Alcools, 1913· La chanson du mal-aimé
« Un soir de demi-brume à Londres »
A Paul Léautaud
Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.
Un soir de demi-brume à LondresUn voyou qui ressemblait àMon amour vint à ma rencontreEt le regard qu’il me jetaMe fit baisser les yeux de honte
Je suivis ce mauvais garçonQui sifflotait mains dans les pochesNous semblions entre les maisonsOnde ouverte de la Mer RougeLui les Hébreux moi Pharaon
Que tombent ces vagues de briquesSi tu ne fus pas bien aiméeJe suis le souverain d’ÉgypteSa sœur épouse son arméeSi tu n’es pas l’amour unique
Au tournant d’une rue brûlantDe tous les feux de ses façadesPlaies du brouillard sanguinolentOù se lamentaient les façadesUne femme lui ressemblant
C’était son regard d’inhumaineLa cicatrice à son cou nuSortit saoule d’une taverneAu moment où je reconnusLa fausseté de l’amour même
Lorsqu’il fut de retour enfinDans sa patrie le sage UlysseSon vieux chien de lui se souvintPrès d’un tapis de haute lisseSa femme attendait qu’il revînt
L’époux royal de SacontaleLas de vaincre se réjouitQuand il la retrouva plus pâleD’attente et d’amour yeux pâlisCaressant sa gazelle mâle
J’ai pensé à ces rois heureuxLorsque le faux amour et celleDont je suis encore amoureuxHeurtant leurs ombres infidèlesMe rendirent si malheureux
Regrets sur quoi l’enfer se fondeQu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœuxPour son baiser les rois du mondeSeraient morts les pauvres fameuxPour elle eussent vendu leur ombre
J’ai hiverné dans mon passéRevienne le soleil de PâquesPour chauffer un cœur plus glacéQue les quarante de SébasteMoins que ma vie martyrisés
Mon beau navire ô ma mémoireAvons-nous assez naviguéDans une onde mauvaise à boireAvons-nous assez divaguéDe la belle aube au triste soir
Adieu faux amour confonduAvec la femme qui s’éloigneAvec celle que j’ai perdueL’année dernière en AllemagneEt que je ne reverrai plus
Voie lactée ô sœur lumineuseDes blancs ruisseaux de ChanaanEt des corps blancs des amoureusesNageurs morts suivrons-nous d’ahanTon cours vers d’autres nébuleuses
Je me souviens d’une autre annéeC’était l’aube d’un jour d’avrilJ’ai chanté ma joie bien-aiméeChanté l’amour à voix virileAu moment d’amour de l’année
Versification
- Mètre
- Octosyllabes
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources