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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Alcools, 1913

Cortège

Guillaume Apollinaire· vers libres ou irréguliers, 73 vers

A M. Léon Bailby

Oiseau tranquille au vol inverse oiseauQui nidifie en l’airA la limite où notre sol brille déjàBaisse ta deuxième paupière la terre t’éblouitQuand tu lèves la tête

Et moi aussi de près je suis sombre et terneUne brume qui vient d’obscurcir les lanternesUne main qui tout à coup se pose devant les yeuxUne voûte entre vous et toutes les lumièresEt je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres

Et d’alignements d’yeux des astres bien-aimés

Oiseau tranquille au vol inverse oiseauQui nidifie en l’airA la limite où brille déjà ma mémoireBaisse ta deuxième paupièreNi à cause du soleil ni à cause de la terreMais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentantAu point qu’il deviendra un jour l’unique lumière

Un jourUn jour je m’attendais moi-mêmeJe me disais Guillaume il est temps que tu viennesPour que je sache enfin celui-là que je suisMoi qui connais les autresJe les connais par les cinq sens et quelques autresIl me suffit de voir leur pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliersDe voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveuxDe voir leur langue quand il me plaît de faire le médecinOu leurs enfants quand il me plaît de faire le prophèteLes vaisseaux des armateurs la plume de mes confrèresLa monnaie des aveugles les mains des muetsOu bien encore à cause du vocabulaire et non de l’écritureUne lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ansIl me suffit de sentir l’odeur de leurs églisesL’odeur des fleuves dans leurs villesLe parfum des fleurs dans les jardins publicsO Corneille Agrippa l’odeur d’un petit chien m’eût suffiPour décrire exactement tes concitoyens de CologneLeurs rois-mages et la ribambelle ursulineQui t’inspirait l’erreur touchant toutes les femmesIl me suffit de goûter la saveur de laurier qu’on cultive pour que j’aime ou que je bafoueEt de toucher les vêtementsPour ne pas douter si l’on est frileux ou nonO gens que je connaisIl me suffit d’entendre le bruit de leurs pasPour pouvoir indiquer à jamais la direction qu’ils ont priseIl me suffit de tous ceux-là pour me croire le droitDe ressusciter les autresUn jour je m’attendais moi-mêmeJe me disais Guillaume il est temps que tu viennesEt d’un lyrique pas s’avançaient ceux que j’aimeParmi lesquels je n’étais pasLes géants couverts d’algues passaient dans leurs villesSous-marines où les tours seules étaient des îlesEt cette mer avec les clartés de ses profondeursCoulait sang de mes veines et fait battre mon cœurPuis sur cette terre il venait mille peuplades blanchesDont chaque homme tenait une rose à la mainEt le langage qu’ils inventaient en cheminJe l’appris de leur bouche et je le parle encoreLe cortège passait et j’y cherchais mon corpsTous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-mêmeAmenaient un à un les morceaux de moi-mêmeOn me bâtit peu à peu comme on élève une tourLes peuples s’entassaient et je parus moi-mêmeQu’ont formé tous les corps et les choses humaines

Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtesJe ne vis que passant ainsi que vous passâtesEt détournant mes yeux de ce vide avenirEn moi-même je vois tout le passé grandir

Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encorePrès du passé luisant demain est incoloreIl est informe aussi près de ce qui parfaitPrésente tout ensemble et l’effort et l’effet

73 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources