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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Jeunes Croyances, 1867· IV

III. Le bas

Jean Aicard· distiques, alexandrins, 45 vers

À Madame A. T.

Joanne a six ans. Hier‖ c’était un ange encore ;Ce n’est plus qu’une enfant‖ d’Ève. Le ciel colorePourtant de son regard‖ son regard caressant,Car Dieu regarde face‖ à face l’innocent ;Elle est pauvre, elle est gaie,‖ à la fois rose et blanche.Elle a les mouvements‖ de l’oiseau sur la branche,Et sa voix est un chant‖ éternel. À la voir,Le plus désespéré‖ d’un pur rayon d’espoirSentirait resplendir‖ son âme, comme brilleLa mer sous le soleil.‖ Cette petite filleHier avait tout de l’ange‖ et rien de l’être humain ;Aujourd’hui le travail‖ vient d’étreindre sa main,Car aujourd’hui c’est tout‖ de bon qu’elle travaille !Elle a l’air grave, l’air‖ attentif ; maille à maille,Le fin tissu d’un bas‖ s’allonge sous son doigt,Et le poëte dit,‖ triste de ce qu’il voit :« Riche, une fille joue‖ à vêtir sa poupée ;À couvrir ses pieds nus,‖ pauvre, elle est occupée ! »

Oh ! que de peine prit‖ l’aïeule aux cheveux blancsPour la mettre au labeur !‖ Entre ses doigts tremblantsElle tenait les mains‖ inhabiles. La vieilleTricotait lentement,‖ une aiguille à l’oreille,Et dans ce long travail‖ monotone du bas,Joanne pressentait‖ notre vie ici-bas !Humble tricot du pauvre,‖ ô poëme de femme !Sympathique témoin‖ des douleurs de son âme !

Regardez un instant‖ la bonne femme : elle aVécu quatre-vingts ans,‖ telle que la voilà !Allant dans la forêt‖ glaner le bois qui tombe,Filant, faisant la soupe‖ ou tricotant. La tombeDoit la prendre au travail,‖ et la fillette aussi.L’existence du pauvre‖ et sa mort sont ainsi.Les hommes vont pieds nus,‖ mais la femme tricote,Toujours, pour son mari,‖ pour ses enfants. Elle ôteDe sa bouche le pain‖ pour eux. Elle voudraitLeur masure avec plus‖ de bien-être, et mourraitHeureuse, s’ils marchaient‖ un jour sur cette terreSans déchirer leurs pieds… Ô richesse !

Ô misère !Hélas ! pendant ce temps,‖ dans les grandes citésLa vapeur jette un cri‖ rauque de tous côtés,

Prend soie et cotons blancs,‖ saisit d’épaisses laines,Recueillis à grands frais‖ sur des plages lointaines,Et, travaillant avec‖ son long cri douloureux,Vend des bas de fabrique‖ aux riches paresseux !

Toulon, août 1865.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
22((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
5 distiques
Mots à la rime
a encore / colore féminine, classiqueb caressant / l’innocent masculine, classiquea blanche / branche féminine, classiqueb voir / d’espoir masculine, classiquea brille / fille féminine, classiqueb humain / main masculine, classiquea travaille / maille féminine, classiqueb doigt / voit masculine, classiquea poupée / occupée féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea vieille / l’oreille féminine, classiqueb bas / ici-bas masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb a / voilà masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb aussi / ainsi masculine, classiquea tricote / ôte féminine, classiqueb voudrait / mourrait masculine, équivalentea terre / richesse / misère féminine, classiqueb cités / côtés masculine, classiquea laines / lointaines féminine, classiqueb douloureux / paresseux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Jeunes Croyances, Paris, Alphonse Lemerre Éditeur, 1867· numérisation wikisource.org· Sources