Les Jeunes Croyances, 1867· I
III. Aimer-penser
Cœur naïf ! j’avais cru‖ pouvoir à tous les yeuxDévoiler mes douleurs‖ comme en face des cieux,Et trouver pour mon âme une âme,Une seule parmi‖ la foule des humains,Un inconnu qui vînt‖ me prendre les deux mains,Un seul amour d’homme ou de femme !
Pauvre fou ! je croyais‖ à la sainte pitiéQui verse doucement‖ et longtemps l’amitiéSur les blessures d’un cœur triste,Et je ne savais pas,‖ — honte ! — qu’au lieu de pleurs,Le monde, gai toujours,‖ donne à toutes douleursUn éclat de rire égoïste !
C’est bien ; — je garderai‖ pour toi, dont je suis sûr,Pour toi seule et pour Dieu‖ mon malheur calme et purQue salirait la foule avare,Et grand par ma douleur,‖ et grand par mon orgueil,Si dans des vers badins‖ je lui cache mon deuil,Elle me joûra sa fanfare !
Et quand mes chants auront‖ amusé les pervers,Toujours contents de voir‖ apparaître en des versDes inutilités impies,Je crîrai, me dressant,‖ sage, au-dessus des fous,La justice en mes mains,‖ et les fustigeant tousD’un fouet d’ïambe et d’utopies :
« Ô monstres ! vous avez‖ devant Dieu, devant Dieu !Devant le firmament auguste,Dressé vos tréteaux vils‖ et fait un mauvais lieuDe la nature belle et juste !
« Votre société,‖ sous les noirs préjugés,Penche comme un vaisseau qui sombre ;Rien de vous ne vivra !‖ Navire et naufragés,Vous serez engloutis par l’ombre !
« Ah ! vous vous êtes dit,‖ en votre lâcheté,Que le mal sur le monde règne ;Qu’il doit régner toujours ;‖ qu’une fatalitéVeut que toujours un Jésus saigne !
« Ah ! vous traitez encor‖ d’insensés les penseurs,Les libres rêveurs, les poëtes,Qui, — lorsque vous croisez‖ vos haines, — âmes sœursGémissent sur ce que vous faites !
« Ah ! vous pourriez trouver‖ dans l’éternelle paixUne félicité profonde,Et vous ne voulez pas,‖ et vos esprits épaisSe vautrent dans la nuit immonde !
« Vous célébrez en chœur‖ arlequins et bouffons ;Vous pensiez que, bête acrobate,J’avais fait pour mon âme‖ un habit de chiffons ;Que mon vers était une batte ?
« Eh bien, détrompez-vous :‖ quand j’ai pleuré, méchants,Contre moi vous tourniez vos armes ;Lorsqu’ils semblaient rieurs,‖ vous admiriez mes chants,Ignorant qu’ils étaient des larmes !
« Votre immense mépris,‖ je le compte pour rien,Pour rien vos paroles amères !« Je suis plus grand que vous,‖ car je travaille au Bien !J’ai pitié, moi, de vos misères !
Et je vais seul… j’avance :‖ en ma force j’ai foi ;Je suis l’homme du sacrifice !Et quand vous serez tous‖ insensés comme moi,Alors régnera la justice ! »
C’est afin de plus tôt‖ les accabler ainsiQue je ne veux pas mettre‖ à leur folle merciPlus longtemps mon âme brisée ;Désormais nul d’entre eux‖ ne saura ma douleur :À toi je veux livrer‖ ma pensée et mon cœur !…Ils n’auront, eux, que ma pensée !
Toulon, 13-14 janvier 1866.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5(aabccb) 9(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (38 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 5 sizains
- Mots à la rime
- a yeux / cieux masculine, classiqueb âme / femme féminine, classiquec humains / mains masculine, classiquea pitié / l’amitié masculine, classiqueb triste / égoïste féminine, classiquec pleurs / douleurs masculine, classiquea sûr / pur masculine, classiqueb avare / fanfare féminine, classiquec orgueil / deuil masculine, classiquea pervers / vers masculine, classiqueb impies / d’utopies féminine, classiquec fous / tous masculine, classiquea Dieu / lieu masculine, classiqueb auguste / juste féminine, classiquea préjugés / naufragés masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea lâcheté / fatalité masculine, classiqueb règne / saigne féminine, classiquea penseurs / sœurs masculine, classiqueb poëtes / faites féminine, classiquea paix / épais masculine, classiqueb profonde / immonde féminine, classiquea bouffons / chiffons masculine, classiqueb acrobate / batte féminine, classiquea méchants / chants masculine, classiqueb armes / larmes féminine, classiquea rien / Bien masculine, classiqueb amères / misères féminine, classiquea foi / moi masculine, classiqueb sacrifice / justice féminine, classiquea ainsi / merci masculine, classiqueb brisée / pensée féminine, classiquec douleur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Jeunes Croyances, Paris, Alphonse Lemerre Éditeur, 1867· numérisation wikisource.org· Sources