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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Alcools, 1913

Vendémiaire

Guillaume Apollinaire· vers libres ou irréguliers, 174 vers

Hommes de l’avenir souvenez-vous de moiJe vivais à l’époque où finissaient les roisTour à tour ils mouraient silencieux et tristesEt trois fois courageux devenaient trismégistes

Que Paris était beau à la fin de septembreChaque nuit devenait une vigne où les pampresRépandaient leur clarté sur la ville et là-hautAstres mûrs becquetés par les ivres oiseauxDe ma gloire attendaient la vendange de l’aube

Un soir passant le long des quais déserts et sombresEn rentrant à Auteuil j’entendis une voixQui chantait gravement se taisant quelquefoisPour que parvînt aussi sur les bords de la SeineLa plainte d’autres voix limpides et lointaines

Et j’écoutai longtemps tous ces chants et ces crisQu’éveillait dans la nuit la chanson de Paris

J’ai soif villes de France et d’Europe et du mondeVenez toutes couler dans ma gorge profonde

Je vis alors que déjà ivre dans la vigne ParisVendangeait le raisin le plus doux de la terreCes grains miraculeux qui aux treilles chantèrent

Et Rennes répondit avec Quimper et VannesNous voici ô Paris Nos maisons nos habitantsCes grappes de nos sens qu’enfanta le soleilSe sacrifient pour te désaltérer trop avide merveilleNous t’apportons tous les cerveaux les cimetières les muraillesCes berceaux pleins de cris que tu n’entendras pasEt d’amont en aval nos pensées ô rivièresLes oreilles des écoles et nos mains rapprochéesAux doigts allongés nos mains les clochersEt nous t’apportons aussi cette souple raisonQue le mystère clôt comme une porte la maisonCe mystère courtois de la galanterieCe mystère fatal fatal d’une autre vieDouble raison qui est au-delà de la beautéEt que la Grèce n’a pas connue ni l’OrientDouble raison de la Bretagne où lame à lameL’océan châtre peu à peu l’ancien continent

Et les villes du Nord répondirent gaiement

Ô Paris nous voici boissons vivantesLes viriles cités où dégoisent et chantentLes métalliques saints de nos saintes usinesNos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuéesComme fit autrefois l’Ixion mécaniqueEt nos mains innombrablesUsines manufactures fabriques mainsOù les ouvriers nus semblables à nos doigtsFabriquent du réel à tant par heureNous te donnons tout cela

Et Lyon répondit tandis que les anges de FourvièresTissaient un ciel nouveau avec la soie des prières

Désaltère-toi Paris avec les divines parolesQue mes lèvres le Rhône et la Saône murmurentToujours le même culte de sa mort renaissantDivise ici les saints et fait pleuvoir le sangHeureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleurUn enfant regarde les fenêtres s’ouvrirEt des grappes de têtes à d’ivres oiseaux s’offrit

Les villes du Midi répondirent alors

Noble Paris seule raison qui vis encoreQui fixes notre humeur selon ta destinéeEt toi qui te retires MéditerranéePartagez-vous nos corps comme on rompt des hostiesCes très hautes amours et leur danse orphelineDeviendront ô Paris le vin pur que tu aimes

Et un râle infini qui venait de SicileSignifiait en battement d’ailes ces paroles

Les raisins de nos vignes on les a vendangésEt ces grappes de morts dont les grains allongésOnt la saveur du sang de la terre et du selLes voici pour ta soif ô Paris sous le cielObscurci de nuées faméliquesQue caresse Ixion le créateur obliqueEt où naissent sur la mer tous les corbeaux d’AfriqueÔ raisins Et ces yeux ternes et en familleL’avenir et la vie dans ces treilles s’ennuyent

Mais où est le regard lumineux des sirènesIl trompa les marins qu’aimaient ces oiseaux-làIl ne tournera plus sur l’écueil de ScyllaOù chantaient les trois voix suaves et sereines

Le détroit tout à coup avait changé de faceVisages de la chair de l’onde de toutCe que l’on peut imaginerVous n’êtes que des masques sur des faces masquées

Il souriait jeune nageur entre les rivesEt les noyés flottant sur son onde nouvelleFuyaient en le suivant les chanteuses plaintivesElles dirent adieu au gouffre et à l’écueilA leurs pâles époux couchés sur les terrassesPuis ayant pris leur vol vers le brûlant soleilLes suivirent dans l’onde où s’enfoncent les astres

Lorsque la nuit revint couverte d’yeux ouvertsErrer au site où l’hydre a sifflé cet hiverEt j’entendis soudain ta voix impérieuseO RomeMaudire d’un seul coup mes anciennes penséesEt le ciel où l’amour guide les destinées

Les feuillards repoussés sur l’arbre de la croixEt même la fleur de lys qui meurt au VaticanMacèrent dans le vin que je t’offre et qui aLa saveur du sang pur de celui qui connaîtUne autre liberté végétale dont tuNe sais pas que c’est elle la suprême vertu

Une couronne du trirègne est tombée sur les dallesLes hiérarques la foulent sous leurs sandalesÔ splendeur démocratique qui pâlitVienne le nuit royale où l’on tuera les bêtesLa louve avec l’agneau l’aigle avec la colombeUne foule de rois ennemis et cruelsAyant soif comme toi dans la vigne éternelleSortiront de la terre et viendront dans les airsPour boire de mon vin par deux fois millénaire

La Moselle et le Rhin se joignent en silenceC’est l’Europe qui prie nuit et jour à CoblenceEt moi qui m’attardais sur le quai à AuteuilQuand les heures tombaient parfois comme les feuillesDu cep lorsqu’il est temps j’entendis la prièreQui joignait la limpidité de ces rivières

O Paris le vin de ton pays est meilleur que celuiQui pousse sur nos bords mais aux pampres du nordTous les grains ont mûri pour cette soif terribleMes grappes d’hommes forts saignent dans le pressoirTu boiras à longs traits tout le sang de l’EuropeParce que tu es beau et que seul tu es nobleParce que c’est dans toi que Dieu peut devenirEt tous mes vignerons dans ces belles maisonsQui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eauxDans ces belles maisons nettement blanches et noiresSans savoir que tu es la réalité chantent ta gloireMais nous liquides mains jointes pour la prièreNous menons vers le sel les eaux aventurièresEt la ville entre nous comme entre des ciseauxNe reflète en dormant nul feu dans ses deux eauxDont quelque sifflement lointain parfois s’élanceTroublant dans leur sommeil les filles de Coblence

Les villes répondaient maintenant par centainesJe ne distinguais plus leurs paroles lointainesEt Trèves la ville ancienneA leur voix mêlait la sienneL’univers tout entier concentré dans ce vinQui contenait les mers les animaux les plantesLes cités les destins et les astres qui chantentLes hommes à genoux sur la rive du cielEt le docile fer notre bon compagnonLe feu qu’il faut aimer comme on s’aime soi-mêmeTous les fiers trépassés qui sont un sous mon frontL’éclair qui luit ainsi qu’une pensée naissanteTous les noms six par six les nombres un à unDes kilos de papier tordus comme des flammesEt ceux-là qui sauront blanchir nos ossementsLes bons vers immortels qui s’ennuient patiemmentDes armées rangées en batailleDes forêts de crucifix et mes demeures lacustresAu bord des yeux de celle que j’aime tant

Les fleurs qui s’écrient hors de bouchesEt tout ce que je ne sais pas direTout ce que je ne connaîtrai jamaisTout cela tout cela changé en ce vin purDont Paris avait soifMe fut alors présenté

Actions belles journées sommeils terriblesVégétation Accouplements musiques éternellesMouvements Adorations douleur divineMondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblezJe vous ai bus et ne fut pas désaltéré

Mais je connus dès lors quelle saveur a l’univers

Je suis ivre d’avoir bu tout l’universSur le quai d’où je voyais l’onde couler et dormir les bélandres

Écoutez-moi je suis le gosier de ParisEt je boirai encore s’il me plaît l’univers

Écoutez mes chants d’universelle ivrognerie

Et la nuit de septembre s’achevait lentementLes feux rouges des ponts s’éteignaient dans la SeineLes étoiles mouraient le jour naissait à peine

174 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Alcools, Paris, Gallimard, 1920· numérisation damienbe.chez.com· Sources