Poésies, 1900· VI Amitiés et sympathies
Prologue
A Étienne Carjat.
Messieurs, je suis Carjat, et je venais vous direEn vous priant surtout, amis, de n’en point rire,Ce qui s’apprête et pour quels importants motifsJe vous convoque ici parmi les objectifs.
Naguère j’habitais vers le quartier Pigalle,Endroit cher aux rêveurs mais mal hanté le soir,Près d’une place en pente et vaguement ovaleOù l’on voit un jet d’eau qui de sa vasque saleNe verse jamais rien dans un bassin tout noir,C’était là que j’avais établi mon manoir.
Vif comme l’écureuil qui trotte sur sa branche,Par le large atelier plein de lumière blancheJe m’agitais, donnant la pose à mes élus :— « Fixez-moi ! Non ! Très bien ainsi ! Ne bougeons plus ! »Mes jours étaient sereins et mes épreuves nettes.En ce temps-là, seigneur ! que je fis de binettes !Que de nez ! que de fronts par les veilles creusés,Que de crânes pelés, que de chignons frisés,Que de mentons mignons qu’en passant tu reluques,Monselet, que de seins charmants et que de nuquesDont la chair blanche et grasse avec des frisons d’or— Régal de l’amoureux, désespoir des eunuques —Parfois nous fait rêver d’un plus secret trésor !
Mais notre affreux Montmartre est l’envers d’un abîme ;Trente mois j’ai vécu pensif sur cette cime,Où les poètes seuls arrivaient de plein-pied.Quant aux dames, c’était vraiment une pitiéDe les voir, pouff en l’air et façons libertines,Gravir ces hauts sommets sur leurs hautes bottines.
Celles, comme eût écrit Delille, dont le sortDota le char douteux d’un huitième ressort,La bourgeoise au sein ample ainsi que sa richesse,La petite marquise et la grande duchesseNe trouvaient le chemin ni commode ni court.En outre, leurs coupés tournaient mal dans ma cour.Et ces gens à mollets que leur voiture porte,Se cognaient trop souvent du front contre ma porte.Il fallait, voyez-vous, se faire une raison,Renoncer au beau sexe ou changer de maison ;Je passe ; j’aperçois ce local qui me tente,Et j’y plante soudain ma vitrine et ma tente.
Espérons qu’avant peu la foule m’y suivra.Mes arbres ne sont point des arbres d’opéra,Mes fleurs ne doivent rien à la grande peintureEt j’opère moi-même au sein de la Nature.
Mais, je lis votre joie en vos regards surpris :— « C’est superbe ! " Allez donc conter à tout Paris,Vous les poètes, vous les femmes adorables,Que dans ce jardin vert et des plus confortables,Carjat prétend rester, en dépit des hasards,Photographe des beaux-arts et des jolis arts !
J’ai dit ! Et maintenant que l’on dresse les tables !
Ouvrez le piano, les artistes sont prêts ;Nous pourrons écouter chanter en buvant frais,Et — bouche par la soif et l’extase arrondie —Humer le bon Champagne avec la comédie.Car j’ai fait cette nuit le projet infernalDe vous corrompre. Un vin tout d’ambre et point banal— Présent d’un mien ami, qui possède des vignesQuelque part, — vous attend… Il faut se montrer dignesDes soins exagérés que l’on aura pour vous.Laissez-vous donc corrompre ainsi, il est si douxDe boire le poison sous ces formes exquises,Frissonnant dans la neige ou flottant en marquises.Buvez sec, préparez des articles flatteursEt grisez-vous sans peur, comme des électeurs !
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources