Alcools, 1913
Merlin et la vieille femme
Le soleil ce jour-là‖ s’étalait comme un ventreMaternel qui saignait‖ lentement sur le cielLa lumière est ma mère‖ ô lumière sanglanteLes nuages coulaient‖ comme un flux menstruel
Au carrefour‖ où nulle fleur‖ sinon la roseDes vents mais sans épine n’a‖ fleuri l’hiverMerlin guettait la vie‖ et l’éternelle causeQui fait mourir et puis‖ renaître l’univers
Une vieille sur une mule‖ à chape verteS’en vint suivant‖ la berge du fleuve en avalEt l’antique Merlin‖ dans la plaine déserteSe frappait la poitrine‖ en s’écriant Rival
O mon être glacé‖ dont le destin m’accableDont ce soleil de chair‖ grelotte veux-tu voirMa Mémoire venir‖ et m’aimer ma semblableEt quel fils malheureux‖ et beau je veux avoir
Son geste fit crouler‖ l’orgueil des cataclysmesLe soleil en dansant‖ remuait son nombrilEt soudain le printemps‖ d’amour et d’héroïsmeAmena par la main‖ un jeune jour d’avril
Les voies qui viennent de‖ l’ouest étaient couvertesD’ossements d’herbes drues‖ de destins et de fleursDes monuments tremblants‖ près des charognes vertesQuand les vents apportaient‖ des poils et des malheurs
Laissant sa mule‖ à petits pas‖ s’en vint l’amanteA petits coups le vent‖ défripait ses atoursPuis les pâles amants‖ joignant leurs mains démentesL’entrelacs de leurs doigts‖ fut leur seul laps d’amour
Elle balla mimant‖ un rythme d’existenceCriant Depuis cent ans‖ j’espérais ton appelLes astres de ta vie‖ influaient sur ma danseMorgane regardait‖ du haut du mont Gibel
Ah ! qu’il fait doux danser‖ quand pour vous se déclareUn mirage où tout chante‖ et que les vents d’horreurFeignent d’être le rire‖ de la lune hilareEt d’effrayer‖ les fantômes avants-coureurs
J’ai fait des gestes blancs‖ parmi les solitudesDes lémures couraient‖ peupler les cauchemarsMes tournoiements‖ exprimaient les béatitudesQui toutes ne sont rien‖ qu’un pur effet de l’Art
Je n’ai jamais cueilli‖ que la fleur d’aubépineAux printemps finissants‖ qui voulaient défleurirQuand les oiseaux de proie‖ proclamaient leurs rapinesD’agneaux mort-nés‖ et d’enfants-dieux‖ qui vont mourir
Et j’ai vieilli vois-tu‖ pendant ta vie je danseMais j’eusse été tôt lasse‖ et l’aubépine en fleursCet avril aurait eu‖ la pauvre confidenceD’un corps de vieille morte‖ en mimant la douleur
Et leurs mains s’élevaient‖ comme un vol de colombesClarté sur qui la nuit‖ fondit comme un vautourPuis Merlin s’en alla‖ vers l’est disant Qu’il monteLe fils de ma Mémoire‖ égale de l’Amour
Qu’il monte de la fange‖ ou soit une ombre d’hommeIl sera bien mon fils‖ mon ouvrage immortelLe front nimbé de feu‖ sur le chemin de RomeIl marchera tout seul‖ en regardant le ciel
La dame qui m’attend‖ se nomme VivianeEt vienne le printemps‖ des nouvelles douleursCouché parmi‖ la marjolaine‖ et les pas-d’âneJe m’éterniserai‖ sous l’aubépine en fleurs
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6÷6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a ventre / sanglante féminine, assonanteb ciel / menstruel masculine, classiquea rose / cause féminine, classiqueb l’hiver / l’univers masculine, non classiquea verte / déserte féminine, classiqueb aval / Rival masculine, classiquea m’accable / semblable féminine, classiqueb voir / avoir masculine, classiquea cataclysmes / d’héroïsme féminine, non classiqueb nombril / d’avril masculine, classiquea couvertes / vertes féminine, classiqueb fleurs / malheurs masculine, classiquea l’amante / démentes féminine, non classiqueb atours / d’amour masculine, non classiquea d’existence / danse féminine, classiqueb appel / Gibel masculine, classiquea déclare / hilare féminine, classiqueb d’horreur / avants-coureurs masculine, non classiquea solitudes / béatitudes féminine, classiqueb cauchemars / l’Art masculine, non classiquea d’aubépine / rapines féminine, non classiqueb défleurir / mourir masculine, classiquea danse / confidence féminine, classiqueb fleurs / douleur masculine, non classiquea colombes / monte féminine, assonanteb vautour / l’Amour masculine, classiquea d’homme / Rome féminine, classiqueb immortel / ciel masculine, classiquea Viviane / pas-d’âne féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 2.8
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources