Alcools, 1913
L’ermite
A Félix Fénéon.
Un ermite déchaux‖ près d’un crâne blanchiCria Je vous maudis‖ martyres et détressesTrop de tentations‖ malgré moi me caressentTentations de lune‖ et de logomachies
Trop d’étoiles s’enfuient‖ quand je dis mes prièresÔ chef de morte Ô vieil‖ ivoire Orbites TrousDes narines rongées‖ J’ai faim Mes cris s’enrouentVoici donc pour mon jeûne‖ un morceau de gruyère
Ô Seigneur flagellez‖ les nuées du coucherQui vous tendent au ciel‖ de si jolis culs rosesEt c’est le soir les fleurs‖ de jour déjà se closentEt les souris dans l’ombre‖ incantent le plancher
Les humains savent tant‖ de jeux l’amour la mourreL’amour jeu des nombrils‖ ou jeu de la grande oieLa mourre jeu du nombre‖ illusoire des doigtsSaigneur faites Seigneur‖ qu’un jour je m’énamoure
J’attends celle qui me‖ tendra ses doigts menusCombien de signes blancs‖ aux ongles les paressesLes mensonges pourtant‖ j’attends qu’elle les dresseSes mains énamourées‖ devant moi l’Inconnue
Seigneur que t’ai-je fait‖ Vois Je suis unicornePourtant malgré son bel‖ effroi concupiscentComme un poupon chéri‖ mon sexe est innocentD’être anxieux seul et‖ debout comme une borne
Seigneur le Christ est nu‖ jetez jetez sur luiLa robe sans couture‖ éteignez les ardeursAu puits vont se noyer‖ tant de tintements d’heuresQuand isochrones choient‖ des gouttes d’eau de pluie
J’ai veillé trente nuits‖ sous les lauriers-rosesAs-tu sué du sang‖ Christ dans GethsémaniCrucifié réponds‖ Dis non Moi je le nieCar j’ai trop espéré‖ en vain l’hématidrose
J’écoutais à genoux‖ toquer les battementsDu cœur le sang roulait‖ toujours en ses artèresQui sont de vieux coraux‖ ou qui sont des clavairesEt mon aorte était‖ avare éperdument
Une goutte tomba‖ Sueur Et sa couleurLueur Le sang si rouge‖ et j’ai ri des damnésPuis enfin j’ai compris‖ que je saignais du nezA cause des parfums‖ violents de mes fleurs
Et j’ai ri du vieil ange qui‖ n’est point venuDe vol très indolent‖ me tendre un beau caliceJ’ai ri de l’aile grise‖ et j’ôte mon ciliceTissé de crins soyeux‖ par de cruels canuts
Vertuchou Riotant‖ des vulves des papessesDe saintes sans tétons‖ j’irai vers les citésEt peut-être y mourir‖ pour ma virginitéParmi les mains les peaux‖ les mots et les promesses
Malgré les autans bleus‖ je me dresse divinComme un rayon de lune‖ adoré par la merEn vain j’ai supplié‖ tous les saints aémèresAucun n’a consacré‖ mes doux pains sans levain
Et je marche Je fuis‖ ô nuit Lilith ululeEt clame vainement‖ et je vois de grands yeuxS’ouvrir tragiquement‖ Ô nuit je vois tes cieuxS’étoiler calmement‖ de splendides pilules
Un squelette de reine‖ innocente est penduA un long fil d’étoile‖ en désespoir sévèreLa nuit les bois sont noirs‖ et se meurt l’espoir vertQuand meurt les jour avec‖ un râle inattendu
Et je marche je fuis‖ ô jour l’émoi de l’aubeFerma le regard fixe‖ et doux de vieux rubisDes hiboux et voici‖ le regard des brebisEt des truies aux tétins‖ roses comme des lobes
Des corbeaux éployés‖ comme des tildes fontUne ombre vaine‖ aux pauvres champs‖ de seigle mûrNon loin des bourgs où des‖ chaumières sont impuresD’avoir des hiboux morts‖ cloués à leur plafond
Mes kilomètres longs‖ Mes tristesses plénièresLes squelettes de doigts‖ terminant les sapinsOnt égaré ma route‖ et mes rêves poupinsSouvent et j’ai dormi‖ au sol des sapinières
Enfin Ô soir pâmé‖ Au bout de mes cheminsLa ville m’apparut‖ très grave au son des clochesEt ma luxure meurt‖ à présent que j’approcheEn entrant j’ai béni‖ les foules des deux mains
Cité j’ai ri de tes‖ palais tels que des truffesBlanches au sol fouillé‖ de clairières bleuesOr mes désirs s’en vont‖ tous à la queue leu leuMa migraine pieuse‖ a coiffé sa cucuphe
Car toutes sont venues‖ m’avouer leurs péchésEt Seigneur je suis saint‖ par le vœu des amantesZélotide et Lorie‖ Louise et DiamanteOnt dit Tu peux savoir‖ ô toi l’effarouché
Ermite absous‖ nos fautes jamais véniellesÔ toi le pur et le‖ contrit que nous aimonsSache nos cœurs‖ sache les jeux‖ que nous aimonsEt nos baisers‖ quintessenciés‖ comme du miel
Et j’absous les aveux‖ pourpres comme leur sangDes poétesses nues‖ des fées des fornarinesAucun pauvre désir‖ ne gonfle ma poitrineLorsque je vois le soir‖ les couples s’enlaçant
Car je ne veux plus rien‖ sinon laisser se cloreMes yeux couple lassé‖ au verger pantelantPlein du râle pompeux‖ des groseillers sanglantsEt de la sainte‖ cruauté‖ des passiflores
Versification
- Forme
- 24 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 24(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 24 quatrains
- Mots à la rime
- a blanchi / logomachies masculine, non classiqueb détresses / caressent féminine, mixtea prières / gruyère féminine, équivalenteb Trous / s’enrouent masculine, mixtea coucher / plancher masculine, non classiqueb roses / closent féminine, non classiquea mourre / m’énamoure féminine, classiqueb oie / doigts féminine, mixtea menus / l’Inconnue masculine, non classiqueb paresses / dresse féminine, classiquea unicorne / borne féminine, non classiqueb concupiscent / innocent masculine, classiquea lui / pluie / Gethsémani / nie masculine, non classiqueb ardeurs / d’heures masculine, non classiquea lauriers-roses / l’hématidrose féminine, classiquea battements / éperdument masculine, mixteb artères / clavaires féminine, mixtea couleur / fleurs masculine, non classiqueb damnés / nez masculine, classiquea venu / canuts masculine, classiqueb calice / cilice féminine, mixtea papesses / promesses féminine, mixteb cités / virginité masculine, classiquea divin / levain masculine, mixteb mer / aémères masculine, non classiquea ulule / pilules féminine, mixteb yeux / cieux masculine, non classiquea pendu / inattendu masculine, classiqueb sévère / vert féminine, mixtea l’aube / lobes féminine, mixteb rubis / brebis masculine, classiquea font / plafond masculine, classiqueb mûr / impures masculine, classiquea plénières / sapinières féminine, non classiqueb sapins / poupins masculine, classiquea chemins / mains masculine, non classiqueb cloches / j’approche féminine, classiquea truffes / cucuphe féminine, classiqueb bleues / leu féminine, non classiquea péchés / l’effarouché masculine, classiqueb amantes / Diamante féminine, non classiquea vénielles / miel féminine, non classiqueb aimons masculine, classiquea sang / s’enlaçant masculine, mixteb fornarines / poitrine féminine, non classiquea clore / passiflores féminine, classiqueb pantelant / sanglants masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 5.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources