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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le petit-neveu de Grécourt, 1883

La femme sans chose

Anonyme· alexandrins et octosyllabes, 176 vers

Le trait suivant, Lecteur,‖ est d’assez bon aloi :Je le tiens de Monsieur Géronte,Lequel me l’a donné‖ pour une histoire, et moiJe vous le donne pour un Conte :Car il faut, tant qu’on peut,‖ être de bonne foi.C’est tout près de Paris‖ que se passe la scène.

Un Grenadier‖ (La Rose étoit son nom)Jeune, bien fait, bon compagnon,Étant en semestre à Surène,De Thérèse un beau jour‖ lorgna le pied mignon.« Corbleu ! » dit-il, « la bonne aubaine !» Qui pourroit l’attirer à soi» Auroit un vrai morceau de Roi,» Ou tout au moins de Capitaine. »Il aborde à l’instant‖ Thérèse sans façon,D’un air joyeux‖ lui conte sa fleuretteEt lui porte la main‖ au-dessous du menton.Son geste, son habit, son tonPlurent beaucoup à la fillette :Bref, quelques jours après‖ la retrouvant seulette,Dans le fond d’une grange‖ à sa dévotion,Il ne put résister‖ à la tentation,Et l’affaire fut bientôt faite.N’en parlons plus ;‖ ajoutons seulementQue depuis cet heureux moment,Thérèse et son ami,‖ tous les jours en cachette,Alloient au même lieu‖ se rendre exactement.Thérèse y vint un soir,‖ elle étoit inquièteEt paraissoit‖ rêver profondément.En regardant La Rose,‖ elle reste muette.« Qu’as-tu, » lui dit-il, « mon enfant,» Et qui peut te causer‖ une peine secrète ?» Ne cache rien à ton Amant,» Parle. » Thérèse enfin‖ parla naïvement :‒ « On me dit que je suis gentille ;» Mais la serai-je encor longtemps ?» Vienne Saint-Nicolas,‖ j’aurai mes vingt-deux ans,» Et je ne veux pas mourir fille.» Je sais que le Meunier‖ du village voisin» A mon père en secret‖ a demandé ma main ;» Et mon père a dit oui :‖ suffit que j’y consente,» J’épouserai Colas‖ pas plus tard que demain» Conseille-moi ! ‒ Colas,‖ parbleu ! c’est mon cousin, »Reprit le Grenadier,‖ « car sa mère est ma tante ;» Ce garçon là n’est pas malin,» Mais il a malgré ça‖ quelque chose qui tente ;» C’est deux cents bons écus de rente :» Si je les avois, je…‖ Mais puisque je n’ai rien,» Épouse-le, tu feras bien.» J’exige seulement…‖ ‒ Quoi ? ‒ Tu sais bien, ma chère,» Que je dois te quitter‖ dans vingt jours au plus tard ;» Avant le temps‖ fixé pour mon départ» La noce, dis-tu, peut se faire.» En ce cas je prétends‖ à ton benêt d’époux» De ses droits conjugaux‖ interdire l’usage :» Si donc il t’invitait‖ à des ébats trop doux,» Dès la première nuit‖ brusque le personnage,» Dusses-tu le mettre en courroux.» Quand je serai parti,‖ je lui donne carrière ;» Mais jusque-là,‖ Madame la Meunière,» De Monsieur le Meunier‖ je serois trop jaloux.» ‒ Comment ? tu veux que, sans défense,» Dès la première nuit,‖ seulette entre deux draps,» Avec un homme… ? Allons,‖ tu te moques, je pense.» Qui pourroit se tirer‖ d’un pareil embarras ?» J’aurois beau faire la mutine,» Beau me fâcher, beau le gronder,» Colas croiroit que je badine ;» Il seroit le plus fort,‖ il faudroit bien céder.» ‒ D’accord, mais si je peux‖ par un bon stratagème» Lui fermer ce qu’il croit ouvert ?…» ‒ Pour te prouver combien je t’aime,» Je consens volontiers‖ à le prendre sans vert.» ‒ Eh bien ! avertis-moi‖ la veille de la noce,» Et nous agirons de concert,» Afin que, comme un sot,‖ il donne dans la bosse. »A point nommé‖ La Rose est averti :Imaginez un peu‖ ce qu’il fit à Thérèse.(Vous avez vu qu’à tout‖ la belle a consentiPour empêcher‖ que Colas ne la baise).Il colle artistement‖ sur un certain endroit,Que point ne veux nommer,‖ que pourtant on devine,Une peau de mouton‖ douce, fraîche et très fine.Le pli le plus léger,‖ il l’efface du doigt,Et partout, ainsi qu’on le croit.Appliquant une main‖ experte et libertine,Il fait si bien qu’on n’aperçoitNi le creux du vallon,‖ ni le duvet qui croîtSur le penchant de la colline.Ceci peut sembler fort,‖ mais un amant adroitExécute aisément‖ tout ce qu’il imagine,Mieux encor qu’on ne le conçoit.Et puis, ami Lecteur,‖ un peu de complaisance ;Prêtez-vous à l’illusion,Et vous croirez qu’après‖ cette opérationThérèse n’en eut plus…‖ du moins en apparence.Au fait. Le lendemain‖ elle épouse Colas :En sortant de l’église‖ on vint faire bombance,On but du petit vin,‖ on servit de grands plats ;Mais parlons du souper,‖ lequel suivit la danse :Le souper d’une noce‖ est le meilleur repas.Le marié,‖ droit comme un échalas,D’aller se mettre au lit‖ brûloit d’impatience.La Rose, riant aux éclats,Par des couplets gaillards‖ égayoit l’assistance,S’approchoit de Colas,‖ et lui disoit tout bas :« Cousin, tu m’as bien l’air‖ d’un croqueur de pucelles ;» Gageons que cette nuit‖ tu ne dormiras pas :» La mariée est des plus belles ;» Demain, les yeux battus‖ et les membres bien las,» Tu nous en diras des nouvelles. »Tout en parlant de bagatelles,On entendit sonner minuit :Lors au lit nuptial‖ chaque époux fut conduit,Et l’on éteignit les chandelles :On sait déjà‖ tout ce qui se passa.Colas, dont on se peint‖ aisément la surprise,Pour fêter sa commère‖ en vain se trémoussa,Tentant dix fois l’assaut,‖ et dix fois lâchant prise.D’un jeu si déplaisant‖ enfin il se lassa,Et fut toute la nuit‖ dans une horrible crise.Au point du jour,‖ mon Jocrisse à grands pasVa chez le Grenadier‖ en poussant des hélas !‒ « Si vous saviez, cousin La Rose,» Ma femme, elle n’a pas de… ‒ Quoi ?» ‒ De… la… de… ‒ Quoi donc ? ‒ Aidez-moi !» Eh bien ! elle n’a pas…‖ elle n’a pas de chose !» ‒ Ah ! parbleu, n’est-ce que cela ?» On peut remédier‖ à cet accident-là ;» Et je ne sais‖ pourquoi tu t’inquiètes :» Beaucoup de femmes n’en ont pas ;» Mais je leur en fais, moi.‖ ‒ Comment, vous leur en faites !» ‒ J’en fis un l’an dernier‖ à celle de Lucas ;» Tu pourrois même aller‖ la trouver de ce pas,» Et par des questions secrètes…» En observant surtout‖ de lui parler bien bas,» Peut-être avoueroit-elle…‖ ‒ Ah ! que je serois aise» Si vous pouviez ce soir‖ en faire un à Thérèse !» ‒ Ce soir, le terme est un peu court ;» Mais apporte au logis‖ avant la fin du jour» Douze livres de crin,‖ douze francs pour ma peine ;» Pars demain, va passer‖ huit jours chez ta marraine,» Imagine quelque détour» Afin de lui cacher‖ le sujet qui t’amène :» Dis-lui que par malheur‖ tu deviens un peu sourd,» Et qu’on t’a conseillé‖ de voyager en plaine.» Sur le chose de ta Chrétienne» Sois plus muet‖ que la bouche d’un four,» Entends-tu bien, Colas ?‖ ‒ Oh ! qu’à cela ne tienne !» ‒ C’est aujourd’hui lundi,‖ je fixe ton retour» Au Mardi de l’autre semaine :» Ce jour-là tu pourras sans gêne» Faire un petit Colas.‖ ‒ Ah ! Thérèse, ah ! mamour,» Mardi j’en aurai donc l’étrenne !» ‒ Adieu, cousin.‖ ‒ Bonsoir. » Une heure aprèsLe crin est envoyé,‖ les douze francs sont prêts ;Et comme une franche pécore,Colas le lendemain‖ partit avant l’aurore.Vous jugez bien que notre amantSut mettre à profit son absence.A Thérèse il fit un enfant,Puis il vendit le crin‖ pour en avoir l’argent,Et riant du cousin‖ docile à la défense,Il regagna son Régiment.Colas, au bout de la huitaine,Croyant avec raison‖ l’ouverture certaine,Revient trouver sa femme‖ en faisant les yeux doux,‒ « Couchons-nous, » lui dit-il, « ma reine. »Thérèse au lit suit son époux ;Là, sans compliment il l’engaîne.Le jeu fini, Colas‖ visita son domaine ;Et lorsqu’en tous les coins‖ il eut passé la main :‒ « Ouais ! » s’écria-t-il, « cousin,» Par ma foi, je vous garde‖ une bonne semonce :» Vous m’avez demandé‖ douze livres de crin,» Et je n’en trouve pas une once ! »

Versification

Mètre
Alexandrins et octosyllabes (99 de 12, 63 de 8, 14 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
Mots à la rime
a aloi / moi / foi masculine, classiqueb Géronte / Conte féminine, classiquec scène / Surène féminine, classiqued nom / compagnon / mignon masculine, classiquec aubaine / Capitaine féminine, classiquea soi / Roi masculine, classiqued façon / menton masculine, classiquee fleurette / fillette féminine, classiqued ton / dévotion / tentation masculine, classiquee seulette / faite féminine, classiquef seulement / moment masculine, classiquee cachette / inquiète féminine, classiquef exactement / profondément masculine, classiquee muette / secrète féminine, classiquef enfant / Amant masculine, classiquef naïvement / longtemps / ans masculine, classiqueg gentille / fille féminine, classiquei voisin / main masculine, classiquej consente / tante féminine, non classiquei demain / cousin masculine, classiquei malin / rien / bien masculine, classiquej tente / rente féminine, classiquek chère / faire féminine, classiquel tard / départ masculine, classiquen d’époux / doux masculine, classiqueo l’usage / personnage féminine, classiquen courroux / jaloux masculine, classiquek carrière / Meunière féminine, classiquep défense / pense féminine, classiqueq draps / embarras masculine, classiquer mutine / badine féminine, classiques gronder / céder masculine, classiquet stratagème / t’aime féminine, classiqueu ouvert / vert / concert masculine, classiquev noce / bosse féminine, classiquew averti / consenti masculine, classiquex Thérèse / baise féminine, classiquey endroit / doigt masculine, classiquer devine / fine féminine, classiquey croit / n’aperçoit masculine, classiquer libertine / colline / imagine féminine, classiquey croît / adroit / conçoit masculine, classiquep complaisance / apparence féminine, classiqued l’illusion / opération masculine, classiqueq Colas / plats masculine, classiquep bombance / danse féminine, classiqueq repas / échalas masculine, classiquep d’impatience / l’assistance féminine, classiqueq éclats / bas masculine, classiquea pucelles / belles féminine, classiqueq pas / las masculine, classiquea nouvelles / bagatelles / chandelles féminine, classiqueb minuit / conduit masculine, classiquec passa / trémoussa masculine, classiqued surprise / prise / crise féminine, classiqueq lassa / pas masculine, classiquea hélas / Quoi masculine, classiquee Rose / chose féminine, classiquea Aidez-moi / cela masculine, classiqueq accident-là / pas masculine, classiquef t’inquiètes / faites / secrètes féminine, classiqueq Lucas / pas / bas masculine, classiquex aise / Thérèse féminine, classiqueg court / jour masculine, classiquec peine / marraine féminine, non classiqueh détour / sourd masculine, classiquec t’amène / plaine féminine, non classiquec Chrétienne / tienne féminine, classiqueh four / retour / mamour masculine, classiquec semaine / gêne / l’étrenne féminine, non classiquej après / prêts masculine, classiquek pécore / l’aurore féminine, classiquef amant / enfant masculine, classiquep absence / défense féminine, classiquef l’argent / Régiment masculine, classiquec huitaine / certaine féminine, non classiquen doux / époux masculine, classiquec reine / l’engaîne / domaine féminine, non classiquei main / cousin / crin masculine, classiquel semonce / once féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le petit-neveu de Grécourt ou Étrennes gaillardes, PARIS, Isidore LISEUX, Éditeur, 1883· numérisation Project Gutenberg· Sources