Alcools, 1913
Le voyageur
A Fernand Fleuret
Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
La vie est variable aussi bien que l’Euripe
Tu regardais un banc de nuages descendreAvec le paquebot orphelin vers les fièvres futuresEt de tous ces regrets de tous ces repentirsTe souviens-tu
Vagues poissons arqués fleurs surmarinesUne nuit c’était la merEt les fleuves s’y répandaient
Je m’en souviens je m’en souviens encore
Un soir je descendis dans une auberge tristeAuprès de LuxembourgDans le fond de la salle il s’envolait un ChristQuelqu’un avait un furetUn autre un hérissonL’on jouait aux cartesEt toi tu m’avais oublié
Te souviens-tu du long orphelinat des garesNous traversâmes des villes qui tout le jour tournaientEt vomissaient la nuit le soleil des journéesO matelots ô femmes sombres et vous mes compagnonsSouvenez-vous-en
Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittésDeux matelots qui ne s’étaient jamais parléLe plus jeune en mourant tomba sur le côté
O vous chers compagnonsSonneries électriques des gares chant des moissonneusesTraîneau d’un boucher régiment des rues sans nombreCavalerie des ponts nuits livides de l’alcoolLes villes que j’ai vues vivaient comme des folles
Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages
Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombresJ’écoutais cette nuit au déclin de l’étéUn oiseau langoureux et toujours irritéEt le bruit éternel d’un fleuve large et sombre
Mais tandis que mourants roulaient vers l’estuaireTous les regards tous les regards de tous les yeuxLes bords étaient déserts herbus silencieuxEt la montagne à l’autre rive était très claire
Alors sans bruit sans qu’on pût voir rien de vivantContre le mont passèrent des ombres vivacesDe profil ou soudain tournant leurs vagues facesEt tenant l’ombre de leurs lances en avant
Les ombres contre le mont perpendiculaireGrandissaient ou parfois s’abaissaient brusquementEt ces ombres barbues pleuraient humainementEn glissant pas à pas sur la montagne claire
Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographiesTe souviens-tu du jour où une vieille abeille tomba dans le feuC’était tu t’en souviens à la fin de l’étéDeux matelots qui ne s’étaient jamais quittésL’aîné portait au cou une chaîne de ferLe plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse
55 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources