Alcools, 1913
La maison des morts
A Maurice Raynal
S’étendant sur les côtés du cimetièreLa maison des morts l’encadrait comme un cloîtreA l’intérieur de ses vitrinesPareilles à celles des boutiques de modesAu lieu de sourire deboutLes mannequins grimaçaient pour l’éternité
Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt joursJ’étais entré pour la première fois et par hasardDans ce cimetière presque désertEt je claquais des dentsDevant toute cette bourgeoisieExposée et vêtue le mieux possibleEn attendant la sépulture
SoudainRapide comme ma mémoireLes yeux ses rallumèrentDe cellule vitrée en cellule vitréeLe ciel se peupla d’une apocalypseVivace
Et la terra plate à l’infiniComme avant GaliléeSe couvrit de mille mythologies immobilesUn ange en diamant brisa toutes les vitrinesEt les morts m’accostèrentAvec des mines de l’autre monde
Mais leur visage et leurs attitudesDevinrent bientôt moins funèbresLe ciel et la terre perdirentLeur aspect fantasmagorique
Les morts se réjouissaientDe voir leurs corps trépassés entre eux et la lumièreIls riaient de voir leur ombre et l’observaientComme si véritablementC’eût été leur vie passée
Alors je les dénombraiIls étaient quarante-neuf hommesFemmes et enfantsQui embellissaient à vue d’œilEt me regardaient maintenantAvec tant de cordialitéTant de tendresse mêmeQue les prenant en amitié
Tout à coupJe les invitai à une promenadeLoin des arcades de leur maison
Et tous bras dessus bras dessousFredonnant des airs militairesOui tous vos péchés sont absousNous quittâmes le cimetière
Nous traversâmes la villeEt rencontrions souventDes parents des amis qui se joignaientA la petite troupe des morts récentsTous étaient si gaisSi charmants si bien portantsQue bien malin qui aurait puDistinguer les morts des vivants
Puis dans la campagneOn s’éparpillaDeux chevau-légers nous joignirentOn leur fit fêteIls coupèrent du bois de viorneEt de sureauDont ils firent des siffletsQu’ils distribuèrent aux enfants
Plus tard dans un bal champêtreLes couples mains sur les épaulesDansèrent au son aigre des cithares
Ils n’avaient pas oublié la danseCes morts et ces mortesOn buvait aussiEt de temps à autre une clocheAnnonçait qu’un autre tonneauAllait être mis en perceUne morte assise sur un bancPrès d’un buisson d’épine-vinetteLaissait un étudiantAgenouillé à ses piedsLui parler de fiançailles
Je vous attendraiDix ans vingt ans s’il le fautVotre volonté sera la mienne
Je vous attendraiToute votre vieRépondait la morte
Des enfantsDe ce monde ou bien de l’autreChantaient de ces rondesAux paroles absurdes et lyriquesQui sans doute sont les restesDes plus anciens monuments poétiquesDe l’humanité
L’étudiant passa une bagueA l’annulaire de la jeune morteVoici le gage de mon amourDe nos fiançaillesNi le temps ni l’absenceNe nous feront oublier nos promesses
Et un jour nous auront une belle noceDes touffes de myrteA nos vêtements et dans vos cheveuxUn beau sermon à l’égliseDe longs discours après le banquetEt de la musiqueDe la musique
Nos enfantsDit la fiancéeSeront plus beaux plus beaux encoreHélas ! la bague était briséeQue s’ils étaient d’argent ou d’orD’émeraude ou de diamantSeront plus clairs plus clairs encoreQue les astres du firmamentQue la lumière de l’auroreQue vos regards mon fiancéAuront meilleure odeur encoreHélas ! la bague était briséeQue le lilas qui vient d’écloreQue le thym la rose ou qu’un brinDe lavande ou de romarin
Les musiciens s’en étant allésNous continuâmes la promenade
Au bord d’un lacOn s’amusa à faire des ricochetsAvec des cailloux platsSur l’eau qui dansait à peine
Des barques étaient amarréesDans un havreOn les détachaAprès que toute la troupe se fut embarquéeEt quelques morts ramaientAvec autant de vigueur que les vivants
A l’avant du bateau que je gouvernaisUn mort parlait avec une jeune femmeVêtue d’une robe jauneD’un corsage noirAvec des rubans bleus et d’un chapeau grisOrné d’une seule petite plume défrisée
Je vous aimeDisait-ilComme le pigeon aime la colombeComme l’insecte nocturneAime la lumière
Trop tardRépondait la vivanteRepoussez repoussez cet amour défenduJe suis mariéeVoyez l’anneau qui brilleMes mains tremblentJe pleure et je voudrais mourir
Les barques étaient arrivéesA un endroit où les chevau-légersSavaient qu’un écho répondait de la riveOn ne se lassait point de l’interrogerIl y eut des questions si extravagantesEt des réponses tellement pleines d’à-proposQue c’était à mourir de rireEt le mort disait à la vivante
Nous serions si heureux ensembleSur nous l’eau se refermeraMais vous pleurez et vos mains tremblentAucun de nous ne reviendra
On reprit terre et ce fut le retourLes amoureux s’entr’aimaientEt par couples aux belles bouchesMarchaient à distances inégalesLes morts avaient choisi les vivantesEt les vivantsDes mortesUn genévrier parfoisFaisait l’effet d’un fantôme
Les enfants déchiraient l’airEn soufflant les joues creusesDans leurs sifflets de viorneOu de sureauTandis que les militairesChantaient des tyroliennesEn se répondant comme on le faitDans la montagne
Dans la villeNotre troupe diminua peu à peuOn se disaitAu revoirA demainA bientôtBientôt entraient dans les brasseriesQuelques-uns nous quittèrentDevant une boucherie caninePour y acheter leur repas du soir
Bientôt je restai seul avec ces mortsQui s’en allaient tout droitAu cimetièreOùSous les ArcadesJe les reconnusCouchésImmobilesEt bien vêtusAttendant la sépulture derrière les vitrines
Ils ne se doutaient pasDe ce qui s’était passéMais les vivants en gardaient le souvenirC’était un bonheur inespéréEt si certainQu’ils ne craignaient point de le perdre
Ils vivaient si noblementQue ceux qui la veille encoreLes regardaient comme leurs égauxOu même quelque chose de moinsAdmiraient maintenantLeur puissance leur richesse et leur génieCar y a-t-il rien qui vous élèveComme d’avoir aimé un mort ou une morteOn devient si pur qu’on en arriveDans les glaciers de la mémoireA se confondre avec le souvenirOn est fortifié pour la vieEt l’on n’a plus besoin de personne
218 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources