Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Jeunes Croyances, 1867· IV

VII. Misère et soleil

Jean Aicard· distiques, alexandrins, 68 vers

À M. L. Laurent-Pichat.

Êtes-vous quelquefois,‖ rêveur, passé devantDes baraques de bois‖ qui craquaient à tout vent ?Il faisait froid et chaud.‖ C’était quelque dimanche ;Un être maigre et laid‖ sautait sur une planche ;Il riait. Il était‖ revêtu d’un lambeau.Homme ou femme, il sautait.‖ Beaucoup le trouvaient beau,Et beaucoup admiraient‖ ses paillettes de cuivre,Sans songer qu’il riait‖ de la sorte pour vivre.Et si vous avez vu,‖ dites, qu’aimez-vous mieuxDu saltimbanque triste‖ ou du public joyeux ?Avez-vous traversé‖ jamais de vieilles rues ?Les femmes, en haillons,‖ sur vos pas accourues,Deux enfants sur les bras,‖ vous ont-elles montréLeur misère vivante,‖ et là, le cœur navré,Insulté des petits,‖ heurté de quelque homme ivre,Effrayé de la mort,‖ pris du dégoût de vivre,N’avez-vous pas songé :‖ « D’où vient que le ciel bleuBrille sans s’émouvoir‖ et sans trahir un Dieu ? »Pour moi j’ai contemplé‖ ces choses. Par la villeJ’erre souvent. Je plains‖ notre humanité vile,Et je répète en moi‖ que si l’homme ici-basN’est pas heureux, c’est que‖ son prochain ne veut pas.Le riche est lâche. Il faut‖ qu’on jeûne quand il mange !Et je contemple alors‖ le ciel,… et c’est étrange !

Or, hier, j’ai voulu fuir‖ l’homme et marcher vers Dieu ;J’ai pris la mer. Le vent‖ chantait sous l’azur bleu,Et je songeais qu’il faut‖ que tout esprit travailleÀ livrer au malheur‖ la dernière bataille ;Et je fuyais toujours‖ loin de terre, croyantTrouver un peu de paix‖ sous l’espace brillant.Mais je vis des forçats‖ qui ramaient sous la chaîne ;Des matelots grimpaient‖ dans les mâts avec peine ;Un vieux pêcheur tendait‖ vainement l’hameçon,Et soudain j’entendis‖ un grand bruit. Le canonTonnait, et cette poudre‖ avait coûté des sommesPlus fortes qu’il ne faut‖ pour nourrir bien des hommes.Les Léviathans noirs‖ étaient prêts aux combats.Sur ces monstres de fer‖ hurlait le branle-bas…Alors je détournai‖ les yeux vers la campagne :La Guerre, un fort debout‖ sur la haute montagne,Disait : « C’est moi qui suis‖ le maître tout-puissant :Je veux vivre ! je veux‖ des larmes et du sang ! »Sombre, je me penchai‖ pour voir au fond de l’onde :C’était confus. Pourtant‖ j’entrevis tout un monde,Tout un monde hideux‖ qui roulait vaguementSous les flots, et des yeux‖ terribles, par momentMe lançaient comme un dard‖ leur clarté surhumaine ;D’horreur et de pitié‖ ma jeune âme était pleine,Et je m’enfuis. Le vent‖ chantait sous l’azur bleu…Je gagnai la cité‖ des morts pour chercher Dieu !Les cyprès pleuraient seuls,‖ quand j’entrai, sur les fosses ;D’ailleurs, partout la joie‖ ou bien des larmes fausses ;Les moineaux francs, nombreux,‖ chantaient devant la mort ;J’étais calme ; j’étais‖ tout tranquille d’abord.On portait un enfant‖ qu’on jeta dans la terre,Et les suivants riaient‖ devant le grand mystère.Ce rire me navra.‖ Là, des tombeaux ouvertsAttendaient leurs cercueils‖ pour être recouverts,Et sur d’autres, ici,‖ poussaient de folles herbes ;D’autres étaient chargés‖ de sculptures superbes…Ma tristesse grandit,‖ car la sociétéÉtalait encor là‖ toute sa vanité !Et devant ce néant‖ et ces bouffonneries,Ces festons de papier‖ et ces verroteries,Indigné, je criai,‖ niant toute vertu :« Impassible Soleil,‖ pour qui resplendis-tu,Et que fais-tu là-haut‖ à regarder la Terre ? »

Et j’entendis les morts‖ me répondre : « Il espère ! »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
34((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiques
Mots à la rime
a devant / vent masculine, classiqueb dimanche / planche féminine, classiquea lambeau / beau masculine, classiqueb cuivre / vivre féminine, classiquea mieux / joyeux masculine, classiqueb rues / accourues féminine, classiquea montré / navré masculine, classiqueb ivre / vivre féminine, classiquea bleu / Dieu masculine, classiqueb ville / vile féminine, classiquea ici-bas / pas masculine, classiqueb mange / étrange féminine, classiquea Dieu / bleu masculine, classiqueb travaille / bataille féminine, classiquea croyant / brillant masculine, classiqueb chaîne / peine féminine, classiquea l’hameçon / canon masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea combats / branle-bas masculine, classiqueb campagne / montagne féminine, classiquea tout-puissant / sang masculine, non classiqueb l’onde / monde féminine, classiquea vaguement / moment masculine, classiqueb surhumaine / pleine féminine, classiqueb fosses / fausses féminine, classiquea mort / d’abord masculine, classiqueb terre / mystère féminine, classiquea ouverts / recouverts masculine, classiqueb herbes / superbes féminine, classiquea société / vanité masculine, classiqueb bouffonneries / verroteries féminine, classiquea vertu / resplendis-tu masculine, classiqueb Terre / espère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Jeunes Croyances, Paris, Alphonse Lemerre Éditeur, 1867· numérisation wikisource.org· Sources