ce mot avec soleil : Je n'ai vu qu'à regret la clarté du soleil, Depuis qu'en soupirant j'éloignai ce bel œil, BERTAUT.

Proverbes

Œil pour œil, et dent pour dent, se dit de la peine du talion établie par la loi des Juifs. Les yeux sont le miroir de l'âme, c'est-à-dire les différents mouvements, les différentes passions dont l'âme est agitée paraissent ordinairement dans les yeux. Il voit une paille qui est dans l'œil de son prochain, et il ne voit pas une poutre qui est dans le sien, locution qui est tirée de l'Évangile et qui signifie que nous sommes plus clairvoyants dans les défauts d'autrui que dans les nôtres. Loin des yeux, loin du cœur, signifie que l'absence fait oublier l'amour, l'amitié. Quand on a mal aux yeux, il n'y faut toucher que du coude, c'est-à-dire il n'y faut pas toucher du tout. Deux yeux valent mieux qu'un, ou quatre yeux valent mieux que deux, signifie que des affaires sont mieux examinées par plusieurs personnes que par une seule.

Étymologie

Wallon, oûie ; Hainaut, ouail, ouèle ; Maine, uet ; Berry, yeu : j'ai mal à mon yeu ; bourg. lé deuz euille ; provenç. olh, ol, oill, huelh, huel, uel, uil ; anc. catal. oill ; catal. mod. ull ; espagn. ojo ; portug. olho ; ital. occhio ; du lat. oculus, qui a l'accent sur o (et non de ocellus, qui l'a sur cel). Oculus est une forme diminutive d'un radical oc, qui se trouve dans le lithuanien akis, le russe oko, et le sanscrit aksha, œil. Dans l'ancien français, la déclinaison est : nominatif li oils ou oels ou iex, régime le oil ou oel ; au pluriel li oil, au régime les oils ou oels ou iex. Iex se prononçait comme nous prononçons yeux. Le mot, en raison de l'l, a été traité comme les mots en al ; cheval, chevaux, de là son pluriel qui reproduit le cas régime pluriel de l'ancienne langue. Dans plusieurs anciennes formes on trouve un i : iols, iex, etc. ; c'est une formation analogue à miel du lat. mel, mieux du lat. melius, et aussi à biau, châtiau de plusieurs patois.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander