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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Alcools, 1913

Le larron

Guillaume Apollinaire· alexandrins, 124 vers

CHŒUR

Maraudeur étranger‖ malheureux malhabileVoleur voleur que ne‖ demandais-tu ces fruitsMais puisque tu as faim‖ que tu es en exilIl pleure il est barbare‖ et bon pardonnez-lui

LARRON

Je confesse le vol‖ des fruits doux des fruits mûrsMais ce n’est pas l’exil‖ que je viens simulerEt sachez que j’attends‖ de moyennes torturesInjustes si je rends‖ tout ce que j’ai volé

VIEILLARD

Issu de l’écume des mers‖ comme AphroditeSois docile puisque tu es‖ beau NaufragéVois les sages te font‖ des gestes socratiquesVous parlerez d’amour‖ quand il aura mangé

CHŒUR

Maraudeur étranger‖ malhabile et maladeTon père fut un sphinx‖ et ta mère une nuitQui charma de lueurs‖ Zacinthe et les CycladesAs-tu feint d’avoir faim‖ quand tu volas les fruits

LARRON

Possesseurs de fruits mûrs‖ que dirai-je aux insultesOuïr ta voix ligure‖ en nénie ô mamanPuisqu’ils n’eurent enfin‖ la pubère et l’adulteDe prétexte sinon‖ de s’aimer nuitamment

Il y avait des fruits‖ tout ronds comme des âmesEt des amandes de‖ pomme de pin jonchaientVotre jardin marin‖ où j’ai laissé mes ramesEt mon couteau punique‖ au pied de ce pêcher

Les citrons couleur d’huile‖ et à saveur d’eau froidePendaient parmi les fleurs‖ des citronniers tordusLes oiseaux de leur bec‖ ont blessé vos grenadesEt presque toutes les‖ figues étaient fendues

L’ACTEUR

Il entra dans la salle‖ aux fresques qui figurentL’inceste solaire et‖ nocturne dans les nuesAssieds-toi là pour mieux‖ ouïr les voix liguresAu son des cinyres des Lydiennes nues

Or les hommes ayant‖ des masques de théâtreEt les femmes ayant‖ des colliers où pendaientLa pierre prise au foie‖ d’un vieux coq de TanagreParlaient entre eux‖ le langage de la Chaldée

Les autans langoureux‖ dehors feignaient l’automneLes convives c’étaient‖ tant de couples d’amantsQui dirent tour à tour‖ Voleur je te pardonneReçois d’abord le sel‖ puis le pain de froment

Le brouet qui froidit‖ sera fade à tes lèvresMais l’outre en peau de bouc‖ maintient frais le vin blancPar ironie veux-tu‖ qu’on serve un plat de fèvesOu des beignets de fleurs‖ trempés dans du miel blond

Une femme lui dit‖ Tu n’invoques personneCrois-tu donc au hasard‖ qui coule au sablierVoleur connais-tu mieux‖ les lois malgré les hommesVeux-tu le talisman‖ heureux de mon collier

Larron des fruits‖ tourne vers moi‖ tes yeux lyriquesEmplissez de noix la‖ besace du hérosIl est plus noble que‖ le paon pythagoriqueLe dauphin la vipère mâle‖ ou le taureau

Qui donc es-tu toi qui‖ nous vins grâce au vent scytheIl en est tant venu‖ par la route ou la merConquérants égarés‖ qui s’éloignaient trop viteColonnes de clins d’yeux‖ qui fuyaient aux éclairs

CHŒUR

Un homme bègue ayant‖ au front deux jets de flammesPassa menant un peuple‖ infime pour l’orgueilDe manger chaque jour‖ les cailles et la manneEt d’avoir vu la mer‖ ouverte comme un œil

Les puiseurs d’eau barbus‖ coiffés de bandelettesNoires et blanches‖ contre les maux et les sortsRevenaient de l’Euphrate‖ et les yeux des chouettesAttiraient quelquefois‖ les chercheurs de trésors

Cet insecte jaseur‖ ô poète barbareRegagnait chastement‖ à l’heure d’y mourirLa forêt précieuse‖ aux oiseaux gemmiparesAux crapauds que l’azur‖ et les sources mûrirent

Un triomphe passait‖ gémir sous l’arc-en-cielAvec de blêmes‖ laurés debout dans les charsLes statues suant les‖ scurriles les agnellesEt l’angoisse rauque des paonnes‖ et des jars

Les veuves précédaient‖ en égrenant des grappesLes évêques noir révérant‖ sans le savoirAu triangle isocèle‖ ouvert au mors des chapesPallas et chantaient l’hymne‖ à la belle mais noire

Les chevaucheurs‖ nous jetèrent dans l’avenirLes alcancies‖ pleines de cendre‖ ou bien de fleursNous aurons des baisers‖ florentins sans le direMais au jardin ce soir‖ tu vins sage et voleur

Ceux de ta secte‖ adorent-ils‖ un signe obscèneBelphégor le soleil‖ le silence ou le chienCette furtive ardeur‖ des serpents qui s’entr’aiment

L’ACTEUR

Et le larron des fruits‖ cria Je suis chrétien

CHŒUR

Ah ! Ah ! les colliers tinteront‖ cherront les masquesVa-t’en va-t’en‖ contre le feu‖ l’ombre prévautAh ! Ah ! le larron de‖ gauche dans la bourrasqueRira de toi‖ comme hennissent‖ les chevaux

FEMME

Larron des fruits‖ tourne vers moi‖ tes yeux lyriquesEmplissez de noix la‖ besace du hérosIl est plus noble que‖ le paon pythagoriqueLe dauphin la vipère mâle‖ ou le taureau

CHŒUR

Ah ! Ah ! nous secouerons‖ toute la nuit les sistresLa voix ligure‖ était-ce donc‖ un talismanEt si tu n’es pas de‖ droite tu es sinistreComme une tache grise‖ ou le pressentiment

Puisque l’absolu choit‖ la chute est une preuveQui double devient triple‖ avant d’avoir étéNous avouerons que les‖ grossesses nous émeuventLes ventres pourront seuls‖ nier l’aséité

Vois les vases sont pleins‖ d’humides fleurs moralesVa-t’en mais dénudé‖ puisque tout est à nousOuïs du chœur des vents‖ les cadences plagalesEt prends l’arc pour tuer‖ l’unicorne ou le gnou

L’ombre équivoque et tendre‖ est le deuil de ta chairEt sombre elle est humaine‖ et puis la nôtre aussiVa-t’en le crépuscule‖ a des lueurs légèresEt puis aucun de nous‖ ne croirait tes récits

Il brillait et‖ attirait comme‖ la pantaureQue n’avait-il la voix‖ et les jupes d’OrphéeEt les femmes la nuit‖ feignant d’être des tauresL’eussent aimé comme on‖ l’aima puisqu’en effet

Il était pâle‖ il était beau‖ comme un roi ladreQue n’avait-il la voix‖ et les jupes d’OrphéeLa pierre prise au foie‖ d’un vieux coq de TanagreAu lieu du roseau triste‖ et du funèbre faix

Que n’alla-t-il vivre à‖ la cour du roi D’ÉdesseMaigre et magique il eût‖ scruté le firmamentPâle et magique il eût‖ aimé des poétessesJuste et magique il eût‖ épargné les démons

Va-t’en errer crédule‖ et roux avec ton ombreSoit ! la triade est mâle‖ et tu es vierge et froidLe tact est relatif‖ mais la vue est oblongueTu n’as de signe que‖ le signe de la croix

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6÷6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources